De même, cherchez à reconnaître le site de l'abbaye de Vallo

LA

VITA ITALIANA

NEL

RISORGIMENTO

(1831-1846)

SECONDA SERIE

III.

LETTERE, SCIENZE E ARTI.

Lamartine, Châteaubriand et l'Italie DEJOB CHARLES.

La pleiade musicale CHECCHI EUGENIO.

La elettricità animale FANO GIULIO.

_Appendice_:

Le Monténégro YRIARTE CHARLES.

FIRENZE

R. BEMPORAD & FIGLIO

CESSIONARI DELLA LIBRERIA EDITRICE FELICE PAGGI

7, Via del Proconsolo

1899.

PROPRIETÀ LETTERARIA

RISERVATI TUTTI I DIRITTI

_Gli editori_ R. BEMPORAD & FIGLIO _dichiarano contraffatte

tutte le copie non munite della seguente firma_:

[Illustrazione: firma manoscritta]

Firenze, Tip. Cooperativa, Via Pietrapiana, 46.

LAMARTINE, CHATEAUBRIAND ET L'ITALIE

CONFERENZA DI CHARLES DEJOB

_Mesdames, Messieurs_,

On a souvent reproché aux Français, dans notre siècle, d'ignorer

systématiquement les langues étrangères. Ce reproche, ils ne l'ont

mérité qu'un moment. Nulle part pendant deux cents ans l'espagnol

et l'italien n'ont été plus à la mode que chez nous; jusque dans le

premier tiers de ce siècle, la France a été un des pays où, je ne

dirai pas seulement on écoutait, mais où l'on imprimait le plus de

livres italiens; et depuis un certain nombre d'années les étrangers

qu'on envoie chez nous en mission pour examiner la manière dont nos

lycées enseignent l'anglais et l'allemand, confessent dans leurs

rapports qu'il est difficile de mieux faire. Il y a toutefois un degré

auquel nous n'atteindrons probablement jamais: hors de France, dans

certains salons, une même personne parle allemand à un interlocuteur,

anglais à un autre, français à un troisième: peu de Français seront

polyglottes à ce point là. Mais faut-il le regretter? Apprendre, non

pas seulement à lire mais à parler plusieurs langues vivantes, c'est

prélever sur sa jeunesse pour apprendre des mots bien des mois qu'il

vaudrait peut-être mieux employer à approfondir sa propre langue et

à penser ou à sentir; puis n'est-il pas bien difficile à un auteur de

se former un idéal s'il est pour ainsi dire, tourmenté par les génies

divers de plusieurs nations qui se le disputent? Ecrire sous la dictée

d'une Muse, c'est fort bien; mais écrire sous la dictée de trois

ou quatre Muses qui nous parlent à la fois, c'est moins commode. En

revanche, la France a toujours été un des pays où l'on trouve le plus

d'hommes voués à l'étude des littératures étrangères et employant leur

existence à écrire, non pas des articles sur des feuilles volantes et

à propos de productions courantes dont tout le monde parle aujourd'hui

et dont personne ne parlera dans vingt ans, mais des volumes sur l'art

ou la poésie des autres nations; et le grand public s'y intéresse

si fort aux chefs-d'œuvre durables de l'étranger, qu'il se presse

au pied des chaires où on les commente: il y a environ cent ans,

Ginguené, le spirituel et perspicace historien de votre littérature,

en inaugura l'enseignement à l'Athénée; cet enseignement, transféré

depuis à la Sorbonne, y a brillé du même éclat entre les mains de

Fauriel, d'Ozanam, de M. Mézières et de M. Gebhart. Enfin la France

est un des pays où les écrivains célèbres, les penseurs, viennent le

plus volontiers en aide aux savants pour faire aimer les nations qui

méritent d'être aimées. Tout le monde sait que Stendhal a pour ainsi

dire passé sa vie à persuader aux Français que Milan, Florence, Rome,

Naples étaient les plus délicieux des séjours: et j'ai eu occasion

de montrer qu'à une époque où tous les voyageurs du Nord de l'Europe

exprimaient le plus profond dédain pour l'Italie contemporaine,

le grand astronome Lalande, Roland le futur conventionnel, surtout

M^me de Staël, prédisaient de la façon la plus claire votre glorieux

relèvement.

Je voudrais rechercher aujourd'hui les sentiments de Châteaubriand et

de Lamartine à l'égard de l'Italie.

Au premier abord, il semble que Châteaubriand n'a pas dû vous être

très-favorable. Je ne parle pas de quelques réclamations passagères

qu'il s'est attirées. Giustina Renier-Michiel a éloquemment réclamé

contre l'épithète de _ville contre nature_ qu'il avait appliquée à

Venise après son premier voyage, et Silvio Pellico s'est plaint avec

raison de ce que Châteaubriand avait confondu les _piombi_ de 1830

avec ceux de 1820. Ce sont là des détails; mais un ancien émigré, un

légitimiste qui avait longtemps été _ultra_, pouvait-il s'intéresser au

véritable bien de l'Italie moderne? L'homme qui a entraîné Louis XVIII

à restaurer en Espagne le pouvoir absolu de Ferdinand VII pouvait-il

avoir quelque sympathie pour les patriotes italiens?

Pourtant ne nous arrêtons pas aux apparences!

D'abord Châteaubriand connaissait fort bien vos classiques, qu'il cite

assez souvent dans le texte. Dans le _Génie du Christianisme_, il

ne parle pas toujours de Dante comme il faudrait: mais songez qu'il

l'écrivait du vivant de Saverio Bettinelli; combien de gens, même

en Italie, malgré tout le parti que Monti venait de tirer pour sa

_Bassvilliana_ de l'imitation du poëme sacre, continuaient à juger la

_Divine Comédie_ sur la foi des _Lettere Virgiliane_! Baretti, qui,

pour faire pièce à Voltaire, a réussi à comprendre Shakespeare, n'a

jamais réussi à comprendre Dante. Du moins Châteaubriand reconnaît-il

que Dante n'a point de maître dans le pathétique et le terrible; et

plus tard, dans son _Essai sur la littérature_ anglaise, il avertit

que Shakespeare, dont nos romantiques étaient idolâtres, a eu moins à

faire que Dante pour fonder la littérature nationale. Son appréciation

sur le Tasse, pour qui vous savez que la France a toujours eu un faible

malgré le mot de Boileau dont on exagère étrangement le sens, est

très-pénétrante; il appelle la _Jérusalem Délivrée_ un chef-d'œuvre

de composition, et, quand il la blâme, c'est en homme que le poète

a conquis à son sujet, et qui voudrait collaborer avec lui pour

atteindre la perfection. Enfin il a pieusement suivi le convoi funèbre

de cet Alfieri dont, par un hasard qui au fond n'en est pas un, les

Français furent les admirateurs décidés à une époque où les Italiens se

partageaient encore sur son compte.

Mais ce sont principalement les beautés naturelles de l'Italie qu'il

nous a comme révélées. Chose curieuse, et qui montre combien, en

dépit d'Horace, la plume est quelquefois supérieure au pinceau pour

la propagation des idées! Parmi les peintres qui ont le mieux fixé sur

la toile le charme du ciel italien, tout le monde place nécessairement

deux Français, Claude Gellée dit le Lorrain et Nicolas Poussin, et ils

ont tous deux vécu il y a deux cents ans; toutefois, la beauté de ce

ciel n'est proverbiale en France, à tous les degrés de la population,

que depuis que Châteaubriand et Lamartine l'ont décrite. Châteaubriand

a visité plusieurs fois l'Italie: dès le premier voyage il est ravi; il

vante les chemins excellents de la Lombardie, ses auberges «supérieures

à celles de France, presque égales à celles de l'Angleterre;» il donne

sur les fouilles de Pompei un excellent conseil qu'on a fini par juger

tel: laisser les objets là où on les trouve, protéger par un toit

les édifices qui les contiennent, mais conserver à chaque chose sa

signification en lui conservant sa place[1], surtout il a senti à ravir

l'attrait de la campagne romaine et du golfe de Naples. Voici comment

il peint le premier des deux tableaux:

«Rien n'est comparable, pour la beauté, aux lignes de l'horizon romain,

à la douce inclination des plans, aux contours suaves et fuyants des

montagnes qui le terminent.... Une vapeur répandue dans le lointain

arrondit les objets et dissimule ce qu'ils pourraient avoir de dur

ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes ou

noires; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages,

dans lesquelles il ne s'insinue toujours un peu de lumière. Une

teinte singulièrement harmonieuse marie la terre, le ciel et les eaux;

toutes les surfaces au moyen d'une gradation insensible de couleurs,

s'unissent par leurs extrémités, sans qu'on puisse déterminer le point

où une nuance finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute admiré

dans les paysages de Claude Lorrain cette lumière qui semble idéale et

plus belle que nature. Eh bien, c'est la lumière de Rome.»[2]

Voici pour Naples:

«Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et moins

frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit. J'étais

toujours surpris, en arrivant au portique, de me trouver au bord de

la mer; car les vagues dans cet endroit faisaient à peine entendre

le léger murmure d'une fontaine. En extase devant ce tableau, je

m'appuyais contre une colonne et, sans pensée, sans désir, sans projet,

je restais des heures entières, à respirer un air délicieux. Le charme

était si profond, qu'il me semblait que cet air divin transformait ma

propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je m'élevais vers le

firmament comme un pur esprit.»[3]

Ce qui a principalement aidé à graver ces éloges du sol de l'Italie

dans la mémoire des Français, c'est qu'ils se rattachent souvent

à ce que j'appellerai la philosophie de Châteaubriand. Vous savez

que la grandeur de Châteaubriand tient avant tout à la profondeur

avec laquelle il a ressenti le prodigieux ébranlement de 1789.

Toutes les révolutions postérieures ne sont que des jeux auprès

de celle-là, non seulement à cause des luttes intestines qu'elle

a déchaînées, de l'énergie qu'il a fallu à la France pour rejeter

hors de ses confins l'Europe entière acharnée à la destruction de

la liberté, mais parce que toutes les révolutions ultérieures ne

portent que sur l'extension du principe victorieusement établi par

les hommes de 89, la souveraineté des nations. A cette date, un

monde s'est englouti, un autre monde est sorti du chaos. La notion

du roi sacré par l'Eglise, père de son peuple et propriétaire de son

royaume, de l'Eglise maîtresse des consciences, des intelligences

et dispensatrice privilégiée de la charité publique, de la noblesse

tantôt opulente, tantôt pauvre, mais toujours riche d'honneur, parce

que sa fonction propre est de mourir pour la patrie, toute cette

conception, très-imparfaite assurément, mais brillante et longtemps

glorieuse, s'est abimée. Châteaubriand accepta, en partie du moins, le

monde nouveau, mais ne cessa jamais de pleurer la grandeur du monde

disparu. De là, cette habitude de méditer sur le néant de l'homme

qui tourne quelquefois à la manie, mais qui lui inspire souvent des

pages dignes de Bossuet. Or l'Italie le conviait éminemment à des

méditations de cette nature. Avant lui, la plupart des voyageurs ne

cherchaient dans Rome que l'antiquité ou la Renaissance, ou bien ils

opposaient à la Rome d'autrefois la Rome de leur temps, pour mépriser

celle-ci ou la plaindre. Au contraire, Châteaubriand qui professe,

en véritable Breton, qu'un roi n'est jamais plus grand que quand il a

perdu sa couronne, vénère dans la Ville Eternelle la splendeur qu'elle

ne possède plus. Il la place, dans son imagination et dans son cœur,

à côté de ces Bourbons dont il ne méconnaît pas les fautes, dont il

n'adore pas les caprices, mais que le malheur a transfigurés pour lui:

«Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone,

dont parle l'Ecriture: un silence et une solitude aussi vastes que

le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce

sol.... Vous apercevez ça et là quelques bouts de voie romaine dans

des lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des

torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mêmes l'air

de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit

désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain.

A peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout s'élèvent des

ruines d'acqueducs et de tombeaux, ruines qui semblent être les forêts

et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des

morts et des débris des empires.... On dirait qu'aucune nation n'a

osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale.... Déchue

de sa puissance terrestre, Rome, dans son orgueil, semble avoir voulu

s'isoler....; comme une reine tombée du trône, elle a noblement caché

ses malheurs dans la solitude. Il me serait impossible de vous dire

ce qu'on éprouve lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu

de ces royaumes vides et qu'elle a l'air de se lever pour vous de la

tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet

étonnement qui saisissaient les prophètes lorsque Dieu leur envoyait la

vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son

peuple.»[4]

Oui, me direz-vous; mais que pense-t-il des habitants de ces ruines

majestueuses, de cet auguste désert? Messieurs, voici sa réponse dès

l'année 1803 et quand il n'a encore fait que traverser l'Italie.

«Quant aux Romains modernes,... je crois qu'il y a encore chez eux le

fond d'une nation peu commune. On peut découvrir parmi ce peuple trop

sévèrement jugé un grand sens, du courage, de la patience, du génie,

des traces profondes de ses anciennes mœurs, je ne sais quel air de

souverain et quels nobles usages qui sentent encore la royauté.» Notez

qu'il parle ici, non des Italiens du Nord, qui venaient de donner au

monde Alfieri, Parini, Goldoni, où la veille encore Turin et Venise

étaient les capitales d'Etats libres, où l'esprit public s'était

éveillé avec Pietro Verri et Beccaria, mais de cette pauvre Rome si

endormie alors et si infortunée depuis 900 ans qu'à l'époque même où

les papes faisaient et défaisaient les rois, elle était en proie aux

caprices alternatifs de ses barons et de sa populace. Jusque dans les

traits des Romains modernes, Châteaubriand reconnaît la physionomie

du peuple roi, et cela entre Marengo et Austerlitz, c'est-à-dire à une

époque où il fallait à un Français beaucoup d'esprit et de cœur pour ne

pas oublier que l'orgueil est le partage des sots.

Il se prononcera bien plus fortement quand il sera plus complètement

informé. Voici un passage d'un rapport qu'il adresse au gouvernement

français en 1828, en qualité d'ambassadeur à Rome. Ecoutez d'abord

comme il s'exprime sur les Bourbons de Naples, qui pourtant comptaient

alors en France sur les marches du trône la mère du comte de Chambord

et la femme du futur Louis Philippe: «Il est malheureusement trop vrai

que le gouvernement des Deux Siciles est tombé au dernier degré du

mépris.» Ecoutez maintenant ce qu'il écrit sur la persécution de vos

patriotes à une époque où le Spielberg n'avait pas encore rendu ses

proies: «On prend pour des conspirations ce qui n'est que le malaise

de tous, le produit du siècle, la lutte de l'ancienne société avec la

nouvelle, le combat de la décrépitude des vieilles institutions contre

l'énergie des jeunes générations, enfin la comparaison que chacun

fait de ce qui est à ce qui pourrait être. Ne nous le dissimulons

pas: le grand spectacle de le France puissante, libre et heureuse, ce

grand spectacle qui frappe les nations restées ou retombées sous le

joug, excite des regrets ou nourrit des espérances. Le mélange des

gouvernements représentatifs et des monarchies absolues ne saurait

durer; il faut que les uns ou les autres périssent, que la politique

reprenne un égal niveau ainsi que du temps de l'Europe gothique....

C'est dans ce sens et uniquement dans ce sens qu'il y a conspiration en

Italie.»

Loin de flatter ses compatriotes, il ajoutait que c'était seulement

en ce sens que l'Italie était française: «Le jour où elle entrera en

jouissance des droits que son intelligence aperçoit et que la marche

progressive du temps lui apporte, elle sera tranquille et purement

italienne.» Rien de plus honorable que cette loyauté, qui lui interdit

de mettre la main sur le libéralisme naissant de l'Italie, de se

prévaloir, pour le confisquer au profit de la France, du réveil que

nos penseurs du XVIII^e siècle avaient provoqué chez elle. Loin aussi

de renvoyer à une date qui n'arriverait jamais l'accomplissement de

ses prédictions, il disait: «Si quelque impulsion venait du dehors,

ou si quelque prince en deçà des Alpes accordait une charte à ses

sujets, une révolution aurait lieu, parce que tout est mûr pour cette

révolution.»[5]

Vous voyez, Messieurs, que si Châteaubriand a siégé avec M. de

Metternich au Congrès de Vienne, ces deux hommes d'État ne jugeaient

pas de la même façon les affaires de l'Italie.

Ma tâche devient en apparence plus délicate avec Lamartine: car son

nom vous rappelle sur le champ quelques paroles un peu vives qui lui

valurent tout près d'ici un coup d'épée. J'espère que tout à l'heure

vous conviendrez qu'il eût été bien dommage que Gabriele Pepe tuât

Lamartine, et cela non seulement parce que, en vérité, le prix des

deux existences engagées dans le combat n'était pas tout à fait égal,

mais parce que, si un jugement sévère, injuste même, sur une nation

signifiait nécessairement qu'on la méprise ou qu'on la déteste, il

faudrait effacer Dante, Alfieri, Foscolo et beaucoup d'autres, de

la liste des patriotes italiens: peut-être reconnaîtrez-vous dans un

instant que Lamartine a fait au moins autant pour l'Italie que son très

honorable adversaire.

D'abord, par ses premières lectures, par ses amis de France, surtout

par ses fréquents séjours au-delà des Alpes, il avait eu le loisir de

la connaître; il en écrivait, il en parlait la langue. M. Mazzatinti

a retrouvé une lettre de lui écrite en un italien fort satisfaisant

à un Florentin; et j'ai lu, je ne sais plus où, qu'un jour dans sa

vieillesse et devant des auditeurs qu'il savait évidemment capables de

la comprendre, il feignit de lire une scène de mœurs napolitaines qu'en

réalité il improvisait et où des pêcheurs de Mergellina s'exprimaient

dans leur dialecte. Il n'avait pas passé douze ans en Italie, comme

il lui est échappé un jour de le dire: mais, sans compter de courtes

visites, il y avait passé une partie des années 1811 et 1812, de

l'année 1820, et trois ans de 1825 à 1828; si les salons italiens

avaient été assez lents à s'ouvrir pour lui, il s'était lié avec

Niccolini, surtout avec Gino Capponi avec qui, vous le savez, il

resta en correspondance, et il avait été mêlé à vos affaires par ses

fonctions diplomatiques, à Naples d'abord, puis à Florence.

Lui aussi, ce fut la beauté physique de l'Italie qu'il commença

par goûter; nul n'a exprimé avec plus de séduction le charme d'une

promenade nocturne sur le golfe de Baia au milieu des chants que se

renvoient les pêcheurs et des parfums terrestres dont la brise du soir

embaume les eaux. Et, comme, pour la diffusion rapide des idées, la

poésie a sur la prose le même avantage que la prose sur le pinceau, les

vers de Lamartine décuplèrent chez nous en un moment les adorateurs de

la nature italienne. Citons seulement quelques vers:

Maintenant sous le ciel tout repose, ou tout aime;

La vague en ondulant vient dormir sur le bord;

La fleur dort sur sa tige, et la nature même

Sous le dais de la nuit se recueille et s'endort.

Vois: la mousse a pour nous tapissé la vallée;

Le pampre s'y recourbe en replis tortueux,

Et l'haleine de l'onde à l'oranger mêlée

De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.

A la molle clarté de la voûte sereine,

Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin

Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,

Se perd en pâlissant dans les feux du matin.

D'ailleurs Lamartine, comme Châteaubriand, rapporta de l'Italie autre

chose que des impressions, il en rapporta une doctrine; il y avait

découvert pour son compte ce néant de l'homme que Châteaubriand y avait

seulement approfondi. Trop jeune pendant la Révolution française pour

en avoir, comme son prédécesseur, ressenti directement la secousse,

c'est en contemplant du sein de toutes les joies de la vie les ruines

de l'antiquité qu'il avait appris que tout change, tout passe, que

nous passons nous mêmes «hélas, sans laisser plus de trace que cette

barque où nous glissons sur cette mer où tout s'efface.» Il y avait

encore appris, ou plutôt il s'y était enseigné à lui-même par un

commentaire vivant du Tasse qui avait été le premier en date de ses

poètes préférés, sans doute aussi par une réminiscence de Pétrarque,

un nouveau style d'amour. Un a dit en France, et avec raison, que

dès avant lui, la poésie spirituellement, sèchement galante qui

n'avait que trop fleuri chez nous au XVIII^e siècle n'y régnait déjà

plus, que l'amour commençait à y être une passion sincère et, par

moments, mélancolique. Mais ce qu'on n'avait pas encore entendu chez

nous, c'était l'hymne religieux de l'amour: c'était, non pas l'amour

platonique, mais l'amour gravement, pieusement exalté, reconnaissant

à la bonté divine qui prête un instant la beauté à la terre pour en

sécher les larmes, mais qui la rappellera bientôt à lui pour nous

empêcher d'oublier qu'après tout le ciel seul ignore les pleurs. Or

ici Lamartine ne procède d'aucun Français, pas même d'André Chénier

dont les vers les plus touchants demeurent païens. Certes nos

classiques avaient admirablement dépeint les orages du cœur; mais

pour eux, la religion était une chose, l'amour en était une autre,

et ces deux ordres d'idées n'avaient rien à voir entre eux: dans la

tradition française, Dieu ne connaissait que le devoir, il ordonnait

la continence aux célibataires, la fidélité aux époux: quant à l'amour

honnête, il le permettait, mais il ne s'en occupait pas. Lamartine au

contraire procède de l'amant de Laure et du chantre de Tancrède. Il ne

les imite pas; il est moins homme de lettres qu'eux dans le bon comme

dans le mauvais sens; son élocution est moins travaillée; la nature

lui offre autre chose qu'un pré fleuri, une claire fontaine et un chœur

d'oiseaux saluant le mois d'avril.

Mais, pour les avoir relus sous le ciel qui les a inspirés, pour avoir

respiré le bonheur qu'exhale la terre dont les habitants appellent tout

ce qui enchante _grazia di Dio_, il a, comme eux et plus expressément

encore, monté la poésie amoureuse sur le ton des cantiques.

Celui qui, le cœur plein de délire et de flamme,

A cette heure d'amour, sous cet astre enchanté,

Sentirait tout à coup le rêve de son âme

S'animer sous les traits d'une chaste beauté,

Celui qui, sur la mousse, au pied du sycomore,

Au murmure des eaux, sous un dais de saphirs,

Assis à ses genoux de l'une à l'autre aurore

N'aurait pour lui parler que l'accent des soupirs,

Celui qui, respirant son haleine adorée,

Sentirait ses cheveux soulevés par les vents,

Caresser en passant sa paupière effleurée,

Ou rouler sur son front leurs anneaux ondoyants,

Celui qui, suspendant les heures fugitives,

Fixant avec l'amour son âme en ce beau lieu,

Oublierait que le temps coule encor sur ces rives,

Serait-il un mortel ou serait-il un dieu?

Et nous, aux doux penchants de ces verts Elysées,

Sur ces bords où l'Amour eût caché son Eden,

Au murmure plaintif des vagues apaisées,

Aux rayons endormis de l'astre élyséen;

Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde,

Sur ces rives que l'œil se plaît à parcourir,

Nous avons respiré cet air d'un autre monde,

Elvire!... et cependant on dit qu'il faut mourir.

Lisez superficiellement les _Méditations_, vous vous demanderez

pourquoi telle ou telle pièce porte pour titre un site napolitain: vous

n'y trouverez point de ces descriptions qui mettent les objets sous les

yeux; Lamartine regarde beaucoup moins que Victor Hugo, mais il sent

davantage; livrez-vous à lui et les émotions qu'il éveillera en vous

ranimeront celles que deux de vos poètes vous ont jadis données. Le

tour n'est plus le même: il y a déjà un orateur caché sous le poète des

_Méditations_: mais l'accent révèle la parenté du cœur.

De même, cherchez à reconnaître le site de l'abbaye de Vallombrosa

dans la pièce où Lamartine l'a chantée: vous n'y réussirez pas. Mais

il fallait peut-être la splendeur d'une contrée où la solitude fait à

peine sentir son poids, où presque partout, dès qu'on s'élève au-dessus

du sol des villes, on aperçoit les deux spectacles les plus sublimes,

le mer et la montagne, pour découvrir à un jeune Français déjà répandu

dans les salons parisiens les _trésors cachés_ de la vie monastique,

cette joie mystérieuse que le vulgaire admire sans la comprendre, pour

lui faire goûter ce plaisir du recueillement qui ne suffit point pour

vivre parmi le monde, mais qui suffit pour vivre avec le ciel et avec

soi-même.

Mais en comprenant, en aimant l'Italie, aurait-il méconnu, dédaigné les

Italiens?

Messieurs, une opinion assez répandue de ce côté des Alpes veut que

la sympathie de la France pour l'Italie date de 1859, ou même qu'à

cette date encore un seul homme, le chef de la nation, il est vrai,

ait véritablement souhaité la délivrance de votre nation. Ce qui est

exact, c'est que pour que l'Italie entraînât la France avec elle, il

fallait qu'elle eût eu le temps de donner à la masse de notre nation

la preuve palpable, éclatante de sa volonté et de son héroïsme. Il

fallait que le belliqueux Piémont, le premier prêt pour la lutte, eût

osé affronter l'Autriche, il fallait que les bourgeois de Milan après

une lutte de cinq jours eussent chassé leur garnison, que la jeunesse

universitaire, professeurs en tête, se fût fait écraser à Curtatone

et à Montanara, il fallait que le grand Manin eût prouvé une fois

de plus qu'un homme peut quelque temps tenir tête à un empire, et

qu'enfin les plus illustres débris de cette mémorable année, conduits

par un instinct sûr, fussent venus porter chez nous le spectacle de

leur courageuse pauvreté et de leurs indomptables espérances. Mais,

dès l'instant où l'on sut en France que ce n'étaient pas seulement un

Pellico, un Confalonieri qui voulaient au prix de ses jours la liberté

de l'Italie, dès l'instant où il fut manifeste que toute la nation

était disposée à mourir pour son indépendance, la France, qui respirait

pourtant à peine de la sanglante guerre de Crimée, fut acquise à votre

cause; il put y avoir quelque inquiétude chez certains politiques, mais

les ennemis les plus irréconciliables de Napoléon III, les ouvriers de

Paris qu'il avait fallu massacrer en décembre 1851 pour leur imposer le

coup d'Etat, l'applaudirent avec transport à son départ pour l'armée.

Jusque là au contraire, le gros de la nation avait attendu. Rien en

effet n'était plus difficile pour un Français de la génération de 1830

que de comprendre pourquoi les révolutions de Naples, de Piémont, des

Romagnes avaient été si vite comprimées. Figurez-vous un pays uni,

centralisé depuis des siècles, ayant l'habitude de penser, d'agir en

commun, et même, depuis cinquante ans, de se lever tout entier à la

voix d'une ville qui formait comme les Etats Genéraux en permanence

de la nation; figurez-vous ce peuple qui, grâce à cette union, a

brisé un trône séculaire, qui a refoulé et puni sous sa première

République la plus formidable invasion que le monde moderne eût encore

vue, qui, quinze ans après une Restauration imposée pur une invasion

plus formidable encore, a chassé à la face de l'Europe la dynastie

restaurée, et a, pour coup d'essai de sa liberté reconquise, affranchi

la Belgique. Comment comprendrait-il que l'Italie ne peut secouer

le joug aussi aisément? Le paysan, l'ouvrier français savent-ils que

l'Italie morcelée, humiliée depuis quatorze siècles ne peut tout d'un

coup retrouver sa vigueur? Ils voient les Polonais ne succomber que

sur des morceaux de drapeaux enlevés aux Russes. Ils ne se disent pas

que les Polonais qui se battent si bien à Grochow, à Ostrolenka sont

des soldats réguliers aussi aguerris que leurs adversaires; quand ils

voient les tentatives des patriotes italiens avorter si vite, ils en

concluent, à tort mais sincèrement, qu'à part quelques âmes d'élite, le

peuple italien ne désire pas changer de condition.

Mais le langage de Lamartine à la Chambre française va nous montrer

comment les penseurs de notre pays, ceux qui avaient vu l'Italie chez

elle, préparaient la France à mieux juger des sentiments intimes de

leurs voisins. Car non seulement il se déclare personnellement partisan

de l'entière indépendance de l'Italie, non seulement il raconte avec

fierté avoir été mêlé dans sa jeunesse aux négociations où Louis XVIII

lui-même, tout légitimiste qu'il était par métier, et quoique surveillé

par la Sainte Alliance, offrait aux libéraux de Naples et de Turin de

les soutenir contre l'Autriche, pourvu qu'à la Charte espagnole de 1812

ils préférassent la Charte française de 1814 fort préférable en effet;

mais nous allons le voir attaquer de front les préjugés qui rendaient

alors la France moins sensible aux malheurs de l'Italie qu'à ceux des

autres nations esclaves.

Voici comment, avant les _Cinque giornate_, à une époque où l'Italie

ne s'était pas encore mesurée en bataille rangée avec ses tyrans,

il répondait à ceux qui arguaient du calme apparent qui depuis 1815

régnait dans la Péninsule: «Sous ce calme apparent, ne l'oubliez pas,

il y avait un abîme, et dans cet abîme couvait la plus incompréhensible

de toutes les forces morales et matérielles, la nationalité morcelée,

la nationalité comprimée de 26 millions d'hommes.... Il suffit pour

chacun d'entre nous dont l'œil est intelligent, dont le cœur est

sympathique d'avoir traversé cette magnifique Italie pour sentir la

vie sous la mort apparente, pour sentir cette éternelle protestation

de la nationalité qui est la dernière arme d'un peuple.... Nulle part

cette protestation n'est aussi évidente qu'en Italie; nulle part, elle

n'a des droits plus sacrés à la sympathie des peuples. Je ne crains

pas de le dire, je ne serai démenti par personne: il n'y a pas une

race humaine qui ait donné au sol qu'elle habite une consécration

plus grande que celle que la race italienne a donnée pendant tant de

siècles de gloire, de liberté, de vertu, à ce point géographique de

notre globe»[6]. Puis il montre que l'on ne contentera pas l'Italie

par la réforme de quelques abus, par un peu de bien-être. Mais d'autre

part il nie que le _statu quo_ y ait seulement pour ennemis les

révolutionnaires dont l'Europe s'effrayait. Comme Châteaubriand, il

proteste que l'agitation de l'Italie n'est pas le fait de quelques

sectaires; mais ce n'est plus dans une dépêche confidentielle qu'il

dépose cette protestation; il la produit du haut de la tribune, et

il avait en un sens plus de mérite encore que Châteaubriand à ne pas

se tromper; car dans l'intervalle Mazzini avait paru, et bien des

hommes d'Etat personnifiaient en lui seul les aspirations de l'Italie.

«J'affirme ici, s'écriait Lamartine, par la connaissance personnelle

qu'une cohabitation de 12 ans m'a donnée, par la connaissance que

j'ai du caractère, du génie, du libéralisme italien, que le mot même

de radicalisme n'a pas de signification dans la langue, que c'est

une injure qui n'est même pas comprise au-delà des Alpes, que le

mouvement libéral n'est nullement un mouvement perturbateur..., mais

que c'est un mouvement de l'esprit humain et de l'indépendance des

peuples, _qui couve dans tous les siècles au cœur de l'Italie_»[7].

Notez, Messieurs, ces derniers mots; ne fallait-il pas à un homme qui

n'était point un érudit, un vif et intelligent amour de l'Italie pour

deviner en quelque sorte les noms relativement obscurs des Italiens qui

entre Pétrarque et Alfieri empêchèrent la prescription du sentiment

national? Quant à la génération présente, il prouve son affirmation

par l'énergie avec laquelle le pape refuse de céder aux Autrichiens un

pavé de Ferrare, par nombre de faits précis empruntés à une brochure

parue le matin même et qui semble bien émaner du Père Ventura, par

des correspondances particulières qui attestent les espérances que les

plus illustres patriotes de l'Italie plaçaient sur notre poète; il en

extrait les touchantes anecdotes d'un archevêque, d'un curé de Milan

qui protestent chacun à leur manière contre une répression brutale

qui vient d'ensanglanter la ville, du comte Borromeo qui dépouille

la Toison d'Or souillée du sang de ses compatriotes. Enfin, conjurant

Guizot d'appuyer les revendications des peuples italiens, il affirme

avec une confiance excessive peut-être mais généreuse la solidité des

sympathies entre les peuples: «Les traités ne sont signés que par la

main des hommes; mais ces sympathies mutuelles entre les peuples faits

pour s'aimer, pour se soutenir, aspirer ensemble à la civilisation et

à la liberté, ce ne sont pas des traités d'un jour, ce ne sont pas

des traités signés par des diplomates; ce sont des traités préparés

par la Providence, signés et contresignés par la main de la nature

elle-même, non pas sur des parchemins comme ceux de 1815 qu'on nous a

fait signer en tenant la main de la France captive sur un protocole,

mais je le répète, de ces traités contresignés par Dieu et par la

nature, qui durent autant que les siècles»[8]. Ces paroles produisaient

un effet d'autant plus grand que, depuis dix ans, à force d'éloquence

Lamartine avait conquis une grande autorité à la tribune et dans la

nation. Personne ne songeait plus à le renvoyer dédaigneusement à

la poésie, ou, comme aurait dit Musset, à lui jeter toujours sa lyre

au nez. Dès avant que la révolution de 1848 l'élevât au pouvoir, il

étonnait le monde politique par la hardiesse tantôt divinatrice tantôt

imprudente de ses vues. Louis Philippe à qui l'on avait conseillé de

l'appeler dans ses conseils avait répondu: «Lamartine, ce n'est pas

un ministre, c'est un ministère; je le réserve.» Il apportait donc à

l'Italie l'appui d'un véritable homme d'Etat et non d'un simple poète.

D'ailleurs ses sentiments à son égard ne répondaient pas seulement à

ceux des hommes qu'on allait appeler les républicains de la veille,

mais à ceux des catholiques libéraux de notre nation que Silvio Pellico

avait depuis longtemps, pour parler comme Racine, rangé du parti de ses

larmes. Espérons qu'un jeune historien se laissera enfin tenter par un

beau sujet que j'ai cent fois proposé de vive voix et par écrit chez

nous et chez vous, l'histoire des réfugiés italiens en France de 1815

à 1859 et de la transformation de l'opinion des Français, durant cette

période, touchant les affaires de l'Italie. J'ose affirmer que rien ne

serait plus utile, plus glorieux pour les deux nations.

Mais revenons à Lamartine, ou plutôt élevons-nous au-dessus de notre

sujet pour conclure par une considération plus générale à laquelle il

nous conduit. Il y eut un temps où une nation pouvait raffoler de la

littérature, de l'art, des modes d'une autre et demeurer profondément

indifférente à ses destinées, la combattre, l'asservir. Il n'en est

plus ainsi, du moins chez les nations généreuses. (Car chaque peuple a

sa grandeur, mais il y en a dont la grandeur consiste dans la ténacité

prévoyante, hardie, implacable, avec laquelle ils poursuivent leur

perpétuel agrandissement). Aujourd'hui donc, du moins chez certains

peuples, aimer la littérature ou l'art d'un autre nation conduit à

l'aimer elle même. D'où vient ce changement? Serait-ce que l'amour de

la patrie s'affaiblirait et que tout lecteur devient un dilettante?

S'il en était ainsi, il faudrait, non pas féliciter, mais plaindre

l'humanité. Le progrès ne consiste pas à niveler les frontières; c'est

une duperie de ne pas aimer par-dessus tout son propre pays; car on

ne vous rendrait pas partout la pareille. Le jour où les honnêtes

gens s'entendraient pour laisser la nuit la clef sur leur porte,

il y aurait toujours assez de voleurs pour les dévaliser; de même,

la nation qui s'imaginerait que l'ère des guerres, des conquêtes

même est close, serait certaine d'être bientôt envahie et partagée.

Puis, toutes les vertus civiles sont suspendues en quelque sorte à

la vertu militaire, et s'affaissent quand elle tombe; sans doute la

vie civile offre des occasions d'exercer notre courage, mais on s'y

dérobe quand le sacrifice dans sa forme la plus haute n'est plus

pratiqué; l'histoire de tous les peuples qui ont renoncé à la gloire

militaire le prouve. Mais, si un Châteaubriand, un Lamartine passent

de l'admiration pour les grands écrivains et le sol de l'Italie à la

sympathie pour ses aspirations, c'est que l'on commence à comprendre

que la conquête, toujours à redouter, n'est point à louer, et que,

prendre une province malgré elle à un peuple, c'est souffleter sur la

joue de ce peuple le droit du genre humain. Pour peu donc que cette

nation cesse d'être une inconnue pour nous, ses souffrances font

brêche dans notre égoïsme, et nous ressentons l'outrage qu'au fond nous

avons reçu en sa personne. Puis, nous comprenons que de nos jours un

peuple asservi souffre plus qu'autrefois. Jadis une ville se résignait

souvent sans trop de peine à passer d'une nation à une autre, parce

que ce n'était au fond que changer de maître: le nouveau souverain

n'exigeait pas toujours des tributs plus lourds que l'ancien, et, la

conscription n'existant pas, ne demandait point à ses nouveaux sujets

de se battre au besoin contre leurs frères de la veille. Berchet nous a

éloquemment appris, dans _Giulia_, les tortures du conscrit obligé de

revêtir un uniforme abhorré. — Mais, dira-t-on, dans les littératures

modernes, les œuvres des classiques sont en partie nées dans des

époques où l'homme de lettres, au moins dans son cabinet, oubliait

qu'il avait une patrie: comment donc l'étude de ses œuvres, qui nous

attache à lui, nous attacherait-elle à ses compatriotes, surtout à

ses compatriotes d'aujourd'hui? — La réponse est dans les progrès

de la critique. Autrefois on considérait un ouvrage comme une pure

composition littéraire, sortie toute entière du génie de l'auteur et

des principes de l'école à laquelle il appartenait; aujourd'hui nous

considérons un auteur comme un homme qui exprime, sans y penser, tantôt

les vertus ou les défaillances de sa génération, tantôt les traits

dominants de sa race. Notre admiration pour lui excite par conséquent

notre intérêt pour ses compatriotes. Nous goûtons comme nos pères

l'incroyable dextérité avec laquelle Arioste nous fait passer d'une

historiette à une autre, mais nous ne le rendons plus seul responsable

de l'enjouement qu'il garde au milieu des malheurs de sa patrie; quand

Machiavel conseille aux princes d'affecter toutes les vertus, mais de

ne pas les avoir, nous plaignons l'Italie dont l'infortune ne laissait

plus alors d'espoir que dans la cruauté, pour ainsi dire, économique

d'un Cesare Borgia. L'étude des littératures étrangères est le meilleur

préservatif contre les engouements de la mode et contre les velleités

d'une injuste ambition; car, en même temps qu'elle nous fait admirer

le génie des autres peuples, elle nous fait comprendre combien il est

différent du nôtre et par suite quelle folie c'est que de vouloir

l'imiter ou que de prétendre l'asservir. Si, par hasard, ce génie

s'éloigne moins du nôtre parce que c'est celui d'une nation sœur, tout

ce qui nous est permis, c'est de faire ce qu'ont fait Châteaubriand et

Lamartine, à savoir de l'aimer.

LA PLEIADE MUSICALE

CONFERENZA DI EUGENIO CHECCHI

_Signore e Signori!_

La sera del 3 agosto 1829 — data memorabile per la storia dell'arte

— il pubblico parigino chiamato a giudicare la nuova opera, che fu

anche l'ultima, di Gioacchino Rossini, sentenziò quasi unanime, che

il _Guglielmo Tell_ era una troppo audace innovazione, e accennava

a qualche cosa di troppo rivoluzionario e di troppo anormale nei

tranquilli dominii della musica. E l'opera grande e immortale

fu accolta in quella sera e nelle sere successive con sospettosa

freddezza.

Alla distanza di sessantotto anni, nella sera del 26 dicembre 1897,

il pubblico romano del teatro Argentina riudì ancora una volta il

capolavoro rossiniano, e sentenziò con mirabile disinvoltura che

anche le opere del genio risentono le offese del tempo, e che il

_Guglielmo Tell_ più non risponde ai nuovi bisogni, ai nuovi gusti:

doversi perciò rimandare ai Conservatorii e agli Istituti musicali,

perchè, tutt'al più, sia argomento di studio nelle classi di alta

composizione. E l'opera si trascinò faticosamente per un lieve corso di

rappresentazioni, fra la indifferenza e gli aristocratici sbadigli di

spettatori scarsi di numero.

Oggi dunque, se le manifestazioni della così detta opinione pubblica

hanno da contare per qualche cosa, oggi il Rossini non sarebbe che un

classico: impeccabile quanto si voglia, ma niente più che un classico:

nel 1829 invece un redivivo Voltaire avrebbe potuto ripetere del

Rossini quel che si disse dello Shakspeare, che fu un barbaro non privo

d'ingegno. Come è possibile mandare insieme a braccetto i due giudizi?

Il pubblico di Parigi d'allora e il pubblico di Roma del decorso

anno, ugualmente sinceri, ma ugualmente rei di spropositate sentenze,

subivano la influenza di cause che forse sarebbe curioso ed opportuno

di esaminare e di riassumere, se non temessi di sconfinar troppo dal

tema cortesemente assegnatomi.

Se non che appunto cotesta freddezza del pubblico parigino, a cui

ho accennato, se non fu la principale nè l'unica fu certamente una

delle ragioni per le quali il Rossini spezzò la penna di compositore

melodrammatico. Consapevole della propria gloria, egli si ritirò,

tra sorridente e sdegnoso, dalle battaglie della scena: si ritirò a

trentasette anni: nè i pentimenti troppo tardivi dei pubblici, nè le

cospicue offerte che dalle grandi metropoli dell'Europa gli pervenivano

valsero a vincere quella sua serena pigrizia, in cui si sarebbe

cullato, con tutte le seduzioni fascinatrici della celebrità, per

quarant'anni di seguito.

Iniziatore di una riforma, Gioacchino Rossini non ebbe soltanto il

merito di aprir nuove vie all'arte melodrammatica, ma tutte le percorse

da sovrano conquistatore, in tutte impresse la incancellabile orma

propria. E perchè il genio ha qualità, quasi direi, assorbenti, e la

luce che da lui emana par che riassuma in sè, compenetrandole, tutte

le altre luci minori e le attenui e le spenga, appunto come il sole che

non può esser vinto da nessuna illuminazione artificiale, così accadde

che nel silenzio dell'autore del _Guglielmo Tell_ si credette che la

musica italiana avesse pronunziata l'ultima sua parola.

Di quali altri capolavori si sarebbe arricchito il repertorio

melodrammatico, se nel Rossini la volontà e la fantasia fossero

state in ugual misura obbedienti, è ricerca che a nulla gioverebbe.

L'immortale maestro, che impegni contrattuali col grande teatro di

Parigi obbligavano per un corso non breve di anni, si sentì a un

tratto disorientato in quella rivoluzione del luglio 1830, che dava

alla vita politica, alla vita letteraria ed artistica della Francia

indirizzi nuovi. Come il Mefistofele del Goethe, che non comprende le

classiche finzioni della greca mitologia nella simbolica evocazione di

Elena, così l'autore dell'_Italiana in Algeri_, del _Turco in Italia_,

del _Barbiere di Siviglia_ dura fatica a raccapezzarsi in quel moto

degli spiriti vagheggianti ideali nuovi, in quelle irrequietezze delle

fantasie giovanili che anelano ad orizzonti fino allora inesplorati.

Rimane intatta e splendente la sua musica, perchè segnata col marchio

indistruttibile del genio, ma il suo linguaggio si crede o pare

che non risponda più ai bisogni, alle aspirazioni, ai desiderii

dell'universale. Spira nelle regioni dell'arte un soffio di modernità

che non si acquieta ai facili sorrisi dell'abbondante produzione

dell'opera giocosa; e le menti, fatte serie e cogitabonde, drizzano

per così dire la vela in oceani più sconfinati, dove par che baleni,

tremolando sulle acque, la fata morgana dell'invadente romanticismo.

E frutto del romanticismo, imperante nella Francia degli Hugo, dei

Delavigne, dei De Vigny, è la musica dei maestri italiani succeduti al

Rossini. Ai francesi compositori, come l'Auber e l'Halévy, ai tedeschi

un po' infrancesati come Giacomo Meyerbeer, non valse la imitazione

rossiniana, in principio servile e poi alquanto più libera, per potere

essi raccogliere la eredità creduta giacente. La divina Euterpe spiccò

il volo rivalicando le Alpi, e tornò da Parigi nella sua vera patria

l'Italia, di dove più non si mosse.

Qui era nata, qui aveva raggiunto lo splendore suo massimo, qui erano

sbocciate le immortali cantilene dei Pergolese, dei Paisiello, dei

Cimarosa; e qui avrebbe dovuto fatalmente riallacciarsi la fulgida

tradizione che la partenza del Rossini dalla patria un po' ingrata non

era riuscita ad interrompere. Onde gli occhi di tutti si volsero là

dove nuovi germi sbocciavano, dove le nuove manifestazioni dell'arte

fiorivano, dove il genio della musica ci apparecchiava le nuove grandi

sorprese del periodo che oggi studiamo.

*

* *

Singolari tempi cotesti: quasi ponte di passaggio fra le due rive di

un fiume frettoloso, avviato verso una mèta iperbolicamente lontana.

Dopo un lungo riposo di quindici anni, un riposo conquistato a prezzo

di tanto sangue inutilmente versato nelle guerre del primo Napoleone,

cominciava ora quella feconda evoluzione degli spiriti e delle

menti, che, come dianzi accennavo, prese il nome, anzi rinverniciò a

nuovo quel vecchio nome di romanticismo: e se la Francia, seguitando

l'esempio della Germania del Goethe e dello Schiller, sopravanzò gli

altri popoli nella feconda produzione poetica e prosastica, l'Italia,

non ostante i grandi fulgori del genio manzoniano, si restrinse,

almeno per allora, nel campo della musica: anzi più specialmente della

musica melodrammatica. Fosse mancanza di grandi ingegni letterarii,

che avrebbero dovuto continuare l'opera iniziata nel '27 dal Manzoni

col suo celebre romanzo, fossero le condizioni civili e politiche

della penisola, fosse piuttosto, come io credo, la vivace rimembranza

dei recenti trionfi musicali, fatto sta che l'Italia si restrinse

per allora a una sola arte, e gelosamente custodì e mantenne quel suo

primato invidiato ed invidiabile della musica teatrale.

Chi studiasse un po' attentamente quel periodo di vita sociale, che

si svolse in Italia dal '31 al '46, ne troverebbe rispecchiate alcune

sue manifestazioni nella musica dei maestri d'allora: i nomi dei quali

sono vanto imperituro nell'arte del secolo decimonono. Quella musica

combatte in principio una tenace battaglia, per liberarsi dai fàscini

e dalle seduzioni del grande mago che si adagia sorridente all'ombra

dell'albero della sua gloria, e a poco a poco riesce a vincere: ma

perdurano quelle ragioni, che avevano costretto anche il Rossini ad

improvvisare in poche settimane, qualche volta in pochissimi giorni,

le opere per le quali si era impegnato con le direzioni dei teatri. Il

teatro è la più potente, la più geniale distrazione di quel tempo: è,

per così dire, l'unica manifestazione chiassosa dello spirito pubblico,

che si rivela in una incessante domanda di altre opere. E queste opere

occorre rispondano alla smania di novità che agita le folle, occorre

non interrompano ma anzi alimentino quella produzione artistica che

deve diffondersi da tutti i palcoscenici d'Italia.

La schiera dei maestri, dico di quelli a cui non mancheranno i

favori del pubblico, è troppo esigua al bisogno, perchè ella possa

corrispondere alle richieste che d'ogni parte si affollano: onde la

necessità li costringe a lavorare rapidamente, talvolta con prestezza

fulminea. Accade perciò che non sempre la miniera, quantunque

inesausta, dia metallo purissimo, e che il genio rifulga sempre della

medesima intensità di luce: tormentato e irritato, egli ha ogni tanto

qualche abbandono, qualche cascaggine, qualche annebbiamento che lo

offusca. Ma dalla fredda accoglienza fatta a un'opera nuova, o anche da

un clamoroso insuccesso, l'autore si risolleva e risorge come stimolato

a vendicarsi, e le sue vendette sono spesso capolavori: capolavori

che hanno nome _Sonnambula_, _Norma_, i _Puritani_, _Anna Bolena_,

_Lucrezia Borgia_, _Lucia di Lamermoor_.

La vita Italiana nel Risorgimento (1831-1846), parte 3 Seconda serie - Lettere, scienze e arti · 第 1 / 6 段