--Et maintenant, dit doucement madame Prétavoine, lorsqu'elle se trouva
seule avec son fils dans le salon, sur lequel ouvraient leurs deux
chambres, maintenant mon avis est que nous nous partagions le travail;
pendant que j'irai faire visite à madame la vicomtesse de la Roche-Odon
et lui parlerai de Bérengère, vous irez à l'ambassade voir votre ancien
camarade, M. de Vaunoise, et vous lui parlerez, surtout vous le ferez
parler de madame de la Roche-Odon, il pourra nous être utile; par lui
vous apprendrez les bruits du monde sur madame de la Roche-Odon et sur
son fils, le prince Michel Sobolewski, avec qui M. de Vaunoise a dû se
rencontrer. Peut-être même M. de Vaunoise pourra-t-il vous mettre en
relation avec ce jeune homme. Une camaraderie qui s'établirait tout
naturellement entre vous et le frère de votre future femme vaudrait
mieux qu'une liaison qui viendrait à la suite d'une présentation
officielle. Si vous voulez que votre mariage réussisse...
--Si je le veux?
--Je pense que vous le voulez, mais je dis que pour cela il ne faut pas
que nous éprouvions ici un échec comme nous en avons éprouvé un à Condé.
Il est donc important de manoeuvrer avec prudence et de n'avancer que
pas à pas. Aujourd'hui, préparons le terrain du côté de madame de la
Roche-Odon et de son fils. Plus tard, nous agirons ailleurs.
--En tous cas, dit Aurélien, nous ne pouvons faire ces visites qu'après
déjeuner.
--Assurément.
De tous les hôtels de Rome, la _Minerve_ est assurément le plus curieux.
D'autres situés sur la place du Peuple et sur la place d'Espagne, dans
le Corso ou dans la via del Babbuino sont plus élégants, ont plus de
distinction, ou plus de respectabilité, comme disent les Anglais, mais
ce ne sont que des hôtels cosmopolites, comme on en trouve dans toutes
les grandes villes d'Europe; la _Minerve_ au contraire a un caractère
propre; elle héberge les ecclésiastiques et les Français qui, de près
ou de loin, touchent au monde dévot. A vrai dire, il n'est pas
indispensable, pour y être reçu, de présenter un billet de confession au
portier, et deux tables sont servies les jours d'abstinence, l'une en
gras, l'autre en maigre, ce qui indique la présence d'un certain nombre
d'incrédules et de mécréants; mais enfin, la clientèle prise en masse,
est plutôt cléricale. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à traverser un
de ses longs corridors. Les domestiques qui brossent là les vêtements de
leurs maîtres, le font discrètement avec des caresses de main, en gens
habitués à plier les surplis, les aubes, les étoles et les chasubles.
Ces vêtements eux-mêmes, si l'on y prend attention, ont une tournure
particulière; ils sont noirs; le drap est plus épais que celui qu'on
voit sur les épaules du vulgaire; les redingotes sont plus longues, les
pantalons sont plus larges; devant les portes on trouve plus de souliers
que de bottines, et encore beaucoup de ces souliers sont-ils à boucles.
Les gens qu'on rencontre dans les escaliers et dans les vestibules ont
entre eux, pour la plupart, comme un air de famille: visages rasés; yeux
baissés; pas glissés; même les jeunes filles semblent sur le point de
faire une génuflexion devant le Saint-Sacrement.
Et à la table du déjeuner ce sont de discrets _Benedicite_ et de rapides
signes de croix.
A côté d'un voyageur de commerce qui se retient pour ne pas chanter le
_Fils du pape_, est assis un évêque servi par son domestique, qui se
tient derrière sa chaise. Un bon curé de village est à la droite de sa
châtelaine qui lui a payé le voyage de Rome, et il lui parle humblement,
avec un coeur plein de gratitude pour cette générosité; dans la poche de
sa soutane il a une lettre que le portier vient de lui remettre; elle
vient de l'_Anticamera pontifica_ et le _maestro di camera di S. S._
le prévient que le lendemain _Sa Sainteté_ daignera le recevoir à son
audience. Quelle félicité! Aussi la béatitude dans laquelle il nage lui
a-t-elle coupé l'appétit. Ce n'est pas seulement pour lui qu'il est
heureux, c'est encore pour sa paroisse, à laquelle il va reporter la
bénédiction du Saint-Père. Quel malheur qu'une _avvertenza_ placée au
bas de cette lettre dise que _E proibito di prensentare al santo padre
domande in inscritto per Indulgenze, Facolta, Privilegi_; mais enfin
chaque chose doit se faire en son temps et en son lieu.
Çà et là, autour de la table, sont assis d'autres ecclésiastiques, des
curés, des doyens à l'air important, de jeunes abbés avec leurs élèves,
auxquels ils expliquent les vers latins cités dans leurs guides.
Puis tout au bout, comme un président, un gros personnage, qui semble
trôner sur ses sacs d'écus, et qui, tout en mangeant fortement, hausse
les épaules en regardant le voyageur de commerce chaque fois qu'il voit
quelqu'un faire le signe de la croix, en homme qui n'a peur de rien, et
qui se demande comment on peut être assez arriéré pour se livrer encore
à ces vaines pratiques.
En se trouvant au milieu de ce monde, madame Prétavoine se sentit à
son aise; évidemment elle était dans son milieu. Elle fit une courte
génuflexion en passant à côté de l'évêque; mais, comme elle savait faire
aussi bien que voir plusieurs choses à la fois, elle aperçut à ce moment
même le sourire moqueur et le haussement d'épaules du gros personnage
qui mangeait au bout de la table.
Elle était femme de résolution, et dans sa vie elle avait tenu tête à
des gens assis sur de plus gros sacs d'écus que celui qui se moquait
d'elle en ce moment; elle s'arrêta et attacha sur lui deux yeux qui,
bien qu'il ne parût pas facile à intimider, lui firent baisser le nez
dans son assiette.
Et comme à ce moment le maître d'hôtel qui s'était approché, lui
indiquait les places du bout de la table.
--Non, dit-elle, à haute voix de manière à être entendue de tout le
monde, pas de ce côté, mais ici.
Et de la main elle indiqua deux chaises libres à une courte distance de
l'évêque.
Les sourires du gros personnage et le coup d'oeil de madame Prétavoine
avaient été remarqués par plusieurs personnes, et notamment par
l'évêque.
La façon dont elle éleva la voix acheva de bien préciser la situation.
Il y eut comme un discret murmure d'approbation.
Et l'évêque, se tournant vers madame Prétavoine, lui fit une longue
inclinaison de tête.
Cependant madame Prétavoine et son fils étaient restés debout derrière
leurs chaises.
Avant de s'asseoir, ils se tournèrent tous deux vers le gros personnage,
mais sans le regarder; puis, ostensiblement et cependant sans
affectation, ils firent le signe de la croix et récitèrent leur
_Benedicite_ avec recueillement. Lorsqu'ils l'eurent achevé, ils se
signèrent de nouveau et s'assirent.
Tous les yeux étaient fixés sur eux, et l'on avait cessé de manger.
--C'étaient là de vrais chrétiens, cette mère et son fils, que le
respect humain n'empêchait pas de confesser leur foi.
--Quelle était cette dame?
L'évêque fit un signe à son domestique et celui-ci s'étant penché, il
lui dit un mot à l'oreille.
Aussitôt le domestique sortit et au bout de deux minutes à peine il
revint, rapportant un petit carré sur lequel un nom était écrit: «Madame
Prétavoine.»
Cependant l'évêque avait achevé son déjeuner, il se leva, et avant de se
retirer il adressa un salut à madame Prétavoine et à Aurélien.
Et après lui toutes les personnes qui quittèrent la table saluèrent
aussi la mère et le fils.
De la fin de leur déjeuner à l'heure à laquelle ils pouvaient faire
leurs visites, madame Prétavoine et Aurélien avaient du temps à eux.
En regardant par sa fenêtre madame Prétavoine vit qu'elle avait une
église devant elle, elle se dit que son temps ne pouvait pas être mieux
employé qu'à faire une station dans cette église.
C'était la première fois qu'elle pénétrait dans une église romaine; mais
si elle voyait tout ce qui se passait autour d'elle elle ne prêtait
guère d'attention aux monuments. Pour elle cela n'avait pas d'utilité
immédiate et pratique, et une église quelle qu'elle fût n'était qu'une
église.
Cependant elle avait remarqué ces lourdes portières en cuir, qu'un
mendiant vous soulève pour vous permettre d'entrer et de sortir; en
sortant elle donna à celui qui lui souleva cette portière une pièce
d'argent assez grosse, le mendiant, ébloui de cette générosité, se
confondit en bruyantes bénédictions.
--Pendant que vous vous faites conduire chez madame de la Roche-Odon,
dit Aurélien, je vais aller chez Vaunoise.
--Conduisez-moi plutôt chez madame de la Roche-Odon, dit-elle, et vous
irez ensuite chez M. de Vaunoise; cela nous fera une heure de voiture au
lieu de deux courses.
Si Aurélien n'avait pas connu sa mère comme il la connaissait, il aurait
été assurément surpris de la voir donner une grosse pièce à un mendiant
et en économiser une petite sur une course de voiture; mais, s'il ne
devinait pas la cause de cette prodigalité apparente, il savait qu'elle
était voulue et calculée: à coup sûr c'était un placement.