La mère et le fils se retrouvèrent le soir pour dîner.
Et après dîner ils montèrent dans leur appartement.
Pour son fils, non pour elle, insensible aux exigences du bien-être,
madame Prétavoine fit allumer du feu.
Et au coin de la cheminée, l'un vis-à-vis de l'autre, à mi-voix, bien
que les portes eussent été soigneusement fermées, ils se racontèrent
leur journée.
Madame Prétavoine ce qu'elle avait vu et entendu chez madame de la
Roche-Odon.
Aurélien, les histoires de son ami Vaunoise.
Sans doute ils ne tenaient pas encore la victoire; c'eût été trop beau
pour le premier jour.
Mais enfin, la situation telle qu'elle se présentait, semblait devoir
être favorable à leurs desseins.
En venant à Rome, madame Prétavoine n'avait point espéré la trouver
meilleure; elle l'avait imaginée autre, mais en tout cas pas plus
propice.
Ce fut ce qu'elle expliqua.
--L'un des buts de notre voyage, c'est de gagner l'appui de madame de
la Roche-Odon dans l'affaire de ton mariage avec Bérengère: il faut
que nous obtenions d'elle un concours qui neutralise les mauvaises
dispositions du grand-père. Tout d'abord, j'avais pensé que, si l'on
pouvait amener madame de la Roche-Odon à demander l'émancipation de sa
fille, cela nous serait un grand avantage. En effet, Bérengère serait
enlevée à son grand-père et viendrait habiter avec sa mère, de sorte que
nous pourrions agir sur elle beaucoup plus facilement. Mais madame de la
Roche-Odon ne voulant pas de l'émancipation, nous n'avons donc rien
à attendre de ce côté et c'est d'un autre qu'il faut nous tourner;
heureusement la situation telle qu'elle vient de se révéler est bonne.
Il est vrai que présentement madame de la Roche-Odon, par sa liaison
avec lord Harley, n'a pas besoin de sa fille. Mais que faut-il pour que
cette liaison soit rompue? Alors il est évident que le jour où lord
Harley verra clair, madame de la Roche-Odon n'aura plus de ressources
que dans sa fille.
--Assurément.
--C'est là une force pour qui saura l'utiliser; d'autre part, nous
pouvons trouver encore un appui auprès du frère de Bérengère, ce jeune
Michel Sobolewski, qui m'a parlé de sa soeur d'une façon si étrange.
Celui-là aussi compte sur la fortune du comte de la Roche-Odon, en même
temps que sur celle que sa soeur acquerra par le mariage. En ce moment,
cette fortune ne lui est pas indispensable, puisqu'il trouve, pour
alimenter ses dépenses de jeu, des ressources dans la générosité de sa
mère; mais comme cette mère ne possède rien par elle-même et ne donne de
la main gauche que ce qu'elle reçoit de la main droite...
--Ou plutôt donne de la main droite ce qu'elle reçoit de la main gauche.
--Parfaitement, dit madame Prétavoine en riant de cette plaisanterie,
il s'ensuit que le jour où madame de la Roche-Odon n'aura plus rien à
donner par cette raison toute-puissante qu'elle ne recevra plus, le
prince Michel, s'il veut continuer l'existence qu'il mène, ne trouvera
plus de ressources qu'auprès de sa soeur; c'est alors qu'il tâchera de
la marier suivant les idées qu'il m'exposait tantôt. Le mari que la mère
et le fils voudront donner à Bérengère sera donc un homme en qui ils
auront mis leur espérance.
La marche à suivre était donc clairement indiquée: 1° brouiller madame
de la Roche-Odon et lord Harley; 2° gagner les bonnes grâces de madame
de la Roche-Odon et du prince Michel.
Ah! la journée avait été réellement heureuse, et leur temps à tous deux
avait été bien employé.
Cependant, au milieu de cette joie, madame Prétavoine éprouvait une
contrariété assez vive.
De toutes les lettres de recommandation et de présentation dont elle
s'était munie, la plus importante était celle que lui avait donnée
l'abbé Guillemittes pour Mgr de la Hotoie, évêque de Nyda _in partibus
infidelium_, préfet de la daterie apostolique, etc., etc.
Autrefois camarade de l'abbé Guillemittes, Mgr de la Hotoie était resté
son ami fidèle et dévoué: c'était Mgr de la Hotoie qui avait fait
obtenir un titre de _monsignore_ à l'abbé Guillemittes, et c'était sur
lui que celui-ci comptait pour devenir évêque de Condé.
Dans les entretiens qu'il avait eus avec madame Prétavoine, l'abbé
Guillemittes avait recommandé à sa pénitente de ne point faire un pas à
Rome sans consulter Mgr de la Hotoie, et de se laisser en tout et pour
tout guider par celui-ci.
De plus, dans sa lettre il avait expliqué à son ami dans quel but madame
Prétavoine entreprenait ce voyage de Rome; il lui avait dit toute
l'importance du mariage qu'elle poursuivait; il lui avait montré comment
elle pouvait le réaliser; et enfin en lui demandant ses conseils ainsi
que son influence, il avait adroitement insinué que celui qui ferait
obtenir à madame Prétavoine ce qu'elle désirait ne perdrait ni son temps
ni sa peine.
En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Prétavoine avait
pris une voiture et s'était fait conduire chez Mgr de la Hotoie: mais
celui-ci n'était pas à Rome, et tout ce qu'elle put apprendre d'un
domestique qui baragouinait à peu près le français, ce fut ce
renseignement désolant que «monsignore ne reviendrait pas avant douze ou
quinze jours.»
Cela la mettait dans l'impossibilité de rien entreprendre, car
elle était bien décidée à se conformer aux instructions de l'abbé
Guillemittes et à ne pas faire un pas sans l'approbation du guide qu'il
lui avait donné.
Pour son activité, pour son impatience, pour ses principes d'économie,
cette inaction était exaspérante: à quoi, comment passer le temps et ne
pas perdre tout à fait l'argent qu'on dépensait?
--Nous visiterons Rome, dit Aurélien.
Mais visiter les monuments est un plaisir, et ce n'était point pour
son plaisir que madame Prétavoine était venue à Rome, c'était pour une
affaire, au succès de laquelle on devait tout ramener.
Après avoir cherché et discuté le possible et le meilleur, il fut arrêté
que pendant que madame Prétavoine ferait chaque matin pieuses stations
dans l'une des 389 églises de Rome, Aurélien irait travailler à la
bibliothèque du Vatican, de neuf heures à midi, temps pendant lequel
elle est ouverte.
Puis, par l'entremise de Vaunoise, Aurélien ferait demander une audience
au Saint-Père, afin de recevoir sa bénédiction et de prendre date de son
arrivée.
Quant à madame Prétavoine, elle ne se présenterait au Vatican qu'après
le retour de Mgr de la Hotoie, avec qui elle voulait s'entendre pour
bien arrêter ce qu'elle devait dire et pouvait demander.
La bibliothèque du Vatican est disposée d'une façon caractéristique, qui
prouve le cas qu'on fait à Rome des livres ou des manuscrits: sa
salle principale, divisée en deux nefs par des piliers, est entourée
d'armoires à portes pleines qui couvrent les murs; ces armoires sont
fermées à clef. Que renferment-elles? Sans doute les conservateurs le
savent, mais le public l'ignore.
Ce n'est pas par, seulement par là, que cette bibliothèque ne ressemble
en rien à notre Bibliothèque nationale ou à celle du _British Museum_,
c'est encore par les lecteurs qui la fréquentent; car, à part quelques
scribes qui copient des manuscrits orientaux, grecs ou latins, pour des
savants étrangers qui ont eu assez d'influence pour obtenir qu'ils
leur soient communiqués, ce qui n'est pas une petite affaire, les
travailleurs sérieux qu'on y voit sont fort peu nombreux.
Ce fut presque un événement quand on vit chaque matin arriver un jeune
Français, de toilette et de tournure élégantes, qui pendant trois heures
s'enfonçait dans la _Somme de la foi contre les Gentils_ ou la _Somme
théologique_ de saint Thomas d'Aquin, et qui, sans lever le nez de
dessus ses in-folio, piochait consciencieusement l'_Ange de l'école_ en
prenant des notes.
On tournait autour de lui en regardant par-dessus son épaule, on
examinait son écriture, on cherchait à deviner sur quel point portaient
ses études ou ses recherches.
Il copiait ses citations sans les traduire, mais il prenait ses notes en
français.
Quel était ce Français?
Ce fut la question que chacun se posa.
Heureusement la curiosité fut vite satisfaite au moins quant au nom: M.
Aurélien Prétavoine, ancien élève de l'Université de Louvain, descendu
avec sa mère à l'_Hôtel de la Minerve_; seulement, quant aux causes
déterminantes de ce travail, les discussions restèrent ouvertes sans que
personne trouvât rien d'entièrement concluant; un jeune homme de cet
âge et de cette tournure, assidu, appliqué au travail, cela n'était pas
naturel, et l'on se demandait sans parvenir à le percer, le mystère qui
se cachait là-dessous.
Pendant qu'Aurélien allait tous les matins régulièrement s'enfermer
pendant trois heures à la bibliothèque du Vatican, madame Prétavoine
faisait de pieuses stations dans les églises de Rome, ne choisissant pas
les plus belles au point de vue artistique comme les curieux profanes,
mais s'agenouillant et priant dans toutes indifféremment, qu'elles
fussent belles ou laides, riches ou pauvres, superbes ou humbles, et
toujours dans chacune de celles où elle pénétrait, les malheureux qui
soulevaient la portière de cuir suspendue à la porte, recevaient d'elle
une riche aumône.
Pour la mère comme pour le fils la curiosité s'éveillait et les
questions se soulevaient et tourbillonnaient derrière elle.
--Quelle était cette personne pieuse si charitable?
Les bouches qui murmuraient ces paroles étaient humbles, mais de leur
réunion sortirait un jour un choeur formidable qui serait entendu des
puissants.
Ainsi la mère et le fils, chacun de son côté, bâtissaient dans
l'opinion.
Construction lente, assurément, mais solide, et qui s'élèverait pierre
par pierre invisible, ignorée tout d'abord, pour apparaître un beau
jour, à la surprise générale, dans sa force et sa grandeur.
Les trois heures de travail à la bibliothèque ne prenaient pas tout le
temps d'Aurélien; de midi au soir, il était libre, et, bien qu'il eût
proposé à sa mère de visiter Rome, en attendant le retour de Mgr de la
Hotoie, ce n'était point aux monuments, églises ou musées, qu'il donnait
ses heures de liberté.
Ce n'était point la curiosité historique ou artistique qui l'avait amené
en Italie. C'était une affaire, et il tenait de sa mère par ce côté
pratique, que, pour lui comme pour elle, les affaires devaient passer et
passaient avant tout.
Les monuments, les tableaux, les statues, les ruines seraient toujours
là; plus tard, quand il aurait l'esprit libre, il s'acquitterait de ses
devoirs de politesse envers eux; ce n'était pas lui qui dirait jamais «A
demain les choses sérieuses.»
Pour le moment, la chose sérieuse c'était d'entrer en relations avec le
frère de Bérengère et de tout faire pour se lier avec lui.
Pour cela, Aurélien avait compté sur M. de Vaunoise, mais comme il
n'était point dans ses habitudes de prendre les routes droites pour se
diriger vers son but, il s'était bien gardé de dire franchement à son
ami ce qu'il attendait de lui, et il s'était contenté de lui demander
de faire pour le monde de Rome, ce que dans leur première promenade, il
avait fait pour les monuments; ce serait vraiment jouer de malheur si,
dans ce chemin détourné, il ne se trouvait pas face à face avec le jeune
prince Michel.
Malgré sa finesse, M. de Vaunoise ne s'était nullement douté du rôle
qu'on lui donnait à jouer, et il s'était mis d'autant plus volontiers
à la disposition de son ancien camarade, que ce qu'on lui demandait
l'amusait lui-même.
--Tous les jours tu me trouveras dans le Corso ou au Pincio, et en moins
d'une semaine je veux te faire connaître notre monde comme si tu l'avais
étudié pendant plusieurs mois; tu sais que le Corso est pour nous ce
qu'est le boulevard des Italiens pour Paris, et le Pincio ce que sont
les Champs-Élysées; tu verras donc défiler devant toi tout ce qui compte
à Rome, et puisque cela t'amuse, je te raconterai l'histoire de chacun,
surtout de chacune; il y en a de drôles.
--Aussi curieuses que celles de madame de la Roche-Odon?
--Mais oui; les étrangers et les étrangères qui viennent à Rome n'y sont
point tous amenés par la pensée de faire leur salut.
--Malheureusement, hélas!
Cela fut dit avec componction, en chrétien qui pleure sur la perversité
de son temps.
Chaque jour Aurélien s'en allait donc par le Corso jusqu'à la porte du
Peuple et de là jusqu'au Pincio pour rencontrer son ami.
Si le Corso ne mérite nullement l'éloge qu'en a fait Stendhal, qui a
dit que c'était la plus belle rue de l'univers, par contre le jardin
du Pincio est digne de sa réputation; d'autres promenades à Londres,
à Paris, à Vienne, sont ou plus étendues ou plus champêtres ou mieux
dessinées, mais on chercherait vainement ailleurs quelque chose de
comparable à la vue qui du haut de cette colline se déroule sur la
ville de Rome, le cours du Tibre, Saint-Pierre et, au loin, la campagne
romaine; avec cette vue devant les yeux on n'est pas sensible à
l'étroitesse de ce petit jardin, pas plus qu'on ne remarque les affreux
bustes des grands hommes illustres ou inconnus qui servent de bouteroues
à ses allées.
Quand Aurélien n'avait pas rencontré Vaunoise dans le Corso, il était
à peu près sûr de le trouver aux environs d'un palmier qui, à cette
époque, formait le centre du Pincio, et autour duquel tout Rome venait
tourner et se montrer pendant que jouait la musique militaire.
Alors, fidèle à son rôle de cicerone, Vaunoise lui désignait et lui
nommait tous ceux et toutes celles qui défilaient lentement, à la
queue, devant eux: le roi, accompagné de son grand écuyer, le comte
Castellengo; le prince Humbert, en petit phaéton à rechampis rouges,
avec le comte Brambilla près de lui; la princesse de Piémont en calèche,
sur le siége de laquelle se tiennent raides et dignes ses valets de pied
en livrée rouge, et ayant à ses côtés la duchesse Sforza Cesarini et le
marquis Calabrini; dans un coupé, la princesse Ginelti, née de Valmy; la
marquise Lavaggi; les quatre soeurs Bonaparte, la comtesse Roccogiovine,
dont Sainte-Beuve a parlé sous le nom de princesse Julie; la princesse
Gabrielli, la comtesse Campello, la comtesse Primoli; et encore, à
cheval, M. Ludovico Brazza; le préfet de Rome, le comte Gadda; le duc
de Ripalda, qui fut ambassadeur à Paris, et tous les étrangers, les
étrangères: Anglais, Russes, Américains, qui, durant l'hiver, foisonnent
à Rome: la comtesse Strogonoff, la princesse Bariatinski, le directeur
de l'Académie de France, le peintre Hébert, et vingt autres, et cent
autres.
Ce n'étaient pas seulement les noms de ceux qui tournaient devant
eux que Vaunoise énumérait, c'était encore, selon sa promesse, leurs
histoires qu'il racontait.
Il savait tout, et si la diplomatie est l'art de connaître la chronique
scandaleuse et les histoires intimes du pays auprès duquel on est
accrédité, il était déjà, malgré sa jeunesse, un habile diplomate.
Puis, de ce qui était simplement personnel, passant à des idées un peu
plus générales, il expliquait à son ami comment, depuis la suppression
du gouvernement papal, se divise la société romaine.
--Pour le temps que tu as à passer à Rome, disait-il, il te suffit de
savoir si ceux avec lesquels tu te trouves en relations, sont fidèles au
Vatican, ou bien s'ils sont ralliés au Quirinal. Voici la journée
d'un jeune Romain dont la famille a accepté le gouvernement de
Victor-Emmanuel: le matin il fait un tour dans le Corso où il rencontre
les élégantes qui vont faire leurs emplettes de fleurs chez Cardella,
ou de bonbons chez Spillmann; il déjeune au cercle de la Caccia, fait
quelques visites et monte en voiture pour aller à la villa Borghèse et
de là au Pincio; rentré chez lui il s'habille, et s'il n'a pas un dîner
obligé, il dîne chez Morteo ou au café du Parlement; puis de là il va
au théâtre Apollo et finit sa soirée à la Caccia en perdant quelques
_lires_. La grande affaire de sa vie ce sont les visites, et deux fois
par semaine la chasse au renard. Il n'est bon à rien, pas même à avoir
des enfants, et il ignore complétement qu'il y a des musées et des
antiquités à Rome. Il est grand danseur et parle un peu français. Bien
que sa famille ait été comblée par les papes, il n'a pas hésité, le 20
septembre 1870, à attacher son uniforme de garde-noble à la queue de son
cheval, et le gouvernement l'en a récompensé en le faisant chevalier de
Couronne d'Italie; son grand-père ou son bisaïeul, neveu du pape, était
meunier, lui est prince ou duc.
--Et l'autre?
--L'autre entend la messe ou Gesu, et parmi ses nombreuses visites
en fait plusieurs à des cardinaux; il est garde-noble ou camérier au
Vatican, et cela selon sa taille; il va au cercle des Échecs, lit peu et
trouve la _Voce della verita_ tiède et notre _Univers_ incolore; il est
convaincu que prochainement l'Italie sera rétablie dans l'état où elle
était en 1859; enfin il se marie jeune, a beaucoup d'enfants, dont la
plupart entreront dans les ordres.
--J'aime mieux celui-là.
--Moi aussi; et c'est de ce côté que je t'engage à te tourner.
--Et le prince Michel Sobolewski, à quel cercle va-t-il?
C'était pour placer une question de ce genre qu'Aurélien écoutait son
ami, et c'était avec l'espérance de rencontrer enfin un jour ce prince
Michel qu'il continuait à venir régulièrement au Pincio.