COMTE DU PAPE[1]

[Footnote 1: L'épisode qui précède _Comte du Pape_ a pour titre: _Un bon

Jeune Homme_.]

I

Rome.

Qu'il soit ignorant ou savant, chrétien ou athée, artiste ou bourgeois,

ce n'est pas de sang-froid que l'étranger approche de la Ville

Éternelle.

L'ignorant s'attendrit à l'idée du pape captif qui gémit sur la paille

d'un cachot; le savant fouille la campagne romaine; l'artiste rêve des

_stanze_ de Raphaël; le bourgeois qui a usé quelques fonds de culotte

sur les bancs du collége pense au fameux S.P.Q.R.

Qu'on monte en wagon à Pise, à Ancône ou à Florence pour venir à Rome,

et l'on aura des chances pour voir ces divers sentiments se traduire sur

la physionomie des compagnons de voyage que le hasard vous a donnés.

L'aube blanchit les lointains, et déjà de chaque côté de la voie les

arbres, les buissons et les broussailles émergent de l'ombre avec des

formes distinctes.

Quelques voyageurs s'éveillent, et ceux qui occupent les coins du wagon

écrasent le bout de leur nez contre les glaces, après avoir essuyé la

buée qui les recouvre au moyen du petit rideau de laine bleue.

Les plus curieux baissent la glace et regardent au loin; l'air froid du

matin se précipite dans le wagon et réveille les dormeurs. Il en est peu

qui se plaignent. Les uns se penchent par la glace ouverte; les autres

se mettent debout, et à la lueur vacillante qui tombe de la lampe du

plafond, ils tâchent de lire quelques lignes de leur _Hands Books_ de

Murray, de leur _Baedeker_ ou de leur _Joanne_, selon la nationalité à

laquelle ils appartiennent.

Une montagne se détachant d'un massif sombre se montre au loin, blanche

de neige.

--C'est le mont Soracte, dit une voix.

Et un personnage au visage rasé et à l'air grave, magistrat ou

professeur, murmure le vers d'Horace:

Vides ut alta stet nive candidum Soracte.

A Horace un autre oppose Virgile:

Summe deum, sancti custos Soractis Avollo.

Cependant à droite de la voie une rivière roule ses eaux rapides et

jaunes entre des berges escarpées.

--C'est le Tibre.

Et l'on se penche pour regarder, en se frottant les yeux, et en se

demandant si l'on ne se trompe pas.

Des vapeurs blanches se traînent, au-dessus de la vallée, au milieu

desquelles flottent çà et là quelques monticules couronnés d'une pauvre

cabane ou d'un bouquet de hêtres. Cela n'est pas beau, mais c'est

peut-être au pied de ces hêtres que «Tityre _lentus in umbra_ a appris

aux échos à répéter le nom de la belle Amaryllis.»

Et les souvenirs classiques donnent du style aux paysages qui défilent

le long de la route, même alors qu'ils sont insignifiants.

--Monte-Rotondo, crient les employés du chemin de fer.

C'est à quelques pas de là que se trouve Mentana, où les chassepots

français «firent merveille» pour la première et la dernière fois.

Plus d'arbres, plus d'arbustes, des collines nues et des champs onduleux

que recouvre à peine une herbe maigre et jaunie; pas de villages, pas

de fermes, pas de maisons, çà et là seulement une ruine ou l'arche

croulante d'un aqueduc effondré.

Cependant les yeux courent curieusement sur ces mornes solitudes.

C'est la campagne romaine!

Et ces boeufs gris, aux longues cornes fines et écartées qui se

promènent en troupeaux à travers ces pâtis, sont les descendants de

ceux qu'Attila et ses Huns laissèrent en Italie lorsqu'ils reculèrent

effrayés devant le pape Léon Ier, ainsi que cela résulte du tableau de

Raphaël qu'on verra bientôt dans la chambre d'Héliodore.

Il est rare que dans les trains qui d'Ancône, de Florence et de Pise se

dirigent vers Rome, c'est-à-dire dans ceux qui portent des étrangers,

cette curiosité ne se manifeste pas une heure ou deux avant l'arrivée,

et souvent même plus tôt encore.

Dans un de ces trains venant d'Ancône pour arriver à Rome vers huit

heures du matin, une dame d'une cinquantaine d'années, vêtue et gantée

de noir, à l'air discret et recueilli, s'était collée à la glace de son

wagon dès la station d'Orti.

De temps en temps elle cessait de regarder le paysage motivant qui se

déroulait devant elle dans les brumes confuses de l'aube, pour tourner

les yeux vers un jeune homme qui, à demi étendu sur la banquette

vis-à-vis d'elle, dormait à poings fermés.

Plusieurs fois elle s'était penchée sur lui, mais il ne s'était point

réveillé.

Il était évident qu'elle trouvait ce sommeil intempestif.

Enfin, n'y tenant plus, elle posa doucement sa main sur le poing fermé

du dormeur.

--Aurélien, Aurélien.

Il se souleva.

--Ah! comme je dormais bien, dit-il d'un ton de regret, et je rêvais

encore; un rêve charmant!

--Alors vous êtes fâché?

--Je suis fâché que vous m'ayez enlevé Bérengère, chère maman, voilà

tout.

La mère mit vivement un doigt sur ses lèvres, en montrant d'un coup

d'oeil rapide les compagnons de voyage qui occupaient le coin opposé au

leur.

--Il n'y a pas de danger, dit-il en souriant à demi.

Et de fait, il ne paraissait point que ces compagnons de voyage pussent

être attentifs à ce qui se passait autour d'eux.

C'étaient deux ecclésiastiques italiens qui étaient montés à Spolète.

Comme il faisait nuit à ce moment, ils s'étaient installés, chacun dans

son coin, et ils étaient restés en face l'un de l'autre, n'échangeant

que quelques paroles de temps à autre. Mais quand le jour s'était levé,

ils avaient tiré leurs bréviaires de leurs poches et ils s'étaient mis

à lire dedans à voix basse, articulant seulement les mots des lèvres et

faisant le signe de la croix aux endroits obligés, discrètement et à

la dérobée. Mais peu à peu ils s'étaient laissés aller à la force de

l'habitude, et, se tassant dans leur compartiment, comme dans une

stalle, allongeant leurs jambes devant eux, renversant la tête en

arrière, ils avaient élevé la voix, alternant l'un l'autre, et se

répondant comme s'ils étaient dans leur chapelle et célébraient

publiquement l'office. Les signes de croix se faisaient à pleins bras,

et les _Dominus_, les _Deus_, les _Amen_ ronflaient à pleine voix avec

cette prononciation italienne qui donne tant de sonorité aux mots.

Il n'y avait pas apparence que ces deux prêtres primitifs s'amusassent à

écouter la conversation de leurs voisins.

--C'est égal, dit la mère en tournant les yeux de leur côté, mais sans

tourner sa face.

Et tout de suite elle aborda un autre sujet de peur que son fils parlât

«de Bérengère.»

--Ne voulez-vous pas connaître les pays que nous traversons? dit-elle.

--Ma foi, chère maman, répondit-il gaiement, je ne suis pas

malheureusement comme vous, qui ne connaissez ni la faim ni la soif, ni

le sommeil, ni la fatigue.

--Il y a temps pour tout; quand il n'y a rien à voir, je dors; quand il

fait jour, j'ouvre les yeux et je regarde; nous devons tout utiliser,

même nos plaisirs.

--Alors utilisons-les, chère maman, dit-il en riant. Et, abaissant la

glace, il se mit à regarder le pays qu'ils traversaient.

--Cette rivière aux eaux jaunes, c'est le Tibre, dit-il.

--Le Tibre?

--Oui, la rivière qui traverse Rome.

--Je vous en prie, dit-elle en baissant la voix, quand vous me parlez

de quelque chose ou de quelqu'un, d'une rivière, d'un monument, d'un

personnage, faites-le de façon à ce que je vous comprenne sans que j'aie

besoin de vous interroger. Vous savez que par malheur je n'ai pas eu

d'instruction. Et cependant je vis dans un monde où je dois paraître ne

rien ignorer de ce que l'on sait généralement. A quelles difficultés je

me heurte, vous ne le croiriez jamais. Cela va être encore plus sensible

dans cette ville, où tout, le passé comme le présent, m'est inconnu.

Cependant il est important, il est d'une importance capitale pour vous

que je ne dise pas de sottises et que je n'en fasse pas. Guidez-moi,

vous qui savez. Ainsi tout à l'heure, pourquoi ne m'avez-vous pas dit:

«Cette rivière que nous longeons est celle qui traverse Rome, c'est le

Tibre.» Je n'aurais pas eu besoin de vous interroger, et je vous assure

que j'aurais retenu ce que vous m'auriez dit. Tâchez à l'avenir de

procéder de cette manière, surtout quand nous sommes en public. Sans

doute c'est le monde renversé: ordinairement ce sont les parents qui

instruisent les enfants, et ce que je vous demande, c'est que le fils

instruise la mère. Le voulez-vous?

--Mais assurément, chère maman.

Cependant le train avait continué de rouler, et, après avoir traversé

la campagne romaine, il était arrivé en vue d'un rempart de briques

noircies par le temps; puis, après avoir passé à travers ce rempart, il

avait ralenti sa vitesse et bientôt il s'était arrêté.

On était à Rome.

Après s'être tant bien que mal défendus contre les cochers, les

domestiques de place, les guides, les porteurs, la mère et le fils

avaient fini par s'installer dans l'omnibus de l'_hôtel de la Minerve_,

et, en un quart d'heure, à travers des rues étroites et rapides, ils

étaient arrivés à cet hôtel.

Ils trouvèrent au second étage le salon et les deux chambres qui leur

étaient nécessaires.

--Madame mange-t-elle à table d'hôte? demanda le secrétaire.

--Certainement.

--A quelle table?

--Comment à quelle table!

--A celle servie en maigre ou à celle servie en gras; c'est aujourd'hui

vendredi?

--A celle servie en maigre.

--Madame?...

--Madame Prétavoine et M. Aurélien Prétavoine.

Comte du Pape · 第 6 / 62 题