VI

La mère et le fils se retrouvèrent le soir pour dîner.

Et après dîner ils montèrent dans leur appartement.

Pour son fils, non pour elle, insensible aux exigences du bien-être,

madame Prétavoine fit allumer du feu.

Et au coin de la cheminée, l'un vis-à-vis de l'autre, à mi-voix, bien

que les portes eussent été soigneusement fermées, ils se racontèrent

leur journée.

Madame Prétavoine ce qu'elle avait vu et entendu chez madame de la

Roche-Odon.

Aurélien, les histoires de son ami Vaunoise.

Sans doute ils ne tenaient pas encore la victoire; c'eût été trop beau

pour le premier jour.

Mais enfin, la situation telle qu'elle se présentait, semblait devoir

être favorable à leurs desseins.

En venant à Rome, madame Prétavoine n'avait point espéré la trouver

meilleure; elle l'avait imaginée autre, mais en tout cas pas plus

propice.

Ce fut ce qu'elle expliqua.

--L'un des buts de notre voyage, c'est de gagner l'appui de madame de

la Roche-Odon dans l'affaire de ton mariage avec Bérengère: il faut

que nous obtenions d'elle un concours qui neutralise les mauvaises

dispositions du grand-père. Tout d'abord, j'avais pensé que, si l'on

pouvait amener madame de la Roche-Odon à demander l'émancipation de sa

fille, cela nous serait un grand avantage. En effet, Bérengère serait

enlevée à son grand-père et viendrait habiter avec sa mère, de sorte que

nous pourrions agir sur elle beaucoup plus facilement. Mais madame de la

Roche-Odon ne voulant pas de l'émancipation, nous n'avons donc rien

à attendre de ce côté et c'est d'un autre qu'il faut nous tourner;

heureusement la situation telle qu'elle vient de se révéler est bonne.

Il est vrai que présentement madame de la Roche-Odon, par sa liaison

avec lord Harley, n'a pas besoin de sa fille. Mais que faut-il pour que

cette liaison soit rompue? Alors il est évident que le jour où lord

Harley verra clair, madame de la Roche-Odon n'aura plus de ressources

que dans sa fille.

--Assurément.

--C'est là une force pour qui saura l'utiliser; d'autre part, nous

pouvons trouver encore un appui auprès du frère de Bérengère, ce jeune

Michel Sobolewski, qui m'a parlé de sa soeur d'une façon si étrange.

Celui-là aussi compte sur la fortune du comte de la Roche-Odon, en même

temps que sur celle que sa soeur acquerra par le mariage. En ce moment,

cette fortune ne lui est pas indispensable, puisqu'il trouve, pour

alimenter ses dépenses de jeu, des ressources dans la générosité de sa

mère; mais comme cette mère ne possède rien par elle-même et ne donne de

la main gauche que ce qu'elle reçoit de la main droite...

--Ou plutôt donne de la main droite ce qu'elle reçoit de la main gauche.

--Parfaitement, dit madame Prétavoine en riant de cette plaisanterie,

il s'ensuit que le jour où madame de la Roche-Odon n'aura plus rien à

donner par cette raison toute-puissante qu'elle ne recevra plus, le

prince Michel, s'il veut continuer l'existence qu'il mène, ne trouvera

plus de ressources qu'auprès de sa soeur; c'est alors qu'il tâchera de

la marier suivant les idées qu'il m'exposait tantôt. Le mari que la mère

et le fils voudront donner à Bérengère sera donc un homme en qui ils

auront mis leur espérance.

La marche à suivre était donc clairement indiquée: 1° brouiller madame

de la Roche-Odon et lord Harley; 2° gagner les bonnes grâces de madame

de la Roche-Odon et du prince Michel.

Ah! la journée avait été réellement heureuse, et leur temps à tous deux

avait été bien employé.

Cependant, au milieu de cette joie, madame Prétavoine éprouvait une

contrariété assez vive.

De toutes les lettres de recommandation et de présentation dont elle

s'était munie, la plus importante était celle que lui avait donnée

l'abbé Guillemittes pour Mgr de la Hotoie, évêque de Nyda _in partibus

infidelium_, préfet de la daterie apostolique, etc., etc.

Autrefois camarade de l'abbé Guillemittes, Mgr de la Hotoie était resté

son ami fidèle et dévoué: c'était Mgr de la Hotoie qui avait fait

obtenir un titre de _monsignore_ à l'abbé Guillemittes, et c'était sur

lui que celui-ci comptait pour devenir évêque de Condé.

Dans les entretiens qu'il avait eus avec madame Prétavoine, l'abbé

Guillemittes avait recommandé à sa pénitente de ne point faire un pas à

Rome sans consulter Mgr de la Hotoie, et de se laisser en tout et pour

tout guider par celui-ci.

De plus, dans sa lettre il avait expliqué à son ami dans quel but madame

Prétavoine entreprenait ce voyage de Rome; il lui avait dit toute

l'importance du mariage qu'elle poursuivait; il lui avait montré comment

elle pouvait le réaliser; et enfin en lui demandant ses conseils ainsi

que son influence, il avait adroitement insinué que celui qui ferait

obtenir à madame Prétavoine ce qu'elle désirait ne perdrait ni son temps

ni sa peine.

En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Prétavoine avait

pris une voiture et s'était fait conduire chez Mgr de la Hotoie: mais

celui-ci n'était pas à Rome, et tout ce qu'elle put apprendre d'un

domestique qui baragouinait à peu près le français, ce fut ce

renseignement désolant que «monsignore ne reviendrait pas avant douze ou

quinze jours.»

Cela la mettait dans l'impossibilité de rien entreprendre, car

elle était bien décidée à se conformer aux instructions de l'abbé

Guillemittes et à ne pas faire un pas sans l'approbation du guide qu'il

lui avait donné.

Pour son activité, pour son impatience, pour ses principes d'économie,

cette inaction était exaspérante: à quoi, comment passer le temps et ne

pas perdre tout à fait l'argent qu'on dépensait?

--Nous visiterons Rome, dit Aurélien.

Mais visiter les monuments est un plaisir, et ce n'était point pour

son plaisir que madame Prétavoine était venue à Rome, c'était pour une

affaire, au succès de laquelle on devait tout ramener.

Après avoir cherché et discuté le possible et le meilleur, il fut arrêté

que pendant que madame Prétavoine ferait chaque matin pieuses stations

dans l'une des 389 églises de Rome, Aurélien irait travailler à la

bibliothèque du Vatican, de neuf heures à midi, temps pendant lequel

elle est ouverte.

Puis, par l'entremise de Vaunoise, Aurélien ferait demander une audience

au Saint-Père, afin de recevoir sa bénédiction et de prendre date de son

arrivée.

Quant à madame Prétavoine, elle ne se présenterait au Vatican qu'après

le retour de Mgr de la Hotoie, avec qui elle voulait s'entendre pour

bien arrêter ce qu'elle devait dire et pouvait demander.

La bibliothèque du Vatican est disposée d'une façon caractéristique, qui

prouve le cas qu'on fait à Rome des livres ou des manuscrits: sa

salle principale, divisée en deux nefs par des piliers, est entourée

d'armoires à portes pleines qui couvrent les murs; ces armoires sont

fermées à clef. Que renferment-elles? Sans doute les conservateurs le

savent, mais le public l'ignore.

Ce n'est pas par, seulement par là, que cette bibliothèque ne ressemble

en rien à notre Bibliothèque nationale ou à celle du _British Museum_,

c'est encore par les lecteurs qui la fréquentent; car, à part quelques

scribes qui copient des manuscrits orientaux, grecs ou latins, pour des

savants étrangers qui ont eu assez d'influence pour obtenir qu'ils

leur soient communiqués, ce qui n'est pas une petite affaire, les

travailleurs sérieux qu'on y voit sont fort peu nombreux.

Ce fut presque un événement quand on vit chaque matin arriver un jeune

Français, de toilette et de tournure élégantes, qui pendant trois heures

s'enfonçait dans la _Somme de la foi contre les Gentils_ ou la _Somme

théologique_ de saint Thomas d'Aquin, et qui, sans lever le nez de

dessus ses in-folio, piochait consciencieusement l'_Ange de l'école_ en

prenant des notes.

On tournait autour de lui en regardant par-dessus son épaule, on

examinait son écriture, on cherchait à deviner sur quel point portaient

ses études ou ses recherches.

Il copiait ses citations sans les traduire, mais il prenait ses notes en

français.

Quel était ce Français?

Ce fut la question que chacun se posa.

Heureusement la curiosité fut vite satisfaite au moins quant au nom: M.

Aurélien Prétavoine, ancien élève de l'Université de Louvain, descendu

avec sa mère à l'_Hôtel de la Minerve_; seulement, quant aux causes

déterminantes de ce travail, les discussions restèrent ouvertes sans que

personne trouvât rien d'entièrement concluant; un jeune homme de cet

âge et de cette tournure, assidu, appliqué au travail, cela n'était pas

naturel, et l'on se demandait sans parvenir à le percer, le mystère qui

se cachait là-dessous.

Pendant qu'Aurélien allait tous les matins régulièrement s'enfermer

pendant trois heures à la bibliothèque du Vatican, madame Prétavoine

faisait de pieuses stations dans les églises de Rome, ne choisissant pas

les plus belles au point de vue artistique comme les curieux profanes,

mais s'agenouillant et priant dans toutes indifféremment, qu'elles

fussent belles ou laides, riches ou pauvres, superbes ou humbles, et

toujours dans chacune de celles où elle pénétrait, les malheureux qui

soulevaient la portière de cuir suspendue à la porte, recevaient d'elle

une riche aumône.

Pour la mère comme pour le fils la curiosité s'éveillait et les

questions se soulevaient et tourbillonnaient derrière elle.

--Quelle était cette personne pieuse si charitable?

Les bouches qui murmuraient ces paroles étaient humbles, mais de leur

réunion sortirait un jour un choeur formidable qui serait entendu des

puissants.

Ainsi la mère et le fils, chacun de son côté, bâtissaient dans

l'opinion.

Construction lente, assurément, mais solide, et qui s'élèverait pierre

par pierre invisible, ignorée tout d'abord, pour apparaître un beau

jour, à la surprise générale, dans sa force et sa grandeur.

Les trois heures de travail à la bibliothèque ne prenaient pas tout le

temps d'Aurélien; de midi au soir, il était libre, et, bien qu'il eût

proposé à sa mère de visiter Rome, en attendant le retour de Mgr de la

Hotoie, ce n'était point aux monuments, églises ou musées, qu'il donnait

ses heures de liberté.

Ce n'était point la curiosité historique ou artistique qui l'avait amené

en Italie. C'était une affaire, et il tenait de sa mère par ce côté

pratique, que, pour lui comme pour elle, les affaires devaient passer et

passaient avant tout.

Les monuments, les tableaux, les statues, les ruines seraient toujours

là; plus tard, quand il aurait l'esprit libre, il s'acquitterait de ses

devoirs de politesse envers eux; ce n'était pas lui qui dirait jamais «A

demain les choses sérieuses.»

Pour le moment, la chose sérieuse c'était d'entrer en relations avec le

frère de Bérengère et de tout faire pour se lier avec lui.

Pour cela, Aurélien avait compté sur M. de Vaunoise, mais comme il

n'était point dans ses habitudes de prendre les routes droites pour se

diriger vers son but, il s'était bien gardé de dire franchement à son

ami ce qu'il attendait de lui, et il s'était contenté de lui demander

de faire pour le monde de Rome, ce que dans leur première promenade, il

avait fait pour les monuments; ce serait vraiment jouer de malheur si,

dans ce chemin détourné, il ne se trouvait pas face à face avec le jeune

prince Michel.

Malgré sa finesse, M. de Vaunoise ne s'était nullement douté du rôle

qu'on lui donnait à jouer, et il s'était mis d'autant plus volontiers

à la disposition de son ancien camarade, que ce qu'on lui demandait

l'amusait lui-même.

--Tous les jours tu me trouveras dans le Corso ou au Pincio, et en moins

d'une semaine je veux te faire connaître notre monde comme si tu l'avais

étudié pendant plusieurs mois; tu sais que le Corso est pour nous ce

qu'est le boulevard des Italiens pour Paris, et le Pincio ce que sont

les Champs-Élysées; tu verras donc défiler devant toi tout ce qui compte

à Rome, et puisque cela t'amuse, je te raconterai l'histoire de chacun,

surtout de chacune; il y en a de drôles.

--Aussi curieuses que celles de madame de la Roche-Odon?

--Mais oui; les étrangers et les étrangères qui viennent à Rome n'y sont

point tous amenés par la pensée de faire leur salut.

--Malheureusement, hélas!

Cela fut dit avec componction, en chrétien qui pleure sur la perversité

de son temps.

Chaque jour Aurélien s'en allait donc par le Corso jusqu'à la porte du

Peuple et de là jusqu'au Pincio pour rencontrer son ami.

Si le Corso ne mérite nullement l'éloge qu'en a fait Stendhal, qui a

dit que c'était la plus belle rue de l'univers, par contre le jardin

du Pincio est digne de sa réputation; d'autres promenades à Londres,

à Paris, à Vienne, sont ou plus étendues ou plus champêtres ou mieux

dessinées, mais on chercherait vainement ailleurs quelque chose de

comparable à la vue qui du haut de cette colline se déroule sur la

ville de Rome, le cours du Tibre, Saint-Pierre et, au loin, la campagne

romaine; avec cette vue devant les yeux on n'est pas sensible à

l'étroitesse de ce petit jardin, pas plus qu'on ne remarque les affreux

bustes des grands hommes illustres ou inconnus qui servent de bouteroues

à ses allées.

Quand Aurélien n'avait pas rencontré Vaunoise dans le Corso, il était

à peu près sûr de le trouver aux environs d'un palmier qui, à cette

époque, formait le centre du Pincio, et autour duquel tout Rome venait

tourner et se montrer pendant que jouait la musique militaire.

Alors, fidèle à son rôle de cicerone, Vaunoise lui désignait et lui

nommait tous ceux et toutes celles qui défilaient lentement, à la

queue, devant eux: le roi, accompagné de son grand écuyer, le comte

Castellengo; le prince Humbert, en petit phaéton à rechampis rouges,

avec le comte Brambilla près de lui; la princesse de Piémont en calèche,

sur le siége de laquelle se tiennent raides et dignes ses valets de pied

en livrée rouge, et ayant à ses côtés la duchesse Sforza Cesarini et le

marquis Calabrini; dans un coupé, la princesse Ginelti, née de Valmy; la

marquise Lavaggi; les quatre soeurs Bonaparte, la comtesse Roccogiovine,

dont Sainte-Beuve a parlé sous le nom de princesse Julie; la princesse

Gabrielli, la comtesse Campello, la comtesse Primoli; et encore, à

cheval, M. Ludovico Brazza; le préfet de Rome, le comte Gadda; le duc

de Ripalda, qui fut ambassadeur à Paris, et tous les étrangers, les

étrangères: Anglais, Russes, Américains, qui, durant l'hiver, foisonnent

à Rome: la comtesse Strogonoff, la princesse Bariatinski, le directeur

de l'Académie de France, le peintre Hébert, et vingt autres, et cent

autres.

Ce n'étaient pas seulement les noms de ceux qui tournaient devant

eux que Vaunoise énumérait, c'était encore, selon sa promesse, leurs

histoires qu'il racontait.

Il savait tout, et si la diplomatie est l'art de connaître la chronique

scandaleuse et les histoires intimes du pays auprès duquel on est

accrédité, il était déjà, malgré sa jeunesse, un habile diplomate.

Puis, de ce qui était simplement personnel, passant à des idées un peu

plus générales, il expliquait à son ami comment, depuis la suppression

du gouvernement papal, se divise la société romaine.

--Pour le temps que tu as à passer à Rome, disait-il, il te suffit de

savoir si ceux avec lesquels tu te trouves en relations, sont fidèles au

Vatican, ou bien s'ils sont ralliés au Quirinal. Voici la journée

d'un jeune Romain dont la famille a accepté le gouvernement de

Victor-Emmanuel: le matin il fait un tour dans le Corso où il rencontre

les élégantes qui vont faire leurs emplettes de fleurs chez Cardella,

ou de bonbons chez Spillmann; il déjeune au cercle de la Caccia, fait

quelques visites et monte en voiture pour aller à la villa Borghèse et

de là au Pincio; rentré chez lui il s'habille, et s'il n'a pas un dîner

obligé, il dîne chez Morteo ou au café du Parlement; puis de là il va

au théâtre Apollo et finit sa soirée à la Caccia en perdant quelques

_lires_. La grande affaire de sa vie ce sont les visites, et deux fois

par semaine la chasse au renard. Il n'est bon à rien, pas même à avoir

des enfants, et il ignore complétement qu'il y a des musées et des

antiquités à Rome. Il est grand danseur et parle un peu français. Bien

que sa famille ait été comblée par les papes, il n'a pas hésité, le 20

septembre 1870, à attacher son uniforme de garde-noble à la queue de son

cheval, et le gouvernement l'en a récompensé en le faisant chevalier de

Couronne d'Italie; son grand-père ou son bisaïeul, neveu du pape, était

meunier, lui est prince ou duc.

--Et l'autre?

--L'autre entend la messe ou Gesu, et parmi ses nombreuses visites

en fait plusieurs à des cardinaux; il est garde-noble ou camérier au

Vatican, et cela selon sa taille; il va au cercle des Échecs, lit peu et

trouve la _Voce della verita_ tiède et notre _Univers_ incolore; il est

convaincu que prochainement l'Italie sera rétablie dans l'état où elle

était en 1859; enfin il se marie jeune, a beaucoup d'enfants, dont la

plupart entreront dans les ordres.

--J'aime mieux celui-là.

--Moi aussi; et c'est de ce côté que je t'engage à te tourner.

--Et le prince Michel Sobolewski, à quel cercle va-t-il?

C'était pour placer une question de ce genre qu'Aurélien écoutait son

ami, et c'était avec l'espérance de rencontrer enfin un jour ce prince

Michel qu'il continuait à venir régulièrement au Pincio.

Comte du Pape · 第 10 / 62 题