Lorsque madame Prétavoine fut arrivée au bout de son long discours, Mgr
de la Hotoie garda le silence pendant quelques minutes, puis, au lieu de
lui répondre, il lui adressa une nouvelle question:
--Et pourquoi Guillemittes a-t-il besoin de mes services dans des
conditions qui doivent m'être expliquées par vous? demanda-t-il.
--M. l'abbé Guillemittes attache tant de prix à ce mariage, que, pour
être mieux en situation de le faire réussir, il consent à accepter
l'évêché de Condé-le-Châtel, après l'avoir pendant si longtemps refusé.
--Ah! vraiment.
--Vous savez quelles étaient les raisons de son refus, il ne voulait pas
abandonner les oeuvres qu'il avait fondées, son église, le patronat de
Saint-Joseph, son imprimerie catholique, sa serrurerie artistique,
son couvent de Sainte-Rutilie installé maintenant dans le château
de Rudemont; mais aujourd'hui que ces oeuvres ont été bénies par le
Seigneur, et qu'elles sont en pleine prospérité, il juge qu'il est de
son devoir de donner tous ses soins à une oeuvre nouvelle, dont il
attend le plus grand bien, c'est-à-dire au mariage de mon fils avec
mademoiselle de la Roche-Odon, et pour cela il désire l'évêché de Condé,
ce qui lui permettrait d'exercer une influence décisive sur la volonté
chancelante de M. le comte de la Roche-Odon. Vous savez que son
compétiteur est notre premier vicaire général, M. l'abbé Fichon. Mais
cette rivalité ne l'effraye pas; il a de sérieuses promesses, et il
pense que si vous pouviez faire dire un mot à S.E. le nonce de notre
Saint-Père à Paris, cette recommandation assurerait sa nomination.
Dans l'attention que Mgr de la Hotoie avait accordée à madame
Prétavoine, il n'y avait eu tout d'abord que de la politesse; il avait
devant lui une solliciteuse qui lui était recommandée par son ami
Guillemittes, il devait l'écouter: et de fait il l'avait écoutée; mais
peu à peu l'intérêt avait succédé à la politesse, et il avait cessé de
s'admirer dans la glace, pour regarder cette vieille femme en noir qu'il
avait jugée insignifiante.
Décidément il avait été trop vite dans ce jugement; non insignifiante
elle était, mais curieuse au contraire, originale; assurément ce n'était
point une femme banale comme on en rencontre chaque jour; elle avait une
personnalité, une valeur. Comment ne l'avait-il pas compris, en voyant
ces yeux ardents, ce front volontaire, ces lèvres minces, et ce geste de
main, sec, régulier, qui enfonçait les mots comme l'eût fait un marteau?
C'était là une maîtresse femme. Et s'il lui manquait l'éducation, elle
avait l'intelligence, la finesse, la souplesse, la volonté.
Comme elle avait habilement mêlé les intérêts de la religion et de
l'Église aux siens! car l'évêque de Nyda était lui-même trop fin pour
accepter le désintéressement dont elle avait fait montre.
Guillemittes était-il sa dupe?
Ou bien voulait-il réellement ce mariage pour les raisons que madame
Prétavoine venait d'énumérer, ou pour d'autres inconnues?
C'était là une question à réserver, qui devait être éclaircie par une
correspondance directe, et non par l'entremise de cette femme, habile à
confondre ses intérêts avec ceux du ciel.
Avant de s'engager, il fallait donc attendre.
--Sans doute, dit-il, le Saint-Père peut conférer des titres de
noblesse, et il arrive assez fréquemment qu'il en confère à des
personnes qui ont rendu des services au saint-siége. Autrefois, avant
les temps désastreux dans lesquels nous vivons, il créait deux sortes
de nobles: aux uns il donnait un fief et un titre; aux autres un simple
titre. Depuis que par la perversité des méchants il a été dépouillé du
patrimoine de saint Pierre, il ne peut plus donner de fiefs puisqu'il
ne possède plus de biens terrestres. Mais il est une prérogative dont
personne ne peut le dépouiller, et il continue d'accorder des titres à
ceux qui se sont rendus dignes de cette grâce. Il ne vous fait pas comte
de tel pays, de tel village, de tel château, puisqu'il ne possède plus
ni pays, ni village, ni château, il vous fait comte sans fief, et par
conséquent sans particule. Ainsi que vos désirs soient exaucés, monsieur
votre fils ne sera pas comte ou baron de Condé, il sera comte ou baron
Prétavoine.
En entendant ces derniers mots, madame Prétavoine ne put s'empêcher de
joindre les mains par un mouvement extatique, les yeux levés au ciel, et
de murmurer les lèvres mi-closes:
--Comte Prétavoine, comte Prétavoine.
C'était la première fois qu'elle entendait cette appellation formulée
à haute voix: comte Prétavoine! le ciel venait de s'ouvrir pour elle;
comte Prétavoine, son fils!
Et bien qu'elle nageât dans une joie céleste, elle eut un retour en
arrière, et se vit dans sa petite boutique sombre d'Hannebault servant
un cahier de deux sous à un gamin de l'école.
Comte Prétavoine!
--C'est ainsi, continua Mgr de la Hotoie, que N.-S.-P. le pape a fait un
certain nombre de nobles. Ainsi vous en trouverez en France dans l'armée
et notamment dans la diplomatie. Beaucoup d'attachés, de secrétaires ne
sont venus à Rome que pour obtenir du Saint-Père un titre de noblesse.
Ils étaient roturiers, de basse extraction, fils de marchands, ils
n'avaient quelquefois même pas d'autre nom que celui qu'ils avaient reçu
à leur baptême, et Sa Sainteté a daigné en faire des comtes: le comte
Paul, le comte Joseph. C'est ce que vous appelez en France, des barons,
des comtes du pape. Il y a deux sortes de titres, les uns qui sont
personnels et s'éteignent avec la personne à laquelle ils ont été
conférés: pour ceux-là le droit de chancellerie est de 3,000 fr.
Madame Prétavoine fit un geste qui disait clairement que l'argent en
cette circonstance n'était rien pour elle, et qu'elle était prête à
payer tout ce qu'on lui demanderait.
--Les autres, continua Mgr de la Hotoie, sont héréditaires et
transmissibles en ligne masculine, d'aîné en aîné, nés de légitime
mariage et persévérant dans la religion catholique et dans l'obéissance
au saint-siége. Le prix à payer pour ceux-là est de 7,000 fr.
--Bien entendu, ce que je désire, dit madame Prétavoine, c'est un
titre transmissible, car M. le comte de la Roche-Odon voudra que ses
petits-enfants soient nobles.
--Vous voyez que ce que vous désirez est possible.....
--Ah! monseigneur! s'écria madame Prétavoine prête à se prosterner.
Mais l'évêque la retint d'un mot.
--... En principe, j'entends, car en ce qui touche monsieur votre fils,
vous comprenez que je ne puis rien dire. La chose est à voir, à étudier,
et vous pouvez être certaine que j'y mettrai toute l'activité dont
je suis capable. Je sonderai le terrain. Et tout ce que je puis vous
promettre aujourd'hui, c'est ce que mon ami Guillemittes demande,
c'est-à-dire un dévouement absolu, qui me fera suivre votre affaire
comme si elle était mienne. Mais vous-même, de votre côté, n'avez-vous
jusqu'à présent rien fait?
--Rien, monseigneur, j'ai attendu votre arrivée.
--Et il y a longtemps déjà que vous êtes à Rome?
--Trois semaines.
--Trois semaines!
--Nous avons employé notre temps, moi dans les basiliques et dans les
églises à adorer les saintes reliques, mon fils à la bibliothèque du
Vatican.
Mgr de la Hotoie laissa échapper un geste, mais il ne fit pas
d'observation.
--Il a aussi rendu visite à Sa Sainteté qui a daigné le recevoir.
--Et a-t-il parlé à Notre Saint-Père de ce que vous désirez?
--Assurément non; moi-même je n'ai pas voulu demander d'audience avant
de vous avoir consulté, bien que je sois chargée de remettre à Sa
Sainteté une somme de cent cinquante mille francs, produit d'une loterie
organisée dans notre contrée par les soins de M. l'abbé Guillemittes et
par les miens.
--Guillemittes m'avait parlé de cette loterie.
--J'ai les fonds, ou plutôt ils sont chez notre banquier; mais avant de
les remettre entre les mains du Saint-Père, j'ai voulu consulter Votre
Grandeur pour savoir ce que j'avais à dire ou à demander dans cette
audience.
Il resta assez longtemps sans répondre, réfléchissant.
--Il faut, dit-il, que cette somme, due à vos pieux soins comme à ceux
de Guillemittes, vous soit utile à l'un comme à l'autre. Sans doute Sa
Sainteté vous adressera ses remercîments quand vous lui remettrez cette
somme. Mais je crois qu'il serait bon que cette remise s'accomplit dans
certaines circonstances qui frapperaient particulièrement son attention.
Ainsi, pourquoi cette somme ne serait-elle pas renfermée dans un
modèle de la châsse de sainte Ruitilie, ou mieux encore dans un modèle
artistique de l'église que Guillemittes a fait élever à Hannebault! Ce
serait, il est vrai, une dépense considérable...
--Qui importe peu!
--Eh bien! alors, je crois que ce moyen peut produire les plus heureux
résultats. Je verrai. Ce modèle peut être exécuté soit ici, soit chez
Armand Cailliat, à Lyon. Je m'occuperai de cela et nous choisirons celui
des orfèvres qui nous promettra le plus de diligence. Dans quelque jours
j'aurai l'honneur de vous revoir. Vous êtes logée?
--A la _Minerve_.
--Eh bien! Je vous ferai prévenir, et j'espère que vous voudrez m'amener
monsieur votre fils, que je désire connaître.