LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, PASTEUR DE ZURICH, 1551.

«Je vous rends aujourd'hui bien des grâces, et tant que je

vivrai, je ne cesserai, homme érudit, de vous porter une vive

reconnaissance. Mais comment vous la témoigner? Je vois qu'il

m'est impossible de répondre à de si grands services, autrement

que par la constance du souvenir. Ce n'est pas sans motif que je

vous adresse des remerciements bien sincères; car, malgré votre

âge avancé, malgré vos importants travaux et la distance qui

nous sépare, vous avez daigné vous occuper de moi, qui mérite si

peu votre attention. Les lettres que j'ai reçues de vous sont

pleines d'intérêt et de savoir. Ce sont des pages d'une trempe

peu ordinaire, et loin d'être faites uniquement pour amuser,

elles abondent en merveilleuses maximes remplies d'instructions,

d'avertissements et singulièrement appropriées à mon âge, à mon

sexe, à mon rang. Dans ces lettres, comme dans toutes celles

que vous avez composées pour la grande utilité de la république

chrétienne, vous vous êtes montré non-seulement un savant du

premier ordre, mais aussi un guide habile, prudent et religieux,

qui ne peut rien approuver qui ne soit excellent, rien penser

qui ne soit édifiant, rien ordonner qui ne soit profitable, et

rien faire qui ne soit honnête, consciencieux, digne d'une vertu

telle que la vôtre. O combien suis-je heureuse de posséder un

tel ami et un aussi sage directeur! Car, selon les paroles de

Salomon, «où il y a plusieurs conseils, là est le salut.» Je

veux me glorifier d'être attachée par les liens d'une tendre

intimité à un théologien aussi onctueux, à un défenseur aussi

intrépide des véritables croyances.—A beaucoup d'égards, je

suis redevable de grands bienfaits à Dieu, très-puissant et

très-bon; mais c'est surtout pour m'avoir accordé, après la

mort du pieux Bucer...., à sa place, un ami aussi vénérable que

vous, dont le zèle, je l'espère, continuera à exciter mon zèle

si je venais à me ralentir, ou si je me sentais disposée à me

décourager. Ah! rien ne pouvait m'arriver de meilleur que d'être

sous les auspices d'hommes dont on ne saurait assez louer les

vertus et que de suivre leurs salutaires préceptes! N'est-ce pas

éprouver le bonheur dont jouirent Blésille, Paule et Eustochie,

instruites, dit-on, par saint Jérôme, et qui durent à ses leçons

la connaissance des vérités sacrées?... Ces femmes illustres sont

moins redevables de leur célébrité et de leur gloire, à la beauté

de leur visage, à la noblesse de leur race et à leurs grandes

richesses.... qu'à l'avantage d'avoir été menées, en quelque

sorte, dans le droit sentier par la main d'un homme admirable.

Daignez m'accorder une faveur semblable, vous qui n'êtes inférieur

à personne en génie, en science et en piété; c'est ce que je ne

cesserai de vous demander avec instance. Je peux vous paraître

une jeune audacieuse en vous sollicitant avec tant d'empressement;

mais quand vous considérerez que je n'ai d'autre motif que le

désir de confirmer ma foi en Jésus-Christ mon sauveur, votre

bonté et votre expérience ne vous permettront pas de me blâmer.

Comme dans un jardin délicieux on cueille les plus charmantes

fleurs, j'extrais chaque jour une belle pensée du petit volume

(_de perfectione christianorum_), écrit suivant la pure et vraie

doctrine que vous nous avez envoyé dernièrement à mon père et à

moi.—J'arrive maintenant aux louanges que vous me prodiguez dans

vos lettres; je ne les reçois ni ne les reconnais, parce que tout

ce qu'il a plu à Dieu de m'accorder, je le rapporte à lui, et

celles de mes actions empreintes d'un caractère de vertu, je les

attribue uniquement au souverain Être qui en est le seul auteur.

Intercédez-le, ami très-illustre, par vos prières assidues, afin

qu'il me dirige toujours dans la même route et que je ne sois pas

indigne de sa clémence. Mon noble père vous aurait déjà répondu

pour vous remercier à la fois des travaux dans lesquels vous vous

êtes engagé et de la courtoisie délicate que vous avez eue de

lui dédier votre cinquième décade, si des affaires importantes

pour le service du roi ne l'avaient appelé dans les comtés les

plus éloignés de l'Angleterre. Aussitôt que ses occupations lui

donneront quelque loisir, il se hâtera de vous écrire. Un mot

encore: puisque j'ai commencé l'hébreu, si vous pouvez m'indiquer

le moyen d'avancer dans cette langue avec le plus de vitesse

possible, je vous en saurai un gré infini. Adieu, le plus brillant

ornement de la chrétienté; que le Seigneur très-grand et très-bon

vous conserve longtemps pour son Église.

«Votre très-dévouée

«Jωanna GRAIA.»

Cette lettre et les deux suivantes sont écrites avec une rare élégance

romaine, d'un style où la grâce qui vient de Jane relève la naïveté

universitaire qui vient de ses maîtres. Cette jeune fille, aussi

gentille-femme et princesse que savante, parle en se jouant le latin.

On dirait sa langue maternelle. On sent qu'elle est à l'aise dans

l'érudition comme d'autres le sont dans l'ignorance. Si elle cite

la Bible, c'est en hébreu. Elle dit à la manière de Cicéron: «_Deus

optimus-maximus_» et à l'exemple de Platon: «Par Hercule! Par Jupiter!»

mêlant ainsi dans une proportion exquise, ce qui est le génie même de

la Renaissance, l'antiquité au christianisme, et les traditions aux

nouveautés.

Histoire de Jane Grey · 第 30 / 57 题