Zèle déployé par Neipperg pour bien remplir sa mission.--Il fait
étalage de son dévouement pour Marie-Louise.--M. de Gentz;
influence qu'il exerce à Vienne, notamment sur
Metternich.--Musique quotidienne le soir chez Marie-Louise.--Le
prince Eugène Beauharnais et le prince de Ligne.--Portrait de ce
dernier.--Grand dîner chez Marie-Louise.--Mort du prince de Ligne.
Le général Neipperg, tout en surveillant les moindres mouvements de
l'impératrice Marie-Louise, n'avait garde de manquer d'en faire des
rapports détaillés à qui de droit. D'autre part nous sommes obligé de
convenir qu'il s'occupait de la sauvegarde de ses intérêts avec le plus
grand zèle, qu'il faisait profession, vis-à-vis d'elle, du dévouement le
plus chevaleresque; enfin qu'il l'entourait d'hommages et d'attentions
de toute espèce. Nous savons maintenant à quel point Marie-Louise s'y
montrait sensible.
Elle avait écrit, sur le conseil de son favori, à l'empereur de Russie
et au roi de Prusse pour leur recommander sa candidature au trône ducal
de Parme, et le général s'était naturellement empressé d'aller porter
lui-même les lettres de la princesse à ces deux potentats. Ceux-ci
n'avaient pas jugé utile, paraît-il, de recevoir le mandataire de
Marie-Louise, mais leurs réponses avaient été favorables, surtout la
plus importante, celle de l'empereur Alexandre, qui s'était montré
particulièrement bien disposé vis-à-vis de l'ex-impératrice des
Français. Le général Neipperg, à l'affût de tout ce qui pouvait
intéresser celle-ci, se remuait beaucoup et allait fréquemment chercher
des informations chez le chevalier de Gentz, égérie du prince
Metternich, et secrétaire des conférences du Congrès. Ce Gentz, homme
bien informé s'il en fût, était à cette époque une véritable puissance à
Vienne. Neipperg lui rendait de fréquentes visites et allait souvent lui
demander conseil; car Gentz avait l'oreille de Metternich et savait,
mieux que personne, le langage qu'il convenait de tenir à ce ministre
quand il s'agissait d'en obtenir quelque chose. On a, quelquefois
appliqué, en France, le qualificatif de _pouvoir occulte_ à certains
personnages politiques; Gentz, par sa valeur intellectuelle et par la
haute situation politique qu'il avait su se créer, aurait pu mériter
cette qualification mieux que qui que ce soit.
La musique continuait cependant de servir de dérivatif aux secrets et
fugitifs remords de l'Impératrice. Le général Neipperg exploitait
habilement le penchant qui l'y portait. A chaque instant le _Journal_
porte la mention: _musique particulière ce soir avec le général_. Le
prétexte du tête-à-tête de Marie-Louise avec le général était la
musique, ou bien la musique était celui de leur tête-à-tête, bref ce
soir-là, la femme oublieuse de Napoléon fermait sa porte et ne recevait
personne. Dans une de ses lettres, celle du 26 novembre, mon grand-père
raconte «que l'Impératrice se porte à merveille; que la musique
l'absorbe tout entière, et qu'elle y devient très forte...» Il ajoute
«qu'elle chante aussi beaucoup et avec une grande assurance», mais il
l'avoue, «sans beaucoup de justesse. Enfin que c'est son passe-temps le
plus agréable... qui lui fait oublier bien des souvenirs importuns.» Il
est parlé, dans un autre passage de sa lettre, du manque absolu de
confortable au palais de Schönbrunn, où le froid vous pénètre, où les
portes et les fenêtres ferment si mal qu'auprès du feu les bougies sont
soufflées par le vent, comme elles pourraient l'être dans le parc. Le
narrateur en arrive à souhaiter la neige dont le blanc tapis ferait
diversion à la désolation des grandes allées dépouillées et noires, des
gazons jaunis, encadrés de chemins couverts d'eau, ce qui lui inspire la
réflexion suivante: «Cette neige, notre pauvre petit prince l'attend
avec impatience. Quand il se lève, il va voir à la fenêtre s'il a neigé.
Il se promet de grands plaisirs à faire des boules et des hommes de
neige. C'est un enfant vraiment charmant. Qu'une mère devrait être fière
d'avoir un pareil fils! Toutes les fois que je le regarde, je fais des
vœux pour que Napoléon et Eugène[61] lui ressemblent...» Parlant
ensuite de la prolongation indéfinie du séjour à Vienne, de tous les
souverains étrangers, l'auteur de la lettre exprime l'opinion que le
respect que l'on a coutume de porter à la majesté royale doit finir par
s'affaiblir devant ces assemblées de rois, confondus, dépouillés du
prestige de l'étiquette et de tout apparat.
[61] Le premier, mon père, devenu préfet du palais et officier
d'ordonnance de Napoléon III, mort en 1899. Le deuxième, Eugène,
devenu ministre de l'empereur Napoléon III en Bavière; puis,
après la mort de sa femme, prêtre et prélat romain, mort en 1882.
Parmi les personnages qui, à Schönbrunn, avaient l'habitude de
fréquenter chez l'impératrice Marie-Louise, il en était deux dont mon
grand-père avait particulièrement à se louer, et qui lui témoignaient,
de leur côté, une grande sympathie. On en trouve le témoignage dans
presque toutes les lettres de la correspondance dont nous publions ici
de si nombreux fragments. C'était d'abord le beau-fils de Napoléon,
l'ancien vice-roi d'Italie, le fils de l'impératrice Joséphine, le mari
de la princesse Auguste de Bavière, en un mot le prince Eugène de
Beauharnais. Ce prince a, dans toutes les circonstances et dans toutes
les actions de sa courte existence, montré le plus beau et le plus noble
caractère. L'autre était le prince de Ligne, type accompli des grands
seigneurs d'autrefois, courtois, bienveillant, aimable, causeur
spirituel et charmant, malgré les quatre-vingts hivers qui avaient neigé
sur sa tête. Une des grandes consolations de mon grand-père pendant
cette période d'exil, était d'aller s'asseoir à la table de son «cher
prince Eugène» où il avait son couvert mis tous les jours; l'autre était
de causer avec le prince de Ligne, ou plutôt d'écouter ses intéressantes
anecdotes ou les saillies spirituelles de son esprit primesautier. Ce
bon et charmant vieillard était aussi très apprécié du jeune prince fils
de Napoléon, dont il avait su capter les bonnes grâces par ses
bienveillantes gâteries. Le prince de Ligne était grand et se tenait
droit. Il avait une démarche noble, une belle figure, mais des yeux
ternes qui n'annonçaient pas l'esprit piquant ni la vivacité d'à propos
qui l'avaient rendu célèbre. La simplicité de son uniforme de
feld-maréchal et l'aisance avec laquelle il se servait d'une canne, dont
l'appui ne paraissait pas lui être nécessaire, donnaient à sa personne
un grand air de distinction. Les fêtes et les plaisirs mondains si
multipliés, à Vienne, pendant l'hiver de 1814 à 1815, à cause du Congrès
et de la présence de tant de têtes couronnées, devaient malheureusement
hâter prochainement et rapidement la fin de cet excellent prince si
aimable.
Le 30 novembre l'impératrice Marie-Louise recevait à 5 heures la visite
de l'empereur Alexandre qui s'était fait annoncer par son aide de camp
Czernitchef; et le même jour, dans une lettre à sa femme, mon grand-père
nous rend compte des réceptions mondaines auxquelles il se trouve mêlé:
«... Je vais souvent voir le prince Eugène. Quand je le puis même j'y
dîne, car j'y ai mon couvert mis tous les jours. Mais il dîne à 3 heures
après-midi, et nous à 8 heures du soir, de sorte que cela n'arrive pas
aussi souvent qu'il m'en presse. Je n'ai été non plus que deux fois au
théâtre où le prince Eugène a mis sa loge à ma disposition, à cause de
l'impossibilité de revenir le soir à Schönbrunn. Aussi à 5 heures je
suis toujours rentré dans ce triste et beau palais. Sa Majesté dîne
presque toujours avec nous seuls: Mme de Brignole, Bausset, le général
Neipperg et moi.
»Les mardis et les samedis nous avons deux ou trois personnes à dîner et
du monde le soir. C'est d'abord le prince de Ligne, vieillard charmant,
d'un esprit et d'une amabilité à laquelle rien ne peut se comparer, le
prince et la princesse Clary, son gendre et sa fille, le prince et la
princesse de Metternich, mais rarement, un ou deux parmesans qui sont à
Vienne, la comtesse Colloredo, ancienne grande maîtresse de
l'Impératrice, le comte d'Edling son ancien grand maître, sa femme et
ses deux enfants, quelques ministres et grands officiers autrichiens
avec leurs femmes, le prince Eugène, le comte Aldini, le fils de Mme de
Brignole et sa belle-fille, les aides de camp du général Neipperg, le
prince Lambesc, etc. Il se trouve parmi ces personnes quelques-unes qui
sont fort aimables, mais, en général, ces soirées sont un peu sérieuses,
pour ne pas dire ennuyeuses. Voilà pourtant tout le plaisir et les
agréments de ce séjour. Mais si je ne vais pas souvent admirer les
grâces de Bigottini la danseuse, je l'ai rencontrée hier chez Isabey qui
fait son portrait. La pauvre fille est loin d'être une beauté. Elle m'a
prouvé que, même en fait de beauté et de grâce, tout est de convention!»
Le 2 décembre 1814, Marie-Louise étant allée rendre visite, à Vienne, à
sa belle-mère l'impératrice d'Autriche, apprit qu'un rassemblement de
badauds, qui stationnaient devant sa voiture, avait critiqué à haute
voix le maintien des armoiries impériales françaises peintes sur les
panneaux, et celui de la livrée verte que portaient encore ses gens.
Aussi l'ex-impératrice, qui n'attendait peut-être que ce prétexte,
s'empressa-t-elle, sans plus tarder, de donner l'ordre à M. de Bausset
de faire disparaître de ses équipages des emblèmes si gênants, et de
substituer une livrée bleue à la livrée verte. Une autre fois la femme
de Napoléon, pendant une de ses promenades à Vienne, avait entendu
quelques individus prononcer, sur son compte, certains propos
malsonnants. L'un d'entre eux se serait écrié, paraît-il: «Cette dame
ferait bien mieux de retourner avec son fils auprès de son mari, plutôt
que de rester ici et de pratiquer l'espionnage à son profit!» La
première partie du conseil était, on le reconnaîtra, fort logique; quand
à la seconde accusation, celle d'espionnage en faveur de l'Empereur
détrôné, combien était-elle injuste et peu justifiée!... Aussi ne
sera-t-on pas surpris de savoir que Marie-Louise s'en montra courroucée
autant qu'indignée.
Le 10 décembre, deux jours avant son anniversaire de naissance,
l'impératrice Marie-Louise eut à Schönbrunn une journée bien remplie.
Dans la matinée notre _Journal_ rapporte qu'elle avait reçu à déjeuner
le prince Eugène lorsqu'au milieu du repas l'empereur d'Autriche
survint, sans se faire annoncer, suivi du seul général Kutschera.
L'impératrice, se levant aussitôt de table, accompagna son père au salon
où ils demeurèrent à causer une bonne demi-heure. Nous sommes fondé à
penser que cette visite inattendue de l'empereur François à sa fille
avait pour but de lui procurer une surprise agréable, à la veille de son
jour de naissance. Le monarque autrichien vint, croyons-nous, ce
jour-là, annoncer à Marie-Louise l'aplanissement définitif des
difficultés qu'avaient soulevées la France et l'Espagne pour s'opposer à
son avènement à la souveraineté du duché de Parme. Après le départ de
l'empereur son père, l'Impératrice reçut successivement les visites de
l'archiduchesse Béatrix, de l'archiduc Charles, de l'archiduc Palatin,
de l'archiduc Antoine et de l'archiduc Albert.
Le soir de ce même jour Marie-Louise réunissait à sa table, dans un
grand dîner, sa belle-mère l'impératrice d'Autriche, le prince
héréditaire, le petit prince François, les archiduchesses Léopoldine,
Clémentine et Caroline, le prince Antoine de Saxe et la princesse
Thérèse. L'empereur François devait aussi venir dîner, mais il s'était
dégagé le matin. A la suite de tous ces détails le _Journal_ ajoute
qu'après le dîner Marie-Louise chanta, le général Neipperg tenant le
piano. Dans la matinée de ce même _10 décembre_ partait de _Schönbrunn_,
à l'adresse de ma grand'mère une lettre dont nous détachons ce fragment:
«C'est après-demain le jour de naissance de l'Impératrice. L'usage ici
est qu'on s'envoie complimenter à cette occasion. Sa Majesté, pour se
dérober à ces compliments, part demain pour aller passer le lundi 12 à
Baden. Je ne pourrai donc pas t'écrire avant mardi prochain. L'empereur
et l'impératrice d'Autriche doivent venir dîner ce soir ici, avec les
princes et les princesses leurs enfants, pour célébrer l'anniversaire de
la naissance de leur fille. L'Impératrice est extrêmement sensible à
cette marque de bonté de l'Empereur pour elle.»
Le 12 décembre, date de l'anniversaire de naissance de Marie-Louise, il
avait été question, à ce qu'il paraît, de faire apprendre par cœur au
fils de Napoléon un compliment destiné à être récité par le jeune prince
à sa mère. Ce compliment consistait en un quatrain composé des vers qui
vont suivre:
Autant que moi, personne, ô ma chère maman
Ne doit bénir ce jour prospère,
_Vrai_, ne lui dois-je point le bonheur si touchant
Et si doux à mon cœur de vous nommer ma mère!
On lui faisait observer en même temps que le mot _vrai_ avait été
employé parce qu'il s'en servait, ajoutait-on, à tout propos pour
affirmer. Alors l'enfant devint subitement sérieux et--au moment où il
aurait dû s'exécuter--aucune instance ne fût capable de lui faire
réciter le quatrain reproduit plus haut, tant la crainte du ridicule
avait déjà prise sur cette jeune intelligence!
Pendant la courte fugue de Marie-Louise à Baden, non loin de Vienne, le
journal de Gentz mentionnait la maladie dont le pauvre prince de Ligne
venait d'être atteint, maladie qui en peu de jours allait le coucher
dans la tombe. Elle avait commencé, dit M. de Gentz, le 8 décembre et
quelques jours après le prince avait succombé. En relatant la mort de
cette personnalité si célèbre, l'homme d'état autrichien rend hommage
aux éminentes qualités et à l'excellent jugement dont le feld-maréchal,
prince de Ligne, était doué. Il proteste contre l'impertinente
appréciation de plusieurs gros bonnets de la Cour d'Autriche, qui se
permettaient de le traiter de «vieux radoteur».
Nous allons faire connaître au lecteur ce que pensait mon grand-père de
ce personnage historique qu'on enterrait à Vienne, en grande pompe, le
jour même où la lettre adressée à ma grand'mère en partait:
«Schönbrunn, 15 décembre 1814.
«... A défaut de bals qui sont suspendus depuis l'Avent, on reprend à la
Cour des tableaux vivants ou l'on y joue la comédie. La première comédie
qu'on ait encore représentée est _le Pacha de Suresnes_. Cette pièce est
jouée par les dames et les principaux seigneurs de la Cour. Quand on
dansait, ce pauvre prince de Ligne disait: _Le Congrès danse, mais ne
marche pas!_ Je ne sais pas ce qu'il dirait aujourd'hui. Ce bon et
excellent vieillard est mort avant-hier. Sa mort a fait une grande
sensation à Vienne. C'est un homme tout à fait historique. Il a vécu
dans l'intimité de Marie-Thérèse, de Joseph II, de l'impératrice
Catherine de Russie, du grand Frédéric, de Louis XV, de Voltaire.
»Je dis dans l'intimité, parce qu'il voyageait, par exemple, dans la
même voiture, assis entre l'impératrice Catherine et l'empereur Joseph,
reposant sa tête sur les épaules de tous les deux, pendant le fameux
voyage de Crimée. Il est impossible que personne ait eu un esprit plus
brillant, une amabilité plus douce et une familiarité plus noble que le
prince de Ligne. Il est universellement regretté. Tout le monde à Vienne
porte son deuil, parce qu'il était allié à toutes les familles de la
Cour. Il est aussi beaucoup regretté à Schönbrunn où il venait souvent
nous voir. Il avait quatre-vingts ans et en paraissait au plus soixante.
Ses cheveux étaient à peine gris. Il avait une superbe figure, une
taille droite et au-dessus de l'ordinaire, un embonpoint proportionné.
C'était en tout un homme qui se serait fait remarquer dans toutes les
classes et dans tous les états. Je me suis étendu un peu sur lui, parce
qu'il était extrêmement bon pour moi, et qu'il pensait très bien et très
noblement.»
M. de Talleyrand dut aussi regretter sa perte, car il avait avec lui des
relations fréquentes, et, comme en toutes choses, il savait en tirer
profit.