_Extrait des souvenirs historiques de mon grand-père. Caractère de
Marie-Louise._
Marie-Louise avait apporté en France ses défauts et ses qualités, une
extrême défiance d'elle-même, une absence complète de volonté. Aucune
pensée d'ambition ne s'est révélée en elle. Si elle n'avait montré
jusqu'à quel point l'idée de la célébrité lui répugnait, on aurait pu
penser que ses prétentions se bornaient à jouir du reflet des rayons que
lui renvoyait la couronne de son illustre époux, et qu'elle considérait
toute espèce de gloire comme devant disparaître devant l'éclat d'une si
grande renommée.
Impératrice, elle pouvait montrer de l'éloignement pour les affaires,
puisqu'elle n'y était point initiée; mais régente, elle a conservé la
même indifférence. Avec le pouvoir de décider les questions, avec la
sagacité et les connaissances nécessaires pour les bien comprendre, elle
ne prenait rien sur elle: elle s'empressait de se rendre à l'avis qui
lui était soumis, comme pour en finir plus vite et pour décliner toute
responsabilité. Résignée au présent, l'avenir ne la préoccupait pas;
elle se délassait de l'ennui qui la gagnait en cultivant les arts, le
dessin, la musique. Sa timidité naturelle, entretenue par la vie
claustrale qu'elle avait menée jusqu'au jour de son mariage, était
encore augmentée par les préventions qui lui avaient été inspirées
contre l'esprit français dont elle redoutait les sarcasmes; elle était
au reste d'autant moins contrariée dans son goût pour la retraite que
l'Empereur s'en accommodait tout à fait.
La catastrophe qui a frappé l'Empereur l'a jetée dans une douleur
voisine du désespoir. Pendant les premiers mois d'une séparation qui
devait être éternelle, elle s'est plus d'une fois reproché de n'avoir
pas tenté l'impossible pour se réunir à lui, quoiqu'elle fût quelquefois
préoccupée de la crainte que l'adversité et l'inaction n'aigrissent le
caractère de l'Empereur, et qu'elle n'eût plus les mêmes chances d'être
heureuse dans sa nouvelle situation. Ce regret, quoiqu'il ne fût pas
tout à fait pur, lui était suggéré par le souvenir des tendres égards
qu'elle avouait avoir trouvés en lui; elle craignait aussi que le tort
de cette séparation ne lui fût imputé et ne lui nuisît dans l'opinion;
car le public lui demanderait un compte personnel de ses actions, depuis
que, livrée à elle même, elle avait perdu l'égide de l'irresponsabilité
dont l'Empereur l'avait jusque-là couverte. A mesure que Napoléon
l'avait plus connue, il s'était applaudi de son choix. Le caractère de
cette princesse lui paraissait avoir été formé pour lui; elle lui avait
donné du bonheur et des consolations au milieu des soucis de sa vie
orageuse. Dans les relations habituelles elle était facile et
bienveillante, sans perdre de sa dignité. Jamais une plainte ni un
reproche ne sont sortis de sa bouche. Douée d'un caractère doux mais
réservé et circonspect, ses sentiments n'avaient pas, dans leur
expression, une grande vivacité. Elle était bienfaisante et aimait à
donner; elle avait de la simplicité et de la finesse à la fois, une
gaîté douce et de l'esprit sans causticité. Instruite, elle ne faisait
point parade de ses connaissances, elle craignait d'être accusée de
pédantisme. Compagne de l'Empereur, ses qualités attachantes avaient
gagné l'affection de son époux, comme sa douceur inaltérable avait
séduit toutes les personnes qui vivaient dans son intimité.
On se tromperait en supposant que le devoir luttait péniblement en elle
contre les inclinations; elle était naturelle et ne savait pas cacher
ses impressions; mais l'événement a prouvé que, si elle était portée à
la vertu en ce qu'elle a de facile, elle a manqué de la force nécessaire
pour la pratiquer en ce qu'elle a de rigoureux. L'absence sans espoir de
retour, des confidences mensongères, d'adroites flatteries, des
promesses séduisantes et des oppositions menaçantes qu'elle n'a pas eu
le courage de braver, ont rencontré en elle une malheureuse disposition
à s'accommoder aux événements imprévus et à les accepter comme
irrémédiables.
_Lettre du comte Marescalchi au baron de Méneval._
Parme, le 9 juillet 1814.
Mon cher Méneval, vous pouvez être sûr de mon empressement pour les
affaires et pour le service de Sa Majesté; vous me connaissez et c'est
assez; mais je ne vous cache pas qu'ici je me trouve dans une bien
cruelle position. Je suis arrivé que--comme j'ai eu l'honneur de vous
l'écrire--on avait déjà tout organisé, et avec un système et des mesures
qui sont absolument au-dessus des forces de ce pays. C'est le désordre
immédiat dans lequel est l'administration qui m'épouvante. La station
des troupes et les devoir entretenir à nos frais absorbent tout l'argent
qui se verse dans la caisse, et la dépense en est si considérable, que,
ne pouvant pas y faire face avec tout ce qu'on perçoit, la dette
publique augmente de jour en jour, et ceux qui fournissent en nature ou
qui sont obligés de prêter des vivres et des logements, réclament des
secours, sans quoi ils sont à la veille de quitter.
Dépourvus ainsi de moyens, les contribuants se trouvent dans
l'impossibilité de payer les impôts, la roue ne tourne que très
lentement, et le pays ne présente pas la moindre ressource et d'aucune
espèce.
L'objet donc qui m'intéresse en ce moment davantage est la réduction des
troupes ou du moins qu'elles soient mises sur le pied de paix, comme on
l'a déjà fait au commencement du mois dans la Lombardie. J'en ai montré
la nécessité à Sa Majesté l'empereur et à Son Altesse le prince de
Metternich. Si l'impératrice est encore à Vienne, engagez-la à en parler
aussi, autrement elle viendra ici, mon cher Méneval, qu'elle n'aura pas
de quoi vivre.
Je profite du départ du général Nugent pour vous faire arriver cette
lettre plus promptement et voilà encore un autre malheur. Les postes
retardent, de manière que pour recevoir ici une réponse de Vienne, il y
faut au moins un mois.
Je vous ai rendu compte que nous manquons tout à fait de linge et
d'argenterie; mais il y a un autre objet sur lequel il me faut connaître
les volontés de Sa Majesté. Hors deux anciennes voitures de gala, nous
n'avons de quoi servir ici l'impératrice, ni voitures, ni harnais; et si
l'on doit lui faire trouver des voitures de service, ce sera un autre
embarras, et il faut me l'écrire tout de suite. Ni à Parme, ni à Milan
même, on ne fait plus usage que de petites diligences, ou de certaines
voitures de campagne sans siège. Donc ce sera difficile d'en acheter et
de s'en procurer; il faudra peut-être même les ordonner.
Adieu, je vais travailler, et j'ai l'antichambre remplie de créanciers,
d'ecclésiastiques auxquels on n'a pas payé leurs pensions depuis une
année, de magistrats qui ne sont pas payés depuis trois mois, de
fournisseurs qui sont épuisés... Enfin c'est un abîme, et ne croyez pas
que je vous en impose. Si j'arrive à dresser cette machine vous me ferez
une statue.
Je suis toujours et de tout mon cœur avec toute l'estime et la
reconnaissance,
Votre ami et serviteur: