RUDYARD KIPLING.

Les barbares du ciel d’Occident, qui les avaient amenés là, les

regardaient travailler et mourir. Eux-mêmes, d’ailleurs, travaillaient

et mouraient.

On dit aujourd’hui qu’il y a un cadavre sous chaque traverse du chemin

de fer, tout au long des quatre lieues de cette montée du Palaballa, que

les petites locomotives gravissent en soufflant, cahin-caha, comme si

leurs roues étaient retenues par des fantômes! Il était mort des Belges,

il était mort des Italiens, il était mort surtout des noirs du

Bas-Congo, ceux-là salement, comme des porcs, car c’est une triste race,

pourrie par l’alcool et qui n’est bonne à rien. Il y avait trois années

que durait le massacre, et la voie douloureuse avait à peine avancé.

Avez-vous vu des fourmis, chargées d’un gros œuf, escalader en file une

branche d’arbre? Elles vont, comme aveuglément, collées à l’écorce. Et

au même endroit, qui n’a pas l’air plus difficile à franchir que tout le

reste, il y a quelque chose. Quoi? on ne peut savoir, mais toutes les

fourmis glissent à leur tour, et il en vient d’autres, d’autres sans

cesse. Le chemin de fer du Congo, au début, c’était cela. Les hommes

tombaient, les millions s’effondraient sur la pente. L’Europe envoyait

d’autres millions et d’autres hommes.

Le Chef, l’inventeur de ce chemin de fer, avait le génie des vrais

conquérants, qui est de se croire vainqueur d’avance, ayant réuni tous

les moyens de vaincre, et d’être un violeur de volontés. Les Italiens et

les Belges, les Congolais et les noirs de Saint-Domingue, il les avait

jetés à l’assaut, et leurs corps n’étaient plus qu’ossements et

pourriture. Alors, il avait envoyé acheter des hommes en Chine. Il

savait qu’on en trouve là quatre cents millions, serrés les uns contre

les autres, s’empoisonnant de leur haleine. Il croyait que ces Chinois

du Sud, sobres et durs au mal, nés près du tropique, leurs couches

inépuisables étaient le fumier humain qui pouvait féconder l’Afrique.

Gigantesque et pesant, levant le bras pour un ordre comme on soulève un

poids, il était venu ce jour-là inspecter le travail dans la tranchée.

L’ingénieur, Guilmain, lui dit:

--Ils meurent aussi!

Les Chinois travaillaient patiemment, ceux qui restaient: deux cents sur

mille. Ils étaient maigres, avec des poitrines de poulet, des poitrines

visibles parce qu’ils étaient nus jusqu’à la taille, et qu’ils n’avaient

pas de culotte, mais un lambeau de toile bleue sur les reins. A cause de

leur peau jaune et de l’élargissement de leur face, malgré leur

maigreur, ils ressemblaient à des abcès mûrs. Ils avaient la figure en

losange, les oreilles pointues, les yeux étroits, et leur bouche

ricanait éternellement comme celle d’un gamin qui va pleurer. Ils se

penchaient sur leurs outils, les vertèbres leur sortaient du dos. En

avant! il fallait que l’Asie fécondât l’Afrique, au bénéfice de

l’Europe.

Guilmain regarda le Chef et vit une mare à ses pieds. L’homme du Nord,

le lourd géant, fondait au soleil. Il laissait ainsi une trace de sueur

derrière lui, tout le jour, et n’arrêtait ni sa marche, ni son vouloir.

Eh bien! lui aussi pouvait mourir. Il faisait son devoir dans la

bataille.

--Il y a soixante-dix degrés dans la tranchée, dit Guilmain. On n’y

tient pas. Un Chinois est un Chinois, mais c’est un homme: et le sang

humain se décompose!

Le Chef haussa les épaules. Il regarda le sommet du Palaballa, et le

col, un peu plus bas, où le projet mettait la voie: la brèche aride et

triste par laquelle il rêvait de précipiter la fortune de l’Afrique

centrale, les dents d’éléphant jaunies et dures, les balles rondes de

caoutchouc, toutes les richesses que, depuis l’écoulement du grand lac

préhistorique, le Congo accumulait dans sa panse énorme, qu’il fallait

crever à coups de pioche.

A la surface du sol, le soleil et l’air avaient comme pourri le gneiss

africain. Les Chinois grattaient proprement, doucement. Plus bas, la

roche reprenait sa dureté impénétrable: on l’avait fait sauter à la

mine. Trois Chinois achevaient de détacher avec des pics un bloc gros

comme un pavé, qu’il eût arraché d’une seule main. Il désespéra.

Arriver au torrent de la M’poso! Son esprit vaste et lucide, qui avait

conçu l’ensemble, et l’embrassait réalisé, le tranchait en séries, se

bornait par méthode à ne vouloir d’abord que chacune d’elles, dans son

ordre: que le bataillon des Chinois parvînt jusqu’à la M’poso, dût-il en

mourir! Le Chef s’imaginait voir les eaux du torrent, et s’y plonger.

Elles étaient bruyantes, heurtées, d’un vert profond et pur que

blanchissaient par place les bulles d’air emprisonnées dans leur chute.

L’œil ne pouvait s’en détacher, le mouvement rendait visible chaque

molécule de leur fluidité. L’imagination était si forte chez cet homme

fort qu’elle agissait en vérité sur sa chair. De penser au torrent, il

se sentait rafraîchi. La sueur cessa de couler sur ses membres, son

corps et son esprit redevinrent froids.

On avait ouvert plusieurs chantiers, attaqué la montagne comme les vers

rongent un arbre, partout où se trouvait un point faible, une fissure où

la pointe d’un outil pouvait entrer. On se battait contre elle plus loin

encore. Ceci le rassura. Il avait à voir, à marcher, à peiner lui-même.

Au-dessus de la falaise du Congo, la voie devait faire corniche,

accrochée au roc comme un nid d’hirondelles. Plus tard, les locomotives

rouleraient là, dominant le fleuve énorme et inutile, empêtré de blocs,

que les navires ne franchissaient pas.

--Allons au Sept, dit-il à Guilmain.

Le Sept, c’était le kilomètre sept, on commençait la corniche. Sur le

talus précipité de la falaise, on construisait un mur à pic, on gagnait,

sur la pente, la largeur d’une main par mètre. En élevant ce mur, on

trouverait à la fin la place de deux rails.

Guilmain dit:

--Il est tombé un Chinois, hier. Il a roulé jusqu’en bas.

--Eh bien, dit le Chef, on a été chercher le corps?

--_Les autres_, murmura l’ingénieur, y sont allés. Et c’est pour ça...

Il termina sa phrase encore plus bas, très bas. Le Chef eut un grand

sursaut:

--On ne les a pas emmenés! On ne les a pas emmenés! Est-ce que je vous

avais dit de ne pas les emmener? Nous avions signé. Et vous avez caché

leurs boîtes, sous la falaise? Un beau cimetière! Qu’on prenne les

cargo-boats, les chalands, tous les bateaux de Matadi; qu’on les enlève,

qu’on les conduise à Boma, en attendant. Nous avions promis!

--On ne trouve pas, répondit Guilmain. C’est un sale fret. Les bateaux

n’en veulent pas.

* * * * *

On avait promis aux Chinois de rapporter leurs cercueils en Chine, s’ils

mouraient. Et on n’avait pas tenu parole. Le Chef n’en savait rien, et

la superstition de cet homme d’affaires, né paysan, passé soldat, devenu

remueur de mondes, lui imposait le respect des paroles données. C’est

une règle de jeu. D’abord on ne triche pas. Ça porte même malheur, de

tricher: on peut violenter les hommes, on ne les vole pas. Guilmain

courba la tête sous un flot d’injures en français-wallon, magnifiques et

terribles.

--Il y en aurait pour cent mille francs, deux cent mille francs, il

faudrait construire des bateaux-corbillards! Après? On leur a promis.

Nous avons jeté ici vingt millions, et pour ça, pour ça!... Quand on

veut créer un géant, on ne lésine pas sur les langes!

Il prononçait «créïer», «géïant». Ses phrases lourdes traînaient dans

l’espace comme des tombereaux. Il continua:

--Et s’ils savaient...

--Ils sont descendus pour chercher le camarade, dit Guilmain dans le

même idiome. Il y en a «assez bien» qui savent.

*

* *

Les Chinois savaient.

Ce même jour, Tchao-Ouang et Ah-Sing, descendus dans le ravin pour

ensevelir le camarade tombé, avaient vu sous la falaise des cercueils en

longue file. Il les reconnurent, car ils en avaient assemblé eux-mêmes

les planches, gravant sur les couvercles l’invocation qui chasse les

anciens génies, et protège aussi contre le génie du mort, plus acre,

plus jeune et plus perfide.

Alors, ils sentirent battre au-dessus d’eux l’aile molle des

Tchong-Toué.

* * * * *

Elle est faite d’eau et de vent, de ce qui est insaisissable et à demi

saisissable. Tout est Tchong-Toué: la nature est pleine d’esprits

jusqu’à s’en pourrir. Lorsque nous ne subissons pas l’influence des

calomnies de marchands imbéciles, nous apercevons la Chine à travers

l’enthousiasme de Voltaire, qui lui-même l’avait vue à travers les

éloges intéressés des pères jésuites; et nous n’y comprenons rien. C’est

quatre cents millions d’animistes, dont l’aristocratie a passé au

rationalisme, à cause d’un philosophe nommé Confucius. Mais les

animistes y sont toujours. Voilà ce que ne disent pas les livres. Il y a

des dragons sous la terre, qui la font trembler; il y en a dans le ciel

qui font les naufrages; dans l’air qui roulent les maladies. Les fleuves

ont les leurs, et les montagnes, les champs, les provinces, les maisons,

tout au monde. Il y en a de bons, que l’empereur nomme mandarins, et qui

reçoivent de l’avancement. Mais c’est comme les hommes, même les bons,

il faut s’en méfier. Leur nombre croît tous les jours: de tous les morts

distille une larve qui reste sur terre, invisible, perpétuelle, funeste

presque toujours.

Ces larves flottantes, il est probable qu’elles sont pareilles au moule

d’où elles sortent, aux malades et aux morts: par conséquent chagrines,

visqueuses, irritables et corrompues. Rien n’est plus raisonnable et

plus terrifiant que cette supposition chinoise, et c’est pourquoi le

christianisme est une grande, une sainte, une précieuse religion. Les

âmes de nos morts, à nous, sont au ciel ou en enfer, et bien gardées.

Saint-Pierre a ses clefs, Satan sa fourche, les clôtures sont solides.

Voilà dix-neuf cents ans aujourd’hui que nos défunts sont prisonniers,

pour notre plus grande tranquillité. Nous les protégeons, même, nous

prions pour eux, nous pouvons nous promener bien calmes sur la face de

la terre, nous les Européens. Mais les Chinois! Ils meurent de peur.

Quand l’équipe jaune du Palaballa connut que les cercueils étaient

restés sous la falaise, elle comprit pourquoi le malheur la poursuivait:

les Tchong-Toué des morts, qui n’avaient pas été ramenés dans leur pays,

qui ne jouissaient pas des offrandes et des politesses de leur famille,

se vengeaient sur les vivants. Bilieuse hématurique, accès pernicieux,

disaient les médecins de l’hôpital--une grande baraque en planches faite

comme un grand cercueil--lorsqu’il mourait un nouveau Chinois. Des mots!

La vérité, c’est que les Tchong-Toué revenaient pour faire des recrues,

enrôler les camarades. Ils revenaient plus forts, plus méchants tous les

jours, privés d’hommages, de parfums, de libations, de la fumée de

l’alcool et des mets, nourriture impondérable de ces êtres

impondérables, affamés sans pouvoir mourir de faim, et furieux.

Tchao-Ouang était le chef de ce qui restait de l’équipe. Il décida qu’on

allait retourner en Chine.

* * * * *

Aucun bateau n’aurait voulu embarquer les Chinois, mais ils calculèrent

qu’ils étaient venus par l’Est. Le navire qui les avait transportés

avait marché dans le sens du soleil, courant comme s’il eût voulu

atteindre chaque jour l’astre avant son coucher. Il n’avait penché au

sud que pour regagner ensuite sa hauteur. Comme la plupart de leurs

compatriotes, Tchao-Ouang et ses compagnons croyaient que la Chine est

au milieu de la terre et que le soleil sort de l’eau, derrière elle tous

les matins. Ils ignoraient l’immensité des distances, et la fluidité

morne des eaux leur avait caché la rapidité de leur course. Ils crurent

qu’à pied, en trois mois, ils seraient revenus à leur point de départ.

Quand le soleil se couche, Ah-Sing jeta le manche de sa pioche vers

l’astre, et le fer, faisant croix, indiqua le nord et le sud.

* * * * *

Ils avaient pris cette précaution parce qu’ils ne pouvaient fuir sous la

lumière, et que les étoiles de cet hémisphère leur étaient inconnues:

phénomène qui d’ailleurs n’avait pas peu contribué à leur inquiétude.

Par fortune pour leurs projets, les premières nuits après leur évasion

furent lumineuses et la lune court dans le sens du soleil. Les Chinois

marchèrent donc contre la lune, après avoir volé, dans un magasin, au

bord de l’eau, du riz, d’autres grains et des poissons secs. Le jour,

ils se cachaient, serrés les uns contre les autres, dans des trous, sous

des brousses. Ils reprenaient leur marche quand l’obscurité était venue,

et comme on les faisait chercher du côté de l’Atlantique, croyant qu’ils

iraient s’embarquer dans un port de l’enclave portugaise, ils ne furent

pas découverts. Plusieurs avaient des mœurs infâmes, et la cohésion de

la petite troupe en augmenta.

Seulement, dès la première nuit, Ah-Sing, l’un des Chinois, dit:

--Olga est avec nous.

C’était la chienne européenne d’un docteur européen, qui était mort

comme les autres, d’absinthe, d’épuisement et d’ennui--plus tristement

que les autres parce qu’il s’était vu mourir. Olga n’avait laissé

enlever son maître qu’avec une répugnance assez naturelle, car elle

était européenne, mais chienne, et n’avait pas compris pour quelle

cause, tout de suite, parce que le docteur ne remuait plus, les autres

blancs l’avaient mis dans une caisse, et sous des pierres. Elle avait

longtemps pleuré d’une manière très stupide, qui forçait les vivants à

penser à la mort, et c’est pourquoi à cette époque les blancs vivants

lui donnèrent un nombre infini de coups de pied. Alors, elle vint au

camp des Chinois. Ah-Sing, très poliment, lui chercha ses puces. Quand

il en trouvait une, il avait soin de ne pas la garder pour lui, et la

lui donnait à manger.

Ce sacrifice courtois du produit de la chasse est d’usage entre

mendiants bien élevés à Pékin: Olga s’en montra touchée. Elle était

d’une nature passionnée, et quand elle désirait une chose, c’était

toujours avec la dernière violence. Elle criait pour sortir, pour

dormir, pour des caresses, et surtout pour manger. Les Chinois pensaient

qu’elle savait parler, venant d’Europe, et que seulement ils ne

comprenaient pas sa langue. Ils l’aimaient. C’était la seule personne de

l’autre sexe qu’ils possédassent parmi eux, et, par conséquent, un

élément de moralisation dans leur société. La troisième nuit, ils la

tuèrent: elle était européenne, et ils ne voulaient plus d’Européens

avec eux.

* * * * *

Ils franchirent l’Inkissi, le Kouilou, d’autres rivières, entre

lesquelles le sol triste et montueux n’était couvert que d’herbes

brûlées par les sauvages Ba-Kongo et de petits arbres agonisants. Puis,

la terre s’étant abaissée sous leurs pieds, ils rencontrèrent une grande

plaine herbeuse, qui paraissait comme un champ de riz sans graines, et,

plus loin encore, une sorte de lac, avec une île au milieu. C’était le

Stanley-Pool, au bord duquel sont les Belges et les Français. Sachant

que ceux-ci ont leur ville au Nord-Ouest, Tchao-Ouang décida de tourner

ce lac par le Sud.

C’est à partir de ce moment que les Chinois osèrent marcher au grand

jour. Ils n’étaient plus qu’une centaine. A l’aube, quand ils virent le

soleil, la Chine leur parut très proche. Pleins d’espoir, ils entrèrent

dans la forêt.

* * * * *

Et ce fut dans la grande forêt qu’ils moururent. Il ne faut pas dire

comment ils moururent, il ne faut pas écrire pour écrire. Ils sont

morts, n’est-ce pas, et voilà tout, et ils allaient vers le soleil! Et à

la fin, comme vous le verrez, il ne resta que Tchao-Ouang.

Beaucoup furent mangés par les Bangalas. Car les Bangalas mangent les

hommes. C’est un peuple très laid. Ils se font une incision qui va du

nez au sommet du front, et y jettent des venins qui gonflent la peau. La

cicatrice a l’air d’une crête, ils sont comme des coqs noirs et

méchants. Et ils mangent les hommes. Ce n’était pas tout à fait des

hommes, ces Chinois: personne dans l’humanité, même les nègres, ne croit

que les Chinois sont tout à fait des hommes, ce serait trop bête. Mais

c’était de la viande tout de même, et les Bangalas eurent un bon repas.

Les autres furent mangés par la forêt. Elle était monstrueuse et vide.

Ils y marchèrent cinq mois, ne voyant le grand jour que si le fleuve

venait à couper l’énorme moisissure verte. Mais ils faisaient des

radeaux, des choses ingénieuses, des câbles de lianes, pour passer. Eux

aussi, une fois, ils tuèrent des indigènes, pour leur voler des

pirogues. Alors, pendant quelques jours, ils remontèrent le Congo.

L’air y était plein d’une brume bouillonnante et perpétuelle. Le matin,

cherchant le soleil, les Chinois ne l’apercevaient qu’au milieu d’un

brouillard, et chaque jour, à midi, une grosse pluie tombait. Il y avait

aussi des tornades qui broyaient les arbres et soulevaient l’eau: aussi

crurent-ils que le monde entier allait périr. Le Congo était si vaste

que, lorsqu’il n’y avait pas d’îles dans son cours, du centre on ne

voyait pas les bords. D’ailleurs, des vapeurs belges le parcouraient,

et, lorsqu’il y avait des îles, on perdait la direction: de bizarres

courants faisaient comme des marées.

Ayant préféré suivre un arroyo, ils s’égarèrent, tombèrent dans les

filets que les Bangalas disposent pour prendre le poisson. Ce jour-là

encore, les Bangalas eurent de la viande.

Ceux qui restaient--ils étaient dix--reprirent le sous-bois en évitant

les villages: et il y en a peu, sauf au bord des fleuves. Nul ne vit,

dans la forêt. Les arbres trop hauts tuent les petites plantes, et les

animaux eux-mêmes ne trouvent rien à manger. On entend, sans les voir,

chanter des oiseaux et passer des singes, en l’air. Il y a sur le sol

des insectes, des serpents et des charognes. Les Chinois les

ramassaient. Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur souleva le cœur.

Un autre jour l’atmosphère leur parut douce comme le parfum d’une

chambre aimée.

Pourtant ce n’était pas des fleurs qui sentaient de la sorte: c’étaient

des champignons. Les premières bouchées qu’ils en mangèrent les firent

vomir. Par bonheur ils surent trouver au même endroit, dans la

pourriture des arbres, de gros vers d’aspect immonde, qui n’étaient pas

empoisonnés, et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing aperçut, en

soulevant un tronc qui s’effondra en boue, une chose horrible, qui

remuait. C’était une bête faite comme une boule, avec une arête

transversale épineuse, et des yeux--des yeux tout en or vivant! Une

espèce de glu, qui la couvrait, accrochait la boue et les détritus. Avec

une baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs de la boule se gonflaient

et s’abaissaient tour à tour, et la baguette ayant piqué la chose, elle

marcha. C’était un crapaud.

Il était aussi gros qu’une tête d’homme. Les pustules jaunes qui

remontaient de son ventre à son échine semblaient des fleurs corrompues

sur du fumier, et l’arête de son dos était comme une broussaille. Il

bava du venin, misérablement. Puis, s’étant caché de nouveau sous les

débris, il rendit une plainte longue et claire, ainsi que font tous les

crapauds, quand ils appellent les femelles crapaudes.

Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que peut-être on pourrait le manger!

Mais cette bête lui faisait peur, et comme il cherchait une longue

branche pointue, pour la crever de plus loin, Tchao-Ouang cria:

--Ne le tue pas! il est si vieux! c’est le Dieu de la forêt!

L’énormité du crapaud leur fit croire qu’il avait vu couler des siècles.

Et s’il avait des siècles, il savait tout. Il dominait cette pourriture,

puisqu’il y avait survécu. La sagesse du monde est dans les vieillards,

et qui vit longtemps devient Dieu, connaissant le bien et le mal. Cette

idée, que n’eussent pas eue les barbares d’Europe, n’était pas

entièrement fausse. La Bête, du moins, était de race antique. Elle

descendait des grands reptiles lourds qui régnaient seuls sur la terre,

alors que tout entière elle était encore, comme aujourd’hui sous

l’équateur, un mélange de fange chauffée et d’eau tiède, sous des nues

éternelles, entre les laves ardentes de son centre et le soleil fou.

--Ne le tue pas! C’est le Dieu de la forêt!

* * * * *

Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt même. Il était sale,

humide, verdâtre et jaune, gigantesque, magnifique, informe, frémissant,

hérissé, tout gonflé d’une horrible sève, et ses yeux savaient tout, ses

yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux! Pourquoi était-il resté là,

insensible à la peur, s’il n’était pas Dieu?

Les flancs du crapaud palpitèrent. Il appelait éperdument les femelles.

Sans doute l’endroit, dans son horreur marécageuse, était favorable à sa

race, car beaucoup de femelles en effet étaient là, invisibles, vautrées

sur leurs œufs qui, jaillis déjà de leur ventre ému, attendaient la

fécondation. Cachées derrière les arbres enracinés, plus hauts que des

tours, et les arbres tombés, plus infranchissables que des murs, elles

répondirent, sur deux notes qui se succédaient sans arrêter. Les

champignons exhalaient toujours leur bonne odeur, l’atmosphère était

douce comme le parfum d’une chambre aimée.

Les Chinois s’étant prosternés, crièrent:

--Nous ne te tuerons pas, Monsieur-Dieu-Crapaud! Protège-nous. Nous te

donnerons à manger. Nous savons que tu es fort. Viens avec nous!

Ils allèrent chercher pour lui des vers et des mouches. Tchao-Ouang

tressa une corbeille, réunit des haillons, en fit une couche sur

laquelle il fit monter la Bête.

Et le crapaud vint avec eux. Il chantait tous les jours, et toutes les

nuits.

*

* *

Cependant la tristesse croissait sous les grands arbres.

Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux et presque sans pente,

dont la seule vue pénétrait d’une horreur indéfinissable. L’eau en était

toute noire sous les arbres noirs, d’où ruisselait une humidité

éternelle, et, sur leurs rives, il y avait une espèce de sous-bois

impénétrable, des lianes énormes, tordues comme des racines, des

orchidées parasites dont les fleurs étaient obscènes, des vanilliers et

des serpents. Le soleil, le soleil, comment marcher vers le soleil? On

ne le voyait plus. Le jour était fait de brouillard, la nuit d’une

obscurité si pesante qu’elle paraissait frapper la joue comme une aile

de chauve-souris.

Mais un grand troupeau d’éléphants passa sur les Célestes, sans les

voir, ainsi que les hommes passent sur des fourmis. Sortis de la

rivière, où ils venaient de se baigner, ils fonçaient avec gaieté parmi

les hautes plantes riveraines, qu’ils dominaient du dos et de la tête.

Leurs masses énormes enfonçaient par les quatre pieds dans la terre

mouillée. Mâchant des roseaux juteux, plus gros que la cuisse, ils

s’éventaient à droite et à gauche, avec leurs grandes oreilles, si fort

qu’un courant d’air remuait les feuilles autour d’eux. Les plus âgés

avaient des défenses beaucoup plus longues que le corps d’un homme et

toutes gercées à la surface, comme si la boue avait essayé de pourrir

même cet impérissable ivoire.

Un Chinois fut écrasé. Mais quand les éléphants se furent éloignés, les

autres Chinois virent qu’ils avaient tracé une large avenue dans les

plantes, une avenue qui menait jusqu’aux eaux lourdes. Et ils virent

aussi le soleil. Les feuilles sombres étaient devenues vertes, d’un vert

éclatant et joyeux. Des coquillages, pareils à de gros colimaçons,

montaient aux branches pour sucer la sève des cassures. Un oiseau

entièrement bleu s’envola dans la lumière. Tchao-Ouang put montrer du

doigt l’horizon d’Orient.

* * * * *

Peu après des échardes empoisonnées, fichées dans la terre, blessèrent

les pieds des survivants, leur causant d’intolérables douleurs. La

gangrène se mit dans leurs membres. Ils souffraient tant, que plusieurs

d’entre eux se suicidèrent. Puis des flèches sifflèrent. Frêles comme

des aiguilles, elles étaient chargées d’un venin presque foudroyant, et

quand l’une d’elles avait touché le but, on voyait fuir, à travers les

arbres, une ombre mince comme celle d’un enfant. C’était les nains de la

forêt qui défendaient leur empire. N’étant pas anthropophages, ils

tuaient pourtant avec férocité, une longue et cruelle expérience leur

ayant appris à craindre les autres hommes.

Ah-Sing et Tchao-Ouang auraient été tués comme leurs compagnons sans une

bizarre aventure.

Ils s’étaient tapis dans un fourré, et n’osaient en sortir. D’abord ils

mangèrent des coquillages, des feuilles et des espèces de petites

sangsues, qu’ils écrasaient. A la fin, se sentant très faibles, et

croyant mourir, pour cacher leurs corps aux Tchong-Toué, ils se jetèrent

l’un sur l’autre des brindilles de bois, et s’endormirent.

Ils s’éveillèrent sous une caresse et virent, penchée au-dessus d’eux,

une des pygmées de la forêt.

Elle était toute nue, et non pas noire, mais couleur de cire jaune. La

figure en losange, avec un crâne fuyant, des seins menus, et le ventre

trop gros, elle les regardait d’un air sérieux, mais sans méchanceté, et

montrait le crapaud du doigt. Tchao-Ouang se prosterna devant la Bête,

et fit signe que c’était un Dieu: alors la pygmée s’inclina également

devant la majesté du fétiche. Les Chinois témoignèrent qu’ils avaient

faim: à l’aide d’un arc très petit, dont la flèche avait pour penne une

feuille d’arbre, elle leur tua un singe. Et, les ayant ressuscités, elle

les suivit. Mais quand Tchao-Ouang et Ah-Sing, dont les désirs

s’allumèrent, voulurent la prendre, elle les considéra avec étonnement,

s’échappa de leurs mains et fut longtemps sans revenir.

Plus tard, ils crurent comprendre par les signes qu’elle fit, et

quelques mots qu’ils apprirent de sa langue, que les femelles et les

mâles de sa race vivaient séparés presque toute l’année, et ne se

réunissaient qu’à certaines époques où les prenait un grand délire

d’amour, ainsi qu’il arrive chez nous pour les hordes de cerfs et de

biches. Cette époque coïncide avec celle où le gibier, plus abondant et

moins farouche, s’assemble aussi pour le rut: on le tue plus facilement,

il y a plus à manger. L’estomac étant quotidiennement satisfait et le

sang plus riche, l’instinct de la reproduction s’éveille, confond les

sexes, la nuit, autour des grands feux, parmi des danses.

Mavê était vierge, et mûre pour la fécondation. Elle savait que la

saison de l’amour viendrait bientôt, et qu’elle appellerait alors un

mâle au lieu de le fuir. Pendant cette saison, nulle fille, nulle femme,

ne peut et par conséquent ne doit résister.

En tout autre temps, toutes doivent fuir l’homme, le mordre et le tuer,

l’amour n’étant plus qu’une blessure. Ainsi l’ordonnait leur instinct.

Pourtant, un obscur besoin de maternité poussait parfois les vierges et

les vieilles, qui n’avaient pas de petits, à secourir les blessés et les

affamés. C’est à ce sentiment qu’avait obéi Mavê. Elle avait aussi la

prescience que la grande saison était proche.

C’était une créature singulière, vive et peureuse comme une maque. La

gaucherie même et la faiblesse des Chinois la rassuraient. Mais quand

ils proféraient un son dans leur langue elle faisait un bond, et

disparaissait pendant des heures. Ces paroles étrangères l’effrayaient

plus qu’une tentative de viol. Elle montait aux arbres, non pas comme

font les humains civilisés, en embrassant le tronc, mais en appuyant la

paume des mains et la plante des pieds sur l’écorce, exactement à quatre

pattes. Jamais ils ne purent la faire rire: les pygmées, étant des

presque-animaux, ne savent pas rire. Elle était attentive, grave,

presque triste, et par moments étrangement câline. Les Chinois

s’amusaient à lui passer la main sur la poitrine et tout le long du dos,

ainsi qu’on fait aux chattes: elle se pelotonnait de plaisir et ses

lèvres se relevaient, montrant les gencives et les dents. C’est là une

grâce que la nature fait aux êtres à qui l’amour est impossible, hors du

moment très court de la fécondation; tout leur corps, d’une façon

diffuse, devient sensible aux caresses.

Pour les Chinois, la forêt changea d’aspect. Mavê la connaissait comme

une fourmi connaît les herbes d’un pré. Elle n’en avait pas peur. La

marche devint facile, et même délicieuse, les bois paraissaient rire

devant ces deux hommes encore hagards, et l’espèce de statuette en vie

qui courait à leurs côtés. Le soir ils faisaient des génuflexions devant

le Dieu, que Tchao-Ouang portait toujours. Le monstre, maintenant,

restait presque continuellement endormi. Quand il se réveillait pour

manger des mouches, ses orbites d’or brillaient d’une façon

extraordinaire, et il sifflait avec douceur.

Ah-Sing et Tchao-Ouang s’aperçurent que la pygmée avait les yeux tirés

vers les tempes comme les femmes de leur pays. Leur affection s’en

accrut. Leur commune continence les gardait contre la jalousie. Ces

moments pour eux furent si doux qu’ils croyaient fumer l’opium.

Mais une espèce de savane s’ouvrit dans la haute verdure, la première

qu’ils eussent rencontrée depuis le Stanley-Pool. Elle était semée de

palmiers, de fromagers et de pandanus. De multicolores oiseaux-mouches

en semblaient les seuls habitants. Agitant fiévreusement leurs toutes

petites ailes pour se tenir immobiles dans l’air, ils suçaient du bout

de leur bec, courbe et souple comme une trompe d’insecte, l’eau

mielleuse contenue dans les urnes blanches, roses et violettes des

fleurs. Au sommet des ramures de grosses araignées rouges avaient tissé

leurs pièges, si haut qu’on n’en voyait plus les fils. On eût dit des

étoiles arrêtées entre le ciel et la terre.

Mavê eut un cri d’admiration, et vint prendre la main d’Ah-Sing avec une

figure qui n’était pas la même. On y voyait, pour la première fois, la

confiance et la soumission. Elle commençait de penser à la grande

saison. Tchao-Ouang devint très sombre et les fit marcher plus vite. Il

fallut deux jours pour traverser cette savane. Ils rentrèrent ensuite

sous l’obscurité des arbres.

Le soir, la halte eut lieu près d’une sorte de marécage, sous des

palissandres au tronc blanchi de lichens. Une mousse épaisse et trempée

couvrait le sol. Ils s’endormirent tous les trois près de leur feu qui

s’éteignait.

Au milieu de la nuit Tchao-Ouang s’éveilla. Les frondaisons vibraient

d’un bruit qu’une fois déjà il avait entendu: c’était l’appel des

femelles crapaudes accroupies sur leurs œufs. Sûrement, il y en avait

des centaines! Et cette nuit n’était pas comme toutes les nuits, même

pour Tchao-Ouang. Il avait mangé, ses terreurs s’étaient évanouies, la

force s’élargissait dans son corps; et le Dieu-Crapaud à ses côtés,

gonflant ses poumons et sa gorge, sifflant très fort ses deux notes

inégales, passionnées et funèbres, pareilles au cri d’une grande douleur

qui pourrait devenir une joie, s’éleva péniblement sur les parois de la

corbeille. Retombé sur le sol, il se traîna vers la boue voluptueuse où

gémissait sa race. Tchao-Ouang étendit les mains vers la mousse où

dormait Mavê.

Elle n’était plus là. Ah-Sing avait disparu avec elle. Il comprit: la

grande saison était venue, la saison où les sexes s’unissent. Il cria:

--Ah-Sing! Ah-Sing!

Il n’obtint pas de réponse: mais une flèche siffla contre ses oreilles.

C’était Mavê qui voulait le tuer parce qu’elle avait choisi son mâle et

pensait que, puisqu’elle avait choisi, il allait y avoir bataille.

Il cria encore:

--Ah-Sing, tue-la, et viens avec moi, viens avec moi!

Ah-Sing lui répondit:

--Va-t’en.

Il ajouta d’horribles injures, parce qu’il était fou, et s’enfuit très

loin, très loin, _à l’envers_, du côté où le soleil se couche.

C’est ainsi que la forêt, n’ayant pu le faire mourir, s’empara tout de

même d’Ah-Sing. Et elle le garda éternellement. Tchao-Ouang le chercha

pendant plusieurs jours pour l’assassiner.

Les Chinois pleurent très rarement: il sanglotait.

* * * * *

A force d’errer sans savoir, pourtant, il parvint à l’orée de la silve

terrible.

D’abord il n’en crut pas ses yeux quand il vit l’horizon. Des collines

aux pentes douces étaient couvertes d’une herbe si fine, égale et courte

qu’il y passa la main comme sur un tapis. Des troupeaux de buffles, de

girafes et d’antilopes, ruminaient paisiblement sans montrer

d’inquiétude. De grands vautours faisaient dans l’air des cercles qui

lui montrèrent combien le ciel était haut, le fier ciel bleu! Derrière

lui, la forêt s’élevait comme une falaise.

Tchao-Ouang se prit à ricaner très fort.

Il posa le crapaud à terre.

--Voici la Terre des Herbes, dit-il. Toi tu es le Dieu de la forêt! Ici

tu n’as plus de puissance--et... et je n’aime pas du tout la forêt!

C’est pourquoi, ayant pris une très grosse pierre, aussi lourde qu’il

put, il la fit tomber sur la Bête. Elle éclata comme une outre, avec du

sang, du venin, des liquides impurs; elle éclata sur la terre radieuse

et sans arbres.

Voilà comment Tchao-Ouang se vengea de la forêt.

*

* *

Il fut recueilli par des noirs zanzibarites, musulmans et marchands

d’esclaves. Non par pitié, mais il était une curiosité vivante. Sa

tresse de cheveux, qu’il avait conservée, était défaite, et le reste de

sa tête n’ayant pas été rasé, il avait le corps enseveli dans une espèce

de crinière emmêlée, remplie de terre, de morceaux de bois et de

vermine. Mais nu, il montrait la majesté d’un corps en ruines: une

tumeur à l’aine, des ulcères aux jambes, deux orteils manquants, rongés

par les chiques; et ce qu’il y avait de plus étonnant encore, c’était sa

barbe, qui avait poussé par grands poils rares et droits: un poil ici,

un poil là, un autre à gauche, un autre à droite, des touffes

clairsemées au menton pareilles à des bouquets de bambou, Enfin, il

avait la tête brouillée, il délirait. Et ce fut la seule chose dont les

Arabes ne s’aperçurent pas, car ils ignoraient son langage.

Ce ne fut qu’un peu plus tard que l’un d’eux s’avisa de prononcer devant

lui quelques mots de mauvais anglais. Tchao-Ouang répondit par une

contrefaçon qui n’était pas la même. Le noir zanzibarite eut la plus

grande peine à le comprendre.

Déformant ce qu’il saisissait mal, et ne voulant pas avoir l’air

d’hésiter, il dit à ses compagnons que l’idiot aux cheveux sales venait

de la forêt, et qu’il y avait été poursuivi par des reptiles à figure

humaine, qui lançaient des flèches. Tel fut le sens qu’il arrangea avec

les paroles de Tchao-Ouang, et les autres ne furent pas étonnés. Ils se

contentèrent de demander si l’idiot aux cheveux sales se souvenait

d’avoir vu des hommes à tête de chien, et le roi du lac obscur qui est

un serpent: il habite une magnifique case de pierre, dans une île ronde,

servi par un grand nombre de femmes amoureuses. La grande forêt est

comme la nuit et la mort: inexplorées, on les remplit de merveilles.

Tchao-Ouang leur demanda où ils allaient, et quand ils lui parlèrent de

Zanzibar, il ne comprit pas; mais la caravane allait vers l’Orient, cela

lui suffit. On lui laissait des débris de nourriture, par charité. C’est

ainsi qu’il boitilla sa route à côté des esclaves, dont les plus heureux

devaient être vendus à des Arabes de l’Yémen, hommes justes et doux,

tandis que les autres, repris par les croiseurs européens, et

hypocritement libérés, étaient condamnés à mourir dans les plantations

allemandes et anglaises, sous le nom fallacieux d’engagés volontaires.

Les étapes succédèrent aux étapes. Enfin, un jour, Tchao-Ouang aperçut,

sous ses pieds même, une étendue d’eau qui n’en finissait pas. C’était

l’Océan Indien. Sous une brise tiède, de petites vagues courtes

clapotaient, une foule de crabes couraient sur le sable; la mer, jusqu’à

l’horizon, reflétait le ciel comme un miroir cassé.

*

* *

Des boutres vinrent, qui emportèrent les esclaves. Un autre navire

conduisit Tchao-Ouang à Zanzibar.

Les premiers humains qu’il y rencontra furent des Parsis célébrant un

mariage. La nuit tombait, et les nouveaux époux marchaient vers leur

demeure au milieu des cierges et des feux, symbole divin de l’éternelle

lumière, principe bienfaisant du monde. Couronnés de fleurs, les amis

des mariés chantaient.

--Voici l’Inde, songea le Chinois. Je ne me suis pas trop écarté de ma

route vers l’Empire du Milieu.

Mais bientôt il retrouva des noirs, des noirs en masse: Mozambiques dont

la peau sentait le poisson salé, Zoulous de haute taille et de mine

guerrière. Souahélis des Comores, Somalis aux jambes sans mollets, et

des juifs d’Abyssinie, qui sont noirs, et toutes les espèces de métis

que produit le mélange de toutes les races, et des Européens enfin,

Portugais, Anglais, Allemands, Français et Belges. Ils étaient là comme

de l’autre côté de l’Afrique. Tchao-Ouang avait fait toute l’immense

route, subi toutes les misères pour les retrouver, et les retrouver les

mêmes--les mêmes de costume, d’insolence, d’incompréhension et de

brutalité. Il était allé d’un océan à un autre, et ce n’était pas encore

sa patrie!

La confusion de son cerveau fut à son comble. Nulle volonté ne le

dirigea plus. Plus égaré que dans les bois de la pluie éternelle, sans

nulle idée de suicide, devenu comme une bête, cherchant un coin pour s’y

coucher et dormir, il erra dans les rues. Elles étaient plus bruyantes

encore à ce moment de la nuit qu’à l’heure de son débarquement. Tous les

blancs qui s’arrêtent à Zanzibar, qu’ils aillent aux mines du Transvaal

ou à Madagascar, qu’ils aient été embauchés pour les travaux du chemin

de fer de l’Ouganda, ou par les maisons de commerce allemandes, ont peur

de mourir. Ce sont des malheureux ou des risque-tout, des gens de

misère, de crime ou d’ambition; non pas des philosophes, des curés ou

des savants. Ils sont venus sur des steamers, sans prévoir, sans

s’imaginer ce que pouvait être le monde où ils allaient, et combien ce

monde était loin, et comme il était différent. C’est pourquoi ils

éprouvent tout de suite le besoin d’être très saouls, et d’aller chez

des femmes. Et ce n’est point par vice, allez! Il y en a beaucoup qui

ont bien envie de pleurer. Seulement, de boire leur cache ce qu’ils

voient, et surtout évoque des images connues, des souvenirs ressuscités

qu’ils content aux autres ivrognes. C’est ce qu’ils appellent faire

connaissance. Et ils vont vers les femmes comme de petits enfants, parce

qu’ils ont peur.

C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de femmes à Zanzibar, et pour

tous les goûts: des Négresses, des Françaises, des Anglaises, des

Valaques et même des Japonaises.

Les Japonaises sont près du consulat d’Allemagne, non loin de la rue des

marchands d’ivoire. Et cela fit que, passant par là, Tchao-Ouang fut

bien surpris d’entendre parler _pidgin-english_, qui est le sabir

d’Extrême-Orient, et de comprendre.

Alors, il demanda l’aumône dans ce jargon, sur le ton désespéré des

mendiants de Shanghaï.

* * * * *

Mademoiselle Chair-de-Baiser, qui guidait un midshipman anglais

extrêmement ivre au milieu d’une véranda peuplée d’embûches,--caisses de

champagne posées sur le plancher, guéridons, _easy-chairs_, dressa

l’oreille à cette musique, qui lui rappelait des contrées jadis

parcourues. Comme elle était bonne fille, elle fit monter Tchao-Ouang et

lui mit sous le nez une écuelle pleine de riz et de petits poissons

secs.

Et quand il eut mangé, elle lui demanda son histoire.

L’air sentait le champagne et le whisky aigris, le fard, les parfums à

bon marché. Mais il y avait aussi dans la chambre l’odeur des poivriers,

venue de la campagne, qui en est plantée, et la pleine lune descendait

lentement vers l’ouest--une lune majestueuse et claire dont la lueur

emplissait le ciel.

Tchao-Ouang dit tout: tout ce qui lui était arrivé, tout ce qu’il avait

souffert. Et Chair-de-Baiser, dont l’âme était restée puérile,

s’émerveillait, car le conte était beau et inouï.

Quand il eut terminé, Tchao-Ouang ajouta:

--Tu es presque de ma race, toi. Ta peau n’a pas l’horrible odeur de

celle des blancs, une odeur pareille à celle des tigres, parce que comme

les tigres ils se nourrissent de viande. Et je sais que ta patrie, si

elle n’est pas la mienne, est celle du Soleil Levant. Assurément, c’est

là que naît le soleil, et par conséquent la mienne est avant celle-là.

Enseigne-moi ma route, je la ferai à genoux, s’il le faut.

Mademoiselle Chair-de-Baiser secoua la tête.

--Le soleil ne naît pas chez nous, dit-elle. Il sort de l’eau tous les

matins, ou de derrière les collines, suivant l’endroit, au Japon comme

ailleurs. J’ai interrogé les blancs, qui viennent ici. Ils m’ont répondu

des choses incroyables, où j’ai compris que la terre est ronde. Tu

marches vers un mensonge. Le soleil ne naît pas, et il ne meurt pas. Il

n’y a que les hommes, les bêtes et les plantes qui meurent. Mais le

soleil et la terre, ils sont éternels. Voilà ce que je crois parce que

les blancs me l’ont dit, eux qui savent tout.

--Chair-de-Baiser, cria Tchao-Ouang en pleurant, tu dis un miracle

impossible. Et si même cela était, si la terre est ronde, je n’ai qu’à

en faire le tour pour revoir la Chine.

--Non, fit-elle: à cause des blancs!

--Tu es très bonne, dit Tchao-Ouang. Je suis pauvre et tu m’as fait

donner à manger. Puissent les ombres de tes ancêtres jouir de tes

mérites, et vivre éternellement dans la gloire. Explique-moi pourquoi

les blancs m’empêcheront de revoir mon pays.

--Parce qu’ils ne t’y conduiront pas. Ils te mèneront là où ils auront

besoin de toi. As-tu jamais vu un cheval ou un bœuf mourir dans la

prairie où il est né? La terre est vaste, et les blancs seuls savent s’y

diriger. Pour les autres hommes aucune route ne mène jamais au point de

départ. Et encore, ces blancs, combien il en est peu que je vois revenir

ici, de ceux qui ont passé! La terre est trop grande, même pour eux,

elle les mange. Moi aussi, je voudrais revoir le Japon. Et me voilà.

* * * * *

Elle alla chercher une pipe au fourneau minuscule, avec un très gros

tuyau de bambou, alluma une petite lampe, et fit griller quelque chose

au bout d’une aiguille. Alors Tchao-Ouang lui demanda les yeux

brillants:

--C’est au Japon que tu as appris à fumer l’opium?

--Non, dit-elle, à Saïgon. C’est un Français qui m’a appris à brûler la

fumée noire! Il est mort. Et me voici.

--As-tu de l’argent? fit le Chinois.

Elle ne répondit pas cette nuit-là parce qu’elle avait peur de lui. Mais

plus tard, Tchao-Ouang lui expliqua ses plans.

* * * * *

Car Tchao-Ouang est resté à Zanzibar. Il y tient avec Chair-de-Baiser,

une fumerie d’opium où viennent les Européens. Il a un coup d’œil

particulier, Tchao-Ouang, pour reconnaître les Européens qui aiment

l’opium! Et quand ils ont les joues bien creuses, les mains bien

mouillées, et tremblantes, il est très content dans son cœur, parce que

ces blancs-là _aussi_ ne reverront pas leur pays... à cause de la fumée

noire.

Sur la vaste Terre · 第 15 / 22 题