ANIMAUX RÉCEMMENT ARRIVÉS.

(Suite.--Voyez page 391.)

Le lion d'Arabie (_felis leo_, Lin.) est la race à laquelle appartient

le lionceau envoyé à la Ménagerie par le premier médecin du vice-roi

d'Égypte, le docteur Clot, qui, par ses talents, a mérité de S. M. le

titre de Bey. Non-seulement Clot-Bey honore la France, qui l'a vu

naître, par les honneurs où son mérite l'a porté, mais encore par

l'amour qu'il a conservé pour sa patrie, et par les nombreux témoignages

qu'il ne cesse de lui en donner. C'est à lui que le Muséum d'histoire

naturelle doit une foule d'animaux africains, tous du plus haut intérêt

pour la France.

Le lionceau nouvellement arrivé fut, comme tous les animaux du même

envoi, embarqué à Alexandrie. Il arriva sans accident à Marseille à la

fin de mai, et fut reçu là par un préposé du Muséum, gardien de la

Ménagerie, qui accompagna le convoi jusqu'à Paris. Ce jeune animal a

probablement été pris par des chasseurs nubiens ou abyssiniens, et il

paraît devoir appartenir à la race du lion d'Arabie, quoique son jeune

âge ne permette pas encore d'en juger rigoureusement. Cette race a été

parfaitement décrite sous le nom de _felis leo arabicus_, par Fisher,

_synon_; et par Temminck, _mon_. 1,86, sous le nom de _felis leo

persicus_. Il m'a semblé que ces deux animaux, l'_Arabicus_ et le

_Persicus_, ont trop de ressemblance entre eux pour en faire deux

variétés, et, en cela, je ne partage pas l'opinion de l'habile

naturaliste, M. Lesson, _Nouv. tab. du règ. anim_. Du reste, je regarde

ceci comme de peu d'importance.

[Illustration: Lion d'Arabie, envoyé à la Ménagerie par le docteur

Clot-bey.]

Notre jeune lion, si on en juge par sa taille et la livrée qu'il porte

encore, doit être âgé de quinze à dix-huit mois: ce qui semble le

confirmer, c'est qu'il n'a aucune trace de crinière, et l'on sait que

cet ornement du prétendu roi des animaux commence à pousser à l'àge de

trois ans. Il offre une particularité dont nous avons déjà parlé au

commencement de cet article: sa queue, au lieu d'être droite comme dans

les autres individus de son espère, est recourbée au point de former une

double spirale. J'ai supposé, plus haut, que ce phénomène résulte de ce

que l'animal a été renferme dans une cage trop petite, et ce qui

viendrait à l'appui de cette opinion c'est qu'il est sauvage, farouche

et fort méchant. Ses gardien mêmes ne peuvent pas approcher de sa loge

sans le faire _souffler_ et _cracher_ comme un chat en colère. Il faut

bien supposer qu'il a été maltraité dans les premiers temps de son

esclavage pour qu'il ait conservé son caractère sauvage, car le lion

pris jeune, s'apprivoise parfaitement. Le capitaine de génie Brun, mon

ami d'enfance, en avait amené un d'Alger qui le suivait librement comme

un chien, dans les rues de Mâcon, le caressait de même, et venait se

coucher à ses pieds pour l'écouter, avec, plaisir peut-être, pendant que

le capitaine jouait du violon. «J'ai vu au Cap, dit Cowper Rose, un

enfant buchisman qui avait trois lionceaux gros comme des mâtins; il

montait sur leur dos et les battait d'une manière qui me faisait

trembler pour lui; mais ils y étaient accoutumés et prenaient tout en

bonne part. C'était un singulier spectacle de les voir couchés autour de

lui, le regardant attentivement pendant qu'il exécutait en chantant une

danse sauvage de son pays.»

Du reste, quand un jeune lion, à l'état sauvage, a saisi une proie, il

n'est pas facile de lui faire lâcher prise, et il montre en cela plus de

courage et de férocité qu'un vieil animal de son espèce. Poiret raconte,

dans son voyage en Barbarie, un fait qui en est un exemple remarquable.

Un lionceau s'était jeté sur une vache, dans un douar près de la Calle.

Un Maure, comptant sur sa force athlétique, s'élance sur l'animal

féroce, veut l'arracher de sa victime, et pour cela le serre dans ses

bras vigoureux, comme s'il eût voulu l'étouffer; mais il ne put lui

faire lâcher prise. Le père de l'Arabe arrive armé d'une hache, d'autres

viennent à son secours, et, malgré tant d'efforts réunis, on ne parvint

à arracher le lionceau de dessus sa proie que lorsqu'il eut rendu le

dernier soupir.

[Illustration: Guépard d'Abyssinie, envoyé par le docteur Clot-Bey.]

Le lion, parvenu à un certain âge, devient d'une prudence qui,

très-souvent, touche à la poltronnerie. Jamais il n'attaque l'homme s'il

n'en est lui-même attaqué, et la preuve qu'il ne lutte avec lui qu'en

désespoir de cause, c'est que, si la lutte cesse un instant, il en

profite aussitôt pour se retirer. Le naturaliste Thumberg nous en

fournira des exemples pleins d'intérêt. Il dit: «Je vis, au

Cap-de-Bonne-Espérance, plusieurs personnes qui avaient failli être

dévorées par ces animaux. Un lion s'était établi dans un îlot de joncs,

au milieu d'un ruisseau, voisin de l'habitation d'un nommé Korf. Aucun

de ses gens n'osa sortir pour aller chercher de l'eau, ou mener pâturer

les troupeaux; Korf résolut de déloger cet animal opiniâtre. Suivi de

quelques Hottentots très-timides, il va le relancer jusque dans sa

retraite; mais comme les joncs ne lui permettaient pas d'ajuster ni de

voir l'animal, il eut l'imprudence de tirer quelques coups de fusil au

hasard. A l'instant le lion irrité s'élance vers lui; les Hottentots

effrayés prennent la fuite, et le pauvre colon se trouve sans défense à

la discrétion de son cruel ennemi. Cependant il ne perd pas la tête et

lui enfonce le bras au fond du gosier, saisit sa langue et l'empêche

ainsi de mordre. Mais enfin, épuisé par la perte de son sang, il tombe

évanoui, et le lion retourne dans ses roseaux. Le paysan, revenu à lui,

eut encore la force de se traîner à sa ferme; il avait cependant les

flancs déchirés par les griffes du lion; sa main, surtout, était

tellement mâchée, qu'il ne pouvait espérer de guérison. Son parti fut

bientôt pris: il la posa tranquillement sur un bloc, plaça un couperet à

l'endroit où il voulait faire l'amputation, et ordonna à un de ses

domestiques de frapper dessus avec un maillet. L'opération faite, il

plaça son moignon dans une vessie pleine de fiente de vache, et se

guérit avec des décoctions de différentes plantes odoriférantes mêlées

de cire et de saindoux.» Le même auteur raconte le fait suivant: «Bota,

colon du Cap, à l'âge de quarante ans, s'avisa un jour de tirer un lion

dans des broussailles fort épaisses. L'animal tomba sur le coup; mais il

avait un compagnon que noire chasseur n'avait pas aperçu et qui fondit

sur lui avant qu'il ait eu le temps de recharger son fusil. L'animal

furieux non-seulement le blessa cruellement avec ses griffes, mais le

mordit au bras, le laissa pour mort sur la place, et s'enfuit. Les

domestiques de Bota transportèrent leur maître chez lui, et il guérit de

sa blessure, mais il resta estropié.»

Nous ne pousserons pas plus loin, quant à présent, l'histoire générale

du lion. Nous nous bornerons à dire que presque tous les animaux

reconnaissent la supériorité de ses forces. «Lorsque la nuit a couvert

la terre de ténèbres, dit Poiret, cette tranquillité silencieuse qui

l'accompagne est interrompue par les cris de divers animaux féroces; les

chacals surtout glapissent en troupes nombreuses, les hyènes et les

loups hurlent dans le lointain: ce n'est souvent qu'une confusion de

cris difficiles à distinguer. Mais à peine les échos ont-ils répété les

longs rugissements du roi des animaux, que ceux-ci n'osent plus se faire

entendre; la seule voix du lion retentit dans ces vastes déserts, et

impose silence à tous les habitants des forêts. Saisis d'épouvante, ils

craindraient de se trahir par leurs cris, et d'attirer vers eux un

ennemi qu'ils n'osent attendre pour le combat, malgré le signal éclatant

qu'il donne à tous les animaux.»

Le GUÉPARD D'ABYSSINIE. (_guepardus jubata_, Duvern.; _guepar jubata_

Boit.; _felis guttata_. Herm.; _cynofelis guttata_. Less.) est, dans

l'envoi de Clot-Bey, l'animal le plus intéressant. Il a beaucoup occupé

les naturalistes, parce que ses formes générales semblent le placer avec

les chats, et que cependant, il n'en a pas le caractère essentiel, ses

ongles ne sont ni crochus, ni acérés, rétractiles. Par là, comme par ses

habitudes et ses moeurs, il se rapproche beaucoup des chiens. Sur ces

considération, MM. Davernoy, L. Geoffroy et moi, dans mon _Jardin des

Plantes_, nous en avons fait un genre séparé, auquel M. Lesson, en

l'adoptant, a jugé à propos de donner le nom de _cynofelis_ chien-chat,

nom qui, du reste lui convient fort bien. Ce dernier naturaliste ne me

paraît pas aussi heureux quand il trouve deux espèces dans deux

très-légères variétés de cet animal, ne se distinguant que une

très-petite différence dans la couleur, la taille et la longueur des

oreilles. A l'une il donne le nom de _cynofelis jubata_, et ce sérail le

guépard de Buffon: à l'autre celui de _cynofelis guttata_, il en serait

le guépard de Fr. Cuvier. Une chose assez singulière est qu'en se

fondant sur des caractères aussi peu importants, on pourrait établir une

troisième espèce avec notre guépard d'Abyssinie, car il ne ressemble

positivement à aucun des deux précédents. Quoi qu'il en soit, les Arabes

donnent à cet animal le nom de _fadh_, et c'est probablement celui qu'on

lui conservera à la ménagerie.

[Illustration: Civettes.]

Fadh est fort doux, privé comme un chien, et très-caressant. Il aime la

société de ses gardiens; il reçoit leurs caresses avec un plaisir qu'il

témoigne en remuant, non pas la queue tout entière, comme font les

chiens, mais seulement l'extrémité, à la manière des chats. Il n'est

nullement dangereux aussi lui a-t-on accordé une liberté beaucoup plus

grande qu'aux animaux féroces. Sa cage est placée dans le bâtiment de la

ménagerie, mais près d'une fenêtre par laquelle, lorsque le beau temps

le permet, il peut sortir et aller se promener dans un petit parc où le

conduit un couloir garni de paillassons. Notre planche représente ce

couloir et le filet dont on a couvert le parc afin que l'animal ne

puisse pas franchir les palissades et aller, s'il lui en prenait

fantaisie, rendre une visite dangereuse aux gazelles et aux antilopes

des parcs voisins.

Le pauvre Fadh n'était qu'à demi prisonnier dans son pays et le vieux

collier qu'il porte au cou prouve assez que son premier maître, celui

qui l'a élevé et que sans doute l'animal regrette encore, le conduisait

à la laisse, s'il ne s'en faisait suivre librement. Aussi la boîte dans

laquelle il était renfermé pendant le voyage d'Alexandrie à Paris le

chagrinait beaucoup et ce ne peut être qu'à cela qu'il faut attribuer

l'état de maigreur au il était lors de son arrivée. Ce qui me fait

croire aussi qu'il n'était pas renfermé en Égypte, c'est qu'il est le

seul des carnassiers de l'envoi qui n'ait pas la queue tordue grâce aux

soins que l'on a pris de lui, une bonne nourriture à quelques caresse et

à une certaine liberté. Fadh a repris gaieté et a déjà beaucoup

engraissé. Aussitôt que l'heure d'ouvrir sa cage est arrivée, d'un bond

il s'élance par la fenêtre dans son pare; il saute, gambade, se roule et

joue comme ferait un jeune chien, surtout lorsque son gardien veut bien

avoir l'air de partager sa joie, et lui faire quelques agaceries. Dans

peu de temps ce sera probablement une très belle bête.

[Illustration: Paradoxure de Pougomé.]

Les guépards sont de jolis animaux qui se trouvent en Afrique et en

Asie. Il ont ordinairement trois pieds et demi de longueur, non compris

la queue, et deux pieds de hauteur Fadh n'a pas encore atteint ces

proportions, d'où je conclus qu'il n'a guère que quinze à dix-huit mois,

peut-être moins; son pelage est, en dessus, d'un fauve clair qui

deviendra plus brillant, et d'un blanc pur en dessous; des petites

taches noires, rondes et pleines, assez également parsemées; garnissent

toute la partie fauve; les poils du derrière de sa tête et de son cou

deviendront plus longs, plus laineux, et lui formeront comme une sorte

de petite crinière.

A cette jolie robe, Fadh joint la légèreté des formes et la grâce des

mouvements. Il ne peut grimper sur les arbres comme les autres chats,

mais il bondit comme eux, et il a sur eux l'avantage de courir avec la

même facilité que les chiens. Comme tous les individus de son espèce, il

est obéissant et pourrait être utilisé à la chasse. Dans l'Inde, on

donne aux guépards le nom de _tigres chasseurs_, parce qu'on les dresse

très-facilement à cet exercice. L'empereur Léopold Ier en avait deux qui

étaient aussi privés que des chiens, et toutes les fois qu'il allait à

la chasse, l'un de ces animaux se plaçait de lui-même sur la croupe de

son cheval, l'autre derrière un de ses courtisans. Le bruit des cors,

les aboiements des chiens et les fanfares des chasseurs ne les

effrayaient nullement, et paraissaient même les exciter à bien faire

leur devoir. Aussitôt qu'une pièce de gibier était levée, tous deux

s'élançaient à sa poursuite, l'atteignaient et l'étranglaient; ils

revenaient ensuite tranquillement reprendre leurs places sur le cheval

de l'empereur et sur celui de son courtisan. En Perse, cette chasse est

très-aimée par les grands; aussi un _youse_ ou guépard bien dressé se

vend-il quelquefois une somme exorbitante. Il en est de même à Surate,

nu Malabar et dans plusieurs parties de l'Asie.

Les CIVETTES (_viverra civetta_. Lin.) sont au nombre de deux dans

l'envoi de Clot-Bey. Comme ces animaux craignent excessivement le froid,

on est obligé de les tenir en cage dans l'intérieur de la ménagerie, où

le publie ne peut pénétrer qu'à l'aide de cartes délivrées par

l'administration; du reste, ce sont deux très-beaux individus, que leur

long voyage n'a que très-peu fatigués. Les civettes forment le genre

type de la famille des viverridées, appartenant à l'ordre des

carnassiers digitigrades; elles ont toutes cinq doigts à chaque pied, et

ce qui les distingue particulièrement, c'est une poche profonde qu'elles

ont entre l'anus et les organes de la génération, poche divisée en deux

sacs qui se remplissent d'une humeur grasse, abondante, exhalant une

forte, odeur de musc, et connue dans le commerce, parmi les parfums,

sous le nom de _civette_ Outre cette singulière poche, elles ont encore,

de chaque côté de l'anus, un petit trou d'où sort une liqueur épaisse,

noirâtre et très-fétide.

Ces animaux ont environ deux pieds de longueur, non compris la queue;

leur museau est un peu moins pointu que celui d'un renard; leurs

oreilles sont courtes et arrondies; leur pelage est long, un peu

grossier, gris, tacheté et couvert de bandes brunes et noirâtres, avec

une crinière le long de l'échine; leur queue est brune, moins longue que

le corps; la tête est blanchâtre, excepté le tour des yeux, les joues et

le menton, qui sont bruns, ainsi que les quatre pattes.

Les civettes sont communes en Abyssinie et en Éthiopie, où on les nomme

_kankan_; mais ou les trouve aussi dans le Sénaar et dans toute

l'Afrique tropicale. Elles sont rares en Asie. Quoique d'un caractère

farouche, elles s'apprivoisent assez facilement, mais jamais assez pour

caresser la main qui leur donne des soins et s'attacher à leur maître.

En captivité, la nourriture qui leur convient le mieux consiste en chair

crue et hachée mêlée à des oeufs et du riz, en poissons, en petits

mammifères, en oiseaux et en volaille. A l'état sauvage, ce sont des

animaux très-redoutés des fermières, parce que, lorsque la chasse leur

manque dans les bois, ils se rapprochent des habitations, se glissent

pendant la nuit dans les basses-cours, et font un grand dégât parmi les

volailles, qu'ils commencent par tuer toutes avant d'en manger une. Leur

caractère est courageux et cruel; agiles à la course comme le chien,

lestes à sauter comme le chat, rusées comme le renard, voyant très-bien

la nuit avec leur pupille nocturne, elles sont le fléau des oiseaux et

des petits mammifères sauvages ou domestiques.

Il y a une quarantaine d'années que leur parfum était encore à la mode,

et alors des spéculateurs hollandais firent venir d'Afrique un grand

nombre de ces animaux vivants, qu'ils nourrissaient en captivité pour

leur faire produire de la _civette_. Il est bien singulier que cette

_civette_, recueillie en Hollande, était plus estimée que celle qui

venait d'Égypte et d'Abyssinie, probablement parce qu'elle n'était pas

frelatée, et que peut-être aussi les animaux avaient une nourriture

meilleure et plus abondante que dans leurs forêts, où souvent ils sont

obligés de vivre de fruits et de racines, faute de mieux. «Pour

recueillir ce parfum, ai-je dit dans mon _Jardin des Plantes_, ou met

l'animal dans une cage étroite, où il ne peut se retourner; on ouvre la

cage par un bout, et on tire la civette par la queue; on la contraint à

rester dans cette position en passant à travers les barreaux un bâton

qui entrave les jambes de derrière; alors on introduit une petite

cuiller dans le sac qui contient le parfum, on racle avec soin toutes

les parties intérieures des deux poches, et l'on met la matière odorante

qu'on en tire dans un vase que l'on ferme ensuite hermétiquement. Si

l'animal se porte bien et qu'il soit convenablement nourri, on peut

répéter cette opération deux ou trois fois par semaine.» Cette _civette,

l'abgallia_ des Arabes, est encore en grande estime en Arabie, dans le

Levant et dans l'Inde, où on lui attribue, ainsi que faisaient nos

pères, des propriétés merveilleuses. Chez nous, aujourd'hui, il n'y a

plus guère que les parfumeurs et les confiseurs qui en emploient

quelquefois.

Les deux civettes de la ménagerie s'irritent facilement quand on les

tourmente; alors elles hérissent leur crinière, se secouent en grondant,

et répandent une odeur si violente, qu'à peine peut-on la supporter.

Cette espèce n'a jamais produit en captivité, mais on sait qu'elle ne

fait ordinairement que deux ou trois petits.

Le PARADOXURE POUGOMÉ (_paradoxurus typus_. F. Cuvier) est le

_musang-sapulut_ des Indiens, la _marte des palmiers_ des voyageurs, la

_genette de France_ de Buffon, quoique jamais cet animal ne se soit

trouvé en France. L'erreur du grand écrivain résulte sans doute de ce

qu'il aura confondu cet animal avec la genette française dont j'ai parlé

plus haut. En effet, il y a entre ces deux animaux une grande

ressemblance de forme, de grosseur, de couleurs, et même d'habitudes. Le

pougomé est d'un noir jaunâtre, avec trois rangées de taches noirâtres

peu prononcées sur les côtés, et d'autres éparses sur les cuisses et les

épaules; il a une tache blanche au-dessus de l'oeil, et une autre

au-dessous; sa queue est noire, et, dans les deux individus de l'envoi

de Clot-Bey, elle est un peu tordue en spirale. Du reste, ces animaux

ont parfaitement résisté à la fatigue du voyage, et on les a placés dans

des cages dans l'intérieur de la ménagerie. Comme ils ont la pupille

nocturne, ils sont assez paresseux et endormis pendant le jour, mais

aussitôt que la nuit est venue, ils déploient une grande vivacité et

sont dans un mouvement perpétuel.

On a toujours cru que cette espèce n'habitait que dans l'Inde

continentale, à Pondichéri et à Bombay; et cependant les deux individus

nouvellement arrivés viennent d'Égypte! Ont-ils été trouvés dans cette

partie de l'Afrique, ou Clot-Bey les avait-il reçus précédemment de

l'Inde? Voilà une question que je ne suis pas en état de résoudre.

A l'état sauvage, les paradoxures habitent les bois, et souvent les

plantations de palmiers; toujours furetant, grimpant, sautant presque

avec la même légèreté que l'écureuil, ils s'occupent toute la nuit à

faire la chasse aux petits oiseaux, et à dénicher leurs oeufs et leurs

petits, dont ils sont très-friands. Avec les moeurs sauvages et cruelles

du putois, ils ont sur lui l'avantage d'avoir la queue prenante et de

pouvoir rester suspendus aux branches par cet organe, quand ils se

mettent à l'affût des petits mammifères grimpeurs, auxquels ils font une

guerre acharnée. Le jour, ils se retirent dans leur retraite,

probablement un trou d'arbre, et y dorment jusqu'à ce que le crépuscule

du soir vienne les inviter à recommencer leur chasse. J'ai lieu de

croire que ces petits animaux s'apprivoiseraient très-facilement, si

l'on voulait s'en donner la peine. Il y a quelques années qu'un individu

de cette espèce s'échappa du Jardin-des-Plantes et fut perdu pendant

plus d'un mois. Loin de se jeter dans les champs, il remonta de maisons

en maisons le long du boulevard intérieur jusqu'à la barrière d'Enfer,

ou je l'aperçus jouant avec un jeune chat sur le tuyau de la cheminée

d'un marbrier, M. Vossy. Aussitôt on se mit à sa poursuite, et l'animal

ne fit pas de grands efforts pour s'échapper; on le reprit sans

résistance, et, quand j'eus dit d'où il venait, on le reporta aussitôt à

la ménagerie, où il a vécu assez longtemps. Je crois, autant que je puis

me souvenir, que c'était l'individu même qui a servi de type à la

description et à rétablissement du genre _paradoxurus_ de F. Cuvier. La

liberté dont il avait joui pendant un mois avait rendu son pelage plus

beau et plus brillant, mais l'animal ne paraissait pas en être devenu

plus farouche.

Académie Française,

SÉANCE PUBLIQUE DU JEUDI 20 JUILLET 1843,

PRÉSIDÉE PAR M. FLOURENS, DIRECTEUR.

Le nom de madame Louise Colet, qui avait remporté le prix de poésie et

surtout celui de M. Villemain, qui devait, en sa qualité de secrétaire

perpétuel, faire le rapport ordinaire sur le concours, avaient réuni,

jeudi dernier, à l'Institut, une assemblée brillante. Les bancs de MM.

les académiciens étaient au contraire fort dégarnis; on remarquait

cependant MM. Ballanche, Royer-Collard, de Jouy, Mignet, Dupaty, qui

représentaient presque seuls, au milieu des différentes sections de

l'Institut, celle de l'Académie Française.

A deux heures précises, l'Académie est entrée en séance; MM. Flourens,

Patin et Villemain composaient le bureau. M. le secrétaire perpétuel a

lu d'abord son rapport sur le concours, énumérant les différents prix

que l'Académie a décernés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, et

insistant sur les qualités particulières de chacun de ces ouvrages. En

rendant compte du livre de M. Wilm; _Essai sur l'Éducation du Peuple_,

il a rappelé d'éloquentes paroles de M, Royer-Collard, que le public a

accueillies avec d'unanimes applaudissements. M. Villemain s'est ensuite

fait applaudir pour son propre compte en louant les _Glanes_ de

mademoiselle Louise Bertin, et les _Soupirs_ de madame Félicie d'Ayzac,

dont l'Académie a cru devoir récompenser la pieuse inspiration, les

sentiments élevés et l'élégante harmonie. Le spirituel rapporteur n'a nu

se défendre, en parlant des maîtres de l'école moderne, hardis

moissonneurs sur les pas desquels a glané mademoiselle Bertin, de

quelques fines épigrammes qui auraient fait sourire M. Victor Hugo

lui-même, s'il eut été présent. M. Villemain a terminé son rapport par

quelques vigoureuses paroles sur le talent et la vie de Molière, _ce

grand poète, ce grand philosophe et ce grand honnête homme._

M. Patin a fait ensuite lecture du poème de madame Louise Colet; et

cette fois encore, comme il y a deux ans, à pareille époque, chacun

regrettait que la rigueur excessive du règlement de l'Académie empêchait

l'auteur de donner lui-même lecture de ses beaux vers. Madame Louise

Colet, qui vient de couronner naguère sa réputation littéraire par un

charmant volume de poésies, a su mêler à son éloge de Molière des traits

d'une sensibilité exquise et d'une grâce naturelle. La lecture de ses

vers a été plusieurs fois interrompue par de vifs applaudissements. Nous

n'insisterons pas davantage sur cette pièce remarquable que, les

premiers, nous publions tout entière, avec l'excellente préface de M.

Aimé Martin.--L'Académie a cru, contre son habitude, devoir récompenser,

en leur accordant des accessit, deux autres poèmes, ceux de MM. _Alfred

des Essarts_ et _Bignan_. Enfin une pièce de vers anonyme, sous le nº

58, et celle de M Prosper Blanchemain, ont obtenu deux mentions

honorables.

La séance a été terminée par un discours de M. le directeur sur les prix

de vertu. M. Flourens a raconté en détail, et en termes touchants les

belles actions de _Marie-Anne Linet_, qui, depuis de longues années,

travaille dix-huit heures par jour, malgré son grand âge, afin de

soutenir la misérable existence d'une orpheline sourde et aveugle; de

_Gilbert Bellard_, qui, pendant les inondations, a sauvé la vie à cinq

ou six personnes; de _Jean Prévot_, ancien marin, qui a, au péril de ses

jours, arraché six naufragés à une mort certaine; de _Catherine Ange,

Rosalie Prévot, Sophie Josserand_, dont le dévouement et la piété

filiale ont vivement ému toute l'assemblée. L'éloge de M. de Montyon

était naturellement amené par les prix de vertu, et M. de Flourens, à la

fin de son discours, s'est dignement acquitté de cette tâche.

Histoire du Monument élevé à Molière.

Lorsqu'un grand peuple élève des statues à ceux qui l'ont fait grand, il

fait quelque chose de plus que d'honorer le génie; il consacre sa propre

gloire.

Cette consécration par la sculpture, de la gloire nationale qui chez les

anciens imprimait de nobles idées à la multitude, est presque nouvelle

en France. Nous reproduisions les héros de l'antiquité et nous

négligions les nôtres. Aussi le peuple restait-il dans l'ignorance de

ses propres vertus; excepté les statues de quelques-uns de ses rois, la

sculpture ne lui racontait rien de son histoire: les beaux-arts

n'avaient point encore personnifié la France dans ses grands hommes.

Cette personnification est de date toute moderne.

Un écrivain dont les ouvrages sont une source inépuisable d'idées neuves

et patriotiques, Bernardin de Saint-Pierre le premier s'aperçut de cette

étrange anomalie. Il s'étonnait, en parcourant nos jardins et nos places

publiques, de n'y voir que les images des divinités du paganisme, les

statues des Grecs et des Romains, et des inscriptions toutes modernes

dans une langue morte depuis deux mille ans. «Quoi, disait-il, des

symboles mythologiques à des chrétiens, des inscriptions latines a des

Français! Nous continuons la gloire des anciens aux dépens de la nôtre,

aux dépens de notre esprit national! En vérité, l'avenir croira que les

Romains étaient, dans le dix-huitième siècle, les maîtres de notre

pays.»

Frappé de cet oubli, Bernardin de Saint-Pierre songe à la réparer.

C'était le caractère de son génie; la vue du mal lui donnait l'idée du

bien. Il imagine donc un Elysée où s'élèveraient des monuments consacrés

aux bienfaiteurs du genre humain. Cet Elysée, il l'embellit de tous les

arbres étrangers apportés en Europe depuis deux siècles, et dont les

fleurs et les fruits font aujourd'hui nos délices. A l'ombre de chaque

arbre il place l'image de celui qui nous l'a donné. Là se trouvent aussi

les statues de Fénelon, de La Fontaine, de Racine: on y voit Catinat et

Duquesne, Buffon et Linné, Bernard Palissy, ce pauvre potier qui fut

martyr de la science, et Descartes, dont la méthode a sauvé une seconde

fois le monde; enfin toutes les gloires utiles, toutes les infortunes

glorieuses, car tel est le sort de l'humanité, qu'il n'y a pas un

monument élevé au génie et à la vertu qui ne réveille le souvenir de

quelque grande douleur.

On voit combien cette idée était féconde. D'abord elle rappelait les

beaux-arts à leur plus haute mission, celle d'instruire les peuples de

leur histoire, et par leur histoire, de la vertu. La statuaire devenait

ainsi une école de patriotisme et de sagesse; elle développait le

sentiment du beau, elle vulgarisait l'héroïsme et les généreux

dévouements, elle plaçait dans la mémoire de tout un peuple les images

vivantes de ces génies aimés de Dieu qui nous ont versé l'amour et la

lumière.

Noble et puissante institution ouverte à tous les bienfaiteurs des

hommes, quels que fussent leur langue et leur pays, et qui faisait de la

France le centre moral de l'univers. Le but de Bernardin de

Saint-Pierre, en créant cet Elysée, était donc de personnifier dans tout

ce qu'il y avait de grand, non plus un peuple, mais le genre humain. Que

les hautes intelligences apparaissent à l'orient ou à l'occident,

n'importe, les idées n'ont point de patrie: Télémaque et l'Esprit des

Lois appartiennent à la France par la langue; ils appartiennent au monde

par le bien qu'ils ont fait au monde, et Dieu a voulu que les fruits de

la vertu et du génie fussent le patrimoine de l'humanité.

Aujourd'hui les voeux de Bernardin de Saint-Pierre sont en partie

réalisés. Ce qu'ils avaient de patriotique a été compris; la nationalité

universelle des belles âmes le sera plus tard. Alors l'Elysée s'ouvrira

et tous les hommes vertueux et bienfaisants, quel que soit leur pays,

seront réputés concitoyens. En attendant nous marchons vers un état

meilleur. Déjà les Grecs et les Romains sont rentrés dans nos musées:

ils serviront aux progrès de l'art après avoir servi aux progrès de la

pensée. A leur place s'élèvent de toutes parts les images de nos pères

et de nos aïeux. Le voyageur, en parcourant nos villes rajeunies, ne

croira plus qu'au dix-huitième siècle les Romains aient été nos maîtres;

il reconnaîtra la France aux monuments qu'elle consacre à ses propres

enfants. Cette France comprend enfin qu'elle n'est montée au rang des

premiers peuples du monde que parce que le monde l'a personnifiée dans

la personne de ses grands hommes. Déjà Cambrai, Dijon, Meaux, Bordeaux,

Montbart, Périgueux, ont orné leurs places publiques des glorieuses

images de Bossuet, de Fénelon, de Buffon, de Montesquieu et de

Montaigne. Château-Thierry s'est ressouvenu de La Fontaine, et La

Ferté-Milon de Racine. A Caen, je vois Malherbe; à Clermont, Pascal; à

Rouen, Corneille, un seul Corneille: la cité ingrate a cru pouvoir

séparer les deux frères. D'autres villes m'offrent, l'une Gutenberg,

l'autre Cuvier, l'autre Duguesclin. Arles, devançant la postérité,

s'empare de la plus grande renommée politique et poétique, du siècle, en

élevant une statue à notre Lamartine. Le Havre attend le bronze de

Bernardin de Saint-Pierre, confié au génie inspiré de David. Marseille

n'oubliera pas Belzunce; Lyon n'a point oublié Jacquart, le pauvre

ouvrier qui l'enrichit. Et toi, Bayard, te voilà donc enfin dans ta

patrie! je reconnais ta noble figure. C'est bien toi qui plaignais

Bourbon de combattre contre la France, au moment où tu mourais pour

elle!

Certes, il y quelque chose de beau dans ce mouvement universel et

populaire, car ce ne sont pas seulement les riches cités qui se montrent

reconnaissantes envers leurs concitoyens: de simples bourgs, de chétifs

hameaux prennent l'initiative et réclament leur part de l'honneur

national.

Ainsi vient de s'élever, sur le pont du petit village de Mausé, le buste

de René Caillié, ce jeune paysan qui sans autre lumière que son génie,

sans autre appui que son héroïque volonté, après des fatigues inouïes,

résolut la grande question géographique du siècle, par la découverte de

Tombouctou.

Ainsi s'élèvera bientôt sur la petite place de Miramont, ombragée par

les arbres qu'il aimait, la statue de M. Martignac, de ce généreux et

brillant orateur, de ce martyr de l'héroïsme évangélique, du grand homme

qui fit acte de chrétien en donnant sa vie pour le salut de son ennemi.

De pareilles apothéoses signalent une nouvelle ère. L'impulsion est

donnée, les monuments se multiplient, le pays veut se connaître, et

grâce à cet élan généreux, toutes les gloires vont grandir en devenant

populaires. Noble triomphe d'une noble pensée! Cet élysée que l'auteur

des _Etudes_ voulait placer dans une île de la Seine, près du pont de

Neuilly, le voilà qui se déroule sur la France entière. Il a passé de

ville en ville, il ira de bocage en bocage, et le vieux tilleul qui

verse son ombre sur l'église champêtre ne sera plus le seul monument du

hameau, lorsque ce hameau aura connu un bienfaiteur, ou qu'il aura vu

naître un grand homme.

Au milieu de cet entraînement universel, qui le croirait? Paris seul

gardait le silence. Ce n'est pas qu'il fût ingrat, ce n'est pas que le

ciel lui eut refusé sa part de beaux génies. Un peuple de statues

sorties tout à coup des murs de son Hôtel-de-Ville vient aujourd'hui

même témoigner de la reconnaissance et de l'intelligence de cette reine

des cités. C'est son panthéon qu'elle élève: elle a trouvé dans ses

grands hommes la garde d'honneur qui doit veiller éternellement aux

portes de son palais. Et cependant il y a peu d'années encore, la noble

ville se taisait. Occupée d'élargir ses rues, de planter ses quais,

d'établir ses trottoirs, de multiplier ses marchés et ses fontaines,

absorbée dans le désir bienfaisant de répandre partout la salubrité et

la gaieté, toute parée de son bien-être et de sa magnificence, elle

sembla un moment oublier sa gloire. Ni Boileau, ni Voltaire, tous deux

nés dans la cour de la Sainte-Chapelle, où priait saint Louis, ni

Molière lui-même, le simple enfant de Paris, élevé sous les piliers des

Halles, ne se présentèrent à sa mémoire. Alors elle put paraître

ingrate, et elle le fut en effet, mais pour Molière seulement; car il

faut bien le dire, et comment le dire sans amertume? le monument qu'on

lui consacre aujourd'hui est dû plutôt à une rencontre fortuite, à un de

ces accidents imprévus qu'on qualifie de hasard, qu'à un mouvement

spontané de reconnaissance nationale.

La reconnaissance ne pouvait manquer, elle se fit jour, mais plus lard;

pour être oubliée d'un conseil municipal, la gloire de Molière n'en

vivait pas moins dans toutes les âmes.

Bien plus, des écrivains du grand siècle, Molière est peut-être le seul

dont le peuple ait gardé la mémoire. Les autres appartiennent

essentiellement au monde instruit et poli; lui, appartient à tout le

monde: il est du peuple, de la bourgeoisie et de la cour, mais il est

surtout du peuple. Et comment le peuple l'aurait-il oublié, lui,

l'enfant du peuple le plus gracieux, le plus charmant des amuseurs; le

plus profond, le plus joyeux des philosophes? Encore aujourd'hui, après

cent soixante-dix ans, n'est-ce pas le seul poète qui le divertisse, le

seul qui l'instruise, le seul qui parle son langage? N'est-il pas son

ami, l'ami du peuple, son moraliste, son fou, son sage, son législateur?

un législateur qui le fait rire, qui le corrige en l'amusant, le plus

joyeux des législateurs, élevé à la toute-puissance par la grâce de son

génie et de sa gaieté? Voilà ce que les mortels n'ont été appelés à voir

deux fois ni sur le trône de notre bon Henri IV, ni sur le trône que,

suivant la belle expression de Champfort, Molière a laissé vacant.

Si le temps me le permettait, je voudrais dire ici quelle influence

Molière a exercée sur la moralité et sur les moeurs de la société

entière. Il faudrait peindre d'abord les habitudes grossières du peuple

à cette époque, sa brutalité sensuelle, son langage cynique, son égoïsme

impudent qui le ravalait au niveau de la bête; puis, à côté de ce

poitrail vigoureux, il faudrait placer le portrait vivant de la classe

bien élevée, là se concentrent les sentiments délicats, la naïveté

charmante, l'innocence et la pudeur dans leur expression la plus

gracieuse. Corneille avait peint l'amour héroïque, Molière peignit

l'amour aimable dans ses caprices, dans ses jeux, dans sa grâce, et

jusque dans ses emportements. Ses jeunes gens aiment pour le seul

plaisir d'aimer, comme si la vie n'était rien sans l'amour, comme si

l'amour était toute la vie. Tableau charmant qu'il oppose au tableau de

l'amour grossier du populaire, faisant rire de l'un, faisant admirer

l'autre, corrigeant les premiers par les derniers, et triomphant de tous

les vices que peut atteindre son ardente raillerie. On a dit que Molière

avait été obligé de former son public. L'éloge est plus grand qu'on ne

pense, car on n'a pas vu que former un public à des chefs-d'oeuvre,

c'était faire une nation.

Et en effet celui qui sut rendre sensible à une foule grossière les

traits les plus fins de l'esprit, les sentiments les plus délicats du

coeur, qui lui fit comprendre, craindre et éviter le ridicule,

connaître, aimer et rechercher les convenances; celui qui épura son goût

jusqu'au point de lui rendre familières les sublimes beautés du

_Tartufe_ et du _Misanthrope_, que fit-il autre chose que de former une

nation? Les délicatesses du goût sont les premiers éléments de la vertu.

Mais ce n'est là qu'une très-petite partie de Molière. Pour le

comprendre tout entier, il ne suffit pas de connaître ses ouvrages, il

faut connaître sa vie. Sans cette étude préliminaire, on ne saurait

jamais comment le fils du tapissier, destiné par sa naissance à meubler

les appartements du roi, put devenir un profond philosophe, et un grand

poète comique. Je dis un profond philosophe, car la philosophie ne se

concentre pas seulement dans l'étude des notions abstraites de la

pensée, elle comprend encore la connaissance morale que l'homme a de

lui-même et celle de ses relations avec ses semblables. La poésie, au

contraire, est le don de tout imiter, de tout sentir et de tout peindre.

Elle donne des images à la pensée et des émotions au sentiment; elle est

la lumière divine qui tombe du ciel sur les oeuvres du génie, car je ne

saurais définir autrement l'inspiration. Le poète et le philosophe sont

donc deux hommes bien caractérisés, bien distincts, et ce sont ces deux

hommes que l'on retrouve dans Molière.

Comment se sont-ils développés? Je le vois à la cour observant les

ridicules des grands, et Louis XIV lui-même désignant ses modèles. Je le

vois au milieu de sa troupe, cette troupe à laquelle il devait tout

donner, même sa vie, observant Beauval, Brécourt, Du Croisy, les Béjart

et pour les forcer au naturel, glissant dans les rôles qu'il leur confie

quelques traits de leur propre caractère. Mais le peuple, le vrai

peuple, où l'a-t-il observé? Je le vois enfant dans la rue Saint-Honoré

ou sous les piliers des Halles, jouant avec les libres enfants de Paris,

et s'incarnant cet esprit goffe et facétieux dont plus tard il devait

reproduire le type; je le vois courant sur le Pont-Neuf, et s'inspirant

de cette muse grotesque qui animait alors les tréteaux de Gauthier

Garguille et de Turlupin. Voilà la source, non de sa gaieté franche et

railleuse, mais du trait bouffon qui dans ses pièces fait éternellement

éclater le rire. L'esprit populaire et parisien vivait en lui.

Ce grand homme expira le 17 février 1675, en sortant du théâtre du

Palais-Royal où il venait de représenter pour la quatrième fois le

personnage du _Malade Imaginaire_. Des prêtres fanatiques lui refusèrent

les derniers secours de la religion; d'autres prêtres lui refusèrent la

sépulture. Il fallut les prières de sa veuve et un ordre du roi pour

obtenir qu'un peu de terre couvrit sa cendre; il fallut jeter de

l'argent à un peuple fanatisé et furieux qui insultait à sa mémoire et

menaçait de troubler ses funérailles; il fallut que le convoi funèbre

qui emportait sa dépouille mortelle se glissât furtivement la nuit dans

les rues du Paris, comme s'il cachait un coupable, comme si ce cercueil

allait dérober sa place au cimetière. Les prières mêmes pour le repos du

martyr, car il mourut martyr du devoir, les prières mêmes durent être

cachées, et c'est un fait prouvé par les registres de l'archevêché qu'il

y eut défense à toutes les paroisses du diocèse et aux églises des

réguliers de faire aucun service solennel en faveur de celui à qui la

France vient d'élever une statue.

Tel fut le sort de Molière. Là s'arrête sa vie, mais ne s'arrêtent pas

les tribulations. L'histoire des monuments consacrés à sa mémoire est

pleine de vicissitudes et de singularités. Ses malheurs continuent en

quelque sorte après sa mort, et lorsque les persécutions ne peuvent plus

s'attacher à l'homme, elles s'attachent à sa statue.

Cette statue ne devait s'élever que bien lard. Mais qu'importe le temps

à une gloire immortelle? Le temps, c'est notre juge, il grandit tout ce

qu'il ne tue pas. D'abord il se fit un silence de près de cent années.

Le peuple alors n'était pas assez instruit pour comprendre ses grands

hommes: il riait aux pièces de Molière, mais sans reconnaissance pour

son génie. L'idée ne lui venait pas que le pays pût devoir quelque chose

à ce farceur qui, rejeté avec exécration hors de l'Église, n'était pour

les sept huitièmes de la France qu'un réprouvé. L'anathème de Bossuet

pesait de tout son poids sur le comédien, et instruisait le peuple à le

mépriser et à le maudire. Ce n'était donc pas du peuple que devait

sortir la voix qui demande justice; il fallait qu'une autorité éclatante

et puissante se portât en avant de la multitude. L'impulsion devait

venir d'en haut comme la lumière, et c'est de là qu'elle vint en effet.

L'Académie Française prit l'initiative. Les temps étaient venus, et en

1769, dans un concours public, et solennel, elle appela l'éloge de celui

qu'elle regrettait de n'avoir pu compter parmi ses membres. Ah! ce fut

un jour glorieux pour le pays que celui où le premier corps littéraire

de l'Europe, une assemblée d'hommes également illustres par la vertu et

par le génie, après une étude consciencieuse de la vie et des ouvrages

de Molière, vint dire à la France: Cet homme qu'on abreuva de mépris,

cet homme dont on outragea les cendres, nous appelons sur lui la

reconnaissance du monde et nous proclamons son éloge. Les conséquences

morales de ce noble élan furent immenses. L'intelligence du pays,

représentée par l'Académie, avait porté son jugement. Elle effaçait

l'ingratitude par l'admiration, et l'anathème tombait devant l'apothème!

En 1778, l'année même de la mort de Voltaire, l'Académie, continuant son

oeuvre, plaçait le buste de Molière dans le lieu de ses séances. Plus

tard elle inaugura sa statue et le hasard voulut que la statue de celui

qui n'avait pas été jugé digne même d'une prière, s'élevât

chrétiennement à côté de la statue de Bossuet.

En 1778, une maison de la rue de la Tonnellerie fut ornée du buste de

Molière. Une inscription indiquait que Molière était né dans cette

maison en 1620. C'était une double erreur. Molière est né rue

Saint-Honoré, près la rue de l'Arbre-Sec, le 15 janvier 1622. Le buste

et l'inscription existent encore.

Enfin, un autre buste de Molière décore le foyer de la Comédie-Française.

Voilà les seuls monuments qui jusqu'à ce jour avaient été consacrés à la

mémoire de ce grand poète.

A dater de 1818, plusieurs souscriptions furent, il est vrai,

successivement proposées, mais toutes se perdirent dans les embarras du

temps.

Une seulement mérite d'être citée, par l'opposition qu'elle éprouva et

qui caractérise l'époque. Des artistes et des gens de lettres avaient eu

la pensée d'élever la statue de Molière sur la place de l'Odéon. L'un

d'eux, habile sculpteur, M. Galleaux, proposait d'exécuter le modèle

gratuitement. Ce projet fut soumis au ministre de l'intérieur, qui

refusa son approbation, «les places publiques de Paris étant

exclusivement consacrées aux monuments érigés en l'honneur des

souverains.» Ce fut sa réponse, et cette réponse est une date; on était

alors en 1829.

Enfin le jour de la justice approchait. Le conseil municipal de Paris

venait de voter la construction d'une fontaine à l'angle de la rue

Traversière et de la rue Richelieu. Personne n'avait songé à Molière,

lorsqu'un artiste dramatique, amoureux de son art comme sont tous les

artistes supérieurs M. Régnier s'avisa de remarquer, dans une lettre

adressée à M. de Rambuteau, préfet de Paris, que la fontaine dont on

venait de décider l'érection se trouvait placée à la proximité du

Théâtre-Français, et précisément en face de la maison ou Molière avait

rendu le dernier soupir. M. Régnier, fort de cette double circonstance,

terminait en demandant que le monument projeté fût consacré à la mémoire

de celui qui fut le père de la comédie française.

Cette lettre, écrite avec autant de modestie que de contenance(1) trouva

partout de la sympathie. M. de Rambuteau prit fait et cause, et devint

l'avocat de la ville de Paris auprès du conseil municipal, un peu confus

de son inadvertance, mais qui, on doit le dire à sa louange, devint le

promoteur le plus zélé du projet qu'il n'avait pas conçu. Et voilà

cependant comme les choses vont en France. Si la maison où mourut

Molière ne s'était trouvée en face du carrefour où la Ville voulait

construire une fontaine, et si un acteur de la Comédie-Française n'avait

fait cette remarque, Molière serait encore aujourd'hui sans monument.

Note 1:

«_A M. le Préfet de la Seine_

«Monsieur le préfet,

«Le _Journal des Débats_, dans son numéro du 14 février, annonce

la prochaine construction d'une fontaine à l'angle des rues

Traversière et Richelieu. Permettez-moi, monsieur le préfet, de

saisir cette occasion pour rappeler à votre souvenir que c'est

précisément en face de la fontaine projetée, dans la maison du

passage Hulot, rue Richelieu, que Molière a rendu le dernier

soupir, et veuillez excuser la liberté que je prends de vous faire

remarquer que, si l'on considère cette circonstance et la

proximité du Théâtre Français, il serait impossible de trouver

aucun emplacement où il fut plus convenable d'élever à ce grand

homme un monument que Paris, sa ville natale, s'étonne encore de

ne pas posséder.

«Ne serait-il pas possible de combiner le projet dont l'exécution

est confiée au talent de M. Visconti avec celui que j'ai l'honneur

de vous soumettre? Quand vos fonctions vous le permettront,

monsieur le préfet, vous venez assister à nos représentations,

vous applaudissez aux chefs-d'oeuvre de notre scène: le voeu que

j'exprime doit être compris par vous, et d'espère que vous

l'estimerez digne de votre attention.

«Les modifications que l'on serait obligé de faire subir au projet

arrêté entraîneraient indubitablement de nouvelles dépenses; mais

cette difficulté serait, je le crois, facilement écartée. N'est-ce

pas à l'aide de dons volontaires que la ville de Rouen a élevé une

statue de bronze à Corneille? Assurément une souscription destinée

à élever la statue de Molière n'aurait pas moins de succès dans

Paris: les corps littéraires et les théâtres s'empresseraient de

s'inscrire collectivement; les auteurs et les acteurs

apporteraient leurs offrandes individuelles. Tous ceux qui aiment

les arts et qui révèrent la mémoire de Molière accueilleraient

cette souscription avec faveur, et s'intéresseraient à ce qu'elle

fût rapidement productive. Du moins c'est ma conviction, et je

souhaite vivement que vous la partagiez.

«D'autres que moi, monsieur le préfet, auraient sans doute plus de

titres pour vous entretenir de ce projet, qui avait déjà préoccupé

le célèbre Le Kain; mais si la France entière s'enorgueillit du

nom de Molière, il sera toujours plus particulièrement cher aux

comédiens. Molière fut, tout à la fois, leur camarade et leur

père, et je crois obéir à un sentiment respectueux et presque

filial, en vous proposant de réunir au projet de l'administration

celui d'un monument que nous serions si glorieux de voir enfin

élever au grand génie qui, depuis près, de deux siècles attend

cette justice!

«J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, votre très-humble et

très-obéissant serviteur,

«Régnier,

«Sociétaire du Théâtre-Français

Le Préfet de la Seine à M. Régnier.

Paris, 14 mars.

«Monsieur,

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au

sujet de la fontaine que l'administration municipale va faire

construire à l'angle formé par la jonction des deux rues

Traversière et de Richelieu. Vous exprimez, à cette occasion, le

désir de voir s'élever à Molière un monument que sa ville natale

s'étonne de ne pas encore posséder, et vous pensez que l'on

pourrait d'autant mieux profiler de la circonstance que c'est

precisément en face de la fontaine projetée, dans la maison Mulot,

que ce grand homme a rendu le dernier soupir.

«Je m'associe de voeu et d'intention à un pareil projet, et,

autant que personne au monde, je me réjouirais de voir la Ville de

Paris rendre enfin à Molière le même hommage que d'autres villes

de France ont déjà rendu à Montaigne et à Pascal, à Corneille et à

Racine, à Bossuet et à Fénelon. Mais il ne dépend pas de moi,

monsieur, de changer ni le caractère ni la destination d'un

monument dont le conseil municipal a voté la dépense et approuvé

les plans. Toutefois, comme en mainte circonstance le principe du

concours des particuliers a été admis par l'administration dans

les vues d'intérêt général, j'aime à croire que la Ville pourrait

accepter, pour être concurremment employé avec les fonds votés par

elle, le produit d'une souscription qui aurait été ouverte dans

une pensée aussi louable, et j'oserais presque dire aussi

parisienne, que celle que vous m'avez fait l'honneur de me

soumettre. Aussi n'hésiterai-je pas à en faire l'objet d'une

proposition au conseil municipal, avec la confiance que les hommes

honorables qui y siègent, fidèles interprètes des sympathies de

leurs concitoyens, accueilleront favorablement l'idée de payer un

juste tribut d'admiration à l'un des plus beaux génies de la

France, et peut-être à la plus grande des illustrations

parisiennes.

«Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération

très-distinguée,

«Le pair de France, préfet de la Seine.

«Comte DE RAMBUTEAU.»

L'histoire des hommages rendus à Molière se partage en deux époques bien

tranchées: l'époque académique et l'époque populaire: l'une conduisait à

l'autre. L'époque populaire commence seulement aujourd'hui. Elle s'est

manifestée par une souscription nationale, à laquelle tous les états,

toutes les classes de la société, se sont empressés de concourir. Les

souscriptions de ce genre sont des symptômes certains d'intelligence:

elles disent qu'une idée ou qu'un sentiment vient de pénétrer dans la

foule: elles sont grandes et puissantes parce qu'elles proclament la

reconnaissance d'un peuple.

Certes, l'Académie Française, en voyant cette manifestation spontanée

d'une noble pensée, dut être fière de son ouvrage; car c'était bien là

son ouvrage, elle avait donné l'impulsion. Et quelle joie de reconnaître

dans le pays tout entier cette intelligence du bon goût, cette

sympathique admiration qu'elle avait eu l'honneur d'exprimer la

première.

Le monument de Molière est donc un monument tout national. Il s'élève à

frais communs; c'est sa gloire et la nôtre. Nous y avons tous contribué,

et la Ville de Paris, et le roi, et le peuple, et les académies, et les

députés, et les membres du conseil municipal, et les hommes de goût, et

enfin les artistes de tous les théâtres. Parmi ces derniers,

mademoiselle Mars s'est surtout montrée généreuse: c'était son droit.

Molière lui devait trop et elle devait trop à Molière pour ne pas

l'aimer doublement. Comment se serait-elle montrée ingrate, celle dont

le naturel, la grâce, l'intelligence exquise, étaient devenus comme la

seconde couronne du poète? Les interprètes du génie sont presque aussi

rares que le génie même, et ici l'interprète se montra toujours digne du

l'oeuvre. N'était-ce donc pas devoir beaucoup à Molière?

[Illustration: Madame Louise Colet.]

C'est une femme aussi qui a remporté la palme offerte par l'Académie

Française au meilleur poème sur le monument dont nous venons d'esquisser

l'histoire. Cette muse charmante, il faut le dire, n'a chanté ni le

monument, ni la statue, comme semblait le demander le programme; elle a

fait mieux, elle a chanté Molière; elle a dit en vers harmonieux, dans

un rhythme varié et puissant, les illusions, les souffrances, les

talents de ce rare génie; la passion cruelle qui fit le tourment de sa

vie et le charme de ses beaux ouvrages; en un mot, elle a compris le

poète, elle a peint son âme, elle nous a donné l'homme tout entier.

Après cette belle poésie, restait encore à faire l'histoire du monument,

à justifier le programme académique. L'aimable lauréat nous a appelé à

cette oeuvre, péristyle modeste qu'elle veut bien placer à la tête de

son ouvrage, et que les lecteurs avides de beaux vers ne sauraient

traverser trop rapidement.

L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843 · 第 6 / 20 题