Zèle de Talleyrand contre tout ce qui porte le nom de
Bonaparte.--Projet de déporter Napoléon aux Açores.--Lettre de la
légation française à Vienne, adressée à Paris.--Lettre de mon
grand-père à sa femme, blâmant avec force la conduite de
quelques-unes des personnes de la suite de Marie-Louise.--M. de
Carcassonne.--Constatation de l'influence dominatrice prise par
Neipperg sur Marie-Louise.--Folle passion de cette dernière pour
le général.
Docile aux instructions de Louis XVIII, Talleyrand que _le zèle de la
légitimité dévorait_ (depuis la Restauration), jugeait--comme son
nouveau maître--que la présence de Napoléon à l'île d'Elbe constituait
un danger pour la sécurité du trône des Bourbons. L'événement s'est
chargé, par la suite, de montrer que ces craintes n'étaient pas des
appréhensions chimériques. En attendant il s'efforçait, par peur de
l'Empereur déchu et pour plaire au parti royaliste, d'obtenir qu'on
éloignât Napoléon de son île, qu'on déchirât le traité qui lui en
assurait la propriété, et qu'on le déportât soit aux Açores, soit à
Sainte-Hélène. Ainsi le traité de Fontainebleau, moins d'un an après sa
signature, était déjà lettre morte aux yeux non seulement du
Gouvernement royal français, mais encore à ceux des souverains et
ministres des puissances alliées cosignataires du même traité[58].
L'article par lequel la souveraineté de Parme était formellement assurée
à Marie-Louise et à son fils n'était pas respecté davantage, puisqu'il
faisait--comme on l'a vu--l'objet des mêmes controverses et des mêmes
tergiversations. Même à la date du 12 novembre on trouve une dépêche des
plénipotentiaires du roi de France à Vienne, par laquelle ils se
déclarent fondés à espérer que Parme sera rendu à la famille d'Espagne,
c'est-à-dire à l'ancienne reine d'Étrurie, tandis que Marie-Louise
recevra une compensation. Metternich paraissait être de cet avis, car il
avait laissé entendre à Talleyrand qu'il désirait «qu'une ou deux
légations fussent données à l'archiduchesse Marie-Louise et à son
fils». Dans le cas où cet échange aurait pu s'effectuer, on devait en
proposer le retour au Saint-Siège, si le fils de Napoléon mourait sans
enfants.
[58] Seul l'empereur Alexandre de Russie en voulait et en
préconisait l'observation.
Le 23 novembre l'ambassade française en Autriche mandait au Ministère
des Affaires étrangères à Paris:
«Si les paroles de M. de Metternich, pouvaient inspirer la moindre
confiance, on serait fondé à croire qu'il trouverait l'archiduchesse
Marie-Louise suffisamment établie en obtenant l'état de Lucques, qui
rapporte cinq à six cent mille francs et que, pour lors, les Légations
pourraient être rendues au Pape et Parme à la reine d'Etrurie[59].»
[59] _Roi de Rome_, par Welschinger, chap. VI.
Ce n'est guère qu'à la fin de décembre que tous ces obstacles seront
aplanis, et qu'en dépit des embûches et des bâtons dans les roues mis
par Talleyrand sur sa route pour arriver à Parme, Marie-Louise finira
par être à peu près certaine d'obtenir gain de cause, mais en sacrifiant
celle de son fils.
Cependant la petite cour française de l'Impératrice continuait à rester
divisée en deux camps: celui des serviteurs demeurés fidèles à
l'empereur Napoléon, c'est-à-dire Mme de Montesquiou et mon grand-père;
et l'autre, dont Mme de Brignole et M. de Bausset paraissaient faire
désormais partie.
La lettre suivante, adressée à ma grand'mère par son mari, donne à ce
sujet des détails que nous continuons à placer sous les yeux du lecteur:
«Schönbrunn, 14 novembre 1814.
»... Je t'avais dit, je crois, que la princesse Tyskievich t'enverrait
demander tes lettres. Mme de Brignole a reçu une réponse de cette dame à
la lettre par laquelle elle la priait d'envoyer chez toi. Je te dirai,
au reste, pour toi, que je ne me livre nullement aux avances de Mme de
B... et que je m'en tiens un peu éloigné. Je n'ai point à me plaindre
d'elle, mais de sa manière d'être qui n'est pas estimable, et qui ne
peut être justifiée par rien. Du reste je garde la bienséance avec elle,
mais j'évite de la voir en particulier. Je t'avoue que l'idée ne m'était
pas venue d'un changement si subit que celui qui s'est opéré, depuis
trois mois, dans cette petite cour. Je devrais regretter mon voyage de
Paris, si je n'obtenais tous les jours la conviction que je n'aurais pas
pu empêcher ce qui s'est passé. Quand les princes ont du penchant à la
faiblesse, les complaisances et les lâches conseils leur deviennent bien
funestes; le mal qu'ils font est irrésistible. Ne m'envoie ici ni
caricatures, ni brochures faites dans un esprit qui n'est plus celui de
notre cour. J'ai le renom d'être l'homme de l'Empereur Napoléon, mais ma
profession de foi, à cet égard, est qu'il y aurait de l'extravagance à
se faire le champion d'une cause qu'on n'est pas en état de défendre. Je
regarde le doigt de Dieu comme marqué dans tous les événements qui se
sont passés; je ne puis rien faire pour anticiper sur ses décrets, mais
cela ne m'empêche pas de conserver, dans mon cœur, une reconnaissance
et un sentiment que personne n'a le droit de blâmer. Je sais que cette
façon de penser est appréciée, _et qu'elle me vaut au moins de
l'estime_. Ce que je trouve le plus laid, c'est que ceux qui se
conduisent le plus mal, à cet égard et sous d'autres rapports dont je ne
dirai pas la turpitude, proteste, devant moi, tous les jours du
contraire, tant ils se sentent honteux; mais j'ai trop de raisons de ne
pas les croire... Il est dur d'être obligé de revenir sur le compte de
personnes qu'on était accoutumé à aimer et à estimer...»
Autre lettre:
«Du 15 novembre, à Schönbrunn.
»Tu me demandes, chère amie, des nouvelles de ce qui se passe ici
relativement à nos affaires; Il paraît que Parme restera à
l'Impératrice. Les concessions importantes que les souverains viennent
de se faire, réciproquement, laissent l'espoir qu'on passera légèrement
sur les plus petites, et surtout sur celles de l'Italie, depuis que
Gênes est cédé au Piémont, et Alexandrie par moitié à l'Autriche. Reste
à savoir si l'Impératrice aura la faculté de résider dans ses nouveaux
Etats... Pour dégoûter les Français, le Ministère veut qu'on ne paie
point les grandes places. B... et Mme de B.., C... surtout sont mal vus,
et ils le méritent. On a la bonté de penser plus favorablement de moi,
sans doute à cause de mon désintéressement. Mais tu penses bien que je
rougirais (si j'accompagnais, à Parme, Sa Majesté dont je désapprouve
tout à fait la conduite) de recevoir de ses fonds particuliers, un
traitement que j'aurais l'air publiquement de refuser; et puis en quelle
qualité? On ne veut que des ministres et employés autrichiens, que des
chambellans et des dames de Parme ou d'Autriche...
»Au milieu des fêtes qui se succèdent à Vienne, les plus grandes
iniquités se consomment. La Saxe est décidément enlevée à son roi, le
plus vertueux et le plus loyal des souverains, pour être donnée à la
Prusse. Ce bon et malheureux roi de Saxe ne veut accepter aucun
dédommagement. Il veut mendier son pain, suivi de sa femme et de sa
fille...»
A l'égard de l'inique spoliation du roi de Saxe, les sentiments généreux
se trouvèrent, cette fois, d'accord avec la politique au sein du Cabinet
français. M. de Talleyrand reçut l'ordre de plaider, à Vienne, avec la
plus grande insistance, la cause de l'infortuné souverain de la
Saxe.[60] Louis XVIII et son frère s'étaient souvenus, sans doute, des
liens étroits de parenté qui les unissaient à la maison royale saxonne.
Tous les efforts tentés dans ce sens n'aboutirent, néanmoins, qu'à
tempérer bien faiblement la grandeur de l'injuste sacrifice imposé au
monarque saxon.
[60] Frédéric-Auguste demeuré jusqu'à la chute de l'Empire
français le plus fidèle allié de Napoléon.
Mme de Brignole, intime amie de M. de Talleyrand, s'était formée à son
école et avait--comme lui--le goût de l'intrigue au plus haut degré. Ce
besoin d'inquisition de leur part, cette curiosité intéressée que rien
ne pouvait satisfaire de façon suffisante, inspiraient des soupçons et
des inquiétudes assez justifiées à tous ceux qui étaient au courant de
leurs procédés. C'est ainsi qu'à propos de la visite annoncée à ma
grand'mère d'un certain M. de Carcassonne, son mari croit utile de la
prémunir contre toute imprudence de langage qui serait susceptible de
lui échapper en présence de ce personnage, considéré par mon grand-père
comme un émissaire de Mme de Brignole. Aussi adresse-t-il à sa femme, le
_17 novembre_, la lettre qu'on va lire:
«Tu me demandes ce que c'est que M. de Carcassonne... Comme je ne veux
pas t'en parler par la poste, je te dirai que je ne le connais pas du
tout, que je ne l'ai vu que pendant deux jours, qu'il m'a paru fort
attaché à Mme de B..., qu'il ne faut pas, je crois, que tu penses tout
haut devant lui, parce que Mme de B... peut l'avoir mis en avant pour
servir son goût d'intrigues de toute espèce. Il a fait un peu tous les
métiers. Il a été, entre autres choses, employé auprès du général Menou
en Piémont et à Venise. Voilà ce que je désire que tu saches pour te
mettre en garde, contre toute insinuation qu'il pourrait te faire, pour
savoir ma manière de penser vis-à-vis de sa patronne ou de
l'Impératrice...
»Tu crois que je suis fort triste, chère amie. Je ne m'amuse pas
excessivement il est vrai, car ce qui se passe sous mes yeux m'afflige
quelquefois. Mais, quand tu auras lu mes précédentes lettres, tu pourras
interpréter ce que Mme de B... appelle être _fort triste_ de ma part,
c'est-à-dire très réservé avec elle, parce que sa conduite, vis-à-vis de
l'Impératrice, me donne de justes sujets de l'être. Je me suis déjà
assez étendu sur ce chapitre, dans mes autres lettres, pour le remettre
encore sur le tapis.
»Je suis étonné que Mme de Montebello ne reçoive pas de lettres de
l'Impératrice. J'entends dire tous les jours à Sa Majesté qu'elle lui a
écrit par telle occasion. Je n'ose presque pas dire que, pour moi,
c'est presque une raison de croire le contraire. Ce malheureux défaut de
dissimulation et de mensonge s'est développé chez l'Impératrice à un
point extrême. J'ai été deux mois sans vouloir m'en apercevoir. Voilà au
reste où mène la nécessité de cacher ses actions. Je ne puis t'exprimer
combien il m'en coûte de te faire voir, sous un jour si défavorable, une
personne que nous regardions comme un ange!»
Il est certain que, depuis les temps heureux auxquels le passage de la
lettre qu'on vient de lire fait mélancoliquement allusion, l'ange--dont
elle rappelle les vertus--s'était singulièrement dépravé... S'il était
nécessaire d'en fournir une preuve plus manifeste, nous la trouverions
inscrite dans quelques lignes concises du _Journal_ auquel il a déjà été
fait tant d'emprunts, au cours de nos récits: A la date du 18 novembre
de l'année 1814, une brève inscription de quelques lignes mentionne,
sans réflexion, à quel point le succès du général Neipperg devait être
éclatant et complet. Ce jour-là Marie-Louise, de plus en plus folle de
son nouveau seigneur et maître, après avoir mené le favori faire une
promenade sentimentale dans le parc de Laxembourg, l'entraînait dans
les appartements du Palais pour lui montrer celui qu'elle y occupait
avant son mariage, et probablement peut-être aussi la cage devenue vide
des oiseaux qu'elle y nourrissait!... Ce qui nous amène à formuler cette
adjonction aux courtes phrases du journal, c'est que nous savons que,
beaucoup plus tard, Marie-Louise eut, par la suite, une perruche du nom
de _Margaritina_ à laquelle elle devait tendrement s'attacher, et dont
le babillage contribua, semble-t-il, à lui apporter d'utiles
consolations à l'époque de la mort du comte Neipperg...
Cette pauvre impératrice avait par trop vraiment les allures d'une
petite pensionnaire écervelée!
Nous terminerons ce chapitre par un extrait de lettre de la
correspondance de mon grand-père, lettre datée du 19 novembre 1814:
«Bien que dans la maison d'une souveraine et au milieu du tumulte
qu'occasionnent la présence de tant de monarques, et les plaisirs dont
on entoure les maîtres du monde, réunis ici comme dans un conseil des
dieux, mon isolement est absolu... Entouré de gens qui se roulent dans
la fange et qui abusent de l'inexpérience et de la facilité de la plus
faible des princesses, je ne puis que gémir des malheurs qui en seront
la conséquence inévitable. _Elle avoue qu'elle est trompée et trahie_,
et elle n'a pas le courage de dire un mot qui servirait de frein aux
plus audacieux. J'ai fini par cesser des observations inutiles et qui
deviendraient importunes, et je vis, comme un solitaire, au milieu de
scènes auxquelles je voudrais être étranger. J'attends avec impatience
la fin de tout ceci. Il paraît probable qu'avant la fin de décembre,
toutes les affaires du Congrès seront terminées d'une manière ou d'une
autre.
«Je t'ai donné des nouvelles du prince de Parme dans mes dernières
lettres. Cet aimable et cher enfant est une de mes consolations
principales ici. Je l'aime comme mon fils, et je passe mes heures les
plus agréables avec lui...»
Bientôt le pauvre enfant, grâce en partie à l'insouciante faiblesse de
sa mère, ne portera même plus le nom de prince de Parme. On ne saura
bientôt plus comment qualifier le fils de Napoléon le Grand, jusqu'au
moment où son grand-père, l'empereur d'Autriche, lui conférera le titre
allemand de duc de Reichstadt!