Caractère de Marie-Louise.--Sa correspondance avec Mme de
Crenneville.--Son portrait.--Ce que pensait de sa mère le duc de
Reichstadt.
Avant d'entreprendre la relation d'une partie des événements qui se sont
déroulés entre 1814 et 1815 dans l'Europe centrale, et de parler de la
répercussion qu'ils ont exercée sur le cœur de Marie-Louise, il nous a
paru nécessaire de donner à ceux qui liront ces pages quelques
éclaircissements préliminaires, destinés à leur faire mieux comprendre
la nature d'âme, les tendances, la valeur morale en un mot de la fille
de l'empereur François.
Dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier_--dans le
troisième volume surtout--mon grand-père a consacré plusieurs chapitres
à l'impératrice Marie-Louise, à son caractère, à son genre de vie et
même à ses occupations ou à ses habitudes. Le lecteur devra s'y reporter
s'il veut connaître, avec des détails plus circonstanciés, les faits et
gestes de l'Impératrice depuis son mariage en 1810 jusqu'à la première
abdication de Napoléon en 1814 et même jusqu'en 1815. Pour relier avec
les années précédentes la période spéciale qui nous occupe, il nous
faudra donc emprunter à l'ouvrage précité, et à beaucoup d'autres
encore--aussi succinctement toutefois que possible--des appréciations,
des anecdotes ou certaines particularités susceptibles de servir à
l'intelligence des fluctuations d'âme de cette princesse, et de nous
amener enfin à constater, dans cette nature faible et futile, l'abandon
regrettable et complet de ses devoirs les plus sacrés.
En revenant à Vienne, en retrouvant le berceau de son enfance et de ses
jeunes années, l'impératrice Marie-Louise était encore animée
d'intentions droites. Son attachement pour son époux, trahi par la
fortune, se trouvait sans doute affaibli; il était loin cependant de
paraître éteint. Cédant par faiblesse et un peu par égoïsme à de
perfides suggestions, son âme, visitée déjà par de légers remords, avait
conservé néanmoins des sentiments de fidélité et de loyauté vis-à-vis de
Napoléon.
Marie-Louise se souvenait des constants égards qu'il lui avait
témoignés, de ses manières affectueuses et tendres pour elle. Elle
n'avait vraisemblablement jamais aimé avec passion le mari que les
nécessités de la politique avaient obligé l'Autriche à lui donner, et
cependant, pour faire mieux connaître la nature des sentiments de la
souveraine détrônée à l'égard de son époux, dès les prémices de l'union
qui avait été imposée à l'Archiduchesse, il nous a paru tout à fait
opportun de placer sous les yeux du lecteur des extraits de plusieurs
lettres adressées par Marie-Louise à son amie la plus intime, Mlle de
Poutet, devenue comtesse de Crenneville.
Nous allons citer textuellement ces extraits puisés dans une
correspondance publiée à Vienne par Gerold.
_Avant le mariage._
A Mlle Victoire de Poutet:
«23 janvier 1810.
»Je sais que l'on me marie déjà à Vienne avec le grand Napoléon;
j'espère que cela restera au discours et vous suis bien obligée, chère
Victoire, pour votre beau souhait à ce sujet. Je forme des vœux afin
qu'il ne s'exécute pas, et, si cela devait se faire, je crois que je
serais la seule qui ne s'en réjouirait pas.»
»M.-L.»
_Après le mariage._
A Mlle Victoire de Poutet:
«Compiègne, 24 avril 1810.
»Je vous suis bien sincèrement reconnaissante pour les vœux que vous me
faites dans votre lettre du 20 mars à l'occasion de mon mariage. Le Ciel
les a exaucés; puissiez-vous bientôt jouir d'un bonheur pareil à celui
que j'éprouve, et que vous méritez tant. Vous pouvez être persuadée que
personne ne le souhaite plus que votre attachée amie.»
»M.-L.»
A Victoire de P..., future comtesse de Crenneville:
«11 mai 1810.
»... Peut-être que dans ce moment vous êtes déjà mariée et goûtez un
bonheur aussi inaltérable que le mien...»
»M.-L.»
1er janvier 1811.--Autre extrait de lettre à la même:
«Les moments les plus agréables sont ceux où je suis avec l'Empereur.»
A la comtesse de Crenneville:
«6 mai 1811.
»J'ai été bien touchée des vœux que vous formez à cette occasion pour
mon fils; j'espère qu'ils se réaliseront et qu'il fera un jour, _comme
son père_, le bonheur de tous ceux qui l'approcheront et le
connaîtront.»
Marie-Louise exprime encore, dans sa correspondance de l'année 1812, ses
regrets d'être séparée de Napoléon parti pour la campagne de Russie
(lettre à Victoire de Crenneville).
Enfin l'Impératrice écrivait de Prague, le 25 juin 1812, à Mme Mère:
«L'Empereur m'écrit bien souvent; chaque jour où je reçois une lettre
est un jour de bonheur pour moi. Rien ne peut me consoler de son
absence, pas même la présence de toute ma famille.»
Rien n'obligeait Marie-Louise à écrire de semblables lettres; d'ailleurs
la fausseté n'était pas chez elle un vice de nature, et ces confidences
adressées, presque toutes, à sa meilleure amie, fille de sa grande
maîtresse la comtesse de Colloredo, ne sauraient être suspectées
d'hypocrisie par personne. Elles sont l'expression de la vérité du
moment. Plus tard les leçons et les enseignements du général Neipperg
porteront leurs fruits, et Marie-Louise finira par modifier le fond de
sa nature, par devenir trompeuse et dissimulée comme son mentor.
Voici le jugement sévère, mais qui nous semble absolument justifié,
porté sur la deuxième femme de Napoléon dans la _Revue historique_:
«Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, impératrice des Français, fille
aînée de François empereur d'Autriche et de Marie-Thérèse de Naples,
née à Vienne le 12 décembre 1791, mariée à Napoléon Ier le 2 avril 1810,
morte à Vienne le 18 décembre 1847. Personne insignifiante; _elle ne
pense pas_. Femme de Napoléon, elle n'en parle que dans les termes de la
plus bourgeoise tendresse. On le lui enlève, elle l'oublie.» La _Revue
historique_ trouve en outre d'une _banalité attristante_ toute la
correspondance de Marie-Louise avec les comtesses de Colloredo et
Crenneville, publiées comme nous l'avons dit, par Gerold, et juge, par
endroits, ces lettres «comme un affront à la dignité morale d'une femme
et d'une souveraine.»
Marie-Louise ne dit-elle pas en effet dans une des susdites lettres que,
si elle songeait un jour à se remarier, elle serait heureuse de
rencontrer un autre M. de Crenneville... Quelles que pussent être en
réalité les qualités personnelles de ce galant homme, cette réflexion
d'une souveraine même déchue, décèle,--suivant nous--un manque absolu de
grandeur et même de dignité.
Plus d'un contemporain, plus d'un historien qui ont connu ou étudié
Marie-Louise la traitent d'esprit léger et irréfléchi, et constatent en
elle l'absence totale de caractère et de tout sens politique.
Il faut en effet quand on étudie de près l'histoire de la deuxième femme
de Napoléon (qu'il jugeait lui-même plus tard _faible_ et _frivole_
malgré son extrême indulgence pour elle) reconnaître que cette
impératrice était faite pour une existence terre à terre et exempte
d'orages, qu'elle était douée par la nature d'un tempérament bourgeois
de petite grisette. Née sur les marches d'un des trônes les plus
illustres de l'Europe, elle ne se montra, en aucune rencontre, à la
hauteur du rôle éminent que les circonstances et l'assentiment de son
père l'avaient appelée à jouer sur la scène du monde. Nous dirons plus,
les événements dramatiques, survenus pendant la durée si courte de son
règne éphémère, ne semblèrent lui laisser plus tard,--après la chute de
l'Empire français--que des souvenirs de véritable terreur, en même temps
qu'une répugnance invincible à en affronter de nouveau les agitations et
les périls.
Nous pourrions nous borner à ces appréciations diverses, recueillies un
peu partout et puisées dans les écrits des témoins vivant à la même
époque, comme dans les récits des historiens contemporains actuels. Nous
choisirons, cependant, pour mieux confirmer la justesse des jugements
portés plus haut sur l'impératrice Marie-Louise, deux autres témoignages
décisifs, le dernier surtout puisqu'il émane de l'infortuné duc de
Reichstadt lui-même!...
Écoutons d'abord celui de Prokesch Osten, ce fidèle et unique ami du
fils de Napoléon et de Marie-Louise. S'il cherche d'abord à exonérer
cette princesse des griefs articulés contre elle dans le livre de M. de
Montbel, il est loin cependant de conclure à son innocence complète et à
son irresponsabilité absolue. Voici le langage qu'il tient à son sujet:
«Montbel fait tort à Marie-Louise en ne remarquant pas qu'elle voulait
rester (en 1814) à Paris. Elle eût été satisfaite si le peuple l'eût
empêchée de partir le 29 mars. Ceux qui lui supposent des
arrière-pensées royalistes, etc., qui disent qu'elle vit avec joie la
perte de son trône et de son époux, ne connaissent pas cette femme
faible, mais capable cependant de sentiments plus élevés. Elle aimait
son mari et son fils, et savait que ses devoirs envers eux devaient
passer avant ceux qu'elle avait vis-à-vis de son père. La cause de ses
égarements postérieurs consiste seulement dans la passivité fatale dans
laquelle les jeunes filles (et surtout les princesses) sont élevées à
Vienne.»
M. Welschinger, l'historien éminent et bien connu de l'ouvrage si
attachant, intitulé _le Roi de Rome_, a fait paraître récemment une très
intéressante brochure qui fait suite à son livre, et pourrait en être
considérée en quelque sorte comme l'appendice[5].
[5] _Le Duc de Reichstadt d'après des notes inédites du chevalier
de Prokesch Osten_, p. 53. De Soye et fils, éditeurs, Paris 1907.
Des notes intimes de Prokesch Osten, reproduites en partie dans cette
brochure, il résulte qu'au cours d'une de ses conversations avec le duc
de Reichstadt, ce prince aborda une seule et unique fois, avec son
intime confident, le sujet brûlant d'une appréciation sur la conduite de
sa mère, et qu'il le fit avec l'accent de la plus grande émotion. Le duc
me dit alors, rapporte Prokesch: «Si Joséphine avait été ma mère, mon
père n'aurait pas été à Sainte-Hélène, et moi je ne languirais pas à
Vienne. Certainement ma mère est bonne... mais elle est sans force...
Elle n'était pas la femme que mon père méritait!» En prononçant ces
paroles le duc versait des larmes, se cachant le visage entre ses mains,
et le loyal Prokesch, pour le consoler, reprenait: «La femme que
méritait votre père n'existait pas!»
De quel intérêt sera pour l'histoire qui le recueillera, ce jugement
porté par le fils de Marie-Louise sur sa mère, et qu'un seul témoin a
été à même de conserver dans sa mémoire puis de fixer sur le papier dans
ses notes manuscrites!
Dans ses intéressants mémoires sur Napoléon et Marie-Louise la veuve du
général Durand, dame du Palais de l'impératrice, nous trace un charmant
portrait de la seconde femme de Napoléon. Mme Durand restera dans
l'histoire de la période impériale comme le type de la fidélité, du
dévouement et de la noblesse de sentiments la plus pure. Voici en quels
termes elle décrit la personne de Marie-Louise à l'époque de l'arrivée
de celle-ci en France:
«Marie-Louise avait alors dix-huit ans et demi, une taille majestueuse,
une démarche noble, beaucoup de fraîcheur et d'éclat, des cheveux blonds
qui n'avaient rien de fade, des yeux bleus mais animés, une main, un
pied qui auraient pu servir de modèles, un peu trop d'embonpoint
peut-être, défaut qu'elle ne conserva pas longtemps en France; tels
étaient les avantages extérieurs qu'on remarqua tout d'abord en elle.
Rien n'était plus aimable, plus gracieux que sa figure quand elle se
trouvait à l'aise, soit dans son intérieur, soit au milieu des personnes
avec lesquelles elle était particulièrement liée; mais dans le grand
monde, et surtout dans les premiers moments de son arrivée en France, sa
timidité lui donnait un air d'embarras que bien des gens prenaient à
tort pour de la hauteur[6].»
[6] _Mémoires de la générale Durand_, p. 9.
Napoléon, ravi de rencontrer dans cette jeune princesse tous ces
avantages réunis, en devint presque aussitôt réellement épris, et lui
témoigna, dans les premiers temps de la lune de miel surtout, la plus
vive tendresse. Marie-Louise possédait un ensemble de qualités
domestiques dont l'Empereur savait apprécier le charme réel.
Continuons d'emprunter aux souvenirs de Mme Durand d'autres
particularités intimes qui feront mieux comprendre au lecteur les causes
qui motivèrent, dès le début de leur union, l'attachement véritable
ressenti par Napoléon pour sa nouvelle femme.
Mme Durand ajoute en effet au séduisant portrait de Marie-Louise, que
nous venons de reproduire plus haut, les appréciations suivantes:
«L'archiduchesse Marie-Louise avait reçu une éducation très soignée; ses
goûts étaient simples, son esprit cultivé; elle s'exprimait en français
avec facilité, avec autant d'aisance que dans sa langue naturelle.
Calme, réfléchie, bonne et sensible, quoique peu démonstrative, elle
avait tous les talents agréables, aimait à s'occuper et ne connaissait
pas l'ennui. Nulle femme n'aurait pu mieux convenir à Napoléon[7].
Douce, paisible, étrangère à toute espèce d'intrigues, jamais elle ne se
mêlait des affaires publiques et elle n'en était instruite, le plus
souvent, que par la voie des journaux. Pour mettre le comble au bonheur
de l'Empereur, la Providence voulut que cette jeune princesse, qui
aurait pu ne voir en lui que le persécuteur de sa famille, l'homme qui,
deux fois, l'avait obligée de fuir de Vienne, se trouvât flattée de
captiver celui que la renommée proclamait le héros de l'Europe, et
éprouvât bientôt pour lui le plus tendre attachement.»
[7] S'il n'avait pas été destiné à subir l'épreuve de
l'adversité...
D'après tout ce que nous venons de rapporter jusqu'ici l'on voit combien
les sentiments de Marie-Louise, si peu bienveillants pour Napoléon avant
son mariage avec ce prince, avaient changé depuis qu'il était devenu son
mari!... Nous croyons devoir à ce propos reproduire, ci-après, une
petite anecdote dont mon grand-père s'est fait l'écho dans ses souvenirs
sur la deuxième femme de l'Empereur:
«L'archiduchesse Marie-Louise, dit-il, aux premières paroles qui lui
furent portées de son union projetée avec Napoléon, se regarda presque
comme une victime sacrifiée au Minotaure. Cette princesse m'a fait
l'honneur de me raconter qu'elle avait grandi, sinon dans la haine, au
moins dans des sentiments peu favorables à l'homme qui avait mis
plusieurs fois la maison de Habsbourg à deux doigts de sa perte, qui
avait obligé sa famille à fuir de sa capitale et à errer de ville en
ville, au milieu de la confusion et de la consternation inséparables
d'une retraite précipitée. Les jeux habituels de son frère et de ses
sœurs consistaient à ranger en ligne une troupe de statuettes en bois
ou en cire qui représentaient l'armée française, à la tête de laquelle
ils avaient soin de mettre la figure la plus noire et la plus
rébarbative. Ils la lardaient à coups d'épingle et l'accablaient
d'outrages, se vengeant ainsi, sur ce chef inoffensif, des tourments que
faisait éprouver, à leur famille, le chef redouté contre lequel les
efforts des armées autrichiennes et les foudres du cabinet de Vienne
demeuraient impuissants[8].»
[8] Méneval. _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon I_er.
Chez Dentu, éditeur.