Lettre du baron de Méneval au duc de Vicence pour documenter le
Gouvernement impérial français sur ce qui se passe en réalité à
Vienne.--Lettre de Talleyrand à Louis XVIII rendant compte à sa
manière de la mission Montrond à Vienne.
Lettre au duc de Vicence:
«Schönbrunn-Vienne, le 7 avril 1815.
»Monsieur le Duc, votre billet du 26 mars m'a été remis ce matin. Les
journaux français sont soigneusement celés par le ministère autrichien,
et par ceux des princes alliés qui les reçoivent. Ce sont les journaux
allemands qui nous donnent les nouvelles de France. Toutes les
négociations du Congrès sont suspendues; chacun reste _in statu quo_ en
attendant les chances heureuses. Les troupes sont en mouvement sur tous
les points. L'empereur d'Autriche doit suivre à la fin du mois
l'empereur de Russie à Prague, pour voir les troupes russes. L'empereur
Alexandre est dans une fièvre d'emportement contre notre Empereur; il
soutient et excite tous les alliés.
»Il a dit-on juré sur l'Évangile de ne pas poser les armes tant que
l'Empereur serait maître de la France. Un traité, dans le même sens, a
été signé (le 25 mars) par les ministres des alliés; on en attend la
publication. L'empereur Alexandre passe la revue des régiments
autrichiens qui partent de Vienne ou y passent; il se fait seulement
accompagner par le prince héréditaire. Tant qu'il tiendra les princes
réunis, soit à Francfort où il doit se rendre, soit dans tout autre
endroit, il les animera et les soutiendra; mais peut-être sa violence
finira-t-elle par les fatiguer, jointe à l'épuisement de leurs finances,
et au séjour prolongé de leurs masses en Allemagne; car il y a lieu de
croire, par ce qui transpire des sentiments de ces princes et de divers
discours, qu'ils n'entreront pas les premiers en France.
»Le cours du papier est aujourd'hui à 450 (c'est-à-dire que 450 florins
en papier ne valent que 100 florins en argent). Cette dépréciation, dont
on ne peut prévoir le terme, fait déjà murmurer les Viennois.
»Le gouvernement vient de faire un emprunt de 50 millions de florins en
papier, dont il promet de payer l'intérêt à deux et demi en argent. Cet
emprunt a accéléré la chute du papier.
»M. de Talleyrand est en défiance aujourd'hui auprès des Alliés et de
tout le monde. Tout gouvernement en France est bon pour l'empereur
Alexandre, démocratique, aristocratique, monarchique, excepté celui de
l'Empereur. Si quelqu'un peut obtenir quelque chose de ce prince, c'est
sans contredit vous.
»Je ne sais quand l'Impératrice ira en France, il ne m'est pas donné de
le prévoir; le cabinet est loin d'y être disposé à l'heure qu'il est;
l'esprit, de l'Impératrice est tellement travaillé qu'elle n'envisage
son retour en France qu'avec terreur; tous les moyens possibles ont été
employés depuis six mois pour l'éloigner de l'Empereur. Pour que la
confiance qu'elle aurait pu accorder à l'_homme_ _de l'Empereur_ ne la
compromît pas vis-à-vis des arbitres du Congrès, on ne m'a pas permis,
depuis six mois, de recevoir aucun ordre d'elle. Quand, par hasard, j'ai
pu lui dire un mot, je l'ai conjurée de rester neutre et de ne rien
signer. Mais on lui a fait faire plusieurs démarches pour se déclarer
étrangère aux projets de l'Empereur, pour se mettre sous la sauvegarde
de son père et de ses alliés, et pour demander la couronne de Parme. Le
général Neipperg, qui est accrédité auprès d'elle par le ministère
autrichien, et qui a pris un grand ascendant sur son esprit, est parti
pour l'Italie. Il a fait placer auprès d'elle une dame Mitrowski,
destinée à être gouvernante du jeune prince, mais remplaçant, pour le
moment, Mme de Brignole dont vous aurez appris la mort.
»Dimanche dernier m'étant trouvé seul à dîner avec l'Impératrice, Sa
Majesté me dit, après dîner, qu'un acte du congrès venait d'être signé
qui lui assurait Parme en laissant, quant à présent, l'administration de
ce duché à l'Autriche qui lui ferait payer cent mille francs par mois;
qu'elle n'a pu obtenir que les duchés passassent à son fils; que ce sera
le fils de la reine d'Etrurie qui sera son héritier, mais qu'elle
obtiendra, pour son fils, les fiefs de l'archiduc Ferdinand de Toscane
en Bohême, montant à environ six cent mille francs de revenus; qu'elle
avait pris une détermination irrévocable, celle de ne jamais se réunir à
l'Empereur. Pressée sur le motif d'une si étrange résolution, après
plusieurs raisons que j'entrepris de détruire, elle avoua que, n'ayant
pas partagé sa disgrâce, elle ne peut point partager une prospérité pour
laquelle elle n'a rien fait. Elle ajouta qu'elle n'avait rien écrit à ce
sujet; qu'elle se réservait d'en traiter seule à seul avec l'Empereur
quand elle pourra lui écrire; qu'elle sent bien qu'elle ne pourra pas
établir son fils à Parme; que, quelque affreux que soit ce sacrifice,
elle le fera; qu'elle n'a consulté que deux personnes, l'archiduc
Charles et un jurisconsulte, qui trouvent que rien ne peut s'opposer à
cet arrangement. Vous reconnaîtrez là l'influence des oncles de
l'Impératrice. Quoi qu'il en soit, voilà sa chimère d'aujourd'hui. Je
vous supplie de faire de ces renseignements l'usage que la prudence vous
suggérera. Je crains l'effet qu'ils produiront sur l'Empereur.
»Le jour de Pâques, m'arriva à 6 heures du matin un Suisse, porteur du
billet ci-joint du roi Joseph:»
Ce billet du roi Joseph informait mon grand-père du succès inespéré de
la marche de l'Empereur en France et de sa très prochaine arrivée à
Paris; de son désir de rétablir avec l'Autriche et les autres Puissances
des relations pacifiques, et de l'espérance où il était que sa femme et
son fils lui seraient rendus. Le roi Joseph priait le destinataire du
billet d'en communiquer confidentiellement le contenu à l'Impératrice.
«Je pus remplir, dans la même journée, cette commission auprès de cette
princesse, sans donner le billet, sans nommer personne, et sans
compromettre le nom de l'Empereur, parce qu'elle m'avait dit qu'elle
avait fait serment à son père de lui livrer tout ce qui viendrait de
l'Empereur. Elle m'a donc nommé comme ayant été chargé de donner cette
assurance à son père. L'empereur d'Autriche m'a fait remercier par elle,
m'a-t-elle dit, sans doute pour m'encourager à lui nommer mes
correspondants, et à lui dire tout ce que je saurais à l'avenir. Cette
neutralité partiale de l'Impératrice m'empêche de m'ouvrir à elle. Je
lui ai parlé indirectement aujourd'hui de M. de Vincent. Elle m'a assuré
ne l'avoir pas vu et n'en avoir rien reçu. Elle a ajouté qu'elle avait
entendu dire qu'il n'avait pas vu l'Empereur, mais qu'il vous avait vu
ainsi que M. de Flahaut; que vous aviez voulu lui donner des lettres
qu'il avait refusées; que cependant elle croit se souvenir que son père
lui a parlé du contenu d'une lettre à son adresse, apportée par le
secrétaire de M. de Vincent, parti de Paris le lendemain du départ de
l'ambassadeur, mais que son père ne la lui a pas remise, ne voulant pas
la laisser communiquer avec l'Empereur, ni communiquer lui-même avec
lui. En attendant que ce chaos se débrouille, et que l'Impératrice
revienne à de meilleurs sentiments, je l'entretiens du bonheur qu'a
apporté en France le retour de l'Empereur, de l'impatience avec laquelle
elle y est attendue, du désir qu'a l'Empereur de la revoir, etc., mais
je le fais sobrement, parce que ce sujet de conversation la gêne. Il
faut tout attendre du temps et de la modération de l'Empereur. Quelle
que soit ma circonspection, je suis l'objet du plus bas espionnage; une
nuée d'ignobles espions rôde autour de moi et commente mes gestes, mes
pas et ma physionomie. Je crains qu'on ne me retienne longtemps ici;
j'ai besoin de respirer un autre air, de vous revoir tous; ma santé est
délabrée. Il n'y a que l'Impératrice et son fils qui jouissent d'une
brillante santé. L'Impératrice est beaucoup engraissée; le prince
impérial est un ange de beauté, de force et de douceur; Mme de
Montesquiou le pleure tous les jours.
«Le prince Eugène est parti ce matin à 3 heures à la suite du roi de
Bavière; il était venu à Vienne pour suivre les démarches à faire pour
obtenir l'établissement qui lui est promis par le traité du 11
avril(1814). Il y a été accueilli par la défiance et le soupçon. Enfin
depuis trois mois il paraissait avoir gagné l'affection de l'empereur
Alexandre, qui se promenait tous les jours à pied avec lui pendant deux
heures. Depuis la saisie du courrier qui lui a été expédié de Paris le
22 mars dernier, l'empereur Alexandre a cessé de le voir. Pour que le
Congrès ne se séparât pas sans avoir fait quelque chose pour lui, on
lui a proposé, il y a quelques jours, la principauté de Ponte-Corvo. On
y mettait la condition qu'il n'y résiderait pas jusqu'à de nouvelles
circonstances, mais qu'il irait habiter Bayreuth avec sa famille. Sur
son refus, le Congrès a reconnu qu'il lui était dû un établissement, et
qu'en attendant qu'on pût le lui donner il serait mis en jouissance de
ses biens d'Italie et de sa dotation d'un million.»
«Ce 8 avril.
»Je vous ai écrit hier précipitamment et sans ordre. Il y a mille autres
choses que j'aurais à vous dire et qui seraient interminables à écrire.
Ce que j'ose recommander à votre circonspection, c'est ce qui regarde la
personne de l'Impératrice; cette princesse est vraiment bonne, mais
dominée en ce moment par des influences étrangères.»
Comme l'a fait lui-même observer--dans ses _Mémoires_--son propre
auteur, deux points saillants se trouvaient contenus dans cette lettre:
l'obligation imposée à l'impératrice Marie-Louise de consentir à ce que
son fils fût privé du droit de succession aux États de Parme, et la
résolution prise par elle de ne jamais se réunir à l'Empereur. En
considérant ce qui se passait autour de lui, à Vienne, depuis six mois,
le serviteur dévoué de Napoléon avait compris qu'il ne fallait plus
s'attendre qu'à un dénouement fâcheux de la situation critique où tant
d'événements avaient jeté la Souveraine déchue. Marie-Louise était
devenue--on ne l'a que trop bien constaté--l'instrument aveugle et
servile d'une politique sans scrupules. Malgré la faiblesse de cette
nature enfantine et puérile, mon grand-père demeurait péniblement
impressionné de voir que l'Impératrice abandonnait la seule ligne de
conduite dont le souci de son bon renom aurait dû suffire à l'empêcher
de jamais s'écarter.
M. de Montrond s'était, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire,
fidèlement acquitté des commissions qui lui avaient été confiées, à
Vienne, pour Paris et notamment pour le duc de Vicence. Malheureusement
ce ministre porta, paraît-il, immédiatement à l'Empereur la lettre que
nous venons de reproduire. Celui-ci dans son avidité de prendre
connaissance des nouvelles de Vienne, voulut les lire sans retard, dans
l'original. Et ce fut ainsi que la recommandation, faite à Caulaincourt,
d'user de prudence et de ménagement dans cette circonstance, devint une
inutile précaution et ne put atteindre son but.
Puisque le nom de Montrond se retrouve en ce moment sous notre plume,
nous anticiperons sur les incidents dont il nous reste à faire le récit,
dans l'ordre chronologique adopté jusqu'à présent. Une lettre de
Talleyrand, datée du 13 avril, rendant compte à Louis XVIII de la
mission Montrond, offrira peut-être quelque intérêt au lecteur, et doit
trouver ici tout naturellement sa place. Que les appréciations de
Talleyrand sur la mission, à Vienne, du personnage en question soient
avant tout calculées pour être agréables au roi momentanément détrôné,
et pour le rassurer au besoin sur le compte de son ondoyant
correspondant, c'est ce qui ne saurait laisser dans l'esprit de personne
aucun doute. Voici cette lettre:
«Tout ce qui me revient de la France prouve que Buonaparte y est dans de
grands embarras. J'en juge encore par les émissaires qu'il a envoyés
ici. L'un d'eux, M. de Montrond, à l'aide de l'abbé Altieri, attaché à
la Légation autrichienne, est parvenu jusqu'à Vienne. Il n'avait ni
dépêche, ni mission ostensible, et peut-être a-t-il été plutôt envoyé
par le parti qui sert actuellement Buonaparte, que par Buonaparte
lui-même. C'est là ce que je suis porté à croire. Il était chargé de
paroles pour M. de Metternich et pour moi. Il devait s'assurer si les
puissances étrangères étaient sérieusement décidées à ne point
reconnaître Buonaparte et à lui faire la guerre. Il avait aussi une
lettre pour le prince Eugène. Ce qu'il était chargé de me demander était
si je pouvais bien me résoudre à exciter une guerre contre la France.
«--Lisez la déclaration lui ai-je répondu. Elle ne contient pas un mot
qui ne soit dans mon opinion. Ce n'est pas, d'ailleurs, d'une guerre
contre la France qu'il s'agit; elle est contre l'homme de l'île d'Elbe.»
A M. de Metternich il a demandé si le gouvernement autrichien avait
totalement perdu de vue les idées qu'il avait au mois de mars 1814.
«--La régence? Nous n'en voulons point», a dit M. de Metternich. Enfin,
il a cherché à connaître, par M. de Nesselrode, quelles étaient les
dispositions de l'empereur Alexandre. «--La destruction de Buonaparte
et des siens», a-t-il dit. Et les choses en sont restées là. On s'est
attaché à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces qui vont
être immédiatement employées, ainsi que le traité du 25 mars dernier. Il
est reparti pour Paris avec ces renseignements et ces réponses, qui
pourront donner beaucoup à penser à ceux qui se sont aujourd'hui
attachés à la fortune de Buonaparte[95].»
[95] Saint-Amand. _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent-Jours._
Le rusé compère se gardait bien de dire un mot à Louis XVIII de Fouché,
et des intrigues qu'il nouait en même temps avec cet autre adorateur de
toute espèce de soleil levant. Tous les deux attendaient que la fortune
se décidât pour se prononcer eux-mêmes. Nous sommes disposé à croire,
toutefois, que le frère de Louis XVI, plus sceptique que Napoléon, ne se
laissait pas aussi facilement duper que son rival par les flagorneries
de ces deux tristes personnages.