M. Bromley, l'un des douze juges du royaume;

Sir William Paget, secrétaire d'État;

Sir Antony Denny et sir William Herbert, premiers gentilshommes de la

Chambre;

Sir Édouard Wotton, trésorier de Calais;

Le docteur Wotton, doyen de Cantorbéry et d'York.

Le conseil inférieur dont l'unique prérogative était d'exprimer un

avis, sur l'invitation des régents était ainsi composé:

Le comte d'Arundel;

Le comte d'Essex, frère de la reine Catherine Parr;

Sir Thomas Cheney, trésorier;

Sir John Gage, contrôleur du palais;

Sir Anthony Wingfield, vice-chambellan;

Sir William Petre, secrétaire d'État;

Sir Thomas Seymour, frère cadet de Jeanne Seymour et oncle du roi au

même degré que le comte de Hertford;

Sir Richard Southwell;

Sir Richard Rich;

Sir Édmond Peckham;

Sir John Baker;

Sir Ralph Sadler.

La signification évidente de ces noms était le progrès du

protestantisme. La Réforme allait marcher de victoire en victoire sous

des chefs tels que Cranmer et le comte de Hertford. Gardiner avait été

biffé par Henri VIII de la liste des régents, les Howard avaient été

foudroyés. Le primat, Catherine Parr et les Seymour étaient maîtres du

champ de bataille.

La souveraineté reprit vite son aplomb.

Le 28 janvier 1547, jour de la mort de Henri VIII, le prince Édouard

était avec sa sœur Élisabeth à Hertford, chez son oncle, l'aîné des

Seymour. Ce fut le 31 janvier que lord Wriothesley annonça au Parlement

le trépas de Henri VIII et que le comte de Hertford alla chercher dans

son propre château son neveu Édouard VI. Le comte mena son auguste

pupille à Enfield, où il lui rendit tous les hommages d'un sujet et il

le conduisit ensuite à la Tour de Londres. Édouard VI y fut aussitôt

proclamé roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi

et chef suprême de l'Église.

Les partisans de la Réforme ne perdirent pas de temps. Le 1er février,

au sein du conseil, les régents élurent presque à l'unanimité

protecteur du royaume le comte de Hertford. Le chancelier Wriothesley

attaché au culte ancien, l'adversaire astucieux des Seymour, protesta,

mais dans le désert. Les régents confièrent à l'aîné des oncles du roi

le soin de représenter le roi auprès des populations britanniques et

des cabinets étrangers. Seulement le protecteur s'engageait à ne pas

agir sans l'assentiment de la majorité du Conseil.

Quinze jours après, le comte de Hertford était duc de Somerset,

lord grand trésorier et comte maréchal; sir Thomas Seymour fut fait

baron de Sudley; Essex, frère de Catherine Parr, devint marquis de

Northampton; Lisle, comte de Warwick; Wriothesley comte de Southampton;

Rich, Willoughby et Sheffield furent créés barons. Des manoirs et des

terres qui avaient appartenu aux couvents s'ajoutèrent aux titres et

se distribuèrent à propos. Cranmer, Paget, Herbert et Denny furent

pourvus. Il n'y eut que Sheffield et Willoughby qui refusèrent le bien

des abbayes.

Sir Thomas Seymour, oncle du roi aussi, était ulcéré de la préférence

accordée à son frère, soit par Henri VIII, soit par les régents. S'il

n'était que le cadet de sa maison, n'était-il pas l'aîné en talents.

Il ne pouvait contenir son mécontentement et l'exhalait partout avec

amertume.

Dudley, autrefois vicomte de Lisle, maintenant comte de Warwick,

eut alors une initiative trois fois habile. Sous le masque d'un

désintéressement antique, il proposa de céder à sir Thomas Seymour la

charge de grand amiral. Il fut pris au mot et reçut en échange de sa

dignité la place de grand chambellan. Il fut fort loué de sa modestie.

Sa conduite avait tiré tout le monde d'embarras. Son nouveau poste

le rapprochait du roi; et il avait plu à sir Thomas Seymour par sa

déférence, autant qu'au duc de Somerset par son abnégation.

Le comte de Warwick est tout entier dans ce petit fait. Il plante déjà

ses jalons.

Soutenu par le primat et par le protestantisme, le duc de Somerset

affermit et agrandit sa situation. Il élimina du conseil Wriothesley.

Il se donna, avec l'approbation du jeune roi, des lettres patentes

scellées du grand sceau qui confirmaient son protectorat et qui lui

attribuaient toute l'autorité de la couronne. Il transforma les deux

conseils du testament en un conseil privé qui ne le contraignit plus.

Le protecteur demandera encore des avis, mais il décidera selon son

bon plaisir. A dater de ces lettres patentes (13 mars 1547), le duc de

Somerset entra dans toute la plénitude du gouvernement.

François Ier fut très-frappé de la mort de Henri VIII. C'était un

présage. Il se fit raconter les cérémonies funèbres. Henri VIII avait

été déposé dans la chapelle de Whitehall, toute tendue de noir. Douze

lords en grand deuil veillaient près du roi, autour duquel brûlaient

et brillaient quatre-vingts cierges de cire blanche. Le 14 février,

Henri fut conduit à Sion-House, le 15 à Windsor, et le 16, il fut

couché pour l'éternité au milieu du chœur de la chapelle, à côté de

Jeanne Seymour, la seule de ses six femmes qu'il n'eût ni menacée, ni

répudiée, ni décapitée. Le roi de France hochait tristement la tête à

ces détails lugubres et disait du roi d'Angleterre: «Il dort à Windsor

et moi je dormirai bientôt à Saint-Denis.» François Ier ne se trompait

pas. Il ne survécut à Henri VIII que de deux mois.

C'est ici qu'il importerait d'esquisser les quatre personnages les plus

historiques du nouveau règne. Ces personnages sont: Cranmer, le comte

de Warwick, le duc de Somerset, et son frère le baron de Sudley, lord

grand amiral.

Cranmer est assez connu. Il est le vrai réformateur de l'Angleterre,

le diplomate obstiné du schisme, toujours en évolution lente vers

l'hérésie.

Le comte de Warwick, naguère vicomte de Lisle, était fils de ce Dudley

d'abord jurisconsulte éminent, puis ministre exacteur de Henri VII. Ce

ministre avait accru sa fortune et celle du fisc en pillant la fortune

publique.

Henri VII avait encouragé les dilapidations de Dudley: Henri VIII ne

l'ignorait pas. Il livra donc moins à la justice qu'à la popularité le

ministre de son père. Cette tête, jetée à la foule pour lui plaire,

regardait sans doute au dedans Henri VIII et lui communiquait par

l'éclair des yeux un remords: car le roi arracha le jeune Dudley

à l'obscurité, et c'est par des grâces redoublées qu'il parvint à

désarmer le spectre opiniâtre.

John Dudley fit ses débuts à la cour en 1523. Il s'attacha

successivement à Wolsey et à Cromwell; il les abandonna au moment

précis où ils furent malheureux. Vicomte de Lisle en 1541, gouverneur

de Boulogne en 1543, grand amiral en 1545, tout lui fut aplani par

Henri VIII, qui le fit, en 1547, l'un de ses exécuteurs testamentaires,

l'un des régents du royaume.

Le vicomte de Lisle, nommé par le grand conseil de ses collègues comte

de Warwick, n'était, sous le manteau d'un lord, qu'un bandit féroce.

C'était un débauché, un conspirateur et un fripon noyé de vices,

impatient de réaliser son ambition effrénée, même par le crime. Il

n'y avait pour lui ni amitié, ni famille, ni religion. C'étaient des

sentiments dont il jouait afin d'ensorceler ses dupes et ses victimes.

Il se servait de Dieu, du diable et des hommes pour tout usurper autour

de lui. «Sire, disait-il à Édouard VI, votre père a tué le mien. Il a

cru bien faire. Moi je ne voudrais pas mourir par vous, mais pour vous.

Éprouvez mon zèle. Quand tous les vôtres se réuniraient contre vous,

seul je vous demeurerai. Comptez sur Warwick.» Ces paroles, souvent

répétées à l'oreille du petit roi, l'avaient persuadé et charmé. Jane

Grey, l'amie et la confidente d'Édouard, ne doutait pas non plus de la

fidélité chevaleresque du grand chambellan.

Le comte de Warwick ne songeait qu'à précipiter les Seymour. Il épiait

les occasions d'aider le destin.

Édouard Seymour, vicomte de Beauchamp, comte de Hertford, duc de

Somerset, lord protecteur, et Thomas Seymour, baron de Sudley, grand

amiral d'Angleterre, n'étaient pas d'une très-haute naissance, ils

n'étaient que de bons gentilshommes; mais ce qui les entourait d'une

auréole, c'est qu'ils étaient les frères survivants de la reine Jeanne

Seymour et les oncles du jeune roi.

Le duc de Somerset, l'aîné des deux, avait été investi d'un pouvoir

presque absolu. Il exerçait une sorte de dictature. Il était

naturellement doux; ses portraits le dévoilent. Rien de plus noble

que son aspect. Les ordres dont il est décoré, sa barbe majestueuse,

sa pelisse bordée de fourrure, sa toque de velours ornée de plumes

indiquent un personnage officiel. Il a une intelligence droite et un

caractère faible. Son front placide, ses joues immobiles, son teint

pâle, ses yeux ternes, sa bouche muette n'annoncent aucune énergie. Ce

qui se dégage de cette physionomie, c'est une mélancolie incurable,

la mélancolie de l'impuissance. Le duc de Somerset n'avait que de la

vanité, une vanité de parvenu. Sa femme, elle, avait de l'orgueil et le

plus intense de tous les orgueils, un orgueil anglo-saxon, l'orgueil

d'une Woodstock. Le duc sera l'instrument aveugle de cet orgueil.

Lui, le lord débonnaire qui répugne à voir périr un insecte, il sera

entraîné par sa femme, d'excitation en excitation, sur une pente

tragique.

Son frère, Thomas Seymour, est un turbulent esprit. Il en veut à la

fortune. Sa première rage contre le sort, c'est d'être un cadet.

Toutes les conséquences de ce hasard, il les déduit, les aigrit et les

envenime. Il rugit de ne pouvoir être l'aîné de sa maison, et un feu de

jalousie contre le duc de Somerset le consume. Thomas Seymour est beau,

brave, téméraire. Ses cheveux sont une crinière parfumée; sa figure est

armée de séductions infinies; sa bouche sourit à l'amour et au danger;

ses regards fascinent; son front commande; son charme captive les

hommes et subjugue les femmes. S'il ne succombe pas en chemin, dans le

labyrinthe de ses intrigues et de ses séditions, il ira loin.

A l'avénement d'Édouard VI, Thomas Seymour eut l'idée d'épouser la

princesse Élisabeth. Il s'en fit aimer. Il ne rencontra qu'un obstacle,

mais invincible. Il ne put conquérir l'approbation du conseil de

régence, sans laquelle, d'après le testament de Henri VIII, le mariage

dépouillait ses filles de tout droit au sceptre.

Thomas Seymour, qui souhaitait contre son frère un grand établissement,

renonça soudain à la princesse et emporta d'assaut le cœur de la reine

douairière. Il l'amena par la passion à des noces si promptes, que,

si elles eussent produit immédiatement leur fruit, on n'eût pas su

discerner quel eût été le père, du roi mort ou du grand amiral vivant.

Quoi qu'il en soit, ces noces improvisées restèrent cachées d'abord.

Les assiduités de Thomas Seymour s'expliquaient par la bienveillance

qu'il avait toujours inspirée à la reine.

Devenue veuve de Henri Tudor en 1547, Catherine Parr était une

douairière fort désirable. Elle était charmante de corps et d'esprit.

Elle s'était retirée avec la princesse Élisabeth et Jane Grey, soit à

Chelsea, soit à Hauworth. Ces deux résidences, près de Londres, étaient

les résidences préférées de la reine, et elles faisaient partie de son

douaire.

Elle était très-bonne pour Élisabeth, qui avait alors plus de quatorze

ans et très-tendre pour Jane Grey, qui entrait dans sa onzième année.

La marquise de Dorset avait confié Jane à la reine comme à une seconde

affection maternelle. Chose singulière! entre Catherine Parr, cette

femme supérieure rompue à la cour, et Jane Grey, cette noble enfant

qui ignorait tout de la vie, sinon l'étude, il y avait un lien presque

impossible et cependant réel. Ce lien était la théologie.

Le naïf enthousiasme de Jane, qui sortait de son parc de Bradgate et

de sa forêt de Charnwood avec des yeux aussi sauvages et aussi purs

que ceux des biches, sa beauté, son ardeur de comprendre et d'aimer

intéressaient la reine douairière. Elle éveillait en souriant dans

l'intelligence ingénue et sublime de sa petite-nièce la curiosité de

l'infini. Elle répondait aux questions inépuisables de Jane avec autant

de certitude et plus d'agrément que M. Aylmer.

Jane avait perdu la forêt de Charnwood, mais elle avait trouvé les

bords de la Tamise.

Quelquefois la reine allait à cheval avec Jane seule et deux ou trois

serviteurs, de chaumière en chaumière, sous un ciel gris, au milieu de

cette vapeur légère qui voile le paysage en Angleterre. Jane sentait

et pensait tout haut. Elle passait de la nature à la science enfantine

qu'elle avait déjà, et demandait à Catherine Parr tantôt le nom des

plantes, tantôt le sens des livres, tantôt le mot des mystères,

s'accoutumant dans l'intimité de la reine à tous les mouvements de

l'âme, à toutes les évolutions de la dialectique. La veuve de Henri

Tudor, étonnée des énergies et des grâces de cette jeune imagination,

lui facilitait toutes les hardiesses. Elle ne la retenait que rarement.

Car Jane, qui recherchait les nouveautés, ne s'appliquait pas moins aux

traditions et la règle lui plaisait autant que la liberté.

Les princesses s'arrêtaient aux cottages. Elles distribuaient aux

pauvres l'aumône, aux riches les courtoisies, à tous des Bibles dont

les serviteurs de la reine avaient une provision (Voy. une estampe

de M. Fourniols). Elles revenaient ensuite soit à Chelsea, soit à

Hauworth, Catherine plus contente qu'à Windsor, Jane qu'à Bradgate.

En dehors de ces jours réservés, la reine faisait ses promenades avec

Jane et lady Élisabeth. Elles côtoyaient les rives de la Tamise.

Montées toutes trois sur des haquenées d'un grand prix, elles étaient

entourées d'un cortége d'amis dont le plus illustre était lord Thomas

Seymour de Sudley, qui, indépendamment de son château baronnial,

possédait des manoirs et des terres dans dix-huit comtés différents.

Oncle du roi, frère du duc de Somerset, il était en outre le mari

clandestin de la reine douairière. Il semblait fort épris de Catherine

Parr et il ne l'était que de la princesse Élisabeth.

La reine excellait à détourner les conversations d'amour par des

conversations théologiques dont Jane se mêlait, au vif plaisir de

Catherine. Ces conversations à l'air libre, le long de la rivière, sur

des sentiers sablés, à travers les prairies ombragées d'ormes et de

cèdres, enivraient Jane de bonheur. Sa santé se fortifiait, sa beauté

s'épanouissait. Au lieu de sa forêt agreste, rude et négligée, elle

avait des horizons de parcs successifs qui paraissaient un seul parc.

Les troupeaux erraient çà et là dans l'herbe. Les arbres dessinaient

leurs ombres sur la pelouse immense et jetaient irrégulièrement leur

verdure variée entre le ciel et la terre. Tout cela souriait à Jane par

le contraste des bords de la Tamise avec les perspectives forestières

de Bradgate et de Charnwood. L'étiquette, son ennemie, était moindre

aussi chez sa tante Catherine que chez son père le marquis de Dorset,

et elle révérait chez la reine douairière l'érudition profonde,

l'infatigable indulgence d'Aylmer, son professeur et son directeur.

Jane Grey chérissait Catherine Parr et ne lui donna que des joies. Il

n'en fut pas de même de la princesse Élisabeth.

Elle était très-attachée à Thomas Seymour. Quand le mariage du grand

amiral et de la reine douairière eut été déclaré, la position devint

délicate pour Élisabeth. Elle demeurait sous le toit de Catherine Parr

et de Seymour. Lui ne se contenait pas. La princesse se défendait,

mais elle souffrait de résister.

Les témoignages de mistress Ashley, sa gouvernante, et de Parry, son

trésorier, ne sauraient être récusés.

Selon mistress Ashley, lord Seymour, le matin, «en robe de chambre et

les jambes nues,» pénétrait dans l'appartement d'Élisabeth. Lorsqu'elle

était au lit, «il ouvrait les rideaux. La princesse s'enfonçait du côté

du mur pour n'être pas atteinte.» Lorsqu'elle était levée, «l'amiral

s'informant de sa santé la frappait doucement et familièrement sur les

épaules....»

Parry répéta les aveux de mistress Ashley. «Elle m'a appris, dit-il,

que l'amiral aimait beaucoup trop lady Élisabeth, que la reine était

jalouse d'elle et de lui, et que, soupçonnant les fréquentes visites

de l'amiral, elle était entrée subitement quand ils étaient seuls au

moment où la princesse était dans les bras de lord Seymour.»

Il y eut alors une scène très-orageuse entre la reine et lady

Élisabeth. Des paroles irréparables furent échangées entre elles: après

quoi, une séparation définitive fut résolue et accomplie. Le bruit

courut qu'Élisabeth était enceinte de l'amiral et même qu'elle en avait

eu un enfant.

Ce qui ajoute une authenticité aux récits de mistress Ashley et

de Parry devant le conseil privé, c'est l'affection inaltérable

qu'Élisabeth, princesse et reine, conserva, malgré leurs dépositions,

à ces deux serviteurs. Par delà ces récits, il y avait probablement un

arrière-secret qu'ils ne violèrent pas.

Quel était ce secret? Peut-être quelque chose de plus que ce qui fut

révélé; peut-être le dessein formé contre toute espérance d'un mariage

entre l'amiral et Élisabeth. Il existait bien deux empêchements

insurmontables: l'opposition certaine du protecteur et la vie de la

reine douairière, femme de Thomas Seymour. Mais les amants s'acharnent

à l'impossible.

Le plus radical de ces empêchements cessa, du reste, inopinément par

une catastrophe. La reine mourut en couches, le 30 septembre 1548. Ce

trépas fut si opportun aux projets de l'amiral, qu'on répandit partout

qu'il avait empoisonné Catherine. C'était une atroce calomnie. L'amiral

était un séducteur et un aventurier de cour. Il n'avait rien d'un

meurtrier.

La reine morte, Jane Grey retourna chez ses parents au château de

Bradgate. Elle était désolée. Élisabeth n'éprouvait pas le même

sentiment dans sa résidence de Hatfield où elle reçut la funèbre

nouvelle, et Thomas Seymour aspira plus que jamais à la main de la

princesse dont il eut le premier et le plus ardent amour.

Il organisa un plan pour se soustraire à la nécessité d'une approbation

soit du conseil, soit du protecteur. Il n'y avait plus que cet

empêchement qui subsistât.

Thomas Seymour avait commencé la guerre au duc de Somerset par son

mariage avec la reine douairière. Ce mariage rendu public, sous la

sauvegarde d'une lettre d'Édouard VI, avait excité une fureur chez la

duchesse de Somerset et chez le duc une colère de reflet. La duchesse,

la femme du lord protecteur, fut obligée de céder le pas à la femme du

grand amiral, ce cadet présomptueux qui avait eu la jactance de s'unir

à une reine. De là des passions d'Atrides!

La duchesse de Somerset saignait d'être moins que sa belle-sœur

et Thomas Seymour frémissait, écumait de ce que son frère le lord

protecteur était plus que lui.

Pendant la campagne d'Écosse, où Somerset avait pour lieutenant le

comte de Warwick, et où il voulait enlever la petite Marie Stuart pour

Édouard VI, Thomas Seymour ne fut pas oisif. Tandis que le duc, aidé de

Warwick, gagnait la bataille de Pinkey, l'amiral captivait le jeune roi

son neveu. Il lui persuadait que c'était assez pour Somerset d'être

le protecteur du royaume, et que c'était à lui, Thomas Seymour, d'être

le gouverneur du roi. L'amiral était le plus aimable des oncles, et

sa proposition ravit Édouard. Il lui écrivit une lettre favorable,

et Thomas Seymour était près de s'en appuyer au Parlement, lorsque

Somerset le manda devant le conseil privé. L'amiral fut très-hautain de

langage et d'accent, mais il recula. Menacé de la Tour et du billot, il

se réconcilia cette fois avec son frère et reçut un accroissement de

dix mille livres sterling de rente à ses revenus.

Il reprit ses complots après la mort de sa femme. Son intention était

de supplanter le lord protecteur et d'épouser la princesse Élisabeth.

En même temps qu'il entretenait une liaison avec la fille d'Anne

Boleyn, il redemandait Jane Grey qui pleurait à Bradgate la reine

douairière. Catherine Parr ne fut profondément regrettée que de cette

vierge de son adoption et de toutes ses complaisances. Elle seule porta

son deuil dans le cœur. L'amiral, qui demeurait avec sa mère, insista

pour avoir Jane qui serait sous cette surveillance auguste. Le marquis

et la marquise de Dorset hésitant, Seymour avança beaucoup d'argent au

marquis, lequel renvoya la muse adolescente de Charnwood dans la maison

de l'amiral.

Thomas Seymour avait deux buts en réintégrant chez lui Jane Grey. Il

l'arrachait au lord protecteur qui la désirait pour son fils aîné le

comte de Hertford. Bien plus, l'amiral souhaitait de la marier au jeune

roi qu'il tiendrait alors doublement à discrétion. C'était le destin

de Jane, cette âme sublime et ce beau génie, d'être le jouet de la

faiblesse de ses proches et de l'ambition de leurs amis.

Ainsi l'amiral, soit par son mariage, soit par sa tendresse pour

Élisabeth, soit par son influence sur lord et sur lady Dorset, allait

dans toutes les directions à la puissance.

Il redoubla ses trappes. Il prodiguait l'argent au roi, il flattait

ses désirs, il comblait ses fantaisies, il soudoyait des bandits,

il engageait des pirates, il enrôlait la noblesse, il enrégimentait

les députés des communes et les lords dans une croisade contre le

protecteur.

C'est au milieu de ces intrigues sans doute exagérées par la police du

duc de Somerset, que Thomas Seymour fut arrêté. Il fut enfermé à la

Tour sous la prévention d'une conjuration contre le roi et contre la

forme du gouvernement.

L'amiral ne se déconcerta point. Il nia les accusations et défia les

accusateurs. Il embarrassa les juges d'instruction, les commissaires,

le conseil privé lui-même qui se transporta un matin à la Tour afin

d'interroger le prisonnier. Thomas Seymour fut véhément, logique,

impérieux et dédaigneux, ne réclamant pour toute grâce que d'être

confronté avec ses dénonciateurs et de se défendre en personne devant

le Parlement. Il fit peur au duc de Somerset et au conseil privé.

Il était dans toute la vigueur de son courage et de son esprit. Sa

trahison, s'il y avait trahison, n'était pas manifeste. Il avait eu le

jeune roi pour complice. Élisabeth serait impliquée dans la procédure.

Le prestige de l'amiral, sa beauté, ses ressources, son éloquence et

son audace pouvaient arracher un acquittement qui serait la déchéance

du lord protecteur. Toutes ces craintes poussèrent le duc de Somerset

et ses partisans à provoquer un bill d'_attainder_, d'après lequel

Thomas Seymour fut jugé sans être entendu.

Le 17 mars 1549, l'ordre de la décapitation fut signé par les lords du

conseil et par le lord protecteur. Le 20 mars, l'illustre captif marcha

bravement à l'échafaud où il protesta de son innocence avant de poser

sa tête sur le billot. Le bourreau trancha d'un seul coup cette tête de

dandy et de héros, cette tête belle comme la tête d'Antinoüs, martiale

comme celle du jeune Hotspur.

Jane Grey avait quitté une seconde fois le seuil ravagé de Seymour.

Elle séjournait successivement soit à Bradgate, soit au palais Dorset,

à Londres, chez son père, soit à Hampton-Court, à Greenwich ou à

Windsor, près de son cousin Édouard VI qui pleurait avec elle le grand

amiral dont il n'avait pas osé abolir la sentence à jamais tragique.

Des larmes bien autrement amères que celles de Jane et d'Édouard

furent celles d'Élisabeth. L'amiral avait été le premier amour de la

princesse. Elle étouffa ses gémissements dans sa solitude de Hatfield.

Elle s'enveloppa de silence et de prudence. Elle s'entoura pieusement

des souvenirs de Seymour. Elle s'attacha de plus en plus à mistress

Ashley et à Parry qui étaient des agents entre elle et l'amiral. Elle

nomma dans la suite à l'un des postes de sa maison Harrington qui

avait été fort dévoué à Thomas Seymour et qui composa sur lui pour la

princesse ces vers jaillis du cœur:

«Homme rare, doué d'une force supérieure et d'une mâle beauté; fait

pour briller et sur terre et sur mer; d'une amitié constante dans

le bonheur ainsi que dans l'adversité; sage dans la paix, habile et

intrépide dans la guerre. A pied ou à cheval, au milieu des périls

comme au milieu des jeux, il était toujours sans rival; plusieurs

essayèrent de l'égaler, mais vainement. Sujet fidèle de son roi,

serviteur généreux, ami de Dieu et de la vérité, ennemi des fanatiques

de Rome, magnifique chez l'étranger pour l'honneur de son pays, modéré

chez lui, quoique l'abondance y régnât, il nourrissait dans sa noble

maison plus d'infortunés que beaucoup de ceux qui étaient élevés

au-dessus de lui. Tel était l'homme qui, sans s'être rendu coupable,

sans aucune cause légitime, fut condamné à périr et dont le sang fut

versé contre toutes les lois de la nature, de la raison et de la

justice.»

L'exécution de Thomas Seymour retentit comme un fratricide et le

sentiment universel fut hostile au lord protecteur. Il y eut un cri

sourd dans toutes les poitrines. On disait que Thomas Seymour aimait

son neveu et que, s'il était coupable, ce n'était pas envers le roi,

mais seulement envers le duc de Somerset.

C'est le comte de Warwick, le plus perversement réfléchi des ambitieux,

qui attisa l'amiral et qui endurcit le protecteur, afin d'immoler l'un,

de déshonorer l'autre et de s'élever sur la ruine de tous les deux.

Maintenant il n'avait plus que Somerset à renverser. Il y travailla

sans relâche et le protecteur lui aplanit les voies.

La misère était inouïe. Il y eut des révoltes dans beaucoup de comtés.

Les plus graves furent celles du comté de Devon qu'apaisa lord Russel,

et surtout l'échauffourée du comté de Norfolk où Warwick déploya une

foudroyante habileté. Il dissipa les insurgés, en tua deux mille,

s'empara de Ket, un tanneur, le général des paysans et le châtia du

gibet.

Ce succès rehaussa les autres succès militaires du comte de Warwick.

Sa gloire s'en accrut: celle de Somerset diminua. Le protecteur foula

toutes les prétentions de la noblesse. Il amnistia les séditieux.

Cette indulgence parut aux uns de la complicité, aux autres de la

pusillanimité: ce pouvait être de la commisération et de la politique.

Quoi qu'il en soit, le comte de Warwick s'était simplifié l'avenir par

la mort de Thomas Seymour. Il n'avait plus qu'un adversaire, le duc de

Somerset, et cet adversaire était odieux.

Warwick accumula bientôt sur lui des rumeurs sinistres. Ses espions les

semaient et les propageaient dans tous les quartiers de Londres et dans

tous les comtés. Le protecteur, disaient-ils, avait traité avec les

ambassadeurs, distribué des gouvernements et des évêchés sans l'avis du

conseil. Il avait falsifié les monnaies et dilapidé le trésor. Il avait

persécuté l'aristocratie et favorisé les rébellions. Il avait négligé

l'armée, calomnié les lords ses anciens collègues, isolé le roi, soit

du Parlement, soit de la nation, et circonvenu son neveu trop docile

par les serviteurs de la domesticité!

Il bâtissait dans le Strand un palais trop splendide pour un sujet,

un palais dont les escaliers descendaient jusqu'à la Tamise, dont les

terrasses dominaient le fleuve, dont les galeries ne comptaient que des

chefs-d'œuvre. Il en avait posé les assises sur l'emplacement de trois

palais épiscopaux et d'une église paroissiale et il l'avait construit

avec les matériaux de deux chapelles et d'un cloître. Rien ne lui

coûtait. Il dépensait pour son architecture personnelle mille guinées

par jour. C'était un scandale qu'un tel luxe au sein de la détresse de

tout un peuple.

Quand l'opinion fut incendiée, le comte de Warwick, qui avait gagné la

majorité des lords du conseil, arma un grand nombre de ses partisans.

Il se rendit avec eux dans l'immense hôtel de l'évêque d'Ély, au centre

du quartier d'Holborn. C'était le 6 octobre 1549. Le duc de Somerset

emmena le roi à Hampton-Court, puis à Windsor. Warwick s'assura du

concours des officiers municipaux, du lord-maire et du gouverneur de

la Tour. Le 9 octobre, tous les conseillers privés, moins deux étaient

autour de Warwick. Le roi était seul à Windsor avec le protecteur,

Cranmer et Paget.

Alors le primat s'adressant à Édouard et à Somerset, les invita l'un

et l'autre à ne plus résister. Le roi ne demandait pas mieux. Le

protecteur était découragé. Le 10, il se résigna. Le 13, Warwick

et ses collègues étaient à Windsor. Ils firent conduire à la Tour

Somerset, contre lequel ils entassèrent vingt-neuf chefs de criminalité.

Le protecteur ne montra pas dans ses revers l'audace de son frère le

grand amiral. Il confessa tout ce que lui dictèrent Warwick et ses

ennemis. Il eut recours à la clémence du roi. A ce prix il eut la vie

sauve. Il fut condamné à une amende de deux mille livres sterling de

revenu, à la confiscation de tous ses biens mobiliers et à la déchéance

de toutes ses dignités.

Le duc de Somerset sortit dégradé de la Tour, le 6 février 1550.

Le comte de Warwick, maître absolu de l'autorité, toucha profondément

le roi en ne le forçant pas à répandre le sang de son oncle. Édouard

crut que ce calcul de Warwick était de la générosité et il lui en sut

un gré infini.

Les réformés tremblèrent pour leurs dogmes. Le duc de Somerset avait

été leur providence. Que ferait le comte de Warwick? Ce rusé politique

devinait toutes les pensées. Il avait conquis le roi en n'exigeant pas

le supplice de Somerset; il cimenta sa prépondérance en ménageant les

protestants qui étaient les préférés du jeune monarque théologien.

Le comte de Warwick jouait un jeu double; car d'un autre côté il

n'offensait pas les espérances des catholiques.

Cranmer continuait son œuvre, une œuvre de douceur et de charité autant

que de foi.

Dès le nouveau règne, le primat s'était empressé d'assurer par des

pensions le sort des moines sans asile et sans pain. Il avait modifié

les ordonnances cruelles de Henri VIII. Il avait obtenu l'amnistie de

toutes les condamnations religieuses antérieurement prononcées. Il

fit rapporter la loi inquisitoriale des six articles. Il remplaça la

liturgie romaine par la liturgie anglaise. Il publia un catéchisme dans

lequel, tout en constatant les devoirs des citoyens, il n'omettait pas

de rappeler parallèlement les devoirs des gouvernements. Voici son

commentaire sur le deuxième commandement: «Tu ne déroberas pas: quand

les magistrats chargent leurs sujets outre mesure et requièrent d'eux

plus qu'il n'est besoin pour le payement des obligations publiques,

cette exaction est un vol et un crime devant Dieu!»

Cranmer correspondait avec Calvin et avec les réformateurs les plus

éminents de l'Europe. Il avait fait le pas des sacramentaires et rejeté

la présence réelle de l'Eucharistie. Il restitua aux fidèles le calice,

et la communion fut célébrée sous les deux espèces. Il supprima le

culte des images, retrancha les fêtes superflues, composa un recueil

de prières et couronna tant de travaux en donnant aux pasteurs une

famille. Le mariage des prêtres fut permis.

Les pères du concile de Trente suscitèrent à l'unité de la Réforme

anglicane de redoutables embarras. Ils eurent l'art de dépêcher des

anabaptistes dans la Grande-Bretagne. Une lettre à Gardiner prouve ce

fait machiavélique.

Les anabaptistes arrivèrent. Ce n'étaient pas les sectaires féroces et

dissolus de Jean de Leyde, non, c'étaient des sectaires pacifiques.

Sous beaucoup de subtilités, leur religion était un théisme. Pour

eux le Christ n'était pas Dieu, c'était seulement un homme inspiré.

Ils n'admettaient pas le baptême des enfants: ils en conféraient un

autre aux adultes qu'ils régénéraient dans une nouvelle ablution.

D'ailleurs ces anabaptistes d'Angleterre étaient inoffensifs, bons,

miséricordieux, les ancêtres, selon l'esprit, des quakers de la

Grande-Bretagne et de l'Amérique.

Cranmer devait à ces sectaires la même tolérance qu'il accordait aux

savants, aux artistes, aux réfugiés allemands, florentins, génois,

vaudois, vénitiens, milanais et calabrais. Il était naturellement

disposé à l'indulgence, mais poussé par les violents de son Église, il

eut le malheur de laisser allumer les bûchers de Jeanne de Kent, et de

Von Parris, un Hollandais qui exerçait la chirurgie à Londres (1551).

Siècle formidable que celui où Thomas Morus, le meilleur des

catholiques, faisait brûler trois hérétiques, et, où Cranmer, le

meilleur des protestants, faisait brûler à son tour deux anabaptistes!

Le crime est plus grand chez Cranmer, parce qu'il est plus illogique.

Le catholicisme en effet n'est que par l'autorité; au contraire, si le

protestantisme est sous le soleil, c'est par la liberté de discuter

et de conclure. Comment donc qualifier le protestantisme inquisiteur?

En persécutant, le catholicisme n'est qu'inhumain; en persécutant, le

protestantisme est inhumain et absurde, plus qu'absurde: idiot.

Le duc de Somerset cependant, dépouillé de tout, avait tout retrouvé en

quelques mois. Il n'y avait que le titre et la puissance de protecteur

qu'il n'eut pas. Il rentra dans ses biens. Il fut lord du conseil et

lord de la chambre du roi. Le comte de Warwick, le ministre dictateur,

consentit même, pour satisfaire Édouard, à donner son fils lord Lisle à

l'une des filles de Somerset.

L'harmonie toutefois était loin de ces émules. La haine sous des dehors

de courtoisie couvait entre eux.

Ils n'étaient pas égaux. Le duc de Somerset n'était que mollesse

et violence; le comte de Warwick avait la souplesse de la force, la

dissimulation, la patience, la décision. Il frappait sans menacer à la

différence du mobile duc qui menaçait sans frapper.

Le comte de Warwick connaissait toutes les rodomontades de Somerset. Il

faisait parvenir au roi par des espions de tous les âges, de tous les

rangs, et de tous les sexes, les moindres imprudences du duc.

Somerset entretenait une bande nombreuse. Il avait autour de lui des

spadassins déterminés. Il parlait de soulever la cité, de reconquérir

le jeune roi, d'exterminer sir Williams Herbert, le comte de Wiltshire,

et surtout le comte de Warwick. Le roi était instruit à mesure et

indirectement par des créatures de Dudley qui en même temps captivait

Édouard et les lords du conseil. Le comte de Warwick édifiait le roi

en accélérant les progrès de la Réforme, en répondant avec modération

aux outrages de Somerset et en comblant ses collègues des faveurs de

la cour. Il ne s'oubliait pas lui-même. Ainsi, Thomas Percy, le frère

du lord Percy qui avait aimé Anne Boleyn, ayant été décapité et ses

enfants mis hors de la noblesse, lord Percy ne put léguer à ses neveux

le titre de comte de Northumberland. Ce grand titre vacant, Dudley le

travestit et l'arracha au roi, mais il est le seul de sa famille qui

en fut décoré. Ce nom de Northumberland, un instant usurpé, refleurit

plus tard dans l'antique maison des Percy. Édouard VI, après avoir créé

duc de Northumberland le comte de Warwick, créa, par l'insinuation du

nouveau duc, d'autres dignités. Il institua duc de Suffolk le père

de Jane Grey, le marquis de Dorset dont les deux beaux-frères, fils

du dernier lit du vieux Suffolk, avaient succombé à l'épidémie de la

_suette_. Le comte de Wiltshire fut déclaré marquis de Winchester; sir

Williams Herbert, comte de Pembroke; Cecil, Cheek, Sidney et Nevil

furent faits chevaliers. Northumberland distribua partout des grâces,

se fortifiant auprès du roi par sa bienveillance hypocrite envers

Somerset, auprès des lords par ses largesses d'argent et de charges.

Pendant ce temps, Somerset se permettait les jactances, les insultes,

les mépris. Tout chez lui se bornait aux paroles. Il se berçait de

vaines illusions de vengeance et de domination, lorsque, le 17 octobre

1551, comme il se rendait en grande pompe à Westminster, il fut arrêté

et conduit à la Tour.

La même prison d'État se referma bientôt sur les partisans du duc.

Crane et sa femme, sir Thomas Holcroft, sir Michel Stanhope, sir Thomas

Arundel, sir Miles Partridge, lord Paget, le comte d'Arundel, lord

Dacres y furent successivement écroués. La duchesse de Somerset ne fut

pas épargnée non plus. Elle avait toujours été le mauvais ange de son

mari, l'ange de l'orgueil.

Le marquis de Winchester fut nommé lord sénéchal dans le procès. Le duc

de Northumberland et le comte de Pembroke, les ennemis de Somerset,

ceux qu'il avait voulu assassiner furent parmi ses vingt-neuf juges.

L'acte d'accusation contenait deux chefs principaux:

Le duc avait médité la déposition du roi, son neveu.

Il avait comploté de s'emparer du duc de Northumberland mort ou vif.

Les pairs l'acquittèrent sur le premier chef; ils le condamnèrent sur

le second.

Après sa sentence, Somerset demanda pardon au duc de Northumberland, au

marquis de Winchester et au comte de Pembroke des desseins qu'il avait

formés contre eux. Cette humiliation que l'ancien protecteur s'infligea

spontanément à lui-même me semble prouver assez l'intention d'un triple

meurtre dévoilé du reste par plusieurs témoins.

L'ordre de l'exécution ne fut pas immédiat: il ne fut signé que le

22 janvier 1552. Le duc de Northumberland inventa tous les délais

imaginables. Il avança de degré en degré. Il n'approcha que peu à

peu de la main du roi la plume fatale. Il avait circonvenu le jeune

prince par des prêtres, par des familiers qui soulevaient la conscience

de l'adolescent contre sa sensibilité. Northumberland avait l'air

de pencher plutôt vers l'indulgence et de subir les mêmes combats

qu'Édouard.

Le roi se détermina enfin.

Le duc de Somerset dut se souvenir de son frère, le grand amiral,

dont il avait répandu le sang sur le même échafaud où le sien allait

être versé. Il déplora sans doute au dedans son implacabilité; car

ses lèvres murmuraient tout bas des prières en marchant à Tower-Hill.

Là, il retrouva en face du bourreau son courage de soldat. Il fit un

discours touchant à la multitude qui avait envahi l'intérieur de la

Tour. Il avait favorisé la Réforme et le pauvre peuple. Il en fut

récompensé à cette heure suprême. Il fut entouré d'un respectueux

attendrissement. Toutes ces rudes poitrines vibraient pour lui. Sir

Anthony Broon s'étant présenté à cheval, et quelques voix ayant crié:

«La grâce, la grâce,» il y eut une explosion de joie. Somerset lui-même

eut un court mirage. Détrompé vite, il reprit son discours avec calme,

recommandant aux spectateurs en larmes la fidélité au roi et à l'Église

nouvelle. Il se tut un moment, regarda une dernière fois le ciel,

salua l'immense auditoire, et, ployant ses deux genoux, il emboîta son

cou palpitant dans l'échancrure du billot; sa tête roula et rougit le

drap noir de l'échafaud au milieu d'un vaste gémissement.

La mort du duc de Somerset fut plus noble que sa captivité. Il eut

d'abord trop de bonheur et son étoile avait été trop éclatante. Il

en fut ébloui. Ni son intelligence, ni son caractère n'étaient faits

pour porter sa fortune. Elle était trop supérieure à son génie.

Pour l'achever, il eut une femme hautaine, une de ces femmes pour

qui l'étiquette est plus que l'affection, plus que le devoir et qui

poussent les leurs jusqu'au trône ou jusqu'à l'échafaud dans l'unique

but de tout écraser autour d'elles sous une insolente personnalité.

Lord Thomas Seymour et le duc de Somerset ensevelis, Northumberland

gouverna seul. Il n'avait pas le nom de protecteur, mais il en avait

l'omnipotence. Il l'avait conquise par sa flexibilité, par ses

tempéraments non moins que par l'opportunité rapide de son initiative

et de son action.

Il était le vrai roi d'Angleterre.

[Illustration]

Histoire de Jane Grey · 第 27 / 57 题