«Je vous rends aujourd'hui bien des grâces, et tant que je
vivrai, je ne cesserai, homme érudit, de vous porter une vive
reconnaissance. Mais comment vous la témoigner? Je vois qu'il
m'est impossible de répondre à de si grands services, autrement
que par la constance du souvenir. Ce n'est pas sans motif que je
vous adresse des remerciements bien sincères; car, malgré votre
âge avancé, malgré vos importants travaux et la distance qui
nous sépare, vous avez daigné vous occuper de moi, qui mérite si
peu votre attention. Les lettres que j'ai reçues de vous sont
pleines d'intérêt et de savoir. Ce sont des pages d'une trempe
peu ordinaire, et loin d'être faites uniquement pour amuser,
elles abondent en merveilleuses maximes remplies d'instructions,
d'avertissements et singulièrement appropriées à mon âge, à mon
sexe, à mon rang. Dans ces lettres, comme dans toutes celles
que vous avez composées pour la grande utilité de la république
chrétienne, vous vous êtes montré non-seulement un savant du
premier ordre, mais aussi un guide habile, prudent et religieux,
qui ne peut rien approuver qui ne soit excellent, rien penser
qui ne soit édifiant, rien ordonner qui ne soit profitable, et
rien faire qui ne soit honnête, consciencieux, digne d'une vertu
telle que la vôtre. O combien suis-je heureuse de posséder un
tel ami et un aussi sage directeur! Car, selon les paroles de
Salomon, «où il y a plusieurs conseils, là est le salut.» Je
veux me glorifier d'être attachée par les liens d'une tendre
intimité à un théologien aussi onctueux, à un défenseur aussi
intrépide des véritables croyances.—A beaucoup d'égards, je
suis redevable de grands bienfaits à Dieu, très-puissant et
très-bon; mais c'est surtout pour m'avoir accordé, après la
mort du pieux Bucer...., à sa place, un ami aussi vénérable que
vous, dont le zèle, je l'espère, continuera à exciter mon zèle
si je venais à me ralentir, ou si je me sentais disposée à me
décourager. Ah! rien ne pouvait m'arriver de meilleur que d'être
sous les auspices d'hommes dont on ne saurait assez louer les
vertus et que de suivre leurs salutaires préceptes! N'est-ce pas
éprouver le bonheur dont jouirent Blésille, Paule et Eustochie,
instruites, dit-on, par saint Jérôme, et qui durent à ses leçons
la connaissance des vérités sacrées?... Ces femmes illustres sont
moins redevables de leur célébrité et de leur gloire, à la beauté
de leur visage, à la noblesse de leur race et à leurs grandes
richesses.... qu'à l'avantage d'avoir été menées, en quelque
sorte, dans le droit sentier par la main d'un homme admirable.
Daignez m'accorder une faveur semblable, vous qui n'êtes inférieur
à personne en génie, en science et en piété; c'est ce que je ne
cesserai de vous demander avec instance. Je peux vous paraître
une jeune audacieuse en vous sollicitant avec tant d'empressement;
mais quand vous considérerez que je n'ai d'autre motif que le
désir de confirmer ma foi en Jésus-Christ mon sauveur, votre
bonté et votre expérience ne vous permettront pas de me blâmer.
Comme dans un jardin délicieux on cueille les plus charmantes
fleurs, j'extrais chaque jour une belle pensée du petit volume
(_de perfectione christianorum_), écrit suivant la pure et vraie
doctrine que vous nous avez envoyé dernièrement à mon père et à
moi.—J'arrive maintenant aux louanges que vous me prodiguez dans
vos lettres; je ne les reçois ni ne les reconnais, parce que tout
ce qu'il a plu à Dieu de m'accorder, je le rapporte à lui, et
celles de mes actions empreintes d'un caractère de vertu, je les
attribue uniquement au souverain Être qui en est le seul auteur.
Intercédez-le, ami très-illustre, par vos prières assidues, afin
qu'il me dirige toujours dans la même route et que je ne sois pas
indigne de sa clémence. Mon noble père vous aurait déjà répondu
pour vous remercier à la fois des travaux dans lesquels vous vous
êtes engagé et de la courtoisie délicate que vous avez eue de
lui dédier votre cinquième décade, si des affaires importantes
pour le service du roi ne l'avaient appelé dans les comtés les
plus éloignés de l'Angleterre. Aussitôt que ses occupations lui
donneront quelque loisir, il se hâtera de vous écrire. Un mot
encore: puisque j'ai commencé l'hébreu, si vous pouvez m'indiquer
le moyen d'avancer dans cette langue avec le plus de vitesse
possible, je vous en saurai un gré infini. Adieu, le plus brillant
ornement de la chrétienté; que le Seigneur très-grand et très-bon
vous conserve longtemps pour son Église.
«Votre très-dévouée
«Jωanna GRAIA.»
Cette lettre et les deux suivantes sont écrites avec une rare élégance
romaine, d'un style où la grâce qui vient de Jane relève la naïveté
universitaire qui vient de ses maîtres. Cette jeune fille, aussi
gentille-femme et princesse que savante, parle en se jouant le latin.
On dirait sa langue maternelle. On sent qu'elle est à l'aise dans
l'érudition comme d'autres le sont dans l'ignorance. Si elle cite
la Bible, c'est en hébreu. Elle dit à la manière de Cicéron: «_Deus
optimus-maximus_» et à l'exemple de Platon: «Par Hercule! Par Jupiter!»
mêlant ainsi dans une proportion exquise, ce qui est le génie même de
la Renaissance, l'antiquité au christianisme, et les traditions aux
nouveautés.