LES ROSES.

Heureux l'amateur qui peut s'enorgueillir d'une variété de roses

vraiment nouvelle, née dans son parterre, et lui chercher un nom nouveau

en la plaçant sous le patronage de la puissance ou de la beauté! Pour

tous ceux chez qui le goût des fleurs est passé à l'état de passion, et

l'on n'est pas véritablement amateur sans y mettre un peu de passion, la

culture des roses donne lieu à une suite d'émotions empreintes d'un

caractère que nous pourrions nommer moral, si l'on n'avait trop abusé de

cette expression; car ces émotions sont le prix d'un travail, travail

équivalant à un délassement, il est vrai, mais cependant travail assidu,

ayant, comme tous les travaux, ses phases, ses soucis, ses inquiétudes,

ses déceptions et ses récompenses.

S'il entrait dans notre plan d'aborder le côté sérieux et philosophique

de ce sujet, il nous offrirait ample matière à dissertation; le goût des

fleurs, et celui des roses en particulier, ont une bien plus grande

portée que ne le pense le vulgaire. Comparez seulement, partout où la

floriculture est passée dans les moeurs du peuple, l'ouvrier qui donne

son dimanche aux cartes et au cabaret à celui qui consacre le jour du

repos tout entier à la culture de ses fleurs; considérez quelle heureuse

série de rapports toujours affectueux s'établit entre les hommes de

conditions diverses qui professent également le goût des fleurs, et

surtout le goût des mêmes fleurs! Bien des riches, qui ne rendraient pas

sans cela le coup de chapeau à un pauvre artisan, vont chez lui, lui

prodiguent les marques de bienveillance, lui font obtenir quelquefois ce

que jamais le droit le plus évident n'aurait pu gagner: et le tout pour

avoir un oignon, une greffe, une bouture, une simple graine, qu'ils ne

sauraient trouver nulle part à prix d'argent. La passion des fleurs

produit quelquefois dans ce sens d'étranges condescendances. Nous

citerons à ce propos une anecdote récente, à notre connaissance

personnelle.

Un de nos amis, grand amateur de roses, entreprit, l'année dernière, un

voyage à Liège, Belgique, rien que pour visiter les belles et riches

collections de rosiers que renferme cette partie de la riante vallée de

la Meuse. On sait que la culture des roses est en grand honneur en

Belgique et particulièrement dans la province de Liège. Un amateur

belge, homme riche et titré, s'empressa de faire à l'amateur parisien

les honneurs des plus belles collections du pays, à commencer par la

sienne, qui ne comptait pas moins de 700 variétés. Le matin du jour fixé

pour son départ, le Parisien dormait encore lorsqu'il fut réveillé dès

la pointe du jour par son hôte liégeois. «Je n'ai pas voulu, lui dit

celui-ci, vous laisser partir sans vous faire voir la seule collection

de rosiers qui vaille ici la peine qu'on en parle; toutes les autres, y

compris la mienne, ne sont rien à côté; j'en donnerais tout ce qu'on

pourrait en demander si elle était à vendre; seulement, vous allez me

donner votre parole d'honneur que, ni maintenant, ni plus tard, vous ne

vous souviendrez pour personne d'avoir vu cette collection, et que vous

ne reconnaîtrez pas l'homme chez qui je vais vous conduire, si vous

venez à le rencontrer.» Ces conditions acceptées, le Parisien fut

conduit par des rues détournées dans un fort beau jardin situé au fond

d'une ruelle déserte du Faubourg de Vivegnis. Là, il fut ébloui de la

beauté de plus de 1,200 rosiers en pleine fleur qui surpassaient tout ce

qu'il avait pu se figurer, tant pour la beauté des variétés que pour la

perfection de chaque fleur en particulier. L'heureux possesseur de ces

merveilles végétales fit aux visiteurs un accueil plein de cordialité,

mais en même temps empreint d'une réserve et d'une humilité que la haute

position de son introducteur n'expliquait pas suffisamment aux yeux du

Parisien. Une voiture attendait les voyageurs au bout de la ruelle qui

donnait sur la campagne; ils firent un long détour pour rentrer en

ville. Le Parisien emportait comme souvenir de la visite une vingtaine

de greffes parfaitement emballées, d'une excessive rareté.

Quelques heures plus tard, comme il traversait la place du marché pour

se rendre à son hôtel à la station du chemin de fer, il eut quelque

peine à se frayer un passage au travers de la foule assemblée au pied de

l'échafaud! où deux malheureux subissaient la peine de l'exposition; le

Parisien leva par hasard les yeux sur l'échafaud; il n'eut pas besoin

d'un second coup d'oeil pour reconnaître l'amateur de roses du faubourg

de Vivegnis: c'était le bourreau.

Revenons aux roses. La France est par excellence le pays des roses;

aucun autre sol, aucun autre climat, n'est aussi favorable que le nôtre

à la végétation des rosiers, principalement à celle des rosiers de

collection. On sait que les rosiers dont se composent les collections

d'amateurs sont greffés à la hauteur d'un mètre environ sur des tiges

d'églantier ou rosier sauvage. Ce n'est pas que les rosiers de prix

végètent mieux ou donnent des fleurs plus belles que lorsqu'on les élève

francs de pied, mais les rosiers ainsi greffés forment plus facilement

une tête régulière sur laquelle les roses, également réparties,

s'offrent à la vue à la hauteur la plus convenable, pour qu'on puisse

les admirer sans être forcé de se baisser. Les rosiers greffés sur

églantier ont, en outre, l'avantage de se prêter beaucoup mieux que les

buissons de rosiers à l'arrangement régulier d'une collection dans les

plates-bandes qui lui sont destinées, sans qu'il en résulte encombrement

ni confusion.

Nul autre pays en Europe ne produit d'aussi beaux églantiers que la

France. La consommation des églantiers, comme sujets pour recevoir la

greffe des roses de choix, paraîtrait fabuleuse à ceux de nos lecteurs

qui sont étrangers au commerce de l'horticulture parisienne. Dans un

rayon de plus de 50 kilomètres autour de Paris, la race des églantiers

sauvages est complètement épuisée: impossible d'en trouver un seul bon à

greffer dans les bois et les baies. Les jardiniers fleuristes de Paris

sont forcés de les multiplier actuellement par la voie des semis;

plusieurs d'entre eux se livrent exclusivement à cette culture, qui leur

est fort avantageuse. Des traités spéciaux ont été publiés récemment sur

les moyens de multiplier l'églantier destiné à être greffé.

Les Anglais, nos maîtres dans tant d'autres branches de l'horticulture,

sont nos tributaires pour les rosiers greffés. C'est que le climat de

leur île ne convient point à l'églantier. Cet arbuste, comme tous les

rosiers connus, veut un air pur, exempt de vapeurs malsaines: la

Grande-Bretagne est constamment enveloppée d'un nuage de fumée de

charbon de terre mêlée de brouillard; toute l'habileté des jardiniers

anglais échoue contre un tel obstacle; aussi plusieurs roses, entre

autres la rose jaune double, n'ont jamais fleuri à l'air libre, ni à

Londres ni aux environs, dans un rayon de plusieurs milles. Paris, Rouen

et Angers approvisionnent de rosiers greffés les jardins de la

Grande-Bretagne.

Bien des livres uni été écrits sur les rosiers; ils apprennent en

général peu de chose sur la culture de cet arbuste; ils sont presque

entièrement consacrer à discuter la nomenclature et la classification

des rosiers, deux choses sur lesquelles personne n'est d'accord; si bien

qu'il est fortement question de soumettre le débat à un congrès de

jardiniers convoqués tout exprès. Ne riez pas lecteurs, la chose en vaut

la peine ce sont des centaines de mille francs que remue tous les ans le

commerce des rosiers en France: or, le principal obstacle à ce commerce,

c'est la confusion de la nomenclature Il y a tel amateur riche qui ne

balancerait pas à donner un prix fort élevé d'une rose annoncée comme

nouvelle pour l'ajouter à sa collection, s'il était certain qu'elle fût

réellement nouvelle c'est précisément cette certitude qu'il ne peut

jamais acquérir, à moins d'avoir vu la rose par lui-même, de passer

par conséquent sa vie à voyager, il est donc toujours exposé à recevoir,

au lieu de ce qu'il attendait, une rose ancienne déjà connue, et qu'il

possédait sous un autre nom.

Donnons maintenant au lecteur une idée non pas des deux mille variétés

de roses inscrites dans les catalogues des horticulteurs, mais seulement

les grande divisions où elles sont classées. Quelques-unes sont connues

de tout le monde et n'ont pas besoin de description: telles sont les

cent-feuilles les damas, les provins, les pimprenelles reconnaissables à

des caractères généraux bien tranchés.

Dans les premières années de ce siècle, un botaniste anglais apporta de

l'Inde les premiers rosiers de ce pays, aujourd'hui répandus dans toute

l'Europe sous le nom de rosiers du Bengale. Quelques années plus tard,

M. Noisette apporta de l'Amérique du Nord la rose Noisette, qu'il

dédiait à son frère l'une des illustrations de l'horticulture

parisienne. Nous devons entrer dans quelques détails sur ces deux séries

de rosiers étrangers.

Les rosiers du Bengale différent de tous ceux d'Europe en un point

essentiel: nos rosiers, pour la plupart ne fleurissent qu'une fois par

an, quelques-uns fleurissent deux fois et sont nommés, pour cette

raison, rosiers bifères, d'autres, en très petit nombre, fleurissent

plusieurs fois pendant la belle saison; tout le monde connaît, dans

cette série, la rose de tous les mois. Les rosiers de l'Inde,

originaires d'un pays où l'hiver est inconnu, sont ce que les jardiniers

nomment perpétuellement remontants; leur végétation n'est jamais

interrompue, lorsqu'ils reçoivent dans la serre tempérée une chaleur

convenable pendant l'hiver, ils refleurissent toujours, faculté que ne

possède aucun rosier d'Europe.

Les rosiers Noisette paraissent avoir été obtenus en Amérique par le

croisement des rosiers du Bengale et des rosiers d'Europe.

L'hybridation, conquête récente de l'horticulture moderne en a beaucoup

agrandi le domaine; les centaines de sous-variétés dont se composent les

collections de rosiers sont des résultats de l'hybridation. Le plus

souvent, on se contente, pour croiser les rosiers, de les placer

très-près les uns des autres, et d'abandonner les croisements au hasard.

En Italie, Fallarési, célèbre horticulteur, obtint une foule de

très-belles roses nouvelles en plantant au pied d'un mur les rosiers

qu'il voulait croiser; il entrelaçait les unes dans les autres leurs

branches palissées sur le treillage de l'espalier, de sorte qu'au moment

de la floraison, les roses d'espèce différentes se touchaient pour ainsi

dire et ne pouvaient manquer de se croiser Ce procédé est encore

actuellement fort en usage.

[Illustration: Tuteur anglais pour les Rosiers.]

Les collections de rosiers ne se plantent point au hasard, il y a un art

d'assortir les variétés pour en composer ce que les Anglais nomment un

_rosarium_, terme adopté par les jardiniers allemands et hollandais, et

qui mériterait de passer aussi dans notre langue On donne aux

plates-bandes du rosarium des formes gracieuses, dont l'ensemble compose

une sorte de labyrinthe; au centre se trouve un rocher, soit naturel,

soit artificiel, sur lequel rampent les rosiers à tiges sarmenteuses,

qui ne peuvent trouver place dans la collection. Quand cette ressource

manque, le compartiment central est occupé par les mêmes rosiers

attachés à de fortes perches, le long desquelles ils s'élèvent en

liberté.

Il est un principe de placer toujours à côté l'une de l'autre des roses

qui se ressemblent le plus; par ce moyen, on rend perceptibles des

différences très-légères entre deux fleurs qui, vues loin l'une de

l'autre, sembleraient deux échantillons de la même espèce.

En dehors de la collection, l'art du jardinier sait tirer un grand parti

de l'effet ornemental de certains rosiers aux formes simples et

très-développées.

[Illustration: Rosier maintenu par le Tuteur anglais.]

Rien n'égale, sous ce rapport, le rosier pyramidal; sa fleur n'est que

demi-double; mais elle compense largement, sous le double rapport de

l'odeur et de la variété des couleurs, ce qui peut lui manquer à

d'autres égards; d'ailleurs, ces roses rachètent la qualité par la

quantité. Un rosier pyramidal en bon terrain monte, pour ainsi dire,

indéfiniment, tant qu'il trouve à monter. A Liège (Belgique), ou l'on en

rencontre dans tous les jardins, on ne les arrête que par la difficulté

d'avoir des échelles doubles assez hautes pour pouvoir les tailler sans

trop risquer de se rompre le cou; nous en avons vu qui dépassaient la

hauteur de quinze mètres. Ils se couvrent de roses pendant près de deux

mois, depuis le niveau du sol jusqu'au sommet de leurs tiges grimpantes;

c'est un aspect réellement magnifique que celui d'un massif formé de

huit ou dix rosiers d'une si riche végétation. On cite parmi les plus

beaux rosiers pyramidaux qui existent en Europe, les deux rosiers

Boursault qui décorent, de chaque côté, la principale entrée du jardin

botanique d'Édimbourg: ils sont palissés sur deux peupliers d'Italie de

première grandeur, auxquels on a laissé seulement une touffe de

feuillage au sommet: leurs troncs sont couverts en ce moment de roses

pyramidales sur une longueur de plus de _dix-huit mètres._

[Illustration: Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'Édimbourg.]

Le rosier Fellemberg et les autres rosiers de grandes dimensions se

plantent isolément à l'entrée d'une pièce de gazon dont la verdure fait

ressortir l'éclat de leurs fleurs innombrables. Les Anglais maintiennent

les têtes volumineuses de ces rosiers au moyen d'un support de forme

particulière, autour duquel sont attachées des ficelles maintenues par

des chevilles plantées circulairement dans le sol.

Au milieu de ces centaines de variétés et sous-variétés, auxquelles tous

les ans se joignent les acquisitions nouvelles produites par

l'hybridation, la première place appartient toujours à la rose la plus

commune; la rose qui vient sans culture dans le jardin du paysan, la

rose des peintres, surnommée avec justice _reine des cent feuilles_, est

et sera toujours la véritable reine des fleurs.

Les deux plus belles parmi les Bengales ont été obtenues à Paris dans la

belle collection du Luxembourg, que dirige l'habile et persévérant M.

Hardy; l'une porte le nom de triomphe du Luxembourg, l'autre est dédiée

au comte de Paris.

Parmi les Provins à fleurs perpétuelles, aucune ne surpasse en beauté la

rose Prince-Albert, conquise de graine, en 1839, par M. Laffay, de

Bellevue. La reine d'Angleterre ayant chargé M. Laffay de lui composer

un rosarium, il fut invité, assure-t-on, à dédier au prince Albert une

de ses roses nouvelles non encore nommées.

La rose Prince-Albert se distingue par la vivacité de ses couleurs; ses

pétales, tant ceux du dehors que ceux du coeur de la rose, sont d'un

rouge nacarat en dehors, et d'un beau violet velouté à l'intérieur.

Nous ne terminerons pas sans dire quelques mots de l'utilité de

certaines roses et du commerce des roses coupées vendues sur les marchés

de Paris.

La médecine fait un fréquent usage de la rose de Provins, cueillie un

peu avant son complet épanouissement, puis séchée et conservée pour être

employée comme médicament astringent.

Les roses coupées se vendent en quantités énormes aux pharmaciens et

distillateurs pour la préparation de l'eau de rose et de l'altar, ou

essence de rose, l'un des parfums les plus chers et les plus recherchés.

Les roses les plus parfumées contiennent très-peu d'huile essentielle,

les pétales seuls, distillés sans leurs calices, n'en donnent pas au

delà de 1.3200 ou 1.3500 de leur poids; on ne distille pour cet usage

que les roses de Damas et les roses communes à cent feuilles.

Quelques communes voisines de Paris, entre autres Poteaux et Fontenay,

cultivent en plein champ, sur une très-grande échelle, des rosiers dont

les fleurs sont coupées pour être vendues par bouquets aux Parisiens.

D'après des renseignements que nous avons pris sur les lieux, la

production est à peu près de cinquante roses par mètre carré dans les

années ordinaires, de sorte qu'un hectare consacré à cette culture ne

produit pas moins de cinq cent mille roses, vendues à la balle de Paris

au prix moyen de 40 cent. le cent aux revendeuses, qui les débitent en

détail en gagnant à peu près moitié; on peut juger par là des sommes

importantes que fait circuler rien qu'à Paris le seul commerce des roses

coupées.

Mais le commerce des rosiers en pots est bien autre chose. Pas un des

mille et mille rosiers vendus tous les ans au marché aux fleurs pour les

_jardins de la fenêtre_, ne résiste au delà d'un an à l'air épais et

concentré et aux exhalaisons _du ruisseau de Paris_. C est un énorme

débouché, un tribut volontaire que paie la population parisienne à

l'infatigable population d'horticulteurs chargés du soin de fournir à

ses besoins et à ses plaisirs. Telles sont les obligations que nous

avons aux roses; telle est l'étendue des services que rend à la société

l'une des plus gracieuses productions de la nature, celle qui reste à

jamais et de si bon droit la reine des fleurs.

Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle.

L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843 · 第 5 / 20 题