Malgré son air rogue, le jeune prince Michel était d'humeur assez facile
avec ceux qui savaient le prendre.
Hâbleur, fanfaron, capricieux, jaloux de tout, mécontent des choses et
des personnes, orgueilleux comme un coq qui s'admire et ne supporte pas
de supériorité, ignorant et parlant haut de tout comme de tous, d'après
ce qu'en disait le journal parisien, qui depuis son enfance avait fait
et faisait encore sa seule lecture; il ne manquait pas cependant de
noblesse dans les manières et même dans certaines façons de penser;
après qu'il avait débité d'un ton superbe une niaiserie ou une
monstruosité dans un langage vulgaire, on était tout surpris de
l'entendre émettre une idée généreuse ou soutenir une cause juste, sans
se préoccuper de savoir si elle était triomphante ou vaincue;--si bien
que ceux qui connaissaient l'histoire de ses berceaux se demandaient
quelquefois s'il n'était pas le fils de plusieurs pères.
Guidé par ce que sa mère lui avait appris, d'autre part éclairé par ce
qu'il avait vu et entendu pendant le temps qu'il avait passé au Vatican,
Aurélien avait assez bien jugé ce caractère complexe, et, s'il ne
l'avait pas pénétré jusqu'au fond, il l'avait néanmoins assez bien
justement deviné pour voir qu'en l'abordant par la flatterie, on était à
peu près certain d'en faire ce qu'on voudrait. Quoique précoce en tout,
ce n'était qu'un jeune homme de vingt ans sans expérience et qui ne
s'était jamais heurté contre les difficultés de la vie.
En moins d'une heure, Aurélien avait fait sa conquête, et, avant la fin
du déjeuner, ils causaient les coudes sur la table, en face l'un de
l'autre, comme deux anciens camarades.
C'est-à-dire que Michel causait, tandis qu'Aurélien écoutait, montrant
l'intérêt le plus vif, manifestant une véritable admiration au récit
que lui faisait son nouvel ami de ses amours avec une jeune modiste
du Corso, «qui avait du _chien_» et qui l'adorait au point que cela
devenait ennuyeux.
Ce récit arrangé à la mode italienne, c'est-à-dire à l'ancienne mode,
parlait un peu trop de poignards et de cabinets sombres pour quelqu'un
qui eût exigé de la vraisemblance et de la réalité; mais Aurélien
n'exigeait qu'une chose, qui était que Michel fût heureux d'avoir trouvé
un auditeur complaisant, et c'était à lui, non à Michel, de s'arranger
pour obtenir ce résultat.
--Je vous la ferai connaître, dit Michel, nous passerons ensemble tantôt
dans le Corso, et je vous la montrerai; vous me direz ce que vous en
pensez.
--Non tantôt, dit Aurélien qui voulait se ménager une nouvelle entrevue,
car j'ai pour cette après-midi un rendez-vous important, mais demain, si
vous voulez bien; ce que vous venez de me raconter d'elle me donne un
vif désir de la voir.
--Oh! vous savez, pas de plaisanterie, n'est-ce pas, je la trouverais
mauvaise; assurément je ne suis pas jaloux, mais enfin je tiens à elle,
au moins pour quelques jours encore; elle m'amuse, et à Rome c'est
précieux.
Pour la première fois, Aurélien prit une figure scandalisée:
--Permettez-moi de vous dire que vous ne savez pas dans quels principes
j'ai été élevé; je ne cours pas après les femmes.
Michel secoua la tête par un geste qui disait que pour lui les principes
ne signifiaient absolument rien.
--Enfin, à demain, dit-il; de quatre à cinq heures vous me trouverez
dans le Corso, et elle nous regardera quand nous passerons.
Aurélien avait trouvé cette histoire d'amour d'autant plus longue,
que depuis qu'il était avec Michel, il y avait un point qu'il voulait
éclairer, et qu'il ne pouvait pas aborder tant qu'il serait question de
la modiste.
C'était celui qui touchait les intentions de Michel quant au mariage de
sa soeur.
En disant à madame Prétavoine qu'il ne fallait pas que Bérengère se
mariât sans avoir vu le monde, et qu'il se chargeait de lui trouver un
mari qui eût une grande situation ou qui eût un grand nom et qui fût
un peu bêta, avait-il parlé sérieusement, ou bien ces paroles
n'avaient-elles été qu'une boutade?
Il était d'une importance capitale d'être fixé à ce sujet.
Enfin par d'habiles détours il ramena la conversation vers Condé, et
tout naturellement lorsqu'ils en furent là, elle arriva à Bérengère.
Après avoir longtemps parlé, Michel à son tour écouta, et surtout
questionna.
Sa soeur était-elle réellement une beauté, comme l'avait dit madame
Prétavoine? la petite fille qu'il se rappelait était dégingandée, et
elle n'avait alors de remarquable que des yeux et des cheveux.
Aurélien ne pouvait pas parler de Bérengère avec la chaleur de sa
mère, c'eût été se trahir; mais le portrait qu'il fit d'elle, long
et détaillé, plutôt exact qu'enthousiaste, donnait bien l'idée de ce
qu'elle était réellement.
Michel se montra très-satisfait de ce portrait, car il paraissait tenir
beaucoup à la beauté de sa soeur. Quelle eût de l'esprit, du coeur, de
la bonté, de la tendresse, il n'en prenait nul souci. Elle était belle?
pour lui tout était là.
Il n'était pas bien difficile de deviner ce qui inspirait ce désir. Si
Bérengère était belle, on lui trouverait le mari à grand nom ou à grande
situation financière qu'il voulait; car c'est avec la beauté comme
appât, plus qu'avec le coeur, la bonté ou la tendresse qu'on pêche les
maris.
La seconde question sur laquelle il insista presque aussi longuement se
rapporta à la santé de M. de la Roche-Odon.
Comment le vieux comte portait-il ses soixante-seize ans? Était-il
souvent malade? Que disaient de lui les médecins? Était-il vrai qu'il se
fût astreint à un régime sévère, afin de prolonger son existence au-delà
des limites permises? Cela était bien ridicule.
Pour ces questions non plus, il n'était pas bien difficile de deviner
le mobile qui les dictait: assurément ce n'était point un intérêt
sympathique; et ce n'était pas que le comte de la Roche-Odon vécût
longtemps encore que Michel souhaitait; tout au contraire, c'était qu'il
mourût bientôt en laissant sa fortune à Bérengère.
Mais là-dessus il n'entrait pas dans les combinaisons d'Aurélien de lui
répondre comme il l'avait fait pour Bérengère. Tout au contraire, il
s'appliqua à démolir les espérances que Michel pouvait avoir: le
comte portait gaillardement sa vieillesse, jamais il n'avait une
indisposition, le régime qu'il s'était imposé lui réussissait à
merveille, et tout le monde, même les médecins, s'accordaient à dire
qu'il vivrait au-delà de cent ans.
A chacune de ces réponses Michel avait fait la grimace et à la dernière
il s'était levé de table avec colère.
--Il y a les accidents, avait-il dit.
--Encore faut-il qu'on s'y expose.
--Au revoir, à demain.
Et, sans en dire ou en écouter davantage, Michel était sorti, avait fait
signe à un cocher et montant en voiture avait planté là son nouvel ami.
Aurélien s'était bien douté que ses paroles ne seraient pas agréables à
Michel, mais les choses entre eux étaient assez avancées maintenant pour
qu'il risquât ces réponses, quel que pût être leur effet.
Michel pourrait en être contrarié, mais il ne pourrait pas s'en fâcher;
et il importait qu'en même temps que ses espérances relatives au mariage
de sa soeur se trouvaient confirmées et agrandies, ses calculs sur la
mort prochaine du comte de la Roche-Odon fussent radicalement détruits.
Jusqu'alors sa soeur lui avait paru bonne pour deux spéculations.
Dans la première, le comte de la Roche-Odon mourait prochainement, et
Bérengère héritière de son grand-père, venait vivre près de sa mère et
de son frère, qui l'un et l'autre administraient la fortune de cette
petite fille jusqu'au jour de la majorité de celle-ci, et même peut-être
plus loin encore.
Dans la seconde, Bérengère n'héritait pas, par cette raison que le comte
de la Roche-Odon ne mourait pas, mais elle se mariait à un mari riche,
«un bêta», et Michel, qui avait fait le mariage, profitait de la fortune
en même temps que de la bêtise de son beau-frère.
Tel était le plan à double issue de ce jeune homme précoce et pratique,
qui avait jeté un clair regard sur la vie, et qui attendait le succès de
l'une ou l'autre de ces combinaisons, pour prendre dans le monde le rang
qui lui appartenait.
Maintenant, éclairé comme il venait de l'être, il renoncerait sans doute
à la combinaison n° 1, c'est-à-dire à celle qui reposait sur la mort
de M. de la Roche-Odon, et il reporterait toutes ses espérances sur
la combinaison n° 2, c'est-à-dire sur le mariage de sa soeur fait et
arrangé par lui, dans les conditions qu'il désirait.
C'était là un grand point d'obtenu.
Décidément cette journée avait encore été bonne.
Ce fut le mot de madame Prétavoine quand Aurélien, revenu à _la
Minerve_, la lui raconta.
--La bénédiction de notre saint-père vous a porté bonheur, dit-elle.
X
Si Aurélien employait utilement ses journées, madame Prétavoine ne
perdait pas les siennes.
Elle n'était pas fière, madame Prétavoine, et tous les instruments dont
elle pouvait tirer un son quelconque, si faible qu'il fût, lui étaient
bons.
Partant de ce principe, qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi,
qui avait été le sien pendant sa vie commerciale et dont elle s'était
toujours bien trouvée, elle avait, en attendant l'arrivée de Mgr de la
Hotoie, entrepris deux conquêtes,--celle du signor Baldassare, le valet
de chambre, _custode_, homme à tout faire de Mgr de la Hotoie, et
celle de mademoiselle Emma, la femme de chambre, la confidente, la
complaisante de madame la vicomtesse de la Roche-Odon.
Mgr de la Hotoie occupait le premier étage d'un palais, oeuvre d'un
élève de San-Gallo, situé entre le palais Farnèse et le Ghetto, aux
environs de San-Vicenzo et du Tibre, dans un quartier misérable et
infect.
Il en était de ce palais comme de la plupart de ceux qu'on voit à Rome,
il n'avait jamais été terminé; en effet, un grand nombre de ces palais
ont été construits par des cardinaux qui, arrivés tard à la fortune, ont
voulu se faire élever une habitation princière: mais, surpris par la
mort, ils n'ont pu l'achever, et leurs héritiers, qui bien souvent
étaient de simples paysans sans orgueil, n'ont eu garde d'engloutir dans
de luxueuses constructions l'argent qu'ils venaient de recueillir. Que
leur importait le palais commencé par leur oncle ou leur cousin, qu'ils
n'auraient pas pu habiter tous?
Mgr de la Hotoie avait loué une des ailes de ce palais au moment où il
avait commencé à former sa collection, et, dans dix grandes pièces qui
se suivaient, il avait établi ses tableaux, ses statues, ses meubles,
ses armes, ses poteries, ses sarcophages, ses bas-reliefs, ses
médailles, dont la réunion formait un très-curieux musée.
Le gardien de ce musée était un pauvre diable nommé Baldassare, que Mgr
de la Hotoie avait trouvé en 1870 au bagne de Civita-Vecchia, où il
expiait un crime qui, en Italie, n'est nullement déshonorant, un coup de
couteau qui avait causé la mort d'une femme. Il est vrai que cette femme
était la sienne. Mais c'était la jalousie qui lui avait mis le couteau
à la main, et c'était là une circonstance atténuante. Enfin, Mgr de la
Hotoie s'était intéressé à lui et avait obtenu sa grâce peu de temps
avant l'invasion piémontaise.
Ce n'était pas par un désintéressement tout à fait pur que Mgr de la
Hotoie avait accordé sa protection à Baldassare. «Avant son malheur,»
comme on dit, celui-ci était ouvrier, très-habile ouvrier chez un
marchand de curiosités et d'antiquités de la via Condotti; et Mgr de la
Hotoie avait voulu se l'attacher pour entretenir son musée. En sortant
du bagne, Baldassare était venu s'établir chez son protecteur, et depuis
cette époque il n'était guère sorti des salons qui étaient confiés à sa
garde.
Il vivait là, sauvage, farouche, avec une petite fille de six ans que
lui avait laissée sa femme, et qu'il adorait passionnément, par cette
unique raison qu'elle était le portrait vivant de celle qu'il avait
tuée.
La première fois que madame Prétavoine s'était présentée chez M. de la
Hotoie pour lui remettre la lettre de l'abbé Guillemittes, elle avait
eu affaire à Baldassare, qui l'avait assez mal, ou tout au moins
brusquement reçue. Et si elle n'avait point été effrayée par cette tête
énergique, au front bas et au menton carré, reposant sur un cou gros et
court, et sur de larges épaules, c'était parce qu'il n'était point dans
son caractère d'avoir peur de qui que ce fût, mais elle s'était dit
qu'il n'y aurait rien à tirer d'une pareille brute, et en redescendant
un escalier d'une largeur et d'une hauteur extraordinaires, elle avait
pensé que c'était là un singulier domestique pour un évêque français.
Il n'y a pas que les observateurs de profession, agents de police ou
romanciers qui aient l'oeil à tout, et l'attention toujours éveillée.
Madame Prétavoine, bien qu'elle ne fît pas métier d'observer, avait
l'oeil circulaire, qui vivement et sûrement remarque les choses, alors
même qu'elles sont insignifiantes. Pendant que la porte avait été
entr'ouverte par Baldassare, madame Prétavoine avait aperçu sur un
siége des souliers neufs d'enfant, qui avaient dû être posés là par le
cordonnier quand il les avait apportés. Il y avait donc un enfant dans
la maison, et par cet enfant on pouvait peut-être gagner le père.
Arrivée dans la cour, close par des murailles hautes comme celles d'une
forteresse ou d'une prison, elle avait regardé autour d'elle et, dans un
coin, elle avait vu une petite fille, qui, avec la pointe d'un couteau,
s'amusait à arracher les herbes poussées entre les fentes des dalles.
Alors, comme si elle prenait un intérêt extrême à étudier l'architecture
du palais, ses blocs en travertin provenant du Colisée, ses fenêtres à
barreaux de fer enchevêtrés, elle s'était approchée de la petite, qui,
curieusement, avait levé la tête pour regarder la dame qui s'approchait
d'elle.
Mais, hélas! l'enfant ne ressemblait nullement au domestique de Mgr de
la Hotoie; elle avait une petite tête fine au menton allongé, couronnée
par une forêt de cheveux noirs frisants.
Comment lui adresser la parole: madame Prétavoine ne savait pas un mot
d'italien, et cette petite sauvage n'entendait pas le français, sans
doute.
Cependant elle s'était risquée et elle avait prononcé le nom de Mgr de
la Hotoie.
A sa grande surprise l'enfant avait répondu en français qu'il fallait
monter au premier étage.
Alors un dialogue s'était engagé, et madame Prétavoine avait questionné
l'enfant.
--Aimait-elle les bonbons?
--Oui, beaucoup.
--Les poupées?
--Elle n'en avait jamais eu.
--Mais les aimait-elle?
--Oh! oui.
Et les yeux de l'enfant avaient jeté des flammes.
--Eh bien, je vous en apporterai.
--Comme celles qu'on voit dans le Corso?
--Comme celles qu'on voit dans le Corso.
Et deux jours après, sous prétexte de demander si Mgr de la Hotoie
n'avait pas écrit, madame Prétavoine était revenue, apportant un sac de
bonbons et une poupée achetée dans le Corso.
Cette fois, la porte, au lieu de s'entrouvrir devant elle, s'était
ouverte toute grande, et Baldassare non-seulement l'avait fait entrer,
mais encore il lui avait avancé un siége.
L'enfant avait parlé entre les deux visites.
Grande fut la joie de la petite fille quand elle vit les bonbons et la
poupée, mais plus grande encore fut la joie du père. L'enfant riait,
dansait; il riait aussi avec sa figure farouche, et volontiers il eût
dansé avec elle.
--J'aime beaucoup les enfants, je les adore, je ne peux en voir un sans
désirer lui faire plaisir, dit madame Prétavoine, et votre petite fille
m'a paru si charmante que je n'ai pu résister à l'envie de lui apporter
une poupée. Vous n'avez pas d'autres enfants?
Baldassare avait envoyé sa fille jouer dans la cour et il avait raconté
«son malheur» à cette bonne dame qui se montrait si gracieuse pour les
enfants.
La première fois qu'il avait répondu à madame Prétavoine, c'était à
peine s'il s'était servi de quelques mots français, mais maintenant il
s'expliquait sinon facilement au moins suffisamment pour être compris;
d'ailleurs madame Prétavoine se gardait bien de laisser paraître qu'elle
ne le comprenait pas alors même qu'elle cherchait ce qu'il avait voulu
dire; sa physionomie se modelait sur celle de Baldassare, souriant quand
il souriait, s'attristant quand il s'assombrissait.
Elle ne lui adressa pas une seule question qui eût rapport à Mgr de
la Hotoie, et ne montra d'intérêt ou de curiosité que pour ce qui le
touchait personnellement, lui Baldassare et «sa chère petite fille si
intelligente, si jolie.»
Les Italiens sont fins, mais comment Baldassare se serait-il défié d'une
si bonne dame qui ne prononçait même pas le nom de son maître: elle
avait été séduite par l'enfant, c'était après tout bien naturel.
Il parlait donc de l'enfant, de ce qu'il ferait d'elle, de ses
espérances, de son avenir, de ses parents, d'un de ses cousins Lorenzo
Picconi, qui était aide de chambre au Vatican.
A ce mot, madame Prétavoine ouvrit les oreilles. Un valet de chambre
du Saint-Père! quelle heureuse fortune! Décidément ce Baldassare était
précieux.
Et tous les deux ou trois jours elle était revenue pour voir «la petite
Cecilia», et toujours ses poches comme ses mains étaient pleines.
Avec mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon,
elle avait procédé à peu près de la même façon; seulement, comme
mademoiselle Emma n'avait pas d'enfant, elle s'était adressée à elle
directement, et à la place de la tendresse et de l'affection, elle avait
employé la flatterie.
Sachant par Aurélien l'heure à laquelle madame de la Roche-Odon allait
faire sa promenade quotidienne à la villa Borghèse et au Pincio, elle
s'était présentée un jour rue Gregoriana au moment où elle était bien
certaine de ne pas rencontrer la vicomtesse chez elle; puis elle s'était
retirée.
Deux jours après elle était revenue à la même heure, et bien entendu
elle n'avait pas trouvé madame de la Roche-Odon.
Alors elle avait manifesté l'intention de l'attendre.
Puis elle avait demandé à mademoiselle Emma la permission de lui
adresser une question relativement à la charmante robe que celle-ci
portait deux jours auparavant.
--Est-ce que cette robe avait été faite à Rome?
Mademoiselle Emma éprouvait peu de sympathie pour madame Prétavoine,
mais elle était sensible aux compliments, surtout à ceux qui
s'adressaient à ses grâces, qui commençaient, hélas! à se faner, car
elle n'avait pas dérobé à sa maîtresse le secret de celle-ci pour ne pas
vieillir.
Elle avait donc répondu que cette robe avait été faite à Rome.
Madame Prétavoine avait paru très-satisfaite de cette réponse, car
elle avait besoin de se commander deux robes et elle ne savait à qui
s'adresser; elle serait heureuse que mademoiselle Emma voulût bien lui
donner l'adresse de sa couturière.
Mademoiselle Emma avait volontiers donné cette adresse.
Ce n'était pas tout: madame Prétavoine avait encore un service
à réclamer d'elle, c'était de vouloir bien la recommander tout
particulièrement, car s'il était facile d'habiller une personne qui
portait la toilette aussi bien que mademoiselle Emma, ce n'était plus
même chose d'habiller une vieille femme.
Mademoiselle Emma avait promis cette recommandation; elle irait le
lendemain chez la couturière.
--A quelle heure, chère demoiselle? Si cela ne vous gênait pas, je m'y
trouverais en même temps que vous, et alors vous pourriez me présenter.
A tant de politesse, mademoiselle Emma avait dû répondre elle-même
poliment, et elle avait proposé à madame Prétavoine d'aller la prendre à
son hôtel. Madame Prétavoine s'était défendue, mais elle avait fini par
céder.
Le lendemain, quand mademoiselle Emma était arrivée à la _Minerve_, elle
avait trouvé madame Prétavoine, qui ne goûtait jamais, sur le point de
s'asseoir devant une table sur laquelle était servie une collation de
gâteaux avec une bouteille de Marsala.
--Êtes-vous bien pressée, chère demoiselle?
--Je suis tout à votre disposition, madame.
--Alors, chère demoiselle, faites-moi l'amitié de partager mon goûter;
un gâteau seulement et un doigt de Marsala; oh! je vous en prie;
asseyez-vous donc. A la crème, le gâteau? Non, sec. Très-bien.