_Oedipe à Colone_ est un des ouvrages qui ont obtenu le plus de succès
sur notre scène lyrique, et dont la popularité a duré le plus longtemps.
Sa première représentation eut lieu en Février 1787. La reine
Marie-Antoinette y assistait et donnait, de sa main royale, le signal
des applaudissements. Cela explique en partie pourquoi cette partition
ne fut point accueillie avec l'indécision et la froideur que rencontrent
à leur apparition presque toutes celles qui ont une grande valeur et qui
sont destinées à vivre. En attendant que l'on comprît l'ouvrage et qu'on
l'applaudît à bon escient pour les beautés réelles qu'il renfermait, on
l'applaudissait d'avance pour faire comme la cour, et on l'admirait de
confiance.
D'ailleurs _Oedipe à Colone_ n'eut pas longtemps besoin de cette
puissante protection. Quelques représentations suffirent pour en établir
le succès et pour assurer la gloire de l'auteur. Malheureusement il ne
put voir ce succès ni jouir de cette gloire; il était mort depuis quatre
mois quand son ouvrage de prédilection vit le jour (à l'Opéra du moins,
car il y avait déjà plus d'un an qu'on l'avait exécuté à Versailles), il
n'en avait pas même dirigé les répétitions. Un accès de goutte l'avait
enlevé, le 7 octobre 1786, dans sa cinquante-unième année.
Sacchini était né à Naples en 1735, et avait fait ses études musicales
dans cette ville au Conservatoire de _Santo-Onofrio_. Il avait en pour
maître Durante', l'un des plus habiles, peut-être même le plus habile
des professeurs de ce temps-là. Il se fit rapidement connaître, et n'y
eut pas plus de peine que n'en ont d'ordinaire les compositeurs
d'Italie, à qui l'on ouvre la carrière avec autant d'empressement qu'on
met chez nous d'obstination à la leur fermer. Il déploya pendant dix ans
une grande activité, et fit représenter des opéras sur toutes les scènes
importantes de l'Italie: à Naples, à Milan, à Turin, à Rome surtout. Dès
cette époque le goût de la musique italienne était répandu dans toute
l'Europe autant et plus qu'aujourd'hui, Vienne, Prague, Dresde, Berlin,
Londres, Madrid, avaient un théâtre italien; Paris seul n'en avait pas
encore. L'_impressario_ (l'entrepreneur) de celui de Londres fit à
Sacchini des offres magnifiques qu'il se hâta d'accepter.
On prétend qu'en Angleterre il gagna jusqu'à 1,800 livres (44,000 fr.)
par an, et l'on ajoute qu'il n'en était pas plus riche au bout de chaque
année. Également fatigué par le travail et par les plaisirs, il fut
obligé, après douze ans de séjour, de quitter Londres, dont l'humide
climat était devenu dangereux pour sa santé chancelante. Ce fut alors
qu'il vint à Paris.
Sa réputation l'y avait précédé et lui assurait un accueil flatteur. La
reine, qui aimait la musique, et, dit-on, la cultivait avec succès, lui
accorda son appui, comme elle l'avait déjà accordé à Gluck. L'Académie
royale de Musique fit avec lui un traité avantageux et honorable; il se
mit bientôt à l'oeuvre et fit, en moins de quatre ans, _Renaud et
Armide, la Colonie, Chimène, Dardanus, Oedipe à Colone, Arvire et
Evelina_. Les deux premiers de ces ouvrages n'étaient, à la vérité, que
deux opéras italiens composés par lui depuis longtemps, qui furent
seulement traduits sous sa direction, et qu'il arrangea pour la scène
française. C'est ainsi que, de nos jours, Rossini préluda par le _Siège
de Corinthe_ et par _Moïse_ au _Comte Ory_ et à _Guillaume Tell_.
Sacchini produisait facilement et rapidement, comme la plupart des
Italiens. _Oedipe à Colone_ ne lui coûta pas, dit-on, six semaines de
travail. Ce n'en est pas moins le plus beau de ses ouvrages, et le seul,
il faut le dire, qui ait transmis son nom à la postérité. Qui pourrait
aujourd'hui citer une mesure d'_Arvire et Evelina_, de _Chimène_ ou de
_Dardanus_? C'est qu'il ne suffit pas chez nous, pour assurer le succès
d'un opéra et le faire vivre, que les chants en soient heureusement
trouvés et les parties vocales et instrumentales harmonieusement
disposées: il faut encore que ces chants et ces accords s'adaptent à une
action dramatique intéressante, et il ne paraît pas que _Chimène_ ou
_Dardanus_ aient été plus utiles à la réputation de Guillard qu'à la
gloire de Sacchini.
Ce drame même d'_Oedipe à Colone_ ne prouve pas, après tout, de violents
efforts d'imagination. Voici le fait en peu de mots. Cela ne sera pas
inutile peut-être à la génération actuelle, qui doit peu connaître
_Oedipe à Colone_; et d'ailleurs, les savants qui ont lu Sophocle
seraient capables de se figurer que le livret ressemble à la tragédie,
et nous tenons à leur épargner ce désagrément.
Chassé de Thèbes par son frère, après en avoir chassé son père, Polynice
s'est réfugié près de Thésée, qui a embrassé sa cause et arme pour lui.
Il fait plus encore peut-être que de lui confier ses soldats et son
argent, il lui confie sa fille Ériphile. On regrette de voir _le fils
des dieux et le successeur d'Alcide_ porter un intérêt si vif à un tel
garnement; mais ce garnement s'y est pris en habile homme: il s'est fait
d'abord aimer de la princesse, et _le fils des dieux_, bon homme au
rond, n'a su rien refuser à sa fille.
Le jour est arrivé qui doit éclairer cet _illustre hyménée_, et le
départ des guerriers athéniens chargés de châtier connue il faut maître
Etéocle, il n'a qu'à se bien tenir, car il a affaire à des gaillards
déterminés:
Nous braverons pour lui les plus sanglants hasards.
Qu'il guide nos braves cohortes!
Thèbes nous ouvrira ses portes.
Ou le dernier de nous mourras sous ses remparts.
[Illustration: Académie royale de Musique.--_Oedipe_, 3e acte.--Oedipe,
Levasseur; Polynice, Massot; Antigone, madame Dorus.]
Polynice lui-même est animé des plus nobles sentiments.
Ah! le trône où j'aspire a cent fois moins de charmes
Que la main qu'à mes voeux vous daignez présenter.
Animé par ses yeux...
Les yeux de cette main, apparemment.
Soutenu par vos armes,
Est-il quelque ennemi qui puisse m'arrêter?
Voilà qui est aussi galant que brave. Un chevalier français ne dirait
pas mieux.
On chante, on danse. C'est ce qu'on peut faire de plus convenable un
jour de noce, où tout le monde a besoin de s'étourdir. Polynice surtout
n'est pas tranquille: il a tant de choses à se reprocher! Les dieux
voudront-ils recevoir son serment? et jugeront-ils que son mariage avec
une jeune et jolie princesse soit une expiation suffisante de tous les
crimes qu'il a commis?
Non, par Hercule! Il n'en sera pas quitte à si bon marché. Au premier
pas qu'il fait vers le temple, le ciel s'obscurcit, l'éclair brille, le
tonnerre gronde; bientôt les portes du sombre édifice roulent
d'elles-mêmes sur leurs gonds d'airain, et les trois déesses qui
l'habitent se montrent à la foule tremblante, le visage courroucé,
l'oeil en feu, la chevelure en désordre, et faisant claquer leurs fouets
de serpents. De quoi s'avisait-il aussi, ce bon Thésée, de vouloir
marier sa fille à l'autel des Furies, au lieu de s'adresser, comme tout
le monde, à l'autorité compétente, à l'auguste Junon? La déesse _aux
yeux de boeuf_, comme l'appelle Homère, eût été attendrie peut-être par
les excellentes dispositions matrimoniales de Polynice; mais les
Eumènides sont inexorables.
Au second acte, Oedipe et Antigone paraissent, et, avec eux, la passion
et la douleur antiques, et l'intérêt naît enfin. Il est puissant, et
l'on ne peut nier que l'imagination du spectateur ne soit vivement
ébranlée et son coeur profondément ému par la noble misère du vieillard
et par la piété de sa fille.
Ta consolante voix a passé dans mon coeur.
J'oublie, en t'écoulant, soixante ans de malheur.
Mais, dis, où sommes-nous?--Sur un rocher terrible...
Plus loin sont des cyprès; sous leur ombre paisible
On voit un temple antique...--Un temple! ô jour d'effroi!
O supplice! ô tourments!--Ah! seigneur!...--Je les vois
Ce sont elles, ce sont ces fières Euménides...
J'entends les sifflements des serpents homicides...
Le voilà ce sentier, où mon bras furieux
A versé le sang de mon père.
Cithéron! Cithéron!...
Antigone s'efforce de le rappeler à lui: il la repousse avec violence.
Quoi! Jocaste, c'est vous! mon épouse! ma mère.'
Que voulez-vous?...
Cachez-moi cet autel funeste
Où le ciel même osa consacrer notre inceste!...
...Dieux vengeurs, que vouliez-vous de moi?
Mes yeux souillaient la lumière céleste,
Ma main les arracha..
Qui me soulagera de ma douleur profonde?
Mon nom même, mon nom est en horreur au monde:
Les peuples effrayés me rejettent loin d'eux, etc., etc.
Cette scène est fort belle; tout y est simplement et noblement exprimé,
et l'on s'explique sans peine, en la lisant, que l'Académie Française,
au jugement de laquelle il était d'usage, à cette époque, de soumettre
les ouvrages destinés à l'Opéra, ait couronné celui-ci, malgré les
puérilités du premier acte, et les froides amours de Polynice et
d'Ériphile. Heureusement celle-ci disparaît aussitôt qu'Antigone prend
possession de la scène.
Au troisième acte, Oedipe est dans le palais de Thésée, qui a recueilli
son auguste misère, et Polynice, repentant, vient à ses pieds implorer
son pardon. Le vieillard résiste d'abord; il lutte longtemps contre les
supplications de son fils, contre les larmes d'Antigone et peut-être
contre lui-même, et prononce dans sa colère, une des malédictions que,
dans la poétique des Grecs, les dieux prenaient toujours au mot, et qui
ne manquaient jamais leur effet. Mais enfin il s'apaise et pardonne, et
le ciel désarmé, au moins pour quelque temps, ne s'oppose plus à ce
mariage si ardemment désiré par Polynice, mais qui est si indifférent au
spectateur, et qui vient refroidir le dénouement, comme il a refroidi
l'exposition.
Tout le mérite de l'ouvrage de Guillard est dans le second acte et dans
quelques beaux détails du troisième. Ajoutez-y une versification
habituellement élégante et une noblesse de langage qui est toujours en
rapport avec la sévère majesté du sujet, et vous comprendrez sans peine
le succès qu'il obtint à un époque où l'on n'était pas encore blasé sur
les effets de la scène, et où les exagérations du drame moderne, son
agitation stérile et ses tours de passe-passe n'étaient pas encore
inventés..
La musique s'est empreinte du caractère et de la couleur des paroles, et
c'est là son principal mérite. Sacchini n'était peut-être, sous beaucoup
de rapports, qu'un musicien de second ordre. Ses mélodies n'ont par
elles-mêmes rien d'original, rien de piquant. Séparées du vers auquel
elles sont adaptées, exécutées par un instrument, elles n'auraient pour
la plupart aucune signification, aucune valeur; mais, réunies à la
parole elles lui donnent un accent qui en double l'éloquence et en
agrandit merveilleusement l'effet. Pris à ce point de vue, Sacchini est
réellement un homme de génie Les beautés d'expression qui abondent dans
son oeuvre pénètrent l'âme et la remuent si profondément, qu'on ne songe
plus à lui reprocher la pâleur de son instrumentation, ni la sagesse un
peu froide quelquefois de son harmonie.
_Oedipe à Colone_ a produit peu d'effet à l'Opéra, mais c'est à
l'exécution qu'on doit s'en prendre. Les chanteurs d'aujourd'hui n'ont
plus le secret de cette musique qui, au lieu de briller par elle-même,
s'immole systématiquement à la poésie qui évite l'effet physique avec
autant de soin que la musique moderne le recherche, et qui se contente
d'intéresser l'intelligence et d'émouvoir le coeur, sans ébranler jamais
les nerfs. Le style de Sacchini n'était pas leur fait, et ils l'ont bien
prouvé. Et puis de simples chanteurs, quelque talent d'exécution qu'on
leur suppose, n'y sauraient suffire, s'ils ne sont en même temps
d'habiles acteurs. Mais quittons ce sujet un peu triste. Voici la
symphonie qui résonne, voici les blanches filles de l'air qui
m'appellent, et Carlotta Grisi qui va s'envoler Je n'ai plus d'oreilles
que pour M. Burgouiller, je n'ai plus d'yeux que pour Carlotta Grisi et
pour les merveilles de la mythologie orientale.
Léila ou la Péri, ballet fantastique en deux actes, par MM. THÉOPHILE
GAUTHIER et CORALLI, musique de M. BURGMULLER, décorations de MM.
SECHAN, DIETERLI. DESPLÈCHIN, PHILASTRE et CAMBON. ACADÉMIE ROYALE DE
MUSIQUE.
Achmet habite le Caire. Il est jeune, il est riche, et son harem
renferme beaucoup plus de femmes que ne lui en accorde la loi du
Prophète. Est-ce une raison pour qu'il soit heureux? J'en doute. La
richesse n'est pas le bonheur. Combien n'ai-je pas vu en France
d'honnêtes gens qui n'avaient qu'une femme et qui se trouvaient déjà
trop riches! Qu'eussent-ils dit, bon Dieu! si, au lien d'une femme, ils
en avaient eu vingt?
Achmet en a plus de vingt: calculez, si vous le pouvez l'étendue de ses
tribulations, vous tous qui savez par expérience ce que c'est que le
poids d'un ménage.
A la vérité Achmet ne porte pas tout seul cet énorme fardeau; il a des
lieutenants chargés de tous les menus détails de son administration; il
a des ministres, pauvres diables pour lesquels la responsabilité n'est
pas un vain mot. Roucem est le plus important de ceux-ci, et par
conséquent le plus affairé et celui de tous qui a le plus à craindre le
mécontentement du maître Si les sens épuisés d'Achmet s'émoussent comme
une lame qui a trop servi, si son imagination s'engourdit et s'affaisse,
si la régulière beauté de Circassienne lui paraît monotone et froide
s'il trouve la Géorgienne trop blanche et la Nubienne trop noire, si
toutes, à bout de ruses coquettes et d'artifices voluptueux, ne savent
plus _ranimer sa fantaisie distraite_, c'est à Roucem qu'il s'en prend:
«Allons, Roucem, mon ami, je commence à m'ennuyer; prends garde à loi.
Ton état est de me divertir; quand je bâille, tu es en faute, et si je
suis trop miséricordieux pour te faire couper la tête, à l'exemple du
grand Schahabaham, je suis trop juste du moins pour ne pas te décerner,
le cas échéant quelque vingtaine de coups de bâton. Aussi il faut voir
Roucem au milieu des odalisques confiées à sa direction; comme il
s'agite et se démène, et va sans cesse de l'une à l'autre! comme il les
excite et les tient en haleine, et, joignant l'exemple au précepte, leur
enseigne les secrets les plus mystérieux de l'art de plaire! Triste
condition! emploi trop pénible et trop envié, que celui _d'amuser un
homme qui n'est plus amusable,_ comme l'écrivait gravement madame de
Maintenon.
[Illustration: Académie royale de Musique.--_La Péri_, ballet
fantastique. 1er acte.--Mademoiselle Carlotta Grisi et Petipa.]
En effet, il a beau faire. Achmet s'ennuie, et la belle Nourmahal qui
fut longtemps sa favorite, commence elle-même à n'y pouvoir plus rien.
Roucem comprend qu'il en est réduit aux remèdes héroïques, et n'hésite
pas à les employer.--L'Afrique est vaincue, l'Asie est hors de combat,
mais l'Europe nous reste encore; par Mahomet! essayons de
l'Europe!--Ommeyl, le marchand d'esclaves arrive tout à point: il lui
achète d'un seul coup une Française, une Allemande, une Espagnole et une
Écossaise. La Française a des paniers, de la poudre et des mouches:
l'Allemande, de longs cheveux dorés qui flottent en tresses brillantes
sur ses hanches, épaules, sur son corsage étroit et bariolé, sur sa jupe
du bleu le plus tendre; l'Espagnole se fait remarquer par sa basquine et
sa mantille, moins noires que ses yeux et sa chevelure; l'Écossaise
étale sur sa robe toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; c'est d'ailleurs
une Écossaise comme on en voit peu: sa taille est petite, sa jambe
courte, son oeil brun, ses cheveux noirs. Je soupçonne un peu maître
Ommeyl d'avoir fait comme les marchands de vin, et de n'avoir livré au
trop confiant Roucem qu'une Écossaise frelatée. Mais, quelque opinion
qu'on adopte sur l'authenticité du cru, Achmet évidemment n'aura pas le
droit de se plaindre, et ne saurait exiger plus de variété. Vain espoir!
Roucem y perd son argent et sa peine. L'Allemande a beau valser devant
son nouveau maître, l'Écossaise, vraie ou fausse, a beau déployer son
agilité dans une gigue, et la Française dans une gavotte; l'Espagnole a
beau étaler dans un boléro ses formes gracieuses et ses poses
provoquantes, Achmet les regarde à peine, et continue à s'ennuyer; puis
enfin il les congédie toutes, et reste seul. Je me trompe, il s'enferme
tête à tête avec sa pipe, cette amie discrète et fidèle des poètes
rêveurs et des amoureux en disponibilité.
La chibouque est chargée non de tabac, mais d'opium. Bientôt le
narcotique produit son effet: Achmet s'endort de ce sommeil plein de
rêves fantastiques que l'opium procure. Heureux Achmet! ce qu'il cherche
vainement quand il veille, il le trouve aussitôt qu'il est endormi. Et
que cherche-t-il? vous le savez déjà. Un objet qui l'intéresse, un être
qu'il puisse aimer. Il n'en existe pas dans ce monde, mais peut-être y
en a-t-il dans un autre.
Il y en a. A peine a-t-il les yeux fermés, que l'appartement où il est
couché se remplit d'une vapeur mystérieuse, opaque d'abord, mais qui
s'éclaircit peu à peu et laisse apercevoir en se dissipant «un espace
immense plein d'azur et de soleil (c'est le livret qui parle), une oasis
féerique, avec des lacs de cristal, des palmiers d'émeraude, des arbres
aux fleurs de pierreries, des montagnes de lapis-lazuli et de nacre de
perle, éclairée par une lumière transparente et surnaturelle.»
Ce paysage-là vous paraît-il assez merveilleux? C'est le séjour enchanté
des Péris qui, en ce moment même, entourent leur reine de respects et
d'hommages. Car les Péris sont soumises au gouvernement monarchique
aussi bien que les simples mortels. Cette reine des Péris a lu dans le
coeur d'Achmet et s'est dit: «C'est moi qu'il désire et qu'il aime sans
me connaître; c'est moi qui suis son rêve, et les femmes terrestres ne
sont que son cauchemar.» Comment ne serait-elle pas sensible à une
passion aussi involontaire et aussi désintéressée? La tendre Péri quitte
son royaume idéal et descend dans le monde réel, suivie de cet essaim de
beautés voltigeantes qui forme sa cour. Elle s'approche d'Achmet et se
penche sur son front. Il ouvre les yeux, il la regarde, il la reconnaît,
quoiqu'il ne l'ait jamais vue; il la reconnaît, et aussitôt il l'aime.
Il se lève, la poursuit et cherche à la saisir. Mais une Péri n'est pas
plus facile à saisir qu'une hirondelle. Il s'épuise en vains efforts
dans cette lutte, mais il y trouve du moins mille charmantes occasions
de juger combien une Péri est plus agile qu'une mortelle, combien ses
mouvements sont plus gracieux et ses formes plus élégantes.
Je regrette seulement que les Péris réunissent à tant d'attraits un si
mauvais caractère. Croirez-vous bien que Léila (c'est le nom harmonieux
de la reine des Péris) s'avise tout à coup de prendre Nourmahal pour une
rivale, qu'elle exige du faible Achmet qu'il la maltraite, qu'il la
chasse, qu'il la vende, et ne lui laisse de repos qu'après qu'il s'est
montré méchant et cruel autant qu'elle-même.
Cela du moins est une preuve d'amour qui paraît concluante et dont elle
devrait se contenter. Mais la Péri est naturellement défiante, et Léila
plus que toute autre Péri, «Qui m'assure, se dit-elle, qu'il m'aime pour
moi-même, et que ma puissance et ma couronne ne sont pour rien dans ses
désirs?» Ce scrupule lui vient un peu tard; mais que voulez-vous? la
logique n'est pas son fort. Elle aurait fait sa philosophie chez les
jésuites, qu'elle ne pourrait guère raisonner plus mal, ainsi que vous
l'allez voir.
«Il faut, conclut-elle, que je mette ses sentiments à l'épreuve.
Devenons une simple femme, et moins encore, une pauvre esclave. S'il
m'aime ainsi, je serai bien sûre que c'est moi qu'il aimera.»
Excusez-moi, charmante Léila, mais vous concluez fort mal. S'il aime
l'esclave, il sera infidèle à la Péri. Il faut que vous lui supposiez un
coeur bien changeant pour imaginer qu'il passe aussi rapidement de l'une
à l'autre.
C'est ce qu'il fait pourtant. Il s'enflamme d'un tel amour pour cette
nouvelle venue, qu'il en oublie complètement la Péri, et qu'il sacrifie
pour elle son repos, sa fortune, sa vie même. Voici comment.
Léila a pris la forme extérieure d'une esclave qui s'est échappée du
harem du pacha. Le pacha la réclame. Achmet la refuse, et la cache si
bien qu'on ne peut la trouver. On arrête Achmet et on le met en prison.
Léila vient le visiter dans son cachot sous sa forme aérienne.
«Abandonne cette esclave, lui dit-elle, et tu en seras récompensé par
mon amour et par l'immortalité.--Non, dit Achmet; c'est elle que j'aime,
et non pas toi.»--Et Léila, si jalouse naguère de la pauvre Nourmahal,
s'en va toute charmée de cette déclaration. Qu'en pensez-vous, madame,
vous qui, en ce moment même, tenez l'_Illustration_ entre vos jolis
doigts?
Arrive bientôt le pacha lui-même, en grand cafetan rouge, et coiffé d'un
turban fait de je ne sais quelle étoffe ou fourrure grise, qui ne
ressemble pas mal à une perruque mal poudrée. «Une dernière fois,
veux-tu me rendre mon esclave!--Jamais!--Songes-y bien: je te ferai
jeter par cette fenêtre, et tu sais que tu n'arriveras pas jusqu'à
terre; il y a le long du mur de grands crochets de fer qui t'épargneront
la moitié du chemin.--N'est-ce que cela? bagatelle!» dit le courageux
Achmet; et il saute de lui-même.
Un moment après, la prison disparaît, le ciel s'ouvre, et l'on aperçoit
le paradis musulman, où Achmet vient s'établir accompagné de sa Péri,
qui sera désormais sa houri. N'est-ce que l'âme d'Achmet, ou bien Léila
lui a-t-elle épargné l'horreur de son supplice abominable? Je n'en sais
rien, et l'auteur pas davantage; et vous pouvez choisir le dénouement
qui sera le plus de votre goût, satisfaction dont on jouit rarement au
bout d'une pièce de théâtre.
_La Péri_ est soeur cadette de _la Wili_; toutes deux sont filles de la
_Sylphide_ et ressemblent beaucoup à leur mère.
Faut-il maintenant tirer de son étui mon affreux scalpel de critique et
démontrer qu'il y a dans l'ouvrage nouveau plus d'imagination que de bon
sens? que cette imagination même est celle d'un poète fantasque et non
d'un poète dramatique? Qu'il ne paraît pas que l'auteur se soit jamais
rendu compte des éléments dont se forme l'intérêt scénique, et des
moyens par lesquels on le fait naître et grandir? Qu'ayant eu
l'inadvertance de placer au commencement du premier acte les tableaux
les plus brillants et les plus agréables scènes, il a par cela seul
répandu sur tout le reste une froideur qui parfois ressemble presque à
de l'ennui? Non. Disséquer une Péri serait peu galant; et d'ailleurs un
être aussi aérien trouverait toujours le moyen d'échapper à l'opération.
Je voudrais bien ne pas me brouiller avec les Péris. Comment faire
cependant pour dissimuler que M. Coralli me paraît avoir suivi les
errements de M. Gautier avec une fidélité un peu trop scrupuleuse,
peut-être? qu'il a, lui aussi, jeté tout son feu dès les premières
scènes, et n'a pas su garder, comme on dit, une poire pour la soif? _Son
lever de rideau_ est charmant. Le pas des châles, la tente mobile formée
des cachemires des odalisques, de laquelle sortent les quatre
Européennes que Roucem présente à son maître, est une idée ingénieuse
fort habilement exécutée. Cela sort presque des banalités
chorégraphiques dont on est si prodigue à l'Opéra.
Il y a des détails très-heureux dans le premier tableau ou figurent les
Péris, et surtout dans le premier pas de Léila avec Achmet. Cela fait,
l'auteur se repose, et son imagination semble complètement épuisée. Le
_pas de quatre_, le _pas de trois_ du second acte ont paru plus que
vulgaires. Le _pas de l'abeille_. dont on attendait tant d'effet, n'en a
produit aucun. Ce pas était très-difficile à dessiner; pour y réussir il
n'eût pas moins fallu peut-être que l'audace et la merveilleuse habileté
d'Henry, cet homme de génie que l'Opéra s'est obstiné à méconnaître, qui
eût été sans rival en France, et qui, en Italie a eu l'honneur d'être le
rival de Vigan.
Il y a dans _Léila_ deux décorations magnifiques: celle qui représente
le séjour fantastique des Péris, dont j'ai donné ci-dessus la
description, et celle qui offre au spectateur le _Paradis de Mahomet_.
On comprend néanmoins que dans ces tableaux d'un monde imaginaire la
plus grande difficulté que la peinture ait à vaincre se trouve écartée.
Elle n'est pas forcée d'imiter exactement la nature; elle peut se
dispenser d'être vraie. La troisième décoration, qui représente la ville
du Caire vue par les toits, est très-originale; mais il me semble que la
lumière y est trop jaune et les ombres trop transparentes. Ce n'est pas
là un clair de lune méridional, quelque splendide qu'on le suppose;
c'est un beau jour de soleil en Hollande ou en Angleterre.
[Illustration: Académie royale de Musique.--_La Péri_, ballet
fantastique.--2e acte.--Pas de l'abeille: Mademoiselle Carlotta Grisi.]
La musique est le début dramatique d'un jeune compositeur connu
seulement jusqu'ici par quelques morceaux de piano, quelques romances et
une valse intercalée dans _Giselle_. C'est cette valse qui a fait,
dit-on, baisser devant lui le pont-levis et la herse qui, à la porte de
l'Opéra, se dressent toujours à l'arrivée d'un nouveau venu. Son travail
a paru un peu monotone; les effets n'y sont pas assez variés; les
rhythmes dansants y occupent une trop large place: les scènes qui
exigent de l'expression y sont en général faiblement traitées; mais on y
remarque beaucoup d'invention, beaucoup d'idées, des mélodies faciles,
bien rhythmées et toujours élégantes; ce sont la des qualités devant
lesquelles tous les défauts disparaissent.
Après tout, s'il y a dans le ballet nouveau quelques parties faibles et
quelques erreurs de plan, il y a aussi deux choses qui compensent tout,
qui suppléeraient à tout, et dont je ne vous ai pas encore parlé: c'est
l'élégance de. Petipa et la grâce enchanteresse de Carlotta Grisi.
La danse, disait dernièrement un écrivain spirituel, est _la poésie du
corps humain_. A ce compte-là, Carlotta Grisi est un des plus charmants
poètes du notre époque.
_Les Contrebandiers de la Sierra-Nevada, la Chasse aux Belles Filles_.
(THÉÂTRE DES VARIÉTÉS.)--_Les deux Soeurs_. (THÉÂTRE DU
GYMNASE.)--_L'autre Part du Diable_. (THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.)--_Les
Petites Misères de la vie humaine._ THÉÂTRE DE VAUDEVILLE.
[Théâtre des Variétés.--_Les contrebandiers_, ballet espagnol.]
L'autre jour quelqu'un vous contait, ici même, les terribles aventures
du contrebandier Zurbano, le Zurbano de Barcelone; mes contrebandiers ne
sont pas de cette race féroce; ils rient sous la tonnelle, ils dansent
et boivent et trinquent à leurs amours, faisant une plus grande dépense
de boléros et de castagnettes que de poignards et de coups de fusil. Si
par hasard ils ont des velléités de bataille et de férocité, cela dure
peu, et nos drôles rentrent bientôt la lame au fourreau pour reprendre
la castagnette et le boléro, comme vous l'allez voir.
Suivez-moi dans une des vallées de la Sierra-Nevada; là nous trouverons
une bande d'Espagnoles à l'oeil ardent et au teint bruni, jeunes femmes
et jeunes filles. Mais où sont les hommes? Les hommes sont à courir
l'aventure; ils se glissent le long des sentiers tortueux, ils rampent
sur le flanc des rochers, il» franchissent les ravins et jouent mille
tours pendables à messieurs les carabiniers, ennemis naturels des
contrebandiers.
Cependant les femmes s'inquiètent: nos pères, nos frères, nos maris, nos
fiancés, reviendront-ils? Ils sont tous pleins de ruse, d'habileté et de
courage; mais qui sait où peut aller la balle d'un carabinero? Peut-être
a-t-elle frappé celui-ci au front, celui-là à la poitrine; peut-être nos
braves se traînent-ils de rochers en rochers, blessés et haletants, et
laissant des traces de sang aux ronces du chemin.
On est donc en grand souci dans cette peuplade féminine de la
Sierra-Nevada: elles s'agitent, elles s'interrogent et toutes prêtent
l'oreille du côté où les contrebandiers doivent revenir. Mais partout un
silence profond; nul bruit de pas, nul écho favorable ne vient calmer
leur inquiétude. Tout à coup le vent apporte les sons douteux d'un chant
lointain, puis les sons se grossissent et approchent. O joie! c'est la
voix, c'est la chanson connue: «_Je suis le contrebandier!_» Les voici
en effet; ils reviennent pleins de vie et chargés de butin. Alors c'est
une grande explosion de plaisir; on se regarde, on se compte, on se
reconnaît, on se félicite, on se serre les mains avec passion. Les
danses commencent, la cigarette s'allume, la guitare résonne, la
castagnette babille; quelle vivacité! quelle ardeur! quelle souplesse!
voyez comme ces pieds se meuvent et glissent avec pétulance sur le sol!
comme ces bras s'arrondissent! comme ces jambes sautent et frétillent!
comme ces corps se renversent, se balancent et se plient! La bouche
sourit, l'oeil lance des flammes: dans cette danse, tout est passion,
abandon et bonheur. Avisez-vous de lutter avec ces vives et
étincelantes Espagnoles, mesdemoiselles de notre Académie royale de
Musique, à la jambe roide, au corps guindé, aux petites mines pointues,
au regard terne, au sourire de glace.
Cependant le plaisir amène la fatigue, et après la danse il est bon de
faire halte et de se reposer. On quitte donc la forêt témoin de ces jeux
pétulants, et toute la peuplade va s'abriter sur un tertre de gazon, à
l'ombre des rochers; puis, peu à peu, nos bohémiens s'étendent, l'un à
côté de l'autre, à la belle étoile, et se laissent aller au sommeil.
Mais quand les contrebandiers dorment, les carabiniers veillent.
Voyez-vous cet homme qui rôde là-bas? c'est un carabinier en vedette; il
a flairé le gibier de contrebande et mis le nez au vent. Le voilà sur la
piste, faisant signe à deux ou trois limiers de son espèce; alors tout
le bataillon des carabiniers descend des hauteurs à pas de loup; ils
avancent, ils arrivent, ils sont au milieu des contrebandiers endormis,
et tendent la main pour les saisir; ceux-ci s'éveillent. Il faut les
voir debout, en un clin d'oeil, et bondissant comme des chevreaux
surpris par le chasseur; ceux-ci fuient, ceux-là tiennent tête; on se
pousse, on s'attaque, on se renverse; les stylets brillent et
l'escopette va chercher les poitrines. L'affaire menace d'être
sanglante: mais je vous l'ai dit, nos contrebandiers sont de bonnes gens
et les carabiniers aussi; Zurbano n'est pour rien dans l'histoire: au
lieu donc de s'égorger, on finit par se tendre la main: au lieu de se
tailler en morceaux, on pince de la guitare et l'on danse un boléro de
compagnie: carabiniers et contrebandiers, contrebandiers et carabiniers
signent la paix et fraternisent au bruit de la danse et des chansons;
c'est un avant-goût de l'harmonie universelle.
Ainsi la pantomime espagnole et le boléro trônent, depuis quelques
jours, au théâtre des Variétés, et les amateurs de haut goût
applaudissent l'ardente Dolorès, la vive Manuela-Garcia et les deux
Camprubi.
_La chasse aux Belles Filles_ n'a pas rencontré la même faveur. C'est en
effet un vaudeville fort peu digne de miséricorde, on y danse aussi,
mais malheureusement on y parle, et le dialogue y gâte l'entrechat. Il
s'agit d'un benêt que sa mère veut marier à toute force. D'abord elle
s'adresse à une couturière, mais la couturière fait défaut; de la, l'on
passe à la blanchisseuse, puis de la blanchisseuse à une jeune
pensionnaire, et de la pensionnaire à une danseuse; partout notre homme
est repoussé. Cette chasse au mariage est accompagnée d'une fanfare de
quolibets de si mauvais ton et de si mauvais goût, que le parterre des
Variétés lui-même a perdu patience. On a cependant nommé pour auteurs
responsables MM. Lopes et Laurentin. C'est, à proprement dire, appliquer
l'écriteau au front du coupable.
Le Gymnase s'est montré plus honnête et plus retenu. Le petit drame de
M. Fournier, intitulé _les Deux Soeurs_ offre des scènes agréables
auxquelles le moraliste le plus susceptible n'aurait certainement rien à
redire.
Louise et Geneviève sont les deux soeurs dont M. Fournier a mis les
innocentes aventures en prose mêlée de vaudevilles. Ce sont deux bonnes
et vertueuses filles qui s'aiment bien il travaillent de même. Réduites
pour tout palais, à une petite mansarde, elles n'en sont ni moins
satisfaites ni moins joyeuses; les heures se passent doucement entre le
devoir et l'amitié fraternelle.
En sa qualité d'aînée, Louise a la direction matérielle et morale de
l'association: c'est elle qui règle la dépense du petit ménage: c'est
elle encore qui donne les conseils et dirige les actions. Pourtant il
arrive que Louise est près de s'égarer: son coeur est sur le point de
tromper sa raison: un jeune homme indigne d'elle l'occupe et la trouble.
Heureusement Geneviève est là; elle veille, elle dépiste le traître, et,
à force de dévouement, d'adresse et d'esprit, elle préserve Louise du
piège qu'il lui tend. Le ciel récompense les deux soeurs de leur vertu
et de leur dévouement en leur envoyant à chacune une bonne part
d'héritage et un bon mari. A la bonne heure!
Mais, à peine quittons-nous ces honnêtes filles, que nous retombons dans
les mains du diable. Il est vrai que ce diable ne nous damnera pas:
c'est un diable fort peu dangereux et ne sentant l'enfer que de bien
loin. Il se glisse chez maître Aubriot, esprit faible, qui croit à la
nécromancie. A peine y est-il entré, que tout prend une face nouvelle
dans la maison dudit maître: ses affaires allaient mal, elles
prospèrent; il avait un commis stupide, il lui en arrive un qui n'est
qu'imbécile; Aubriot était sans le sou, l'argent lui tombe du ciel tout
rôti. Si donc il a affaire au diable, certes c'est à un assez bon
diable.
Le diable est tout simplement un amoureux qui joue au compère Aubriot
ces tours non pendables, pour le distraire et l'empêcher de mettre
obstacle à ses amours; et, en effet, le mariage réussit, et le père
Aubriot n'y voit que du feu. Cela s'appelle une bluette agréable..
L'auteur est M. Varner.
Dieu nous garde de vous raconter le vaudeville des _Petites Misères de
la Vie humaine:_ cette grande Odyssée n'a-t-elle pas trouvé ses deux
poètes? Que dire après Old Nick? Que raconter après Grandville, le
compagnon de voyage d'Old Nick dans cette vallée de misères si risibles;
Je me tais devant ces deux grands noms, vous renvoyant à leur livre
adorable; M. Fournier, libraire-éditeur, se fera un plaisir de vous en
ouvrir les trésors à juste prix. Quant au vaudeville en question et à
son auteur M. Clairville, ce sont deux nains trottant timidement sur les
pas de nos deux géants.
[Illustration.]
Grandville, qui sème ses richesses à pleines mains, vous offre
d'ailleurs, en guise de gratification particulière, la petite misère
dont vous voyez ici la représentation plaisante et douloureuse. Il
s'agit d'un pauvre diable qui vient de mettre une glace en morceaux, au
moment de s'y mirer. Il entrait agréablement dans le salon, faisant des
mines à la maîtresse du logis; son pied glisse, mon homme trébuche, et
du bout de sa canne, brise la glace en éclats. Voyez sa grimace et sa
triste figure! Regardez, frémissez, et priez le ciel qu'il ne vous en
arrive pas autant!
Bulletin bibliographique.
_Goethe et Bettina_, correspondance inédite de Goethe et de madame
Bettina d'Arnim. Traduit de l'allemand, par M. SÉBASTIEN ALBIN. 2 vol.
in-8.--Paris, 1843. Au _Comptoir des imprimeurs-unis_, 15 fr.
Madame Bettina d'Arnim naquit à Francfort-sur-le-Main en 1788. Son père,
d'origine italienne, s'appelait Maximilien Brentano. Il était venu dans
sa jeunesse fonder à Francfort une grande maison de commerce et de
banque, qui avait prospéré au delà de ses souhaits. Il se maria deux
fois, et Bettina fut son dernier enfant de second lit. Orpheline dès son
bas âge, cette jeune fille fut confiée tour à tour aux soins de ses
frères et soeurs du premier lit et de sa grand-mère. Sophie Laroche,
écrivain de talent, amie de Goethe; mais jamais enfant ne grandit et ne
se développa plus librement. Personne ne s'occupait de son éducation, à
peine même si on lui demandait compte de ses actions. Elle faisait, jour
et nuit, tout ce qui lui plaisait. Un passage de l'une de ses lettres
peut seul donner une idée de cette existence indépendante et singulière.
Prévenons toutefois le lecteur que Bettina s'était éprise d'une passion
étrange pour la nature.
«J'habitais durant tout un hiver près de la montagne, au-dessus du vieux
château; notre jardin (à Marbourg) était entouré par le mur de la
forteresse. De ma fenêtre, j'avais une vue très-étendue sur le pays
hessois, si bien cultivé, et sur la ville, où je voyais les tours
gothiques s'élever au-dessus des toits couverts de neige. De ma chambre
j'allais dans le jardin planté sur la pente de la montagne. Je grimpais
par-dessus les fortifications, et j'errais dans les espaces déserts.
Quand je ne pouvais ouvrir les portes, je passais à travers les
charmilles...
«Au-dessus du mur de la forteresse, qu'entourait le jardin, il y avait
une tour à laquelle conduisait une échelle cassée. On avait volé tout
près de chez nous, et comme il était impossible de retrouver les traces
des voleurs, on supposa qu'ils se cachaient dans la vieille tour.
J'avais attentivement regardé l'édifice pendant le jour, et j'avais
reconnu qu'un homme n'aurait jamais pu monter à cette échelle à moitié
pourrie, presque sans échelons, et qui allait jusqu'au ciel. L'envie me
prit cependant d'y grimper, mais j'en redescendis bientôt. Dans la nuit,
lorsque je fus au lit et que Méline fut endormie, l'idée d'escalader
l'échelle ne me laissa plus ni trêve ni repos Je m'enveloppai dans un
peignoir, je sortis par la fenêtre, et je passai près du vieux château
de Marbourg. L'électeur Philippe y était à la fenêtre avec sa femme
Élisabeth; ils semblaient rire tous deux. Souvent, pendant le jour,
j'avais contemplé ce groupe de pierre, qui, les bras entrelacés, regarde
par la fenêtre, comme s'il admirait ses États; mais au milieu de la nuit
il me fit peur, et je courus précipitamment à la tour. Là, je saisis
l'un des bâtons de l'échelle, et je montai. Dieu sait comment. Ce que je
n'aurais jamais pu ni osé faire de jour, me réussit de nuit, malgré
toute la frayeur de mon âme. Lorsque j'eus presque atteint le sommet, je
m'arrêtai, et je réfléchis que les voleurs pourraient bien être cachés
là, me saisir à l'improviste et me précipiter du haut de la tour. Je
restai donc un instant pour ainsi dire suspendue, sans pouvoir ni monter
ni redescendre; mais bientôt l'air frais qui soufflait sur ma figure
m'attira en haut. Que devins-je lorsqu'à travers la neige et à la clarté
de la lune j'embrassai tout à coup toute la nature! J'étais là, seule,
en sûreté, et la grande armée des étoiles passait au-dessus de moi ï
J'éprouvai sans doute alors ce que l'âme éprouve après la mort, et au
moment où elle va quitter cette enveloppe terrestre; l'âme qui soupire
après la liberté, à qui le corps pèse d'un poids si affreux, comme moi,
elle finit par triompher et se sentir délivrée de toute angoisse. Je
n'avais d'autre sentiment que celui de la solitude; rien ne m'était
aussi agréable et tout disparaissait devant cette jouissance. Tantôt je
m'asseyais sur la balustrade, laissant pendre mes jambes en dehors,
tantôt je courais en cercle sur le mur, large à peine de deux pieds, en
regardant gaiement les étoiles. Au commencement, j'avais le vertige;
mais bientôt je me sentis à mon aise comme si j'eusse été à terre. Je
poussai la hardiesse jusqu'à l'extravagance, parce que j'avais la
triomphante conviction que j'étais protégée par des esprits. Ce qu'il y
avait de singulier, c'est que j'oubliais souvent de faire mes courses;
alors je me réveillais la nuit, et quelque avancée que fût l'heure, je
courais vers la tour. J'avais toujours peur en chemin et sur l'échelle;
mais parvenue en haut, j'éprouvais toujours un bien-être comme si ma
poitrine était soulagée d'un grand poids. Quand il y avait de la neige
sur la tour, j'y écrivais le nom de mon amie Gunderode, et _Jesus
Nazarenus rex Judaeorum_, en guise de talisman au-dessus. Il me semblait
alors qu'elle était à l'abri des mauvaises tentations.»
Une jeune fille qui, aujourd'hui, en France, satisferait souvent de
pareilles fantaisies, passerait pour folle et serait enfermée comme
telle dans une maison de santé. Les parents de Bettina ne s'inquiétèrent
même pas de ces promenades nocturnes et d'autres bizarreries non moins
étranges, dont les conséquences pouvaient cependant devenir fort graves.
La jeune orpheline resta donc parfaitement maîtresse de ses pensées et
de sa conduite. Quand elle eut grandi, elle s'ennuya d'adorer la nature
et elle soupira, dit M. Sébastien Albin, «après un être qui résumât pour
elle la poésie de toutes choses.» Un jour, qu'assise dans le jardin
parfumé et silencieux, elle rêvait à son isolement, Goethe se présenta
tout à coup à sa pensée; elle ne l'avait jamais vu, elle ne connaissait
de lui que sa renommée ou le mal qu'on disait chez Sophie Laroche de son
caractère. Elle se prit à l'aimer. Cette espèce de tendresse que la
femme ressent facilement pour ceux dont on médit ou qu'on persécute,
l'admiration du monde pour le génie de Goethe, ou bien peut-être une
sympathie innée, créèrent l'amour dans le coeur de Bettina. Elle se mit
à aimer Goethe de toute la force de son âme et de toute la force de son
esprit, et cet amour devint la forme sous laquelle s'exprima la poésie,
l'ardeur de sa jeune imagination. Goethe fut pour elle le miroir de
toutes les splendeurs de la nature, de toutes les splendeurs de la
divinité, et fut la divinité même.
A peine amoureuse du fils, elle se lia avec la mère; elle la choisit
pour sa confidente; elle se plut à lui révéler un secret qu'elle se
sentait incapable de garder. Cette intimité entre ces deux femmes, l'une
âgée de soixante-dix-sept ans et l'autre de dix-huit, étonna tout le
monde, mais elle dura jusqu'à la mort de _madame la conseillère_. Une
mère et une femme qui aiment d'amour se comprennent facilement; car il y
a toujours dans la première de l'exaltation passionnée de la seconde, et
dans celle-ci, quelque chose de la sollicitude maternelle.»
Bettina aimait Goethe depuis plus d'un an lorsque, en 1807, elle alla le
voir à Weimar. Il connaissait sa passion, mais il ne la partageait
point, car il avait quarante-deux ans de plus qu'elle. Il était
naturellement sec et froid, et ne voulait pas se rendre ridicule. «Quand
la porte s'ouvrit, dit madame d'Arnim, il était là, sérieux, solennel,
et il me regardait fixement. Je crois que j'étendis les mains vers lui.
Je me sentais défaillir; Goethe me reçut sur son coeur: _Pauvre enfant,
vous ai-je fait peur?_ Ce furent là les premières paroles qu'il prononça
et qui pénétrèrent dans mon âme. Il me conduisit dans sa chambre et me
fit asseoir sur le canapé, en face de lui. Nous nous taisions tous deux;
il rompit enfin le silence: «Vous aurez lu dans le journal, dit-il, que
nous avons fait il y a quelques jours une grande perte en la personne de
la duchesse Amélie?--Ah! lui répondis-je, je ne lis pas le
journal.--Vraiment, je croyais que tout ce qui arrivait à Weimar vous
intéressait.--Non, rien ne m'intéresse que vous, et je suis trop
impatiente pour feuilleter un journal.--Vous êtes une aimable enfant.
«Longue pause. J'étais toujours exilée sur ce fatal canapé, tremblante
et craintive. Vous savez qu'il m'est impossible de rester assise, en
personne bien élevée. Hélas! mère, peut-on se conduire connue je l'ai
fait? Je m'écriai: «Je ne puis rester sur ce canapé; et je me levai
précipitamment.--Eh bien! faites ce qu'il vous plaira,» me dit-il. Je me
jetai à son cou, et lui m'attira sur ses genoux et me pressa contre son
coeur. Tout devint silencieux, tout s'évanouit. Des années s'étaient
écoulées dans l'attente de le voir; il y avait longtemps que je n'avais
dormi. Je m'endormis sur son coeur, et, quand je me réveillai, une
nouvelle existence commençait pour moi.»
A dater de ce voyage à Weimar et de cette entrevue, une active
correspondance s'engagea entre le vieillard et la jeune fille. Si Goethe
n'aima pas Bettina, il se complut à se laisser adorer. «Il excita même
cette affection, dit M. Sébastien Albin, tantôt par sa réserve, tantôt
par sa condescendance à la souffrir. En un mot, il joua à merveille son
rôle de Dieu. Aussi les lettres qu'il répond à Bettina nous
semblent-elles faire ressortir un des points saillants de caractère du
grand poète, l'égoïsme et la vanité. Goethe tirait profit et plaisir de
cette affection. Aussi engage-t-il souvent Bettina à continuer ses
communications, afin de les _traduire_, de les rimer, de s'en servir.»
En 1811 Bettina épousa Achim d'Arnim, écrivain distingué. Sa passion
pour Goethe, connue de tout le monde, n'avait porté aucune atteinte à sa
considération. Peu de temps après son mariage, elle se brouilla avec
Goethe, mais elle continua à lui écrire de temps en temps, et elle ne
cessa jamais de l'adorer. Cependant elle se montra toujours aussi bonne
épouse que tendre mère.
Achim d'Arnim mourut en 1851, et, deux années après, Goethe rendait le
dernier soupir à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. La nouvelle de sa
mort ne causa à Bettina que des émotions douces et sereines. «Je restai
calme, dit-elle, réfléchissant à l'influence que cet événement allait
exercer sur moi, et je vis bientôt que la mort ne tarirait pas cette
source d'amour.»
En 1833 Bettina se décida à publier sa correspondance avec la mère de
Goethe et avec Goethe, et une partie de son journal. On voulait lui
persuader de retrancher et de changer différentes choses qui s'y
trouvent, par la raison qu'on pourrait les mal interpréter. Mais elle
s'aperçut bientôt qu'en fait de conseils, on n'accepte volontiers que
ceux qui ne contredisent pas l'inclination propre; il n'y eut que l'avis
de l'un de ses conseillers qui lui plut: «Ce livre est pour les bons et
non pour les méchante,» lui dit-il. Cette phrase est devenue depuis
l'épigraphe de sa préface.
La correspondance de Bettina et de Goethe eut, lors de sa publication,
un immense, disons-le, un trop grand succès en Allemagne. L'élégante et
fidèle traduction de M. Sébastien Albin sera avidement lue en France,
nous en sommes certains. Toutefois madame d'Arnim ne passera pas en deçà
du Rhin pour une _sibylle inspirée, une prêtresse mystique de la
nature_; on ne verra en elle qu'une jeune fille pleine d'esprit et
d'imagination, mais manquant presque complètement de sentiment, poète et
artiste avant tout, s'amusant souvent à développer, pour sa satisfaction
personnelle, toutes les pensées qui traversent son cerveau, tantôt
naïve, simple, gracieuse, charmante, adorable: tantôt au contraire,
guindée, boursouflée, extravagante, grimacière et profondément
ennuyeuse. Plus d'une fois le lecteur laissera tomber ou fermera le
volume, mais il le rouvrira toujours et il en lira toutes les pages, car
il y trouvera, outre une foule d'idées poétiques curieusement
développées et une peinture originale de la société allemande de cette
époque, des anecdotes fort intéressantes sur Goethe, sur Beethoven, sur
madame de Staël et un grand nombre d'autres personnes célèbres avec
lesquels Bettina d'Arnim a eu des rapports fréquents ou passagers.
_Guide pittoresque portatif et complet du Voyageur en France_, contenant
les relais de poste, dont la distance a été convertie en kilomètres, et
la Description des villes, bourgs, villages, châteaux, et généralement
de tous les lieux remarquables qui se trouvent tant sur les grandes
routes de poste que sur la droite ou sur la gauche de chaque route: par
GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. 3e édition, ornée d'une belle carte routière
et de 30 gravures en taille-douce.--Paris, 1843. 1 vol. in-18. _Firmin
Didot frères_.
Les _Guides Richard_ ont joui longtemps en France d'une réputation dont
ils ne furent jamais dignes. Tous les voyageurs qui s'en sont servis ont
appris à leurs dépens que cette collection ne contenait pas un seul
ouvrage exact et complet. Cependant elle continuait à s'imposer
tyranniquement au public trompé par des réclames payées. Malgré ses
nombreuses erreurs, malgré ses inconcevables lacunes, elle se vendait
toujours, car elle n'avait pas de rivale. Heureusement pour les
touristes, plusieurs libraires de Paris ont, depuis quelques années,
édité des guides ou itinéraires qui méritent à divers litres une
préférence marquée. Parmi ces ouvrages nouvellement publiés, nous
recommandons surtout le _Guide pittoresque, du Voyageur en France_ par
M. Girault de Saint-Fargeau. Sans doute ce livre n'est pas encore
parfait--un pareil ouvrage ne peut jamais l'être,--mais il est bien
supérieur, sous tous les rapports, au _Guide Richard_. Mieux imprimé,
beaucoup mieux écrit, plus exact, plus complet, il n'a plus qu'un petit
nombre d'omissions à réparer et de fautes à corriger pour devenir
irréprochable. Son succès est assuré: deux éditions, tirées à 4,500
exemplaires et épuisées en moins de trois ans, ont enlevé au _Guide
Richard_ toute espérance de pouvoir soutenir avec avantage une lutte
désormais inutile. La 3e édition, dont nous annonçons la mise en vente,
contient, entre autres additions importantes: 1° la conversion en
kilomètres de toutes les distances précédemment indiquées en lieues de
poste, conversion qui ne se trouve jusqu'à présent dans aucun autre
guide du voyageur en France; 2º l'indication, pour chaque localité
importante, des voitures publiques, des chemins de fer et des bateaux à
vapeur: 3° l'indication des buts d'excursion intéressants situés à
proximité de chaque ville; la biographie locale, indiquant les titres
des ouvrages les plus remarquables publiés sur la topographie,
l'histoire ou la géographie de chaque département, de chaque ville,
bourg ou village; addition des plus importantes, qui a nécessité de
grandes recherches, et qui comprend les titres de plus de 1,800 ouvrages
anciens et modernes.
_Histoire et description naturelle de la commune de Meudon_; par le
docteur L.-EUGÈNE ROBERT, membre des commissions scientifiques du Nord.
1 vol in-8.--Paris. 1843. _Paulin_.
«A quoi bon, s'écrie le docteur L.-Eugène Robert dès le début de son
avant-propos, adressé aux naturalistes voyageurs, à quoi bon s'éloigner
de son pays, traverser les mers orageuses ou hérissées de glaces,
parcourir les contrées les plus sauvages, s'enfoncer dans les forêts
vierges, escalader les chaînes de montagnes ou les cimes neigeuses des
volcans? A quoi bon, en un mot, abandonner ses parents, ses amis, tout
ce que l'on a de plus cher, pour aller au bout du monde chercher du
nouveau, lorsque autour du toit paternel il y a tant d'éléments
susceptibles de remplir le même but?... Ne vaut-il pas mieux rester près
de ses pénates, employer son temps d'une manière quelconque là où l'on
respire l'air natal, ne fût-ce qu'à _planter des choux?... Experto crede
Roberto._»
Convaincu de la justesse de ces réflexions, M. le docteur L.-Eugène
Robert s'est pris de passion, comme il l'avoue lui-même, «pour un humble
village dont la colline ne répète pas le cri de la mouette, mais au pied
de laquelle coule paisiblement un fleuve et vient mourir le bruit d'une
immense cité.» Considérée historiquement et physiquement, la commune de
Meudon offre plus de faits intéressants qu'on ne se l'imagine. M. le
docteur Robert n'a publié qu'un volume, mais, à l'en croire, son travail
eût pu être beaucoup plus long; il a rejeté tous les détails trop
minutieux, et il s'est contenté d'appeler l'attention de ses lecteurs
sur les points principaux de son sujet; il a toujours tâché d'être
concis, exact et vrai, ne voulant pas que ses chers compatriotes, les
Meudonnais, confondissent son livre avec les contes de _Robert son
oncle_.
_L'Histoire et la description naturelle de la commune de Meudon_ se
divisent en sept chapitres. Le 1er, intitulé _Statistique_, contient
tous les renseignements désirables sur la situation, la population, les
édifices, les établissements publics, l'industrie et le commerce de
cette commune, la constitution physique et morale des habitants. Dans le
2e, consacré aux _Détails historiques_, M. Robert raconte l'histoire du
Village et du Château depuis leur fondation jusqu'à la catastrophe du 8
mai 1842. Le 3e a pour titre et pour sujet _la Forêt_; le 4e, le 5e et
le 6e traitent de l'_Agriculture_, de la _Zoologie_ et de la _Géologie_.
Enfin le chapitre 7e et dernier s'occupe de la _Météorologie_, des
_Maladies_ et de _divers phénomènes physiques_ qui ont eu lieu sur le
territoire de la commune.
Comme on le voit par cette analyse rapide, cet ouvrage de M. le docteur
Robert s'adresse non-seulement aux habitants du village de Meudon et des
villages voisins, mais à toutes les personnes qui voudront faire une
promenade instructive sous les beaux ombrages si justement renommés de
leurs magnifiques forêts.
_Leçons élémentaires de Botanique_, fondées sur l'analyse de 50 plantes
vulgaires et formant un traité complet d'organographie et de physiologie
végétale, à l'usage des étudiants et des gens du monde; par M. EMM. LE
MAOUT, docteur en médecine, ex-démonstrateur de botanique à la Faculté
de Médecine de Paris. 1 beau vol. in-8, divisé en deux parties, illustré
d'un atlas de 50 plantes et de 500 figures intercalées dans le
texte.--Paris, 1843. _Fortin-Masson_.
Cet ouvrage, destiné aux gens du monde et aux étudiants qui veulent
s'instruire seuls, n'est pas un essai de méthode; c'est, si nous en
croyons son auteur, «un enseignement confirmé par l'expérience et le
succès, mis en pratique depuis plusieurs années dans des leçons orales,
appliqué à de nombreux élèves des deux sexes, dont l'esprit, débarrasse
dès l'abord de la nomenclature et des études microscopiques, est
promptement devenu capable d'aborder les plus hautes questions de la
science.»
M. Emm. Le Maout emploie, pour enseigner la botanique, le système
suivant: il choisit, comme sujets d'études, cinquante végétaux croissant
partout, végétant, fleurissant, fructifiant pendant les trois mois de la
belle saison, depuis le milieu de mai jusqu'au milieu d'août. Ce sont
des espèces offrant toutes les modifications de formes, dont l'étude
philosophique, savamment approfondie dans ces derniers temps, a jeté de
si vives lumières sur l'_organographie végétale_; puis, prenant tour à
tour pour type celle de ces cinquante plantes qui offre sous le point de
vue le plus favorable la partie qu'il veut faire connaître, il la
compare avec les autres, et observe ainsi chaque organe dans ses
dégradations insensibles, depuis le plus haut degré de développement
jusqu'à l'état rudimentaire.
Ces premières études achevées, M. E. Le Maout met entre les mains de
l'élève un instrument d'optique plus grossissant que la loupe commune;
puis, après quelques recherches d'anatomie fine, il étudie les
phénomènes physiologiques, et se trouve ensuite amené naturellement à
l'exposition des préceptes généraux de l'agriculture et de
l'horticulture. Enfin il arrive aux principes de la classification. «Or,
on conçoit sans peine, dit-il, que celui qui connaît dans leurs plus
minutieux détails cinquante plantes différentes, appartenant aux groupes
les plus tranchés du règne végétal, connaît parfaitement _cinquante
familles, cinquante genres, cinquante espèces,_ et qu'avec ce fonds de
connaissances acquises, il lui suffira d'ouvrir la première _Flore_ pour
s'apercevoir que les déterminations les plus difficiles ne sont plus
qu'un jeu pour lui.»
Les _Leçons élémentaires de Botanique_ sont illustrées par un atlas de
50 plantes et de 500 gravures sur bois intercalées dans le texte--Ce
n'est pas aux lecteurs de l'_Illustration_ que nous aurons besoin
d'énumérer et d'expliquer, pour les leur faire comprendre, les nombreux
avantages d'un si indispensable accessoire.
_Guide auprès des Malades_, ou Précis des connaissances nécessaires aux
personnes qui se dévouent à leur soulagement; par le docteur C.
SAUCEROTTE, médecin en chef de l'hôpital civil et militaire de
Lunéville. Paris, chez Poussielgue-Rusand, rue Hautefeuille, 9.
Lunéville, chez madame George. 1843. 2 fr. 75 c.
Qui n'a eu des malades à soigner? qui, en attendant l'arrivée du
médecin, n'a regretté vivement, dans certaines circonstances, de ne pas
savoir quel remède il fallait appliquer, quelles précautions il était
nécessaire de prendre? Que de fois un malade a succombé, si ce n'est
faute de soins, du moins victime de l'ignorance ou de l'imprudence des
parents ou des amis qui se pressaient avec un zèle mal dirigé autour de
son chevet!--Le _Guide auprès des malades_, que vient de publier M. le
docteur Saucerotte, donnera désormais aux gens du monde les
connaissances nécessaires pour soigner les malades dans tous les cas où
leur manque d'instruction pourrait entraîner des suites fâcheuses. C'est
un petit livre d'une utilité incontestable, qui devra désormais faire
partie de toutes les bibliothèques de famille.
Réouverture du Musée royal.
Les galeries de peinture et de sculpture ont été rendues aux études, le
8 juillet, après une intervalle de cinq mois. Pendant cinq mois entiers
les élèves avaient été privés de la vue inspiratrice des vieux
chefs-d'oeuvre; ils étaient réduits à copier l'école de l'empire dans la
galerie du Luxembourg.
[Illustration: Sculptures chinoises exposées au Musée du Louvre.]
Leur exil vient enfin de cesser, et il était beau de voir avec quelle
honorable ardeur ils se précipitaient vers leurs tableaux de
prédilection: _la Belle Jardinière, l'Archange saint Michel, les Noces
de Cana, la Kermesse flamande, les Bergers d'Arcadie_ ou _Saint Paul à
Éphèse_. Le public aussi s'est hâté d'aller redemander un peu de poésie
aux splendeurs du Musée. Le Parisien aime le Louvre; il souffre de le
voir fermé, et chaque année, renouvelant ses doléances, il s'écrie avec
amertume: «Pourquoi ne pas destiner un local spécial aux expositions?
Pourquoi masquer notre riche collection par de lourds échafaudages, et
encombrer de peintures modernes des salles rétrécies, où elles manquent
d'air et de soleil? A quoi bon bouleverser le Musée, quand les fonds
consacrés depuis tant d'années à de fâcheux dérangements auraient pu
suffire à la construction d'un magnifique palais? Ne touchez pas au
sanctuaire des écoles anciennes; abattez la galerie de bois qui
déshonore la façade intérieure du Louvre, et ménagez un emplacement
spacieux, commode, monumental, aux compositions annuelles de nos
artistes contemporains.» Puisse-t-il en être ainsi!
Durant ces dernières vacances, le Musée s'est enrichi de trois statues
chinoises et du cabinet légué au roi des Français par M, Franck Hall
Standish (de Londres). Les trois Chinois, rapportés de leur pays natal
par un officier de marine, sont, dit-on, _un mandarin_ et _deux hommes
du peuple_ en bois sculpté, doré et peint. Il est, au contraire, hors de
doute que ce sont trois divinités. Ou les a placés dans la salle du
Globe, au Musée Charles X, où ils excitent plus d'étonnement que
d'admiration. Le prétendu mandarin, corpulent personnage, la tête
inclinée, les mains jointes, assis sur une chaise, est doré de la tête
aux pieds, à l'exception du dos, que recouvre une couche d'argent. Sa
mitre orientale est enrichie de perles blanches et bleues; sa barbe se
compose de quatre ou cinq mèches de crin blanc, qui flottent sur sa
poitrine; sa taille est celle d'un homme adulte surcharge d'embonpoint.
Lesdeux prolétaires ou plutôt les dieux inférieurs placés à ses côtés
sont de moindre dimension; ils ont la peau verte et brune, les habits
teints de plusieurs couleurs éclatantes, le corps demi-nu, et
d'affreuses physionomies. Ces trois échantillons de la sculpture
chinoise ne sauraient donner une grande idée des beaux-arts du
Céleste-Empire; mais on ne peut du moins leur contester le mérite de la
singularité.
La collection de M. Franck Hall Sandish a remplacé le Musée de Marine,
et occupe sept salles entre les galeries des dessins et le Musée
espagnol. Le legs de cet amateur anglais est un témoignage d'estime dont
on doit assurément lui savoir gré, mais qui n'a guère de valeur
intrinsèque. M. Franck, comme la plupart des amateurs, s'abusait sur le
mérite des oeuvres d'art qu'il avait recueillies; sa collection, qui
émerveillait les visiteurs de Sandish-Hall, dépare presque le royal
palais du Louvre. Les rédacteurs du catalogue ont dû substituer aux
affirmations audacieuses, les: _attribué à, école de, imitation de,
genre de_, formules équivoques, équivalentes à une négation. Néanmoins,
au milieu des copies et des peintures apocryphes, on remarque dans le
cabinet Standish plusieurs tableaux de la possession desquels nous
pouvons nous féliciter: _un paysage avec figures_, d'Antoine Watteau;
_quatre dessus de porte du château de Belle-Vue_, par Carle Van Loo; des
tableaux de fruits et d'animaux, par Suyders; un portrait de Velasquez,
quelques toiles de Murillo et une dizaine de dessins. Le reste ne vaut
pas l'honneur d'être nommé.
La bibliothèque qui fait partie de la collection renferme d'excellentes
éditions des classiques grecs et latins, de la Bible et des Pères de
l'Église: les savants ouvrages de L.-A. Muratori, le _Monasticon_ de
William Dugdale, _la Britannia_ de Cariden, _the Costumes of the
Ancient_ de Hope, _les Monuments de la Monarchie_ de Bernard de
Montfaucon et autres précieux recueils qui figureraient plus utilement à
la Bibliothèque Richelieu que dans les galeries de peinture et de
sculpture du Musée royal.