L’AVEUGLE

A M. Anatole France.

... L’homme marchait, une main appuyée sur le bras d’un soldat du 75e de

ligne, d’un pas très raide, la tête un peu renversée en arrière.

Les hautes collines du Rhône et de la Saône dévalaient devant eux,

chargées de maisons à huit étages. L’église de Fourvières, dominant des

jardins et des escaliers aux pentes précipitées trop neuve, ressemblait

à ces faux châteaux forts que les Anglais bâtissent sur les falaises

au-dessus des plages à la mode. Ce jour-là, bien qu’on fût en hiver, il

n’y avait pas de brouillard, à cause du froid, qui était très sec. Le

soleil brillait dans l’air transparent et les choses avaient l’air gai.

--C’est beau, Lyon! dit le petit soldat, pour causer.

--Je ne sais pas, dit l’homme. Je suis de Romans.

--Et alors, maintenant vous n’y voyez plus, du tout, du tout? Et vous

n’étiez jamais venu ici, _avant_? Vous êtes tout à fait aveugle?

Et il répéta pour lui-même, afin de se bien représenter les choses par

les images qu’évoquait sa propre parole, comme font presque tous les

paysans et beaucoup d’ouvriers:

--Vous ne voyez pas les maisons, les bateaux, les chevaux! Vous n’y

voyez pas pour vous conduire?

--Non, fit l’homme brièvement.

Le soldat parut triste; de cette tristesse où il y a une part

d’embarras, une espèce de confusion à l’idée que les gens sont

malheureux, qu’il n’y a rien à faire pour les secourir, et qu’on n’entre

même pas pleinement dans leur infortune, puisqu’il est impossible de la

ressentir comme eux. Ils marchèrent en suivant les quais sans parler

davantage, et longtemps.

--Voici l’hôpital militaire, dit le soldat, à la fin.

Et il respira, l’air soulagé.

Comme il s’était arrêté, l’homme s’arrêta. Et le soldat s’adressa tout

de suite au portier. Le silence de son compagnon lui avait pesé.

--Voilà, expliqua-t-il. L’homme est arrivé tout seul, en chemin de fer,

avec un papier signé du major de Romans. C’est-à-dire, tout seul... ceux

qui l’avaient accompagné se sont arrêtés à Vaise, je ne sais pas

pourquoi. Quand il a entendu crier: «Lyon!» il est descendu, mais il est

resté devant les wagons sans bouger.

»--J’ai un papier pour l’hôpital militaire, qu’il disait seulement.

» L’adjudant de service a lu son papier et lui a dit:

»--Vous n’y voyez pas. On va vous conduire.

» Moi, j’étais là, sur le quai. L’adjudant m’a réquisitionné.

»--C’est bien, fit le portier. Vous pouvez vous en aller.

» L’homme était resté parfaitement immobile et muet, à la place où son

guide l’avait laissé.

»--Votre feuille de route, la lettre du major?

» Il obéit et tira les papiers de sa poche.

»--... Tiens, vous vous appelez Dieutegard? Un drôle de nom.

» Pas de réponse. Le portier continua:

»--Vous êtes aveugle, mais muet? Ça ne vous ferait pas mal aux yeux, de

parler!

» Cependant il fit conduire l’homme au premier étage par un infirmier.

Et cet infirmier fut très doux, à cause de la grande pitié qui est dans

le peuple pour les aveugles.

*

* *

--... Dieutegard, de la classe 78, dit le major. Je sais ce que c’est.

Mon confrère de Romans m’a écrit: un simulateur anarchiste. Apportez

l’ophtalmoscope.

C’était un major à trois galons, jeune encore, avec une figure vive qui

éclatait d’intelligence; une intelligence de montagnard, faite d’un âpre

vouloir et de suite dans les idées. Il aimait son métier, qui était

resté pour lui neuf et passionnant comme au premier jour.

--Vous faisiez partie d’un club anarchiste, dit-il. Quelques jours avant

de tirer au sort, vous n’êtes pas venu à votre atelier de la filature

Magnabos, et vous avez prétendu être devenu subitement aveugle. Aveugle,

comme ça, du jour au lendemain? Je dois vous prévenir que c’est

invraisemblable. A Romans, il n’y avait pas d’ophtalmoscope. Le major du

dépôt vous renvoie ici. Vous êtes anarchiste, vous ne voulez pas servir,

et vous simulez la cécité. Voilà ce qu’on suppose. Nous allons voir.

Il parlait avec une fermeté paisible et impersonnelle. N’était-ce pas

son droit, à cet homme, de mentir? Il s’agissait seulement de le

convaincre qu’il mentait. Cela c’était son devoir à lui, le docteur

Roger.

--Si encore, continua-t-il, vous aviez affecté la cécité partielle, un

affaiblissement, rien qu’un affaiblissement de la vue. Cela se défend.

Mais ça!... Comment dites-vous que c’est arrivé?

--J’étais sur la route de Saint-Étienne, avec des amis, récita lentement

Dieutegard. Le soleil tapait fort. Voilà que j’ai eu un éblouissement,

et comme l’idée que la foudre m’entrait dans le crâne. Je suis tombé sur

un tas de pierres, et j’ai dit aux camarades: «Je n’y vois plus!»

Roger le laissait parler, affectant de ne pas le regarder, d’être tout à

la mise en train de l’ophtalmoscope. Puis, brusquement, il envoya droit

dans la figure de l’homme son index et son doigt du milieu, qui, faisant

fourche, s’arrêtèrent à un centimètre à peine des paupières levées.

C’est le moyen classique, le plus anciennement employé, le meilleur.

L’homme ne broncha pas.

--Diable, fit le médecin, vous êtes fort... Fermez tout, dit-il à un

infirmier.

L’infirmier ferma la porte, les volets, fit tomber les rideaux verts des

fenêtres. Une nuit artificielle et triste régna dans la pièce.

L’ophtalmoscope était allumé; le major en projeta d’un coup

l’éblouissante lumière sur les deux pupilles. Ces rayons, réverbérés,

ont une intensité blessante dont peuvent se rendre compte tous ceux qui

ont seulement essayé de fixer une lanterne de locomotive ou

d’automobile. Dieutegard ne cligna même pas les yeux.

--C’est bien travaillé, dit le docteur Roger, narquois. Vous vous êtes

exercé longtemps, n’est-ce pas? Seulement, on ne pense jamais à tout.

_Vos pupilles réagissent contre la lumière!_

Lorsqu’un homme a été mis quelques secondes dans une obscurité presque

complète, si quelque clarté vient subitement à lui frapper les yeux, ses

pupilles se rétractent. Et il ne peut pas plus les empêcher de se

rétracter qu’on ne saurait défendre à une sensitive froissée de replier

ses feuilles. C’est la nature qui veut ça. Voilà pourquoi le major

triomphait.

--Et il n’y a rien dans vos yeux, rien! Pas l’ombre d’une lésion. Bon

pour le service, mon ami!

--Ce n’est pas ma faute s’il y a des maladies que les médecins ne

connaissent pas, répondit Dieutegard, avec une telle indifférence qu’il

semblait parler pour un autre. Je vous dis que je n’y vois pas.

--C’est comme si vous me racontiez que vous n’avez pas de jambes. On

_voit_ que vous y voyez... Rompez!

*

* *

Le soldat Dieutegard, définitivement incorporé, fit d’abord trente jours

de prison pour avoir simulé une infirmité le rendant impropre au

service. Durant trente jours et trente nuits, il vécut dans une cellule

large de deux mètres, longue de quatre, où il n’y avait rien qu’un lit

de bois scellé au mur. L’air y pénétrait, mais non la lumière; il n’y

régnait qu’un sombre crépuscule. Prendre ses repas, et quels repas! dans

la quasi-obscurité des cellules militaires est une des plus

insupportables souffrances dont se plaignent ceux qu’on y

enferme,--quand ils ont des yeux qui voient: Dieutegard perdit

l’appétit. Mais ce n’était pas une preuve suffisante qu’il simulât. Le

manque d’exercice pouvait expliquer, à lui seul, son dégoût de la

nourriture. Pour faire prendre l’air aux prisonniers la coutume est de

les astreindre à certaines corvées assez dures. Ils charrient des

cailloux, portent des fardeaux. Mais le condamné persista dans son

attitude: il n’y voyait pas, disait-il, donc il ne pouvait travailler.

Les gradés et les hommes chargés de le faire sortir marchaient droit sur

lui pour l’effrayer. Il ne se détournait pas et se laissait heurter.

Certains, à cause de sa figure imberbe et pâle qui donnait de l’émotion,

l’appelaient «Napoléon». D’autres, à cause de la comédie qu’on

l’accusait de jouer, le nommèrent «le Pitre». A la fin, on unit les deux

sobriquets en un seul. L’inertie de Napoléon-le-Pitre triompha de

l’obstination qu’on lui opposait. On le laissa tranquille dans sa nuit.

S’il était aveugle, ça ne pouvait pas lui faire de mal. S’il ne l’était

pas, il n’avait que ce qu’il méritait.

* * * * *

Cependant, le matin du trente et unième jour la porte de sa prison

s’ouvrit et deux soldats le conduisirent au fort Lamotte.

* * * * *

La tête trop haute, les yeux fixes, accompagné de ses gardes, il

traversa le long faubourg de la Guillotière. La nuit avait été

pluvieuse, et les pavés restaient boueux. Il mit le pied dans toutes les

flaques.

--Si tu regardais par terre, comme tout le monde, tu éviterais de les

mouiller, dit un des soldats.

--Puisque je suis aveugle! répondit Dieutegard.

--Ou bien parce que tu veux avoir l’air aveugle! Et si tu regardais par

terre, tu ne pourrais pas t’empêcher d’éviter les trous, tu ne pourrais

pas: les pieds et les yeux se mettent d’accord sans qu’on y pense.

Baisse la tête, un peu, pour voir!

--Pour voir? répéta l’autre ironiquement.

--Oui, pour voir, espèce de fumiste! Et si tu ne le fais pas maintenant,

fais-le tout à l’heure. C’est un conseil que je te donne pour ta santé.

Le deuxième soldat ricana. Il savait ce qu’on préparait. Dieutegard,

dédaigneusement, garda le silence, sans se soucier d’obéir, et l’on

comprenait que même il s’efforçait de penser à des choses très

lointaines. On arriva au terme de cette longue promenade.

Le fort Lamotte a été construit jadis pour défendre Lyon contre

l’attaque possible d’une armée étrangère. Plus tard il fut considéré

comme une citadelle dominant le grand faubourg de la Guillotière, où

bouillonnait alors, où sommeille maintenant, une population grave et

violente. A cette époque, son enceinte assez vaste fut couverte de

casernes, qui abritent encore aujourd’hui un régiment d’infanterie et un

bataillon de chasseurs à pied. Toutefois ses bastions, ses remparts à la

Vauban n’ont pas été détruits. Ils servent à séparer la congrégation

militaire qui l’habite de l’agglomération civile qui l’entoure et, pour

ainsi dire, l’assiège. L’air d’ailleurs y est pur, et, des fossés

profonds rendant la surveillance plus facile, les hommes y sont défendus

contre les tentations. On ose bien sauter un mur, mais un rempart haut

de dix mètres... Les soldats y peuvent seulement rêver sur les glacis.

C’est plus sain pour eux et pour la société.

Dieutegard franchit la grille sans saluer le poste. Ses gardes lui en

firent des reproches, avec cette espèce de timidité inquiète des simples

soldats qui craignent souvent d’être punis eux-mêmes, ou du moins mal

notés, pour les fautes que commet leur voisin. Alors l’aveugle porta la

main à son képi, en s’excusant. Après la première cour, où sont les

casernes des chasseurs à pied, la côte est assez raide. Il butta fort

naturellement à la montée. Devant les bâtiments du 75e de ligne, le

major Roger l’attendait en causant avec quelques officiers. Et des

sous-officiers aussi étaient là, en assez grand nombre, rieurs,

empressés et déférents.

--Il joue bien son rôle en tout cas, dit l’un d’eux.

--Vous savez, dit le major Roger, que je proteste contre cette

expérience.

--Protestez tant qu’il vous plaira, dit un capitaine. L’homme n’est plus

à vous, il est inscrit à ma compagnie, et... vous avez déclaré qu’il y

voyait. Donc...

--Mais si je m’étais trompé? dit Roger.

--Si vous vous êtes trompé, ça vous regarde. Moi, j’ai reçu un homme qui

voit, administrativement, qui voit tellement bien qu’il a fait trente

jours de prison pour avoir prétendu n’y pas voir. C’est une preuve, ça!

Et par conséquent j’ai le droit de donner les ordres au soldat

Dieutegard... Tout est-il prêt? continua le capitaine, s’adressant à

l’un des sous-officiers.

--Oui, mon capitaine. Il n’y a qu’à faire monter l’homme sur le glacis,

par le petit escalier qui est derrière la cantine, et à le mettre sur le

sentier. Il n’a pas dix mètres, ce sentier, et il aboutit au fossé,

au-dessus de la casemate nord-est.

--Et... vous avez pris vos précautions? demanda le major. C’est raide,

vous savez.

--Raide! fit le capitaine. Vous croyez qu’il parlera dans les journaux?

--Non! dit le major. Ou alors je me trompe beaucoup sur son compte.

C’est peut-être un anarchiste; ce n’est sûrement pas un cafard.

--Ni même un bavard?

--Ni même un bavard. S’il avait voulu déjà... Et voulez-vous que je vous

dise? il m’est sympathique.

Le commandant Lecamus était présent. Envahi par l’obésité, il lisait

beaucoup. Ses égaux en grade s’accordaient à lui reconnaître beaucoup

d’intelligence; car, ne se tenant plus à cheval, il devait bientôt

prendre sa retraite. Et le commandant Lecamus prononça:

--Un simulateur? Car, si vous lui laissez subir cette épreuve, c’est que

vous le croyez un simulateur. Et il vous est sympathique?

Le major Roger n’osa pas répondre. Il évitait même de descendre dans sa

propre pensée, bien qu’il fût médicalement persuadé que l’homme avait

menti. Et c’était même une sorte de dérision à la science que cette

unique réponse: «Je n’y vois pas» à toutes les constatations qui,

d’après les manuels et les autorités en la matière, devaient suffire à

confondre Dieutegard.

Celui-ci attendait, immobile et indifférent, les yeux sans regard mais

éclatants, trop éclatants sous la lumière. Et avec sa figure blême,

maigre et triste, ses sourcils froncés, ses cheveux noirs, tout son

masque impérieux et atone, tragique et falot, il ressemblait à la fois à

Bonaparte et à Pierrot.

--Napoléon-le-Pitre, fit Lecamus. Ses camarades l’appelaient

Napoléon-le-Pitre, n’est-ce pas? Eh bien, c’est trouvé.

Il ajouta d’un trait:

--Comme la vue est belle, d’ici!

Il n’y a rien de plus fort sur l’âme que les paysages qui la frappent en

même temps qu’une émotion violente. Il est des gens qui ne peuvent se

souvenir d’une journée de mai que s’ils ont entendu ce jour-là une voix

de femme chanter dans un jardin. Pour qu’ils aient gardé la mémoire de

telles fleurs, tels arbres, telles eaux courantes--parfois moins encore,

tel petit caillou qui demeure tout droit dans leur cerveau vide d’images

comme une stèle dans un cimetière,--il faut qu’un choc imprévu,

échauffant leur âme sèche, l’ait rendue susceptible d’empreinte. Lecamus

avait à peine parlé que tous les spectateurs pâlirent. Ayant embrassé du

même coup d’œil Dieutegard et les choses qui l’entouraient, ils étaient

sortis d’eux-mêmes.

Ils virent le petit sentier nu, l’herbe usée du glacis, l’homme habillé

de treillis et les deux soldats gardiens. Puis subitement le rempart

tombait. On n’apercevait plus qu’une large coupure d’air pâle au delà

d’une bordure de grès rouge. Par une oblique assez douce, mais dont

l’esprit réalisait avec un saisissement tragique le sens terrifiant, le

regard plongeait jusqu’au fond du fossé,--le fond du fossé avec une

flaque d’eau, des pierres et des ordures semées, de la vulgarité, de la

laideur poignante, un gazon sale. Et au delà, encore au delà, des

prairies vertes s’aplanissaient, des toits rouges éclataient, de petites

cabanes rousses, dans des jardins maraîchers, avaient l’air de joujoux.

Enfin, à l’horizon inaccessible, le brouillard du Rhône, grave et lourd,

lent et blanc, roulait sous le soleil. «Que la vue est belle!» avait dit

Lecamus. Ah! oui, elle était belle! mais toujours l’œil revenait là,

vers ce fond affreux de fossé, avec son herbe galeuse, ses pierres, sa

flaque d’eau jaune, et ses ordures...

--Dieutegard, dit le capitaine, marchez devant vous!

L’homme tendit l’oreille très naturellement vers celui qui venait de

parler. Le corps suivit la direction de la tête et marcha en s’éloignant

du rempart.

--Droit devant vous, nom de Dieu!

Et toujours, au fond du fossé, les pierres, la flaque d’eau, les

fragments de boîtes de conserves, brillaient d’un éclat insupportable.

--Droit devant vous!

Les deux soldats, gauches et un peu pâles, remirent Dieutegard dans

l’axe du sentier. Et cette fois il marcha!

Ses lèvres se retroussaient sur ses dents. Il eut un instant la

physionomie bouleversée. De l’expression sur cette face raidie et morte

depuis si longtemps! c’était comme si un portrait devenait vivant, par

un étrange miracle, à mesure que la peinture s’en écaille... Et il

marcha. Ce n’est pas long, dix mètres! c’est douze ou quinze pas, même

des pas d’aveugle.

... Un, deux, trois, quatre... Dieutegard, en avançant, reprenait sa

figure inexpressive et blanche. Cinq, six, sept, huit, neuf... Il

continua sans hésiter vers le vide... Dix, onze, douze, treize...

--Assez! cria Lecamus qui étouffait. C’est idiot, arrêtez-le!

Quatorze, quinze... Le quinzième pas mit Dieutegard au-dessus de

l’abîme, et il disparut, sans un cri, dans un grand et farouche silence.

Tout le monde courut.

--Le filet était solide, dit le capitaine au major Roger. Il n’y a pas

de crainte.

Mais il courait comme les autres. On avait fixé, sur des étais attachés

dans la casemate, dont les meurtrières s’ouvraient dans les murs même du

rempart, un filet vaste et solide. En vérité, on avait réglé ça comme au

cirque, ainsi que l’avait dit le sergent. Et Dieutegard était là, intact

et tranquille, couché sur ce lacis de cordes menues.

*

* *

Quelques minutes plus tard le major et Dieutegard étaient seuls, face à

face, dans le bureau d’un sergent-major. Et le médecin, debout, presque

tremblant, tant il avait les nerfs secoués, semblait plus ému que son

patient. Assis sur une chaise, les deux mains sur les cuisses, celui-ci

souriait très doucement. Le commandant Lecamus avait beaucoup insisté

pour qu’il prît un cordial réconfortant... «un bon verre de rhum, ou

quelque chose comme ça». L’homme avait refusé poliment, mais sur le ton

d’un égal.

--Écoutez, dit le major. Vous venez d’être l’objet d’une expérience très

rude Vous devez sentir, à sa rudesse même, que c’est la dernière. J’ai

laissé faire parce que je voulais savoir la vérité, parce que c’est mon

métier, mon devoir, ma passion de la savoir. Maintenant je vais demander

votre renvoi devant la Commission de réforme. Vous n’ignorez pas que

votre passage devant cette Commission est une pure formalité, qu’on

acceptera sans discuter les conclusions de mon rapport: Mise en congé

numéro 2, c’est-à-dire sans indemnité, du soldat Dieutegard, pour

infirmité contractée avant l’entrée au service. Ce rapport, le voici, je

l’avais préparé d’avance. Je le signe devant vous. Seulement, j’ai

quelque chose à vous demander. On vous a soumis à une surveillance qui

est allée jusqu’à la persécution, c’est possible. On vous a fait subir

une terrible épreuve, je le reconnais. Eh bien, maintenant,

croyez-vous... croyez-vous à ma parole?

Dieutegard réfléchit et répondit simplement:

--J’y crois.

--J’en étais sûr, continua le major avec une égale simplicité. Je vous

jure donc que, quoi que vous me répondiez, rien ne sera changé aux

conclusions de mon rapport. Dans deux jours, à midi, vous serez

définitivement réformé. Mais je veux savoir si la science a tort, si les

indices qui m’ont fait croire que vous simuliez la cécité m’ont trompé.

Vous répondrez?

--Oui, fit l’homme de la tête.

--Je vous demande donc si vous êtes aveugle.

Alors Dieutegard se leva. Il souriait de plus en plus, indiciblement

fier, victorieux. Faisant deux pas, il prit, d’un geste sec et précis,

sur la table du serpent-major, un petit livre à couverture bleue que le

médecin reconnut d’un coup d’œil: c’était la «Théorie du Service

intérieur des Troupes d’infanterie». Et l’ayant ouvert à la première

page il lut sans hésiter, d’une voix froide:

Sur la vaste Terre · 第 16 / 22 题