CHAPITRE II

Lettre de l'empereur d'Autriche à Napoléon en date du 16 avril

1814.--Lettre de Metternich à Marie-Louise.--Appréciation du

caractère et de la conduite de ce ministre par un contemporain du

chancelier autrichien.

Le récit de l'agonie de l'Empire en 1814, après l'immortelle campagne de

France, a plusieurs fois été fait, et lu dans un grand nombre de

mémoires relatifs à cette dramatique époque. Nous n'avons pas

l'intention d'en reproduire, dans cet ouvrage, une nouvelle narration.

Nous nous occuperons spécialement de Marie-Louise, la suivant dans ses

pérégrinations jusqu'à Vienne et à Schönbrunn, en nous efforçant de

tracer une peinture fidèle des impressions et des sentiments divers dont

son âme était agitée au début de sa séparation d'avec l'Empereur,

séparation qu'elle ne croyait pas alors devenue _définitive_.

Son père, l'empereur d'Autriche, partageant ou feignant de partager la

manière de voir de sa fille dans l'entrevue qu'il avait eue avec elle à

Rambouillet, ne lui avait parlé à cette occasion d'aucune résolution

semblable. Mon grand-père, en racontant les péripéties de l'entrevue de

l'empereur François et de Marie-Louise dans cette résidence impériale,

rend témoignage de l'émotion de ce souverain au moment où sa fille

désolée le reçut en versant des larmes, et en jetant entre les bras de

son grand-père le fils de Napoléon. On trouvera la preuve de

l'incertitude où se trouvait alors le monarque autrichien sur la ligne

de conduite qu'il aurait à adopter à cet égard, pour l'avenir, dans la

lettre suivante adressée par lui de Rambouillet à son gendre détrôné, le

16 avril 1814, lettre insérée dans l'ouvrage de M. de Saint-Amand

intitulé: _Marie-Louise, l'Ile d'Elbe et les Cent Jours_. Voici cette

lettre: «Monsieur mon frère et cher beau fils, la tendre sollicitude que

je porte à l'impératrice ma fille, m'a engagé à lui donner rendez-vous

ici. J'y suis arrivé il y a peu d'heures, et je ne suis que trop

convaincu que sa santé a prodigieusement souffert depuis que je l'avais

vue. Je me suis décidé à lui proposer de se rendre, _pour quelques

mois_, dans le sein de sa famille. Elle a trop besoin de calme et de

repos et Votre Majesté lui a donné trop de preuves de véritable

attachement pour que je ne sois pas convaincu qu'Elle partagera mes

vœux à cet égard, et qu'Elle approuvera ma détermination. Rendue à la

santé, ma fille ira prendre possession de son pays, ce qui la

rapprochera tout naturellement du séjour de Votre Majesté. Il serait

superflu sans doute que je donnasse à Votre Majesté l'assurance que son

fils fera partie de ma famille, et que, pendant son séjour dans mes

États, je partagerai les soins que lui voue sa mère. Recevez, Monsieur

mon frère, l'assurance de ma considération très distinguée. De Votre

Majesté impériale le bon frère et beau-père.--François.»

La franchise n'avait jamais été la qualité maîtresse du Souverain de

l'Autriche; sa conduite ultérieure et la suite des événements l'ont

surabondamment démontré. Metternich d'ailleurs, son tout-puissant

premier Ministre, ne lui aurait pas permis d'adopter, vis-à-vis de

Napoléon, une attitude plus en harmonie avec les liens de parenté que le

mariage de Marie-Louise avait créés entre le gendre et le beau-père.

Mais François, et plus encore Metternich, considéraient Napoléon comme

un danger pour l'Europe en général et en particulier pour l'Autriche. La

peur qu'il leur inspirait a provoqué la rancune impitoyable avec

laquelle ils ont poursuivi l'Empereur des Français et ont fini par

consommer sa ruine. Tous les moyens leur étaient bons pour parvenir à ce

résultat, même les plus déloyaux et les plus méprisables. L'immoralité

des moyens qu'ils ont employés pour atteindre ce but révolterait la

conscience d'un simple particulier. L'œuvre de la séduction de

Marie-Louise, entreprise par le général Neipperg, armé de tous les

pouvoirs et de tous les encouragements du Gouvernement autrichien pour

en arriver à ses fins, a quelque chose de plus cynique et de plus

odieux, suivant nous, que la chute de l'innocente Marguerite, provoquée

par le satanique docteur Faust, dans l'immortel poème de Gœthe.

Avant l'entrevue de Rambouillet Metternich, muni des pleins pouvoirs de

son maître, avait déjà sanctionné à Paris, de concert avec les

représentants des autres puissances coalisées, la ruine des espérances

que la Régente Marie-Louise avait pu conserver pour que les droits de

son fils demeurassent sauvegardés, et il écrivait à cette princesse,

dont il osait prétendre servir les véritables intérêts, la lettre

suivante:

«Madame!

»Messieurs de Bausset et de Sainte-Aulaire m'ont remis les lettres que

Votre Majesté impériale a adressées par eux à l'Empereur Son Auguste

père. Arrivé ici dans le courant de la journée, je me suis empressé de

les expédier à leur haute destination.

»J'aurai l'honneur de fournir demain à Votre Majesté impériale de

nouvelles preuves de la sollicitude de l'Empereur pour Elle et son fils.

J'ai précédé Sa Majesté impériale ici pour ne pas rester étranger aux

arrangements que l'on négocie avec S. M. l'empereur Napoléon. Dès que

cet arrangement sera signé, j'aurai l'honneur d'envoyer quelqu'un à

Votre Majesté. Je puis toutefois Lui donner d'avance la certitude que

l'on réserve à Votre Majesté impériale une existence indépendante qui

passera à Son Auguste fils[9].

[9] Mensonge qui sera suivi d'un grand nombre d'autres.

»Il serait superflu que j'assurasse Votre Majesté que l'Empereur lui

voue le plus vif intérêt. Avec quelle satisfaction il la recevrait chez

lui! L'arrangement le plus convenable sans doute serait celui qu'Elle se

rendît momentanément en Autriche avec Son enfant en attendant qu'Elle

ait le choix entre les lieux où se trouve l'empereur Napoléon[10] et son

propre établissement. L'Empereur aurait de cette manière le bonheur

d'aider de son mieux à sécher les larmes que vous n'avez que trop de

motifs de répandre Madame! Votre Majesté serait tranquille pour le

moment et libre de sa volonté pour l'avenir[11]. Elle amènerait avec

Elle les personnes auxquelles elle voue le plus de confiance. L'Empereur

sera ici en deux ou trois jours; ce que je Lui dis sur son voyage en

Autriche doit être regardé par Votre Majesté comme entièrement conforme

aux intentions paternelles que Lui porte Son Auguste père.

[10] Seconde entorse à la vérité.

[11] Même réflexion.

»Je ne puis pas assez supplier Votre Majesté d'être parfaitement

tranquille sur sa sûreté et celle de tout ce qui lui appartient. Elle a

souvent daigné me vouer de la confiance; qu'Elle ne le fasse pas moins

quand, dans l'immense crise du moment, je lui donne une assurance fondée

sur la connaissance plénière des choses.

»Agréez l'hommage du profond respect avec lequel je suis, Madame,

»De Votre Majesté impériale,

»Le très humble et très obéissant serviteur.

»Prince DE METTERNICH.

»Paris, le 11 avril 1814.»

Si le mot de Talleyrand qui disait que la parole a été donnée à l'homme

pour mieux déguiser sa pensée est souvent malheureusement bien exact, on

peut, sans appréhension de tomber dans l'erreur, en faire également

l'application aux discours comme aux élucubrations du fameux ministre

Metternich. En bernant pendant près d'une année l'infortunée

Marie-Louise d'espérances vaines, lui aussi excellait dans l'art de

dissimuler sa pensée intime, et de recouvrir une mauvaise foi évidente

sous le masque de l'intérêt.

Il est curieux de constater cependant d'après les aveux de Gentz,--âme

damnée du premier ministre autrichien,--qu'entre la période de temps

comprise entre le 17 février et le 18 mars 1814, Napoléon pouvait encore

sauver sa couronne et conserver le trône à sa dynastie. En donnant cette

assertion comme absolument fondée, Frédéric de Gentz attribue l'échec

des négociations de Châtillon à l'entêtement de Napoléon et à la

maladresse de ses plénipotentiaires. L'Empereur n'avait-il pas plutôt

raison de l'attribuer à la mauvaise foi de l'Autriche et des alliés? Les

mémoires de Mme Durand, que nous aurons encore plusieurs fois l'occasion

de citer, se trouvent d'accord avec les affirmations non suspectes de M.

de Gentz sur ce point historique.

«L'empereur eut encore, dit la dame du palais, l'occasion de faire une

paix sinon glorieuse au moins honorable. Il tint encore une fois, entre

les mains, un traité auquel il ne manquait que sa signature. Un succès

partiel, qu'il obtint malheureusement en cet instant critique, vint

paralyser sa main.»

On trouve également, dans les mémoires du duc de Rovigo[12], la

confirmation des appréciations qui précèdent relativement à l'issue des

conférences de Châtillon, et une accusation formelle d'impéritie et de

maladresse portée par l'ancien Ministre de la police contre le duc de

Vicence, négociateur principal du Gouvernement impérial français.

[12] Tome VII, chapitre XII, pages 188 et suivantes. _Mémoires de

Rovigo_.

Qui faut-il croire? L'assertion d'un adversaire déclaré tel que Gentz

nous paraît cependant d'un grand poids. Quoi qu'il en soit, la mauvaise

foi des alliés et en particulier celle de Metternich, âme de la

coalition, est, elle aussi, un facteur dont il convient de tenir le plus

grand compte. On nous permettra, puisque le nom du chancelier d'Autriche

vient d'être encore prononcé, de reproduire ci-dessous le jugement,

porté, par un témoin oculaire de ce qui s'est passé en 1814 et en 1815,

sur le premier ministre de l'empereur François:

«Jomini[13] prétend que l'oligarchie autrichienne n'a jamais dominé le

cabinet de Vienne. Ce n'est vrai que depuis le jour où Metternich est

devenu tout-puissant, mais il ne saurait être révoqué en doute que,

jusqu'en 1811, une oligarchie souveraine a dirigé les conseils et la

politique de ce cabinet. La maison d'Autriche fondée par un simple

gentilhomme, qui ne s'est élevée que par des alliances et par le

concours de la noblesse, propriétaire des deux tiers des biens

territoriaux, a toujours été tenue en tutelle par les grands seigneurs.

[13] Archives de famille.

»L'empereur François, jusqu'à ce qu'il ait subi l'influence de

Metternich, a laissé continuer, par l'indolence et l'incapacité qui lui

sont propres, les errements qu'il a trouvés établis. Ce prince a reçu de

la nature un esprit de ruse et de finesse, partage des esprits faibles

et ignorants. Il est ennemi des lumières et de tout progrès, et cache

sous une bonhomie apparente un orgueil excessif; il a une antipathie

d'instinct contre toute idée libérale. Ce souverain, rencontrant dans

Metternich un esprit qui sympathisait avec le sien, a goûté sa manière

de faire et ses agissements, comme si le germe en eût reposé en lui, à

son insu, et eût attendu, pour éclore, un homme qui le lui révélât et

lui en apprît l'emploi; il s'y est donc fortement attaché. Intrigant

politique de premier ordre, Metternich n'eut guère de rival dans les

ruses de la diplomatie. Il brillait dans les cercles et avait le talent

de s'en rendre l'arbitre par la grâce, l'aisance et les ressources de

son esprit. Son tact était merveilleux pour pénétrer les principaux

personnages d'une Cour ou d'un Cabinet, capter leur faveur et les faire

servir à l'accomplissement de ses desseins. Il mettait une adresse

singulière dans le choix de ses instruments, et savait s'entourer d'une

troupe de gens dévoués dont il enveloppait, comme d'un filet, les

capitales de l'Europe. En Espagne, en Portugal, en Italie, en France, il

devint l'ami de l'aristocratie et du haut clergé; en Turquie l'ami du

Sultan. Mais où la ruse et l'intrigue demeuraient insuffisantes, là

s'arrêtaient sa capacité et son pouvoir. L'événement a prouvé la

faiblesse de ses vues et l'égoïsme sans profondeur de ses conceptions.

Il a perdu tous ceux auxquels il s'est attaché. Il a même fini par

regretter la chute de Napoléon! La politique qu'il a fait adopter à

l'Autriche en 1813 est sa condamnation, car le sort de l'Europe était

alors dans ses mains. Cette puissance était, à cette époque, l'arbitre

de la paix; elle pouvait la dicter également à la Russie et à la Prusse,

auxquelles le début de la campagne avait été si défavorable, comme à la

France qui lui en aurait su gré. Sous la main haineuse et vénale du

ministre autrichien est tombé celui qui avait reconstruit en Europe

l'édifice de la haute royauté, raffermi les princes sur leurs trônes, le

médiateur puissant entre les peuples et les rois. Metternich, à la

remorque de l'Angleterre et de la Russie, leur a vendu l'Europe et

l'Autriche. Soutenu par un prince entêté et aveugle, sur le présent

comme sur l'avenir, il est devenu le Richelieu de l'Allemagne à la

cruauté près. Il a façonné à la corruption la jeune noblesse des

premières maisons de la monarchie des Habsbourg, et c'est parmi elles

qu'il a choisi ses espions. Des trois cents familles environ qui

composaient l'oligarchie autrichienne, cent cinquante, domestiquées par

Metternich, rampent présentement à la Cour. Au premier rang de ceux

qu'il a dressés à la servitude sont les Liechtenstein, les

Schwarzenberg, les Esterhazy, les Lobkowitz, etc.

L'impulsion des esprits vers l'émancipation n'est pas favorable à la

résurrection d'une semblable oligarchie, et s'oppose à ce qu'elle

ressaisisse son ancienne prépondérance. On peut la considérer maintenant

comme détruite.»

Cette digression destinée à mettre en lumière le caractère de l'empereur

François, et surtout celui de son célèbre premier ministre, nous a

entraîné trop loin de notre sujet; il est temps de revenir à

l'impératrice Marie-Louise.

Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815) · 第 10 / 78 题