N. MARESCALCHI.

_Lettre de M. de Bausset au baron de Méneval._

Parme, ce 12 août 1814.

Malgré tous mes beaux projets, mon cher Méneval, je suis à Parme depuis

quelques jours. L'espoir d'y être utile m'a fait braver la crainte d'y

être encore plus mal reçu que le sieur Cappei[107]. Vous aurez appris

qu'il s'est opéré de grands changements dans le gouvernement. Le tout

s'est fait sans qu'il en ait été donné préalablement communication à

notre féal Marescalchi. La visite de son successeur lui a appris le

changement de son attitude, et je l'ai encore trouvé tout chaud de son

désappointement. Personne n'avait de meilleures intentions; mais il ne

pouvait se décider à porter les grands coups. Tout le provisoire est à

bas, mais aussi les mécontents en sont augmentés... Marescalchi m'a fait

connaître une partie des nouvelles instructions qui lui ont été

adressées en sa qualité nouvelle de ministre d'Autriche près le

gouvernement de Parme. On y déploie une sévérité extrême sur tout ce qui

peut avoir rapport à la France, et il lui est enjoint de ne souffrir la

présence d'aucun Français dans les États de Parme, si ce n'est pourtant

ceux qui accompagneront l'impératrice, et on lui renouvelle de plus fort

d'apporter une grande surveillance sur tout ce qui peut regarder l'île

d'Elbe... Ordre aussi de faire partir les cinquante-cinq Polonais pour

leur pays s'ils ne veulent pas s'enrôler dans les armées autrichiennes.

Comme il leur est dû trois mois de solde, leur réclamation exige une

nouvelle réponse de Vienne. Peut-être Sa Majesté l'impératrice

parviendra-t-elle à obtenir de son père de les garder à son service,

chose qu'ils désirent vivement.

[107] Nom d'un agent envoyé à Parme par Marie-Louise.

L'article du règlement constitutionnel, qui dit qu'il n'y aura point

d'étrangers employés dans le gouvernement, ne regarde pas les Français

attachés à l'impératrice, et chose assez remarquable, le ministre

nouveau est un compatriote de ma femme et né en Irlande, première

infraction; de plus le sieur abbé Commensard, nouveau conseiller d'État

est également né irlandais. Comme vous voyez il y a des accommodements

avec le ciel. Il ne faut pas se dissimuler les avantages réels d'un

changement subit dans le gouvernement de Parme. Il en résulte

nécessairement une grande économie dans les ressorts politiques, et

déversement de faveur qui tourne au profit de Sa Majesté qui est devenue

pour les uns un refuge, et un espoir pour tout ce qui, étant supprimé,

se flatte d'être employé de nouveau.

J'ai été très bien accueilli dans ce pays. On me sait gré de ne fermer

ma porte à personne, pas même aux très nombreux marmitons des anciens

ducs. Je m'occupe à préparer tout ce qui est nécessaire à

l'établissement de la maison. Le désordre est grand, les ressources

nulles, puisque la régence, non contente des dettes énormes qui vous

sont connues, a eu l'extrême _attention_ d'hypothéquer le domaine

particulier de la couronne jusqu'à la fin de novembre.

Sa Majesté se flatte de venir ici bientôt; mon cher Méneval, j'ai peine

à croire que son père y consente. A en juger par les nuages politiques

qui environnent l'ouverture du Congrès de Vienne, il est probable que

l'Italie pourrait bien n'être pas tranquille. Le roi de Naples s'agite

beaucoup. Il a une armée superbe, un trésor au grand complet, et ses

forces se sont singulièrement accrues par les désertions de presque

toute la vieille armée d'Italie qui a pris du service auprès de lui. On

murmure tout bas, et je vous le dis de même tout bas, qu'il a des

prétentions sur les états de Bologne, et qu'il est occupé en ce moment à

passer les revues de ses troupes sur les frontières des trois légations.

... Ce pays est triste, les femmes y sont peu jolies. L'atmosphère est

brûlante, l'Opéra médiocre, le palais très vieux; mais je m'occupe

d'établir le logement de Sa Majesté au palais du _Jardin_. Avec quelques

milliers de francs, elle aura un beau palais, tout à fait indépendant.

Avez-vous entendu dire dans votre ville que l'on devait proposer au

Congrès un échange des duchés de Parme avec les trois légations

Bologne, Ferrare et Ravenne? L'empereur d'Autriche en a parlé sur ce ton

à Marescalchi, supposé toutefois que les prétentions de Sa Majesté

napolitaine soient réduites à leur juste valeur. De tout cela il faut

conclure que le sort de Sa Majesté est incertain; que son voyage, malgré

ses désirs, est encore éloigné, et que vraisemblablement nous sommes

encore destinés à aller goûter les douceurs ineffables du séjour de

Schœnbrunn. La volonté de Dieu soit faite! Je suis dévoué pour jamais

au service de Sa Majesté et je lui resterai fidèle partout et en tout.

L'empereur d'Autriche a nommé le comte de San Vitale grand chambellan de

Sa Majesté. C'est une nouvelle qu'Elle n'a sue que par moi.

J'oubliais de vous dire que le palais de Colorno est beau, bien conservé

et à peu près meublé. Il n'en est pas de même des autres vieux palais; à

peine y a-t-il des murailles!

Veuillez agréer, etc.,

_Signé_: BAUSSET.

_Lettre de Marie-Louise à la comtesse de Montesquiou._

Mme la comtesse de Montesquiou, voulant prévoir le cas, qui j'espère,

avec l'aide de Dieu, n'arrivera pas, où mon fils viendrait à être

atteint d'une maladie qui exigerait les secours du médecin, je désire

que vous fassiez appeler alors M. le docteur Franck dans lequel j'ai

confiance. Si une consultation devenait nécessaire vous voudriez bien

prier le premier médecin de l'Empereur, mon auguste père, de joindre ses

conseils à ceux de M. Franck et de mon médecin.

Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, madame la

comtesse de Montesquiou, en sa sainte garde. Écrit au château de

Schöenbrunn, le 19 juin 1814.

_Signé_: MARIE-LOUISE.

_Lettre du grand chambellan, comte Wrbna au baron de Méneval._

Monsieur le Baron!

Je n'ai pas manqué de remettre au courier qui partira ce soir pour

Vienne la lettre que vous avez bien voulu m'envoyer pour Sa Majesté

l'impératrice Marie-Louise, duchesse de Parme, et je saisis cette

occasion pour vous renouveler, Monsieur le Baron, les assurances de la

considération distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

Monsieur le Baron,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Le Comte R. DE WRBNA.

Paris, ce 19 août 1815.

_Anecdote concernant Marie-Louise duchesse de Parme._

M. Darlincourt arriva à Ischel par Salzbourg, lorsqu'on apprit la

nouvelle de la chute de cheval que venait de faire le duc de Bordeaux.

Il y trouva Marie-Louise avec sa cour qui se composait: 1º du comte de

Bombelles, grand maître de sa maison; 2º de la comtesse de San Vitale,

sa fille, jeune et jolie dame d'honneur; 3º des baronnes Palaviccini et

Sobel, dames du palais; 4º du comte de San Vitale (gendre), chambellan;

5º du colonel de Richer, trésorier; 6º de son chapelain; 7º du jeune

comte de Montenuovo (fils), un des beaux officiers de l'Allemagne.

Marie-Louise parla de la France. Elle dit qu'Elle aurait pu la

connaître; mais que son temps s'était passé en représentations et à

écouter des harangues, de sorte que tout ce qu'elle a pu en contempler

à son aise, ce sont les physionomies des maires et des adjoints. (Dans

ce souvenir éclate la répugnance qu'elle a toujours eue pour la

représentation.)

Elle parla d'une superstition commune à Vienne comme au reste de

l'Allemagne: la Dame blanche! Elle apparaît à Vienne quand un membre de

la famille impériale doit mourir. La mère de Marie-Louise était

mourante. Sa jeune sœur Léopoldine l'aperçoit derrière le fauteuil de

sa mère et l'en avertit. L'Impératrice lui répond que c'est la Dame

blanche qui vient la chercher. En effet, le lendemain l'Impératrice

était morte.

Un employé du château aperçoit le fantôme dans sa tournée. Le lendemain,

on apprend la mort de l'archiduc Rodolphe qu'on ne savait pas en danger

de mort.

L'archiduc Antoine voit une femme à genoux près de son lit pendant qu'il

recevait les sacrements. C'était la Dame blanche. Il meurt le lendemain.

Il y a aussi une Dame blanche à Berlin. Elle se montra à la mort du

Grand Frédéric.

Il y a à Munich une Dame noire, qui avait été l'Électrice de Bavière en

1785. Elle annonce aussi la mort des personnages de la famille royale.

Il y a à Bareuth une Dame mortuaire qui a aussi sa célébrité.

Etc., etc., etc.

_Copie de la lettre de Mme la comtesse de Montesquiou à M. Ballouhey en

date du 12 août 1832._

Veuillez, Monsieur, me rendre le service de faire passer, par une

occasion sûre, la lettre que je renferme dans celle-ci, je dis sûre à

cause du désir que j'ai qu'elle parvienne à celle qui en est l'objet. Il

m'a paru impossible, malgré la loi que je m'étais faite, de garder le

silence dans le moment d'une aussi grande douleur et qui est si

légitimement partagée par mon cœur. Moins je voulais croire aux

nouvelles si tristes que vous m'aviez données à votre dernière visite,

plus j'ai été accablée de ce triste événement, et qui était pour moi

inattendu.

Les jugements de Dieu sont impénétrables! adorer et se taire est ma

devise depuis longtemps; mais j'aime à reconnaître dans cette mort

prématurée la preuve que la Providence, dans sa miséricorde, lui

réservait une couronne immortelle, que les puissances de la terre ne

pourront plus lui enlever. Cette manière d'envisager les choses

n'empêche pas les larmes de couler, mais elle les rend moins amères.

Agréez, Monsieur, la nouvelle assurance de ma considération distinguée.

_Signé_: M., Comtesse DE MONTESQUIOU.

_Lettre de mon grand-père à sa femme à propos de la mort du duc de

Reichstadt._

Le 9 août 1832.

Des bains du mont Dore.

J'étais bien préparé, ma chère amie, à la perte douloureuse dont j'ai

appris ici la nouvelle. J'avais vu, avant de quitter Paris, une lettre

du Dr Malfatti à Antomarchi, qui lui donnait de longs détails sur la

nature de la maladie de l'infortuné prince. Il était attaqué d'une

phtisie tuberculeuse, arrivée à son dernier période et malheureusement

incurable. Depuis longtemps les médecins sollicitaient son éloignement

de Vienne. Mais la Sainte-Alliance s'y est constamment opposée.

Metternich n'a pas osé lui désobéir, et l'Empereur s'est séparé de son

petit-fils en pleurant pour ne pas le voir mourir. Dieu nous préserve

d'avoir des cœurs de souverain! C'est un nouvel attentat dont la

coalition s'est chargée et qui ajoute à l'exécration que lui vouera la

postérité. Je crois au désespoir de sa mère, mais je ne la crois pas

inconsolable. Dieu lui pardonne! Que de maux sa faiblesse nous a causés!

Une profonde obscurité couvre l'adolescence et la mort du jeune

infortuné. Les crimes qu'a vu commettre le Moyen âge étaient empreints

d'une énergie sauvage qui avait quelque grandeur, mais quel dégoût, mêlé

d'horreur, inspire cette lâcheté de cœur qui n'ose pas assassiner, mais

qui fait mourir d'une lente agonie un jeune homme dont l'âme ardente et

généreuse se consume dans d'impuissants efforts, sans trouver une âme

dont les sentiments et les pensées répondent aux siens. Je ne sais quel

sentiment domine en moi, de l'indignation ou de la douleur. Mon repos en

est troublé pour toute ma vie, et je tâche en vain d'écarter ces fâcheux

souvenirs. J'ai trouvé dans la maréchale Ney et dans madame Tascher une

sympathie qui a eu quelque douceur pour moi, mais elles ne peuvent

sentir tout ce que j'éprouve.

Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815) · 第 41 / 78 题