IV

Madame Prétavoine avait souvent entendu parler de la beauté de la

vicomtesse de la Roche-Odon; mais pour elle, c'était chose passée

que cette beauté; car, bien qu'on ne sût pas au juste l'âge de la

vicomtesse, il résultait des incidents de sa vie révélée par ses

nombreux procès, qu'elle devait avoir au moins quarante ans, sinon plus.

Et cependant la femme qui venait d'ouvrir la porte ne paraissait pas

avoir trente ans; pas une ride sur le visage; une démarche souple,

légère, pleine de grâce; une chevelure blonde et fine comme celle d'une

jeune fille de quatorze ans; une bouche rose; un sourire radieux; et

avec tout cela la beauté correcte d'une statue, de la tête aux pieds.

Madame Prétavoine, qui cependant n'était guère sensible à la beauté, fut

émerveillée.

Elle s'était levée; elle resta un moment sans parler.

Ce fut madame de la Roche-Odon qui commença l'entretien:

--On me dit, madame, que vous avez à me remettre une lettre de M.

Filsac; il a été plein de zèle, plein de dévouement pour moi M. Filsac,

et je serais heureuse de lui témoigner ma reconnaissance pour ses bons

soins.

Cela fut dit avec une bonne grâce parfaite qui eût donné du courage à la

solliciteuse la plus réservée.

Mais ce n'était point en solliciteuse que madame Prétavoine se

présentait.

Elle tendit à la vicomtesse la lettre de l'avoué.

Bien qu'elle fût longue, madame de la Roche-Odon la lut d'un coup

d'oeil.

--Ah! madame, dit-elle lorsqu'elle l'eut achevée, combien j'ai d'excuses

à vous faire; c'est vous qui venez chez moi quand c'eût été à moi

d'aller chez vous, si vous aviez bien voulu m'envoyer cette lettre au

lieu de prendre la peine de me l'apporter.

--C'était à moi, madame, d'avoir l'honneur de vous faire la première

visite.

--M. Filsac me dit que vous voyez souvent ma chère fille et que vous

pouvez me parler d'elle longuement. Comment est-elle, la pauvre petite?

C'était là que madame Prétavoine attendait madame de la Roche-Odon; la

première partie de son plan avait réussi, elle était entrée dans la

place. A elle maintenant, à son adresse, de s'y établir, à son tact de

s'y maintenir.

Puisqu'on l'interrogeait, elle pouvait répondre, et pour cela prendre

son temps.

--Il faut, dit-elle, que je vous explique, madame, comment M. Filsac a

été amené à me charger de cette lettre et à vous faire parvenir par

moi des nouvelles de mademoiselle Bérengère. Touchés, comme tous les

catholiques, des malheurs du Saint-Père, nous avons organisé dans le

diocèse de Condé une loterie de Saint-Pierre, dont le produit devait

être offert à Sa Sainteté. Grâce au ciel, nous avons ainsi réuni une

assez grosse somme, je dis grosse, relativement à nos ressources,--et

comme j'étais la trésorière de l'oeuvre, j'ai été désignée pour la

porter à Rome.

Bien que madame Prétavoine n'eût jamais étudié l'art de la rhétorique,

elle venait, en peu de mots, de bâtir un exorde qui réunissait toutes

les qualités requises.

Le but de l'exorde étant de se concilier la bienveillance de la personne

à laquelle on s'adresse, madame Prétavoine avait voulu tout d'abord se

faire connaître. Qui elle était? Une des premières de Condé assurément,

puisqu'elle avait été la trésorière d'une oeuvre importante, et que de

plus elle avait été choisie entre tous pour venir à Rome, au nom du

diocèse entier; catholique fervente, cela va sans dire, et dévouée aux

intérêts du Saint-Père, compatissante à ses malheurs. Que demander

encore? Tout de suite on voyait à qui on avait affaire et quelle foi on

devait accorder à ses paroles.

Elle poursuivit:

--Quand M. Filsac, votre avoué, apprit que le choix de notre comité

s'était porté sur moi, il vint me faire une visite et me demanda de vous

voir dans ce voyage. M. Filsac est un homme de bien, pour qui nous avons

tous une grande estime, je n'avais rien à lui refuser. Mais, d'autre

part, j'avais des raisons particulières pour accepter avec empressement

la mission qu'il voulait bien me confier. En effet, j'ai le plaisir de

connaître mademoiselle Bérengère, avec laquelle je dîne tous les jeudis

à la table de son grand-père.

Dire à madame de la Roche-Odon qu'on était reçu dans l'intimité du comte

qu'elle détestait, était assez hardi, mais si cette révélation pouvait

affaiblir la bienveillance de la vicomtesse, elle devait par contre

provoquer son estime; mieux que personne elle savait que tout le monde

n'était pas admis à l'honneur de s'asseoir à la table de son beau-père.

--Ayant reçu la visite de M. Filsac, continua madame Prétavoine, j'ai

hésité sur la question de savoir si je dirais à mademoiselle votre fille

que je vous verrais dans mon voyage à Rome. Mais il m'a semblé que

c'était jusqu'à un certain point intervenir dans des querelles de

famille qui doivent toujours rester fermées aux étrangers, et avant de

partir je n'ai rien dit à mademoiselle Bérengère.

--Ma fille m'écrit.

--Assurément, aussi n'aurais-je rien pu vous rapporter de particulier,

tandis que je puis vous parler d'elle et cela sans que ma démarche

puisse blesser M. le comte de la Roche-Odon, quand, de retour à Condé,

je la lui raconterai.

--M. de la Roche-Odon se blesse facilement.

--Il ne peut pas trouver mauvais qu'une mère ait pensé à apporter des

consolations à une mère qui, depuis plusieurs années, est séparée de

son enfant. C'est dans ce sens que j'ai accepté la lettre de M. Filsac;

c'est uniquement pour vous parler de mademoiselle Bérengère.

Et longuement, abondamment, elle parla de Bérengère.

De sa beauté, de sa grâce, de son esprit, de sa bonté, de sa charité, de

sa piété.

Ce fut un portrait complet, avec des petites anecdotes caractéristiques

habilement choisies et souvent même habilement inventées; en ce sens

au moins qu'avec un rien insignifiant elle faisait quelque chose

d'important.

Madame de la Roche-Odon écoutait attentivement, mais elle questionnait

fort peu, encore le faisait-elle sans se livrer et sans qu'on pût

conclure de ses paroles quels étaient ses sentiments pour sa fille.

Dans son impatience, madame Prétavoine risqua une attaque qui pouvait

amener madame de la Roche-Odon à se prononcer.

--M. Filsac voulait encore me charger de paroles que, par déférence pour

M. le comte de la Roche-Odon, je n'ai pas cru devoir accepter.

--Ah! dit madame de la Roche-Odon sans montrer la moindre curiosité à

l'égard de ces paroles.

--Il voulait, continua madame Prétavoine, que je fisse valoir auprès

de vous les raisons qui, selon lui, devraient vous amener à provoquer

l'émancipation de mademoiselle Bérengère, qui deviendrait libre ainsi

d'habiter près de qui elle voudrait.

--M. Filsac va un peu loin dans son zèle.

--C'est justement la réponse que je lui ai faite pour moi; car enfin,

en ce qui me touche, je ne pouvais me charger de cette cause à plaider

qu'en prenant parti dans la querelle qui vous divise, vous et M. votre

beau-père, et c'eût été une inconvenance de ma part.

Madame de la Roche-Odon ne répondit pas un mot, et madame Prétavoine ne

tira de cette tentative qu'un doute de plus. Était-ce seulement parce

qu'il lui déplaisait de recommencer des procès, que madame de la

Roche-Odon ne voulait pas émanciper sa fille? Était-ce au contraire

parce qu'elle attendait la mort prochaine du comte de la Roche-Odon,

si bien qu'elle aurait pendant un certain temps l'administration de la

fortune, que sa fille non émancipée, recueillerait dans cet héritage?

Comme madame Prétavoine, décidée à en rester là pour cette première

visite, s'était levée et allait prendre congé de Madame de la

Roche-Odon, un jeune homme entra dans le salon.

Il pouvait avoir vingt ans environ; il était de haute taille, avec une

grosse tête blonde sur de larges épaules; le visage était imberbe, sans

même un léger duvet; le nez écrasé, l'oeil petit, rond, mais brillant,

la bouche largement fendue, avec des dents blanches et pointues; en

tout un être baroque et qui à première vue était loin d'inspirer la

sympathie.

--Mon fils le prince Michel Sobolewski, dit madame de la Roche-Odon.

Puis se tournant vers madame Prétavoine:

--Madame Prétavoine de Condé-le-Châtel, qui veut bien nous apporter des

nouvelles de Bérengère.

Tout d'abord le prince Michel avait regardé cette vieille femme vêtue de

noir, d'un coup d'oeil indifférent qu'on accorde à une domestique ou à

une fournisseuse.

Cette présentation amena un sourire sur ses lèvres pâles.

--Et comment est-elle, la petite soeur?

Ce fut madame de la Roche-Odon qui répondit à cette question en résumant

en quelques mots tout ce que madame Prétavoine venait de lui dire.

--Ah bah! si jolie que cela. Quel âge a-t-elle donc maintenant?

--Seize ans, répondit madame Prétavoine.

--Seize ans et jolie. Alors j'espère qu'elle traîne toute une troupe de

soupirants derrière elle; mais qu'elle ne fasse pas la bêtise de choisir

un mari. Je lui écrirai. Il ne faut pas qu'elle se marie avant d'avoir

vu le monde. Et nous le lui montrerons, n'est-ce pas, mère? Son mari

doit avoir un grand nom ou une grande situation et être un peu bêta,

afin qu'elle le mène par le bout du nez: je lui trouverai ça.

V

Après avoir déposé sa mère à la porte de madame de la Roche-Odon,

Aurélien, achevant d'user son heure de voiture, s'était fait conduire au

palais Colonna, à l'ambassade de France.

Mais c'est l'ambassadeur qui occupe le palais Colonna; quant aux

bureaux, on les a installés dans des communs, anciennes écuries, remises

ou cuisines, qui ouvrent leur porte borgne sur une ruelle appelée la via

della Pilotta.

Aurélien trouva son ancien camarade M. de Vaunoise dans une salle basse,

enfoncé dans un grand fauteuil, et lisant un numéro du _Sport_, derrière

lequel il disparaissait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux

pieds posés sur le dossier d'une chaise qui lui servait d'appui.

Il fallut qu'Aurélien fit le tour de cette chaise pour découvrir son ami

derrière le _Sport_.

--Tiens, Prête-Avoine! s'écria le jeune attaché en lâchant son journal

et en posant brusquement ses pieds par terre, Prête-Avoine à Rome!

C'était ainsi que M. de Vaunoise avait l'habitude de prononcer ce nom

roturier de Prétavoine, et il le faisait avec une désinvolture tout

aristocratique.

Si Aurélien avait été encore à l'Université et s'il n'avait point eu

besoin de lui, il lui aurait répondu comme il lui répondait autrefois:

--Oui, mon cher Balour-Eau.

Mais ce n'était pas le moment de blesser celui dont il venait réclamer

les services, et assurément ce nom de Balour-Eau ainsi prononcé n'eût

point resserré les liens de leur camaraderie.

En effet, M. le vicomte de Vaunoise se nommait, de son nom patronymique

Baloureau, et sa noblesse était de trop fraîche date pour qu'il n'en fût

pas fier comme un paon. Jusqu'en 1830 ses pères, qui étaient ardoisiers

dans l'Anjou, n'avaient eu d'autre nom que celui de Baloureau, et

c'était à cette époque que Charles X, ou plus justement M. de Polignac,

voulant récompenser le zèle monarchique et religieux des Baloureau, en

avait fait des comtes de Vaunoise. Tout le monde connaissait l'origine

et la date de ces lettres de noblesse, et personne n'avait oublié le nom

de Baloureau, personne excepté ceux qui le portaient, bien entendu.

C'était même pour que son petit-fils fût digne de son titre que le vieux

père Baloureau avait voulu en faire un diplomate. Et par un bienheureux

hasard qui ne se rencontre pas souvent, il s'était trouvé que le

jeune héritier des ardoisiers avait quelques-unes des qualités de la

profession qu'on lui imposait; de la finesse, de la politesse, du bon

sens, beaucoup d'entregent, une affabilité qui le faisait tout à tous,

de l'esprit, une extrême curiosité de tout savoir, l'amour de l'intrigue

pour le plaisir de l'intrigue, de la réserve sous une apparence

de légèreté; et, certainement cette réserve lui eût interdit le

Prête-Avoine si ce n'avait été une plaisanterie d'école dont l'habitude

était prise depuis longtemps.

--Oui, mon cher Vaunoise, répondit Aurélien, avalant sans grimace le

Prête-Avoine; à Rome depuis ce matin, et ma première visite est pour

toi.

--Bonne idée; je vais te faire faire ta première promenade; comme cela

tu associeras mon souvenir à celui de Rome et tu ne m'oublieras plus.

Nous prendrons une voiture à la place de Venise; viens.

Ils n'eurent pas besoin d'aller jusqu'à la place de Venise; sur la place

des Saints-Apôtres, ils trouvèrent une voiture découverte dans laquelle

ils montèrent.

--Tu es à moi, n'est-ce pas? demanda Vaunoise.

--Certes.

--Alors je te conduis.

Et s'adressant au cocher, il lui dit de les mener à Saint-Pierre, en

passant par le Panthéon.

Puis se tournant vers Aurélien:

--Il y a quatre choses principales, capitales, à voir à Rome, lui

dit-il: le Panthéon, Saint-Pierre avec le Vatican, Saint-Paul et le

Colisée avec le Forum et le Palais des Césars; je vais te les montrer,

après tu te débrouilleras tout seul.

Puis, comme il ne tenait pas essentiellement à faire étalage de son

érudition, qui d'ailleurs était de fraîche date, il changea de sujet:

--Tu es seul à Rome? demanda-t-il.

--Non, je suis avec ma mère.

L'occasion de parler de madame de la Roche-Odon se présentait, Aurélien

la saisit avec empressement.

--Mais ma mère ayant une visite à faire à la vicomtesse de la

Roche-Odon, cela m'a permis de venir te voir.

--Tu la connais, madame de la Roche-Odon?

--Nous sommes liés avec son beau-père le vieux comte de la Roche-Odon;

mais je n'ai jamais vu la vicomtesse.

--Tu la verras ici, et elle vaut la peine qu'on se dérange pour elle, tu

aurais dû accompagner ta mère; qui sait?

--Comment?

--Avec madame de la Roche-Odon tout peut arriver, et c'est l'improbable

qui a le plus de chances.

--Elle a au moins quarante ans.

--On a l'âge qu'on paraît avoir, et quand tu auras vu madame de la

Roche-Odon, tu ne diras pas qu'elle a quarante ans; vingt-cinq,

vingt-huit au plus. Une merveille! Si tu habites Rome pendant un certain

temps, tu entendras discuter plus d'une fois la question de savoir

comment madame de la Roche-Odon est restée belle, et l'on te racontera

les choses les plus invraisemblables.

--Lesquelles?

--Tu sais que nous sommes dans le Corso, si tu regardais un peu autour

de toi au lieu de bavarder. Voilà le palais Doria.

--T'écouter ne m'empêche pas de regarder: tu me disais qu'on racontait

les choses les plus invraisemblables sur madame de la Roche-Odon...

--C'est-à-dire sur les moyens qu'elle emploie pour conserver sa beauté:

les uns prétendent que du commencement de l'année à la fin, elle prend

un bain froid tous les matins; les autres, que ce n'est pas le froid

physique qui la conserve, mais la froideur morale, autrement dit qu'elle

ne s'émeut de rien et ne prend des passions que tout juste ce qu'il en

faut pour se bien porter en donnant de l'activité à la circulation

du sang; enfin mille explications. Ce qu'il y a de certain, c'est

qu'aujourd'hui elle est assez belle pour...

Il s'interrompit.

--Nous voilà au Panthéon, il faut descendre.

Mais Aurélien refusa; puisqu'il logeait à la _Minerve_, il viendrait le

lendemain visiter le Panthéon.

--Et puis, ajouta-t-il dévotement, j'aime mieux que ma première visite

soit pour Saint-Pierre.

--Ça, c'est une raison respectable; cependant il serait curieux pour toi

de voir comment Bramante a pris la coupole du Panthéon pour la poser sur

son église.

Mais Aurélien n'avait pas en ce moment des curiosités de ce genre.

--Pourquoi, ou pour qui madame de la Roche-Odon est-elle assez belle?

dit-il, pendant que la voiture roulait à travers des rues infectées par

l'odeur de la friture et des guenilles qui séchaient au soleil.

--Assez belle à quarante ans pour avoir un amant de vingt-huit ans, qui

est fou d'amour, lord Harley. Connais-tu lord Harley?

--Non.

--Eh bien! quand tu l'auras vu, tu comprendras quelle puissance exerce

madame de la Roche-Odon; car lord Harley n'est pas le premier venu; il a

tout pour lui: élégance, distinction, fortune, savoir, et cependant il

est l'esclave d'une femme plus âgée que lui de douze ou quinze ans. Elle

le domine si bien que, pour avoir sa liberté à Rome, elle lui a soufflé

le goût des fouilles; il passe son temps à Ardea, tu sais la fameuse

Ardée de Turnus, la capitale des Rutules, où il est en train, dit-on, de

faire des découvertes extraordinaires. Des fouilles dans la voie Apienne

ou sur le Palatin, cela est à la portée de tous, mais à Ardea, en plein

Latium, au milieu de la Malaria, voilà qui est original. Madame de la

Roche-Odon lui a soufflé la passion des fouilles. Il publie sur ses

découvertes un ouvrage fort curieux, qui paraît par livraisons, de temps

en temps, avec des planches superbes que je te montrerai, et on raconte

que naïvement il rapporte tout l'honneur de son travail à sa maîtresse:

«C'est à elle, dit-il, qu'Ardea devra sa résurrection.» N'est-ce pas

admirable? Tu te demandes peut-être pourquoi, au lieu de garder son

amant près d'elle, et de lui faire faire des fouilles dans la voie

Apienne ou sur le Palatin, elle l'a envoyé à Ardea.

--Justement.

--C'est qu'Ardea possède un avantage important pour madame de la

Roche-Odon, qui est son éloignement, trente-cinq ou quarante kilomètres

de Rome, si bien que quand lord Harley est parti pour surveiller ses

fouilles, madame de la Roche-Odon est tranquille, elle sait qu'il ne

rentrera pas à l'improviste.

--Elle a donc à craindre que lord Harley rentre à l'improviste?

--Je crois bien qu'elle a à craindre, demande à Cerda s'il lui serait

agréable d'être surpris par lord Harley.

--Qu'est-ce que c'est que Cerda?

--Cerda est le ténor qui chante en ce moment au théâtre Apollo; un

Sicilien que les femmes trouvent charmant et que madame de la Roche-Odon

a enlevé à ses rivales. Tu vois par là si elle a quarante ans. Pour moi,

je crois volontiers qu'elle ne les aura jamais et qu'elle continuera

longtemps encore ses études. Car ce sont, paraît-il, des études que

fait madame de la Roche-Odon: elle cherche un homme qui la comprenne

ou qu'elle comprenne, je ne sais trop, mais enfin avec lequel il y ait

accord parfait, et comme elle ne l'a pas encore trouvé, paraît-il,

elle continue ses recherches sans se désespérer aucunement, convaincue

qu'elle a encore de longues années devant elle. Présentement c'est Cerda

qui est le sujet; et il est probable quelle le gardera tant qu'il

ne sera pas réduit à l'état de _caput-mortuum_, comme disaient les

alchimistes.

Cependant, après avoir roulé à travers des rues sales et tortueuses et

passé le Tibre sur un pont orné de statues qui feraient bel effet dans

une apothéose de féerie, ils étaient arrivés dans une rue aboutissant à

une grande place.

De forme ovale, cette place qui va en montant est enserrée par deux

colonnades composées de quatre rangs de colonnes: au centre se dresse un

obélisque; de chaque côté deux fontaines lancent une haute gerbe d'eau

qui se termine en un panache d'écume; enfin à son extrémité commence

un vaste escalier qui par trois rampes, conduit à un immense monument

au-dessus duquel s'élève un dôme colossal;--ce monument, c'est la

basilique de Saint-Pierre.

Si Aurélien avait pu passer avec indifférence devant le Panthéon qui est

un monument païen, il ne pouvait pas ne pas paraître ému en s'approchant

de Saint-Pierre, qui est le monument chrétien par excellence--sinon par

le sentiment et le style, au moins par la tradition.

C'était le moment de s'attendrir et d'éprouver des sentiments de

vénération et de componction: Saint-Pierre! le Vatican! c'est avec les

yeux de l'âme qu'un catholique les regarde.

Il n'y manqua pas; pas plus qu'il ne manqua d'aller baiser dévotement

le pied de la statue de saint Pierre usé par les lèvres ardentes des

pèlerins qui depuis des siècles sont venus le polir les unes après les

autres.

--Tu reviendras, disait M. de Vaunoise.

Mais Aurélien n'avait pas besoin de cette parole pour hâter sa visite:

s'il ne parlait plus de madame de la Roche-Odon, il ne l'oubliait pas,

et il était curieux de reprendre l'entretien au point où il avait été

interrompu.

Bientôt ils remontèrent dans leur voiture, et par le Janicule, l'île du

Tibre et l'Aventin ils se dirigèrent vers Saint-Paul.

Comme beaucoup d'étrangers établis à Rome, Vaunoise avait une peur

effroyable de la fièvre, et à chaque instant il s'interrompait pour

dire:

--Tu sais, là règne la fièvre.

Mais Aurélien ne voulait pas entendre parler de fièvre: madame de la

Roche-Odon toujours, et la seule madame de la Roche-Odon.

Seulement, comme il importait de ne pas éveiller la défiance de

Vaunoise, c'était avec des précautions et des détours qu'il revenait

sans cesse à ce sujet.

--Tu sais que je rêve de ce que tu m'as raconté de madame de la

Roche-Odon; est-ce possible?

--Probablement, puisque c'est vrai.

--Vrai?

--Dame, tout le monde le dit; et si tu vas à l'_Apollo_ un de ces soirs,

quand Cerda chantera, tu verras comment il se comporte en scène: il

paraît qu'il lui est défendu de regarder qui que ce soit dans la salle;

de là un jeu tout à fait étrange, je t'assure, et qui t'amusera.

--Mais lord Harley?

--Un mari, seul à ignorer ce que tout le monde sait; et puis il l'adore,

car elle a toujours su se faire adorer, à preuve la naissance de Michel

Berceau.

--Qu'est-ce que c'est que Michel Berceau?

--Le fils aîné de madame de la Roche-Odon.

--Le prince Michel Sobolewski?

--Lui-même.

--Pourquoi l'appelles-tu Michel Berceau?

--Je ne l'appellerais certes pas ainsi en lui parlant, mais c'est de ce

nom que nous le désignons souvent entre nous.

--Est-ce qu'il y a eu un M. Berceau dans l'histoire de madame de la

Roche-Odon?

--Ce n'est pas un M. Berceau qui a rempli un rôle dans l'histoire de

madame de la Roche-Odon, ce sont trois berceaux, trois lits d'enfant.

Madame de la Roche-Odon avait vingt ans de moins qu'aujourd'hui, et elle

était dans toute la splendeur de sa beauté; elle habitait Paris, et son

mari, le prince Sobolewski voyageait quelque part, n'importe où; enfin,

il était depuis longtemps séparé de sa femme avec laquelle il avait vécu

en fort mauvaise intelligence. Crois-tu que madame de la Roche-Odon se

désespérait de cet abandon?

--Ce n'est pas probable.

--En tous cas elle avait trouvé des consolateurs, et comme elle allait

devenir mère, son enfant lui ferait oublier son mari. Ce grand jour

arriva et elle mit au monde un fils.

--Michel.

--Michel Berceau. Tu vas voir d'où vient ce nom de Berceau. Il n'y

avait pas trois heures que la princesse Sobolewska était

accouchée--c'est-à-dire madame de la Roche-Odon--qu'on apporte un

berceau, mais un amour de berceau parisien, ce qui se fait de plus

élégant, de plus coquet, de plus luxueux; attachée à la dentelle se

montre une carte: c'est celle d'un des consolateurs de la princesse, un

homme du monde parisien, jeune, charmant, etc. La princesse est ravie de

cette attention; le berceau lui paraît la chose la plus délicieuse du

monde, et elle donne l'ordre de coucher son fils dans ce merveilleux

berceau, qu'elle fait placer auprès de son lit.

--Je comprends.

--Ne va pas si vite, nous n'y sommes pas encore. L'enfant est à peine

couché qu'on apporte un second berceau. Celui-là est beaucoup moins

élégant, et de plus il est d'assez mauvais goût. Mais on y a joint un

écrin renfermant une parure en diamants et une carte. La princesse

regarde peu le berceau, mais elle regarde tendrement les diamants, qui

valent une centaine de mille francs. Elle regarde aussi la carte, qui

porte le nom d'un de ses autres consolateurs: un financier allemand pas

beau, pas jeune, pas spirituel, mais riche. Évidemment, il faut faire

honneur à l'écrin. On retire l'enfant du charmant berceau dans lequel on

venait de le coucher et on le place dans celui qui était accompagné de

l'écrin. Puis cela fait, on met ce second berceau auprès du lit de la

mère, et l'on emporte le premier pour le cacher dans quelque cabinet,

attendu que les dentelles n'ont jamais pu lutter contre les diamants. Tu

vois que tu allais trop vite tout à l'heure.

--Alors c'est donc l'enfant aux deux berceaux.

--Encore trop de hâte, attends un peu avant de les numéroter ainsi,

l'histoire n'est pas finie. Voilà l'enfant couché dans le berceau n°

2, et il va s'endormir, lorsque la porte de la chambre de l'accouchée

s'ouvre de nouveau devant un troisième berceau. Celui-là est horrible,

et tel qu'une bourgeoise du Marais n'en voudrait pas. En le voyant la

princesse laisse échapper un geste d'horreur. Coucher son enfant dans

une pareille boîte, jamais, jamais. Cependant sa femme de chambre, sa

confidente lui présente une enveloppe cachetée d'un large cachet de cire

rouge, et qui vient d'être remise en même temps que le berceau, avec

recommandation expresse de la porter immédiatement à la princesse.

Celle-ci ouvre l'enveloppe. Pas de carte. Pas de lettre. Un simple

chèque d'un million, signé du prince Sératoff.--Vite, vite, s'écria la

princesse, couchez mon fils dans ce berceau et emportez l'autre.--Puis

pendant qu'on opère ce nouveau changement, elle relit le billet doux

qu'elle vient de recevoir et elle murmure:--C'est lui le père, il s'est

reconnu.--Et voilà, mon cher, pourquoi nous appelons le prince Michel

Sobolewski, ou Sératoff si tu aimes mieux, Michel Berceau qui est son

vrai nom sans erreur possible, car nous n'avons pas les mêmes raisons

que sa mère pour savoir s'il est Russe, Allemand ou Français. Pour

achever l'histoire il faut te dire que le million offert à la mère n'est

pas venu entre les mains du fils, et comme le prince Sératoff n'a point

conservé l'enthousiasme paternel de la première heure, Michel serait

aujourd'hui dans une assez lamentable position si lord Harley n'était

pas là: il est joueur, le jeune Michel et il ne gagne pas toujours.

Mais nous voici à Saint-Paul. Assez de madame de la Roche-Odon. Si tu

prononces encore son nom, je ne te réponds pas.

Comte du Pape · 第 9 / 62 题