Enfin la connaissance était faite.
Mais cette banale poignée de main n'était pas pour Aurélien un
engagement suffisant, et il importait qu'en cette première rencontre des
relations plus solides s'établissent entre lui et le frère de Bérengère.
--Est-ce que le Saint-Père reçoit à l'heure précise fixée par la lettre
d'audience? demanda-t-il.
--Ma foi, je n'en sais rien, c'est la première fois que je viens ici.
--Ah! vraiment.
--Cela vous paraît drôle que je n'aie pas encore vu le pape; cela est,
cependant. D'ailleurs, il me semble que c'est souvent ainsi que les
choses se passent; les habitants d'une ville n'ont jamais vu les
curiosités de leur pays que tous les étrangers connaissent. Enfin ça
devenait ridicule de n'être pas encore venu au Vatican. J'ai fini par
faire demander une lettre d'audience, et me voilà.
--Alors vous ne connaissez pas les habitudes pontificales?
--Pas plus que vous; seulement il me semble que l'exactitude est la
politesse des souverains; c'est comme cela qu'on dit, n'est-ce pas? Et
pour le moment je voudrais bien qu'il en fût ainsi, car je n'ai pas
déjeuné.
Aurélien arrêta ce mot au passage.
--Il est de fait que moi aussi je commence à avoir faim.
Cela n'était peut-être pas très-exact, car il avait déjeuné avant de
monter en voiture; mais c'était un jalon qu'il pouvait être utile de
planter dès maintenant.
--Enfin, continua Michel, espérons que le pape va bientôt nous recevoir.
Aurélien ne répondit pas, mais tout bas il fit des voeux pour que ce
moment n'arrivât pas de si tôt.
Tout en parlant, Michel avait atteint sa lettre d'audience pour voir de
nouveau l'heure qu'elle fixait.
--Elle porte bien onze heures, dit-il.
Puis, du corps de la lettre, ses yeux allèrent à une note imprimée en
marge.
Alors, montrant cette note à Aurélien, il lut en traduisant:
«Les dames seront reçues en robe noire, avec un voile sur la tête, et
les hommes en uniforme ou en frac noir et en cravate blanche.»
Et se mettant à rire:
--Est-ce que ces exigences ne sont pas étranges chez le vicaire de celui
qui a voulu naître dans une étable? dit-il.
Avec tout autre, Aurélien aurait vertement relevé cette observation
inconvenante, mais avec Michel, il garda un silence prudent; à quoi bon
engager une discussion qu'il n'aurait pas la liberté de mener à bonne
fin?
--Pendant qu'on prenait ces précautions d'étiquette, continua Michel, on
aurait bien dû parler des gants: voilà deux Français, là-bas, qui vont
s'attirer des observations de quelque majordome, parce qu'ils sont
irréprochablement gantés; pourquoi n'avoir pas dit qu'on ne paraît plus
ganté devant le Saint-Père depuis que Colonna mit sa main gantée sur la
joue d'un pape, lequel gant, au lieu d'être en chevreau, était en fer.
Cette fois Aurélien ne fut pas maître de retenir sa langue.
--Vous savez que c'est une fable, dit-il; jamais Sciarra Colonna n'a
donné de soufflet à Boniface VIII.
--Vous croyez? je le veux bien; en réalité, cela m'est égal.
Ils parlaient dans l'embrasure de la fenêtre, tournés vers la ville, et
devant eux, dans la prairie qui s'étend au bas des jardins du Vatican
et va jusqu'au château Saint-Ange, des fantassins et des cavaliers de
l'armée italienne faisaient l'exercice; de temps en temps, quand la bise
soufflait, les roulements du tambour et les éclats du clairon faisaient
résonner les vitres.
--Vous voyez, dit Michel en étendant la main dans la direction de cette
prairie, qu'on peut en tout temps manquer de respect ou d'égard envers
un pape. Ces soldats, ce bruit du tambour et du clairon vous le
prouvent. J'aimerais mieux avoir reçu un soufflet comme Boniface VIII,
que d'entendre tous les jours, comme Pie IX, ces clairons et ces
tambours.
--C'est une infamie.
--Je ne sais pas, mais à coup sûr c'est une maladresse; il y a à Rome
d'autres places que cette prairie pour faire l'exercice du clairon et
du tambour; on ne parade pas sous les yeux de ceux qu'on a vaincus. Le
chanoine ne vous a pas parlé de ces soldats?
--Nullement.
--Pourtant l'occasion était bonne pour vous faire causer.
--Ne vous trompez-vous pas? êtes-vous bien sûr que cet ecclésiastique
soit un chanoine de Saint-Pierre?
--Oh! parfaitement sûr; je ne sais pas son nom, mais je l'ai vu il y a
deux ou trois jours dans sa stalle de la chapelle Clémentine, et je l'ai
remarqué tout particulièrement, à cause de sa désinvolture et de sa
façon de tourner sur les talons, quand il venait saluer l'autel. Je n'ai
pas des habitudes de dévotion, mais je vais quelquefois, quand je n'ai
rien de mieux à faire, assister aux offices dans Saint-Pierre: on est
certain de rencontrer là des étrangères plus ou moins jolies, qui sont
curieuses à étudier, quand elles cherchent à apercevoir les castrats
qui, dit-on, chantent encore dans la tribune.
--Vous avez été distrait par ces étrangères?
--Je vous assure que j'ai parfaitement reconnu votre chanoine, qui
maintenant fait métier de _mouton_, comme on dit dans les prisons. On a
voulu vous tâter, et l'on ne vous a abandonné que quand on a vu que vous
ne vous livreriez pas.
Le temps s'écoula; la demie, les trois quarts, midi sonnèrent.
Michel déclara qu'il allait attendre encore dix minutes, puis qu'il s'en
irait.
Il ne voulait pas _crever_ de faim; ah! non, par exemple.
Mais à midi cinq minutes la porte opposée à celle par laquelle ils
étaient entrés s'ouvrit devant un camérier qui annonça que «Sa Sainteté»
allait paraître.
Il se produisit un mouvement général et un brouhaha.
Une voix dit:
--A genoux.
--Comment, à genoux? murmura Michel.
--Mais, sans doute, dit Aurélien.
--Au fait, qu'importe? je me traînerais bien à quatre pattes pour voir
le grand lama.
Et il s'agenouilla à son tour auprès d'Aurélien.
Ils étaient tous disposés sur une seule file: les trois ecclésiastiques
près de la porte par laquelle le pape devait entrer, après eux venaient
le monsieur au carnet, Aurélien, Michel, les deux Français, et à la fin
le personnage aux paquets enveloppés de papier blanc.
On entendit un murmure de voix, puis comme le bruit d'un bâton frappant
des coups irréguliers sur le parquet, et le pape parut entouré de
cardinaux en soutane noire ourlée de rouge, d'évêques en violet, d'un
majordome, de camériers et de deux gardes-nobles.
Au milieu de ces costumes plus ou moins sombres, le pape, tout en blanc,
formait un centre lumineux; il s'avançait en s'appuyant sur une grosse
canne, traînant un peu la jambe, et sa figure, bien que pâle, respirait
la santé et le contentement; la physionomie générale était noblement
bénigne avec quelque chose de spirituel et de malicieux dans le sourire.
Les deux prêtres en soutanes neuves s'étaient prosternés devant lui et
ils tâchaient de baiser ses souliers de cuir rouge brodé d'or, mais il
les releva avec un geste qui disait que ces adorations n'étaient pas
pour lui plaire.
Alors ils lui tendirent une tabatière, dans laquelle on entendit sonner
des pièces d'or; il la prit d'un air assez indifférent et la passa à une
des personnes de sa suite; puis doucement, avec bienveillance, il leur
adressa en français quelques questions sur leur pays, qui était le
Canada.
Le _monsignore_, qui le précédait, demandait les lettres d'audience aux
personnes agenouillées, et nommait ces personnes au pape, en disant par
qui elles étaient présentées.
--Que voulez-vous de moi? demanda le pape, en arrivant devant le
personnage au carnet.
Celui-ci parut interloqué et hésita un moment.
--Présenter mes hommages à Votre-Sainteté.
Le pape le regarda pendant une ou deux secondes.
--Il faut me demander quelque chose.
Il n'y eut pas de réponse.
Alors le pape le regarda plus attentivement; puis, lui mettant la main
sur le front:
--Eh bien! je vous donne ma bénédiction.
Et il passa à Aurélien, qu'il questionna assez longuement sur
l'université de Louvain.
--Restez-vous longtemps à Rome?
--Je l'espère, Saint-Père.
--Alors je vous reverrai.
A Michel, au contraire, il ne demanda rien, et lui donna seulement son
anneau à baiser en passant rapidement devant lui.
Mais avec les deux jeunes Anglais, il ne garda pas cette réserve, et il
leur adressa plusieurs questions en français.
Puis, avant de s'éloigner d'eux, il les regarda en souriant:
--Puisque vous êtes venus à moi, dit-il, il faut rester avec moi.
Ils montrèrent un véritable ébahissement.
Alors il leur donna son anneau à baiser; puis, se tournant vers un des
cardinaux de sa suite, en gardant son sourire:
--Expliquez à ces jeunes gens, dit-il, le sens des paroles que je viens
de leur adresser; ils ont besoin d'être catéchisés.
Et il ajouta en parlant à tous:
--Il faut qu'ils restent avec moi.
Il était ainsi arrivé au monsieur qui avait déposé sur le fauteuil sa
provision de boîtes et de paquets.
Profitant de ce que personne ne faisait attention à lui, celui-ci avait
développé ses papiers et avait étalé autour de lui, sur le tapis, tout
un déballage de chapelets, de médailles, de statuettes, de madones; il
y avait des vierges en cuivre doré, une statuette en bronze d'après le
saint Pierre de Saint-Pierre, des saints, des saintes.
Le nom que le _monsignore_ prononça ne fut pas celui d'un marchand
d'objets de piété, comme on aurait pu le supposer, ce fut celui d'un
dignitaire de la cour de Munich.
On se releva et on accompagna le pape jusqu'aux portiques de la cour
Saint-Damasse. Sur son passage les hallebardiers s'agenouillaient la
tête inclinée.
Aurélien n'avait eu garde de se séparer de Michel.
Et ils descendirent ensemble l'escalier qui mène à la sortie.
--Il a l'esprit d'à-propos, le saint-père, dit Michel; avez-vous vu
comme il a imposé sa bénédiction à ce monsieur qui ne voulait pas la lui
demander, et les jeunes Anglais, les a-t-il bien collés! Je me retenais
pour ne pas rire.
Et libre maintenant, il se mit à rire aux éclats.
Mais tout à coup s'arrêtant:
--C'est égal, il a fallu payer ce plaisir trop cher; je meurs de faim;
jamais je ne pourrai gagner le Corso sans défaillance.
--Est-ce qu'il n'y a pas un café, un restaurant sur la place Rusticucci?
--Une gargote.
--Quand on meurt de faim... Pour moi, je m'arrêterai là volontiers, et,
si vous voulez me faire l'honneur d'accepter le pauvre déjeuner que je
vais me faire servir, je serai heureux de le partager avec vous.
--Au fait, pourquoi pas; il est bon de tout connaître.
Et comme deux amis, ils entrèrent dans un restaurant qui, à vrai dire,
n'avait rien d'engageant.
Mais Aurélien avait bien souci de ce qu'on pouvait leur servir:
maintenant qu'il tenait le frère de Bérengère, il s'agissait de ne pas
le laisser échapper.