VI -- Un caprice de jeune fille.

Clémentine avait le coeur très neuf. Avant de connaître Léon, elle

n'avait aimé qu'une seule personne: sa mère. Ni cousins, ni

cousines, ni oncles, mi tantes, ni grands-pères, ni grand-mères

n'avaient éparpillé, en le partageant, ce petit trésor d'affection

que les enfants bien nés apportent au monde. Sa grand-mère,

Clémentine Pichon, mariée à Nancy en janvier 1814, était morte

trois mois plus tard dans la banlieue de Toulon, à la suite de ses

premières couches. Son grand-père, Mr Langevin, sous-intendant

militaire de première classe, resté veuf avec une fille au

berceau, s'était consacré à l'éducation de cette enfant. Il

l'avait donnée en 1835 à un homme estimable et charmant, Mr

Sambucco, Italien d'origine, né en France et procureur du roi près

le tribunal de Marseille. En 1838, Mr Sambucco, qui avait un peu

d'indépendance parce qu'il avait un peu d'aisance, encourut très

honorablement la disgrâce du garde des sceaux. Il fut nommé avocat

général à la Martinique, et après quelques jours d'hésitation, il

accepta ce déplacement au long cours. Mais le vieux Langevin ne se

consola pas si facilement du départ de sa fille: il mourut deux

ans plus tard, sans avoir embrassé la petite Clémentine, à qui il

devait servir de parrain. Mr Sambucco, son gendre, périt en 1843,

dans un tremblement de terre; les journaux de la colonie et de la

métropole ont raconté alors comment il avait été victime de son

dévouement. À la suite de cet affreux malheur, la jeune veuve se

hâta de repasser les mers avec sa fille. Elle s'établit à

Fontainebleau, pour que l'enfant vécût en bon air: Fontainebleau

est une des villes les plus saines de la France. Si Mme Sambucco

avait été aussi bon administrateur qu'elle était bonne mère, elle

eût laissé à Clémentine une fortune respectable, mais elle géra

mal ses affaires et se mit dans de grands embarras. Un notaire du

pays lui emporta une somme assez ronde; deux fermes qu'elle avait

payées cher ne rendaient presque rien. Bref, elle ne savait plus

où elle en était et elle commençait à perdre la tête, lorsqu'une

soeur de son mari, vieille fille dévote et pincée, témoigna le

désir de vivre avec elle et de mettre tout en commun. L'arrivée de

cette haridelle aux dents longues effraya singulièrement la petite

Clémentine, qui se cachait sous tous les meubles ou se cramponnait

aux jupons de sa mère; mais ce fut le salut de la maison. Mlle

Sambucco n'était pas des plus spirituelles ni des plus fondantes,

mais c'était l'ordre incarné. Elle réduisit les dépenses, toucha

elle-même les revenus, vendit les deux fermes en 1847, acheta du

trois pour cent en 1848, et établit un équilibre stable dans le

budget. Grâce aux talents et à l'activité de cet intendant

femelle, la douce et imprévoyante veuve n'eut plus qu'à choyer son

enfant. Clémentine apprit à honorer les vertus de sa tante, mais

elle adora sa mère. Lorsqu'elle eut le malheur de la perdre, elle

se vit seule au monde, appuyée sur Mlle Sambucco, comme une jeune

plante sur un tuteur de bois sec. Ce fut alors que son amitié pour

Léon se colora d'une vague lueur d'amour; le fils de Mr Renault

profita du besoin d'expansion qui remplissait cette jeune âme.

Durant les trois longues années que Léon passa loin d'elle,

Clémentine sentit à peine qu'elle était seule. Elle aimait, elle

se savait aimée, elle avait foi dans l'avenir; elle vivait de

tendresse intérieure et de discrète espérance, et ce coeur noble

et délicat ne demandait rien de plus.

Mais ce qui étonna bien son fiancé, sa tante et elle-même, ce qui

déroute singulièrement toutes les théories les plus accréditées

sur le coeur féminin, ce que la raison se refuserait à croire si

les faits n'étaient pas là, c'est que le jour où elle avait revu

le mari de son choix, une heure après s'être jetée dans les bras

de Léon avec une grâce si étourdie, Clémentine se sentit

brusquement envahie par un sentiment nouveau qui n'était ni

l'amour, ni l'amitié, ni la crainte, mais qui dominait tout cela

et parlait en maître dans son coeur,

Depuis l'instant où Léon lui avait montré la figure du colonel,

elle s'était éprise d'une vraie passion pour cette momie anonyme.

Ce n'était rien de semblable à ce qu'elle éprouvait pour le fils

de Mr Renault, mais c'était un mélange d'intérêt, de compassion et

de respectueuse sympathie,

Si on lui avait conté quelque beau fait d'armes, une histoire

romanesque dont le colonel eût été le héros, cette impression se

fût légitimée ou du moins expliquée. Mais non; elle ne savait

rien de lui, sinon qu'il avait été condamné comme espion par un

conseil de guerre, et pourtant c'est de lui qu'elle rêva, la nuit

même qui suivit le retour de Léon.

Cette incroyable préoccupation se manifesta d'abord sous une forme

religieuse. Elle fit dire une messe pour le repos de l'âme du

colonel; elle pressa Léon de préparer ses funérailles, elle

choisit elle-même le terrain où il devait être enseveli. Ces soins

divers ne lui firent jamais oublier sa visite quotidienne à la

boîte de noyer, ni la génuflexion respectueuse auprès du mort, ni

le baiser fraternel ou filial qu'elle déposait régulièrement sur

son front. La famille Renault finit par s'inquiéter de symptômes

si bizarres; elle hâta l'enterrement du bel inconnu, pour s'en

débarrasser au plus tôt. Mais la veille du jour fixé pour la

cérémonie, Clémentine changea d'avis. «De quel droit allait-on

emprisonner dans la tombe un homme qui n'était peut-être pas

mort? Les théories du savant docteur Meiser n'étaient pas de

celles qu'on peut rejeter sans examen. La chose valait au moins

quelques jours de réflexion. N'était-il pas possible de soumettre

le corps du colonel à quelques expériences? Le professeur Hirtz,

de Berlin, avait promis d'envoyer à Léon des documents précieux

sur la vie et la mort de ce malheureux officier; on ne pouvait

rien entreprendre avant de les avoir reçus; on devait écrire à

Berlin pour hâter l'envoi de ces pièces.» Léon soupira, mais il

obéit docilement, à ce nouveau caprice. Il écrivit à Mr Hirtz.

Clémentine trouva un allié dans cette seconde campagne: c'était

Mr le docteur Martout. Médecin assez médiocre dans la pratique et

beaucoup trop dédaigneux de la clientèle, Mr Martout ne manquait

pas d'instruction. Il étudiait depuis longtemps cinq ou six

grandes questions de physiologie, comme les reviviscences, les

générations spontanées et tout ce qui s'ensuit. Une correspondance

régulière le tenait au courant de toutes les découvertes

modernes; il était l'ami de Mr Pouchet, de Rouen; il connaissait

le célèbre Karl Nibor qui a porté si haut et si loin l'usage du

microscope. Mr Martout avait desséché et ressuscité des milliers

d'_anguillules_, de _rotifères_ et de _tardigrades_; il pensait

que la vie n'est autre chose que l'organisation en action, et que

l'idée de faire revivre un homme desséché n'a rien d'absurde en

elle-même. Il se livra à de longues méditations, lorsque Mr Hirtz

envoya de Berlin la pièce suivante, dont l'original est classé

dans les manuscrits de la collection Humboldt.

VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel

desséché.

Aujourd'hui 20 janvier 1824, épuisé par une cruelle maladie et

sentant approcher le jour où ma personne s'absorbera dans le grand

tout.

J'ai écrit de ma main ce testament, qui est l'acte de ma dernière

volonté.

J'institue en qualité d'exécuteur testamentaire, mon neveu,

Nicolas Meiser, riche brasseur en cette ville de Dantzig.

Je lègue mes livres, papiers et collections généralement

quelconques, sauf la pièce 3712, à mon très estimable et très

savant ami, Mr de Humboldt.

Je lègue la totalité de mes autres biens, meubles et immeubles,

évalués à 100 000 thalers de Prusse ou 375 000 francs, à Mr le

colonel Pierre-Victor Fougas, actuellement desséché, mais vivant,

et inscrit dans mon catalogue sous le n° 3712 (Zoologie).

Puisse-t-il agréer ce faible dédommagement des épreuves qu'il a

subies dans mon cabinet, et du service qu'il a rendu à la science.

Afin que mon neveu Nicolas Meiser se rende un compte exact des

devoirs que je lui laisse à remplir, j'ai résolu de consigner ici

l'histoire détaillée de la dessiccation de Mr le colonel Fougas,

mon légataire universel.

C'est le 11 novembre de la malheureuse année 1813 que mes

relations avec ce brave jeune homme ont commencé. J'avais quitté

depuis longtemps la ville de Dantzig, où le bruit du canon et le

danger des bombes rendaient tout travail impossible, et je m'étais

retiré avec mes instruments et mes livres sous la protection des

armées alliées, dans le village fortifié de Liebenfeld. Les

garnisons françaises de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de

Glogau, de Hambourg et de plusieurs autres villes allemandes ne

pouvaient communiquer entre elles ni avec leur patrie; cependant

le général Rapp se défendait obstinément contre la flotte anglaise

et l'armée russe. Mr le colonel Fougas fut pris par un détachement

du corps Barclay de Tolly, comme il cherchait à passer la Vistule

sur la glace, en se dirigeant vers Dantzig. On l'amena prisonnier

à Liebenfeld le 11 novembre, à l'heure de mon souper, et le bas

officier Garok, qui commandait le village, me fit requérir de

force pour assister à l'interrogatoire et servir d'interprète.

La figure ouverte, la voix mâle, la résolution fière et la belle

attitude de cet infortuné me gagnèrent le coeur. Il avait fait le

sacrifice de sa vie. Son seul regret, disait-il, était d'échouer

au port, après avoir traversé quatre armées, et de ne pouvoir

exécuter les ordres de l'empereur. Il paraissait animé de ce

fanatisme français qui a fait tant de mal à notre chère Allemagne,

et pourtant je ne sus pas m'empêcher de le défendre, et je

traduisis ses paroles moins en interprète qu'en avocat.

Malheureusement on avait trouvé sur lui une lettre de Napoléon au

général Rapp, dont j'ai conservé copie:

«Abandonnez Dantzig, forcez le blocus, réunissez-vous aux

garnisons de Stettin, de Gustrin et de Glogau, marchez sur l'Elbe,

entendez-vous avec Saint-Cyr et Davoust pour concentrer les forces

éparses à Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg;

faites la boule de neige; traversez la Westphalie qui est libre

et venez défendre la ligne du Rhin avec une armée de 170 000

Français que vous sauvez!»

«NAPOLÉON.»

Cette lettre fut envoyée à l'état-major de l'armée russe, tandis

qu'une demi-douzaine de militaires illettrés, ivres de joie et de

brandevin, condamnaient le brave colonel du 23ème de ligne à la

mort des espions et des traîtres. L'exécution fut fixée au

lendemain 12, et Mr Pierre-Victor Fougas, après m'avoir remercié

et embrassé avec la sensibilité la plus touchante (il est époux et

père), se vit enfermer dans la petite tour crénelée de Liebenfeld,

où le vent soufflait terriblement par toutes les meurtrières.

La nuit du 11 au 12 novembre fut une des plus rigoureuses de ce

terrible hiver. Mon thermomètre à minima, suspendu hors de ma

fenêtre à l'exposition sud-est, indiquait 19 degrés centigrades

au-dessous de zéro. Je sortis au petit jour pour dire un dernier

adieu à Mr le colonel, et je rencontrai le bas officier Garok qui

me dit en mauvais allemand:

-- Nous n'aurons pas besoin de tuer le frantzouski, il est gelé.

Je courus à la prison. Mr le colonel était couché sur le dos, et

roide. Mais je reconnus après quelques minutes d'examen que la

roideur de ce corps n'était pas celle de la mort. Les

articulations, sans avoir leur souplesse ordinaire, se laissaient

fléchir et ramener à l'extension sans un effort trop violent. Les

membres, la face, la poitrine donnaient à ma main une sensation de

froid, mais bien différente de celle que j'avais souvent perçue au

contact des cadavres.

Sachant qu'il avait passé plusieurs nuits sans dormir et supporté

des fatigues extraordinaires, je ne doutais point qu'il ne se fût

laissé prendre de ce sommeil profond et léthargique qu'entraîne un

froid intense, et qui, trop prolongé, ralentit la respiration et

la circulation au point que les moyens les plus délicats de

l'observation médicale sont nécessaires pour constater la

persistance de la vie. Le pouls était insensible, ou tout au moins

mes doigts engourdis par le froid ne le sentaient pas. La dureté

de mon ouïe (j'étais alors dans ma soixante-neuvième année)

m'empêcha de constater par l'auscultation si les bruits du coeur

révélaient encore ces battements faibles, mais prolongés, que

l'oreille peut encore entendre lorsque la main ne les perçoit déjà

plus.

Mr le colonel se trouvait à cette période de l'engourdissement

causé par le froid, où pour réveiller un homme sans le faire

mourir, des soins nombreux et délicats deviennent nécessaires.

Quelques heures encore, et la congélation allait survenir, et avec

elle l'impossibilité du retour à la vie.

J'étais dans la plus grande perplexité. D'un côté, je le sentais

mourir par congélation entre mes mains; de l'autre, je ne pouvais

pas à moi seul l'entourer de tous les soins indispensables. Si je

lui appliquais des excitants sans lui faire frictionner à la fois

le tronc et les membres par trois ou, quatre aides vigoureux, je

ne le réveillais que pour le voir mourir. J'avais encore sous les

yeux le spectacle de cette belle jeune fille asphyxiée dans un

incendie, que je parvins à ranimer en lui promenant des charbons

ardents sous les clavicules, mais qui ne put qu'appeler sa mère et

mourut presque aussitôt malgré l'emploi des excitants à

l'intérieur et de l'électricité pour déterminer les contractions

du diaphragme et du coeur.

Et quand même je serais parvenu à lui rendre la force et la santé,

n'était-il pas condamné par le conseil de guerre? L'humanité ne

me défendait-elle pas de l'arracher à ce repos voisin de la mort

pour le livrer aux horreurs du supplice?

Je dois avouer aussi qu'en présence de cet organisme où la vie

était suspendue, mes idées sur la résurrection prirent sur moi

comme un nouvel empire. J'avais si souvent desséché et fait

revivre des êtres assez élevés dans la série animale, que je ne

doutais pas du succès de l'opération, même sur un homme. À moi

seul, je ne pouvais ranimer et sauver Mr le colonel; mais j'avais

dans mon laboratoire tous les instruments nécessaires pour le

dessécher sans aide.

En résumé, trois partis s'offraient à moi: 1° laisser Mr le

colonel dans la tour crénelée, où il aurait péri le jour même par

congélation; 2° le ranimer par des excitants, au risque de le

tuer, et pourquoi? pour le livrer, en cas de succès, à un

supplice inévitable; 3° le dessécher dans mon laboratoire avec la

quasi certitude de le ressusciter après la paix. Tous les amis de

l'humanité comprendront sans doute que je ne pouvais pas hésiter

longtemps.

Je fis appeler le bas officier Garok, et je le priai de me vendre

le corps du colonel. Ce n'était pas la première fois que

j'achetais un cadavre pour le disséquer, et ma demande n'excita

aucun soupçon. Marché conclu, je donnai quatre bouteilles de

Kirschen-Wasser, et bientôt deux soldats russes m'apportèrent sur

un brancard Mr le colonel Fougas.

Dès que je fus seul avec lui, je lui piquai le doigt: la pression

fit sortir une goutte de sang. La placer sous un microscope, entre

deux lamelles de verre, fut pour moi l'affaire d'une minute. Ô

bonheur! la fibrine n'était pas coagulée! Les globules rouges se

montraient nettement circulaires, aplatis, biconcaves, sans

crénelures, ni dentelures, ni gonflement sphéroïdal. Les globules

blancs se déformaient et reprenaient alternativement la forme

sphérique, pour se déformer encore lentement par de délicates

expansions. Je ne m'étais donc pas trompé, c'était bien un homme

engourdi que j'avais sous les yeux et non un cadavre!

Je le portai sur une balance. Il pesait cent quarante livres, ses

vêtements compris. Je n'eus garde de le déshabiller, car j'avais

reconnu que les animaux desséchés directement au contact de l'air

mouraient plus souvent que ceux qui étaient restés couverts de

mousse et d'autres objets mous pendant l'épreuve de la

dessiccation.

Ma grande machine pneumatique, son immense plateau, son énorme

cloche ovale en fer battu qu'une crémaillère glissant sur une

poulie attachée solidement au plafond élevait et abaissait sans

peine grâce à son treuil, tous ces mille et un mécanismes que

j'avais si laborieusement préparés nonobstant les railleries de

mes envieux, et que je me désolais de voir inutiles, allaient donc

trouver leur emploi. Des circonstances inattendues venaient enfin

de me procurer un sujet d'expériences tel que j'avais vainement

essayé d'en obtenir en cherchant à engourdir des chiens, des

lapins, des moutons et d'autres mammifères à l'aide de mélanges

réfrigérants. Depuis longtemps, sans doute, ces résultats auraient

été obtenus si j'avais été aidé de ceux qui m'entouraient, au lieu

d'être l'objet de leurs railleries; si nos ministres m'avaient

appuyé de leur autorité au lieu de me traiter comme un esprit

subversif.

Je m'enfermai en tête-à-tête avec le colonel, et je défendis même

à la vieille Gretchen, ma gouvernante, aujourd'hui défunte, de me

troubler dans mon travail. J'avais remplacé le pénible levier des

anciennes machines pneumatiques par une roue munie d'un

excentrique qui transformait le mouvement circulaire de l'axe en

mouvement rectiligne appliqué aux pistons: la roue,

l'excentrique, la bielle, le genou de l'appareil fonctionnaient

admirablement et me permettaient de tout faire par moi-même. Le

froid ne gênait pas le jeu de la machine et les huiles n'étaient

pas figées: je les avais purifiées moi-même par un procédé

nouveau fondé sur les découvertes alors récentes du savant

français Mr Chevreul.

Après avoir étendu le corps sur le plateau de la machine

pneumatique, abaissé la cloche et luté les bords, j'entrepris de

le soumettre graduellement à l'action du vide sec et à froid. Des

capsules remplies de chlorure de calcium étaient placées autour de

Mr le colonel pour absorber l'eau qui allait s'évaporer de son

corps, et hâter la dessiccation.

Certes, je me trouvais dans la meilleure situation possible pour

amener le corps humain à un état de dessèchement graduel sans

cessation brusque des fonctions, sans désorganisation des tissus

ou des humeurs. Rarement mes expériences sur les _rotifères_ et

les _tardigrades_ avaient été entourées de pareilles chances de

succès, et elles avaient toujours réussi. Mais la nature

particulière du sujet et les scrupules spéciaux qu'il imposait à

ma conscience, m'obligeaient de remplir un certain nombre de

conditions nouvelles, que j'avais d'ailleurs prévues depuis

longtemps. J'avais eu soin de ménager une ouverture aux deux bouts

de ma cloche ovale et d'y sceller une épaisse glace, qui me

permettait de suivre de l'oeil les effets du vide sur Mr le

colonel. Je m'étais bien gardé de fermer les fenêtres de mon

laboratoire, de peur qu'une température trop élevée ne fît cesser

la léthargie du sujet ou ne déterminât quelque altération des

humeurs. Si le dégel était survenu, c'en était fait de mon

expérience. Mais le thermomètre se maintint durant plusieurs jours

entre 6 et 8 degrés au-dessous de zéro, et je fus assez heureux

pour voir le sommeil léthargique se prolonger, sans avoir à

craindre la congélation des tissus.

Je commençai par pratiquer le vide avec une extrême lenteur, de

crainte que les gaz dissous dans le sang, devenus libres par la

différence de leur tension avec celle de l'air raréfié, ne

vinssent à se dégager dans les vaisseaux et à déterminer la mort

immédiate. Je surveillais en outre à chaque instant les effets du

vide sur les gaz de l'intestin, car en se dilatant intérieurement

à mesure que la pression de l'air diminuait autour du corps, ils

auraient pu amener des désordres graves. La longue conservation

des tissus n'en eût pas été affectée, mais il suffisait d'une

lésion intérieure pour déterminer la mort après quelques heures de

reviviscence. C'est ce qu'on observe assez souvent chez les

animaux desséchés sans précaution.

À plusieurs reprises, un gonflement trop rapide de l'abdomen vint

me mettre en garde contre le danger que je redoutais et je fus

obligé de laisser rentrer un peu d'air sous la cloche. Enfin la

cessation de tous les phénomènes de cet ordre me prouva que les

gaz avaient disparu par exosmose ou avaient été expulsés par la

contraction spontanée des viscères. Ce ne fut qu'à la fin du

premier jour que je pus renoncer à ces précautions minutieuses et

porter le vide un peu plus loin.

Le lendemain 13, je poussai le vide à ce point que le baromètre

descendit à cinq millimètres. Comme il n'était survenu aucun

changement dans la position du corps ni des membres, j'étais sûr

que nulle convulsion ne s'était produite. Mr le colonel arrivait à

se dessécher, à devenir immobile, à cesser de pouvoir exécuter les

actes de la vie sans que la mort fût survenue ni que la

possibilité du retour de l'action eût cessé. Sa vie était

suspendue, non éteinte!

Je pompais chaque fois qu'un excédant de vapeur d'eau faisait

monter le baromètre. Dans la journée du 14, la porte de mon

laboratoire fut littéralement enfoncée par Mr le général russe

comte Trollohub, envoyé du quartier général. Cet honorable

officier était accouru en toute hâte pour empêcher l'exécution de

Mr le colonel et le conduire en présence du commandant en chef. Je

lui confessai loyalement ce que j'avais fait sous l'inspiration de

ma conscience; je lui montrai le corps à travers un des oeils-de-

boeuf de la machine pneumatique; je lui dis que j'étais heureux

d'avoir conservé un homme qui pouvait fournir des renseignements

utiles aux libérateurs de mon pays, et j'offris de le ressusciter

à mes frais si l'on me promettait de respecter sa vie et sa

liberté. Mr le général comte Trollohub, homme distingué sans

contredit, mais d'une instruction exclusivement militaire, crut

que je ne parlais pas sérieusement. Il sortit en me jetant la

porte au nez et en me traitant de vieux fou.

Je me remis à pomper et je maintins le vide à une pression de 3 à

5 millimètres pendant l'espace de trois mois. Je savais par

expérience que les animaux peuvent revivre après avoir été soumis

au vide sec et à froid pendant quatre-vingts jours.

Le 12 février 1814, ayant observé que, depuis un mois, il n'était

survenu aucune modification dans l'affaissement des chairs, je

résolus de soumettre Mr le colonel à une autre série d'épreuves,

afin d'assurer une conservation plus parfaite par une complète

dessiccation. Je laissai rentrer l'air par le robinet destiné à

cet usage, puis ayant enlevé la cloche, je procédai à la suite de

mon expérience.

Le corps ne pesait plus que quarante-six livres; je l'avais donc

presque réduit au tiers de son poids primitif. Il faut tenir

compte de ce que les vêtements n'avaient pas perdu autant d'eau

que les autres parties. Or le corps de l'homme renferme presque

les quatre cinquièmes de son poids d'eau, comme le démontre une

dessiccation bien faite à l'étuve chimique.

Je plaçai donc Mr le colonel sur un plateau, et, après l'avoir

glissé dans ma grande étuve, j'élevai graduellement la température

à 75 degrés centigrades. Je n'osai dépasser ce chiffre, de peur

d'altérer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'ôter aux tissus

la faculté de reprendre l'eau nécessaire au retour de leurs

fonctions.

J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que

l'étuve fût constamment traversée par un courant d'air sec. Cet

air s'était desséché en traversant une série de flacons remplis

d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium.

Après une semaine passée dans l'étuve, l'aspect général du corps

n'avait pas changé, mais son poids s'était réduit à 40 livres,

vêtements compris. Huit autres jours n'amenèrent aucune

déperdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation était

suffisante. Je savais bien que les cadavres momifiés dans les

caveaux d'église depuis un siècle ou plus finissent par ne peser

qu'une dizaine de livres; mais ils ne deviennent pas si légers

sans une notable altération de leurs tissus.

Le 27 février, je plaçai moi-même Mr le colonel dans les boîtes

que j'avais fait faire à son usage. Depuis cette époque, c'est-à-

dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous

sommes jamais quittés. Je l'ai transporté avec moi à Dantzig, il

habite ma maison. Je ne l'ai pas rangé à son numéro d'ordre dans

ma collection de zoologie; il repose à part, dans la chambre

d'honneur. Je ne confie à personne le plaisir de renouveler son

chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu'à ma dernière

heure, ô monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami! Mais

je n'aurai pas la joie de contempler votre résurrection. Je ne

partagerai point les douces émotions du guerrier qui revient à la

vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranimées dans

quelques jours, ne répandront pas sur le sein de votre vieux

bienfaiteur la douce rosée de la reconnaissance. Car vous ne

rentrerez en possession de votre être que le jour où je ne vivrai

plus!

Peut-être serez-vous étonné que, vous aimant comme je vous aime,

j'aie tardé si longtemps à vous tirer de ce profond sommeil. Qui

sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des

premières actions de grâces que vous apporterez sur ma tombe?

Oui, j'ai prolongé sans profit pour vous une expérience d'intérêt

général. J'aurais dû rester fidèle à ma première pensée et vous

rendre la vie aussitôt après la signature de la paix. Mais quoi!

fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre

patrie était couvert de nos soldats et de nos alliés? Je vous ai

épargné ce spectacle si douloureux pour une âme comme la vôtre.

Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815,

l'homme fatal à qui vous aviez consacré votre dévouement; mais

êtes-vous bien sûr que vous n'eussiez pas été englouti avec sa

fortune dans le naufrage de Waterloo?

Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre intérêt, ni même

l'intérêt de la science qui m'a empêché de vous ranimer, c'est...

pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un lâche attachement

à la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bientôt, est

une hypertrophie du coeur; les émotions violentes me sont

interdites. Si j'entreprenais moi-même cette grande opération,

dont j'ai tracé la marche dans un programme annexé à ce testament,

je succomberais sans nul doute avant de l'avoir terminée; ma mort

serait un accident fâcheux qui pourrait troubler mes aides et

faire manquer votre résurrection.

Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que

perdez-vous à attendre? Vous ne vieillissez pas, vous avez

toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent; vous serez

presque leur contemporain lorsque vous renaîtrez! Vous êtes venu

pauvre à Liebenfeld, pauvre vous êtes dans ma maison de Dantzig,

et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon voeu le

plus cher.

J'ordonne que, dès le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas

Meiser, réunisse par lettre de convocation les dix plus illustres

médecins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon

testament et du mémoire y annexé, et qu'il fasse procéder sans

retard, dans mon propre laboratoire, à la résurrection de Mr le

colonel Fougas. Les frais de voyage, de séjour, etc., etc., seront

prélevés sur l'actif de ma succession. Une somme de deux mille

thalers sera consacrée à la publication des glorieux résultats de

l'expérience, en allemand, en français et en latin. Un exemplaire

de cette brochure devra être adressé à chacune des sociétés

savantes qui existeront alors en Europe.

Dans le cas tout à fait imprévu où les efforts de la science ne

parviendraient pas à ranimer Mr le colonel, tous mes biens

retourneraient à Nicolas Meiser, seul parent qui me reste.

«JEAN MEISER, D. M.»

VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait

exécuté le testament de son oncle.

Le docteur Hirtz de Berlin, qui avait copié ce testament lui-même,

s'excusa fort obligeamment de ne l'avoir pas envoyé plus tôt. Ses

affaires l'avaient contraint de voyager loin de la capitale. En

passant par Dantzig, il s'était donné le plaisir de visiter Mr

Nicolas Meiser, ancien brasseur, richissime propriétaire et gros

rentier, actuellement âgé de soixante-six ans. Ce vieillard se

rappelait fort bien la mort et le testament de son oncle, le

savant; mais il n'en parlait pas sans une certaine répugnance. Il

affirmait d'ailleurs qu'aussitôt après le décès de Jean Meiser, il

avait rassemblé dix médecins de Dantzig autour de la momie du

colonel; il montrait même une déclaration unanime de ces

messieurs, attestant qu'un homme desséché à l'étuve ne peut en

aucune façon ni par aucun moyen renaître à la vie. Ce certificat,

rédigé par les adversaires et les ennemis du défunt, ne faisait

nulle mention du mémoire annexé au testament. Nicolas Meiser

jurait ses grands dieux (mais non sans rougir visiblement) que cet

écrit concernant les procédés à suivre pour ressusciter le

colonel, n'avait jamais été connu de lui ni de sa femme. Interrogé

sur les raisons qui avaient pu le porter à se dessaisir d'un dépôt

aussi précieux que le corps de Mr Fougas, il disait l'avoir

conservé quinze ans dans sa maison avec tous les respects et tous

les soins imaginables; mais au bout de ce temps, obsédé de

visions et réveillé presque toutes les nuits par le fantôme du

colonel qui venait lui tirer les pieds, il s'était décidé à le

vendre pour vingt écus à un amateur de Berlin. Depuis qu'il était

débarrassé de ce triste voisinage, il dormait beaucoup mieux, mais

pas encore tout à fait bien, car il lui avait été impossible

d'oublier la figure du colonel.

À ces renseignements, Mr Hirtz, médecin de S.A.R. le prince régent

de Prusse, ajouta quelques mots en son nom personnel. Il ne

croyait pas que la résurrection d'un homme sain et desséché avec

précaution fût impossible en théorie; il pensait même que le

procédé de dessiccation indiqué par l'illustre Jean Meiser était

le meilleur à suivre. Mais dans le cas présent, il ne lui

paraissait pas vraisemblable que le colonel Fougas pût être

rappelé à la vie: les influences atmosphériques et les variations

de température qu'il avait subies durant un espace de quarante-six

ans devaient avoir altéré les humeurs et les tissus. C'était aussi

le sentiment de Mr Renault et de son fils. Pour calmer un peu

l'exaltation de Clémentine, ils lui lurent les derniers

paragraphes de la lettre de Mr Hirtz. On lui cacha le testament de

Jean Meiser, qui n'aurait pu que lui échauffer la tête. Mais cette

petite imagination fermentait sans relâche, quoi qu'on fît pour

l'assoupir. Clémentine recherchait maintenant la compagnie du

docteur Martout; elle discutait avec lui, elle voulait voir des

expériences sur la résurrection des _rotifères_. Rentrée chez

elle, elle pensait un peu à Léon et beaucoup au colonel. Le projet

de mariage tenait toujours, mais personne n'osait parler de la

publication des bans. Aux tendresses les plus touchantes de son

futur, la jeune fiancée répondait par des discussions sur le

principe vital. Ses visites dans la maison Renault ne

s'adressaient pas aux vivants, mais au mort. Tous les

raisonnements qu'on mit en oeuvre pour la guérir d'un fol espoir

ne servirent qu'à la jeter dans une mélancolie profonde. Ses

belles couleurs pâlirent, l'éclat de son regard s'éteignit. Minée

par un mal secret, elle perdit cette aimable vivacité qui était

comme le pétillement de la jeunesse et de la joie.

Il fallait que le changement fût bien visible, car Mlle Sambucco,

qui n'avait pas des yeux de mère, s'en inquiéta.

Mr Martout, persuadé que cette maladie de l'âme ne céderait qu'à

un traitement moral, vint la voir un matin et lui dit:

-- Ma chère enfant, quoique je ne m'explique pas bien le grand

intérêt que vous portez à cette momie, j'ai fait quelque chose

pour elle et pour vous. Je viens d'envoyer à Mr Karl Nibor le

petit bout d'oreille que Léon a détaché.

Clémentine ouvrit de grands yeux.

-- Vous ne me comprenez pas? reprit le docteur. Il s'agit de

reconnaître si les humeurs et les tissus du colonel ont subi des

altérations graves. Mr Nibor, avec son microscope, nous dira ce

qui en est. On peut s'en rapporter à lui: c'est un génie

infaillible. Sa réponse va nous apprendre s'il faut procéder à la

résurrection de notre homme, ou s'il ne reste qu'à l'enterrer.

-- Quoi! s'écria la jeune fille, on peut décider si un homme est

mort ou vivant, sur échantillon?

-- Il ne faut rien de plus au docteur Nibor. Oubliez donc vos

préoccupations pendant une huitaine de jours. Dès que la réponse

arrivera, je vous la donnerai à lire. J'ai stimulé la curiosité du

grand savant: il ne sait absolument rien sur le fragment que je

lui envoie. Mais si, par impossible, il nous disait que ce bout

d'oreille appartient à un être sain, je le prierais de venir à

Fontainebleau et de nous aider à lui rendre la vie.

Cette vague lueur d'espérance dissipa la mélancolie de Clémentine

et lui rendit sa belle santé. Elle se remit à chanter, à rire, à

voltiger dans le jardin de sa tante et dans la maison de Mr

Renault. Les doux entretiens recommencèrent; on reparla du

mariage, le premier ban fut publié.

-- Enfin, disait Léon, je la retrouve!

Mais Mme Renault, la sage et prévoyante mère, hochait la tête

tristement:

-- Tout cela ne va qu'à moitié bien, disait-elle. Je n'aime pas

que ma bru se préoccupe si fort d'un beau garçon desséché. Que

deviendrons-nous lorsqu'elle saura qu'il est impossible de le

faire revivre? Les papillons noirs ne vont-ils pas reprendre leur

vol? Et supposé qu'on parvienne à le ressusciter, par miracle!

êtes-vous sûrs qu'elle ne prendra pas de l'amour pour lui? En

vérité, Léon avait bien besoin d'acheter cette momie, et c'est ce

que j'appelle de l'argent bien placé!

Un dimanche matin, Mr Martout entra chez le vieux professeur en

criant victoire.

Voici la réponse qui lui était venue de Paris:

«Mon cher confrère,

«J'ai reçu votre lettre et le petit fragment de tissu dont vous

m'avez prié de déterminer la nature. Il ne m'a pas fallu grand

travail pour voir de quoi il s'agissait. J'ai fait vingt fois des

choses plus difficiles dans des expertises de médecine légale.

Vous pouviez même vous dispenser de la formule consacrée: «Quand

vous aurez fait votre examen au microscope, je vous dirai ce que

c'est.» Ces finasseries ne servent de rien: mon microscope sait

mieux que vous ce que vous m'avez envoyé. Vous connaissez la forme

et la couleur des choses; il en voit la structure intime, la

raison d'être, les conditions de vie et de mort. Votre fragment de

matière desséchée, large comme la moitié de mon ongle et à peu

près aussi épais, après avoir séjourné vingt-quatre heures sous un

globe, dans une atmosphère saturée d'eau, à la température du

corps humain, est devenu souple, bien qu'un peu élastique. J'ai pu

dès lors le disséquer, l'étudier comme un morceau de chair fraîche

et placer sous le microscope chacune de ses parties qui me

paraissait de consistance ou de couleur différente.

«J'ai d'abord trouvé au milieu une partie mince, plus dure et

plus élastique que le reste, et qui m'a présenté la trame et les

cellules du cartilage. Ce n'était ni le cartilage du nez, ni le

cartilage d'une articulation, mais bien le fibro-cartilage de

l'oreille. Donc vous m'avez envoyé un bout d'oreille; et ce n'est

point le bout d'en bas, le lobe qu'on perce chez les femmes pour y

mettre des boucles d'or, mais le bout d'en haut, dans lequel le

cartilage s'étend.

«À l'intérieur, j'ai détaché une peau fine dans laquelle le

microscope m'a montré un épiderme délicat, parfaitement intact;

un derme non moins intact, avec de petites papilles, et surtout

traversé par une foule de poils d'un fin duvet humain. Chacun de

ces petits poils avait sa racine plongée dans son follicule, et le

follicule accompagné de ses deux petites glandes. Je vous dirai

même plus: ces poils de duvet étaient longs de quatre à cinq

millimètres sur trois à cinq centièmes de millimètres

d'épaisseur; c'est le double de la grandeur du joli duvet qui

fleurit sur une oreille féminine; d'où je conclus que votre bout

d'oreille appartient à un homme.

«Contre le bord recourbé du cartilage, j'ai trouvé les élégants

faisceaux striés du muscle de l'hélix, et si parfaitement intacts

qu'on aurait dit qu'ils ne demandaient qu'à se contracter. Sous la

peau et près des muscles, j'ai trouvé plusieurs petits filets

nerveux, composés chacun de huit ou dix tubes dont la moelle était

aussi intacte et homogène que dans les nerfs enlevés à un animal

vivant ou pris sur un membre amputé. Êtes-vous satisfait?

Demandez-vous merci? Eh bien! moi, je ne suis pas encore au bout

de mon rouleau!

«Dans le tissu cellulaire interposé au cartilage et à la peau,

j'ai trouvé de petites artères et de petites veines dont la

structure était parfaitement reconnaissable. Elles renfermaient du

sérum avec des globules rouges du sang. Ces globules étaient tous

circulaires, biconcaves, parfaitement réguliers; ils ne

présentaient ni dentelures, ni cet état framboise, qui caractérise

les globules du sang d'un cadavre.

«En résumé, mon cher confrère, j'ai trouvé dans ce fragment à peu

près de tout ce qu'on trouve dans le corps de l'homme: du

cartilage, du muscle, du nerf, de la peau, des poils, des glandes,

du sang, etc., et tout cela dans un état parfaitement sain et

normal. Ce n'est donc pas du cadavre que vous m'avez envoyé, mais

un morceau d'un homme vivant, dont les humeurs et les tissus ne

sont nullement décomposés.

«Agréez, etc.

«KARL NIBOR.

«Paris, 30 juillet 1859.»

IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau.

On ne tarda pas à dire par la ville que Mr Martout et les

MM. Renault se proposaient de ressusciter un homme, avec le

concours de plusieurs savants de Paris.

Mr Martout avait adressé un mémoire détaillé au célèbre Karl

Nibor, qui s'était hâté d'en faire part à la Société de biologie.

Une commission fut nommée séance tenante pour accompagner Mr Nibor

à Fontainebleau. Les six commissaires et le rapporteur convinrent

de quitter Paris le 15 août, heureux de se soustraire au fracas

des réjouissances publiques. On avertit Mr Martout de préparer

l'expérience, qui ne devait pas durer moins de trois jours.

Quelques gazettes de Paris annoncèrent ce grand événement dans

leurs faits divers, mais le public y prêta peu d'attention. La

rentrée solennelle de l'armée d'Italie occupait exclusivement tous

les esprits, et d'ailleurs les Français n'accordent plus qu'une

foi médiocre aux miracles promis par les journaux.

Mais à Fontainebleau ce fut une tout autre affaire. Non seulement

Mr Martout et MM. Renault, mais Mr Audret l'architecte, Mr

Bonnivet le notaire, et dix autres gros bonnets de la ville

avaient vu et touché la momie du colonel. Ils en avaient parlé à

leurs amis, ils l'avaient décrit de leur mieux, ils avaient

raconté son histoire. Deux ou trois copies du testament de Mr

Meiser circulaient de main en main. La question des reviviscences

était à l'ordre du jour; on la discutait autour du bassin des

Carpes, comme en pleine Académie des sciences. Vous auriez entendu

parler des _rotifères_ et des _tardigrades_ jusque sur la place du

Marché!

Il convient de déclarer que les résurrectionnistes n'étaient pas

en majorité. Quelques professeurs du collège, notés par leur

esprit paradoxal, quelques amis du merveilleux, atteints et

convaincus d'avoir fait tourner les tables, enfin une demi-

douzaine de ces grognards à moustache blanche qui croient que la

mort de Napoléon Ier est une calomnie répandue par les Anglais,

composaient le gros de l'armée.

Mr Martout avait contre lui non seulement les sceptiques, mais

encore la foule innombrable des croyants. Les uns le tournaient en

ridicule, les autres le proclamaient subversif, dangereux, ennemi

des idées fondamentales sur lesquelles repose la société. Le

desservant d'une petite église prêcha à mots couverts contre les

Prométhées qui prétendent usurper les privilèges du ciel. Mais le

curé de la paroisse, excellent homme et tolérant, ne craignit pas

de dire dans cinq ou six maisons que la guérison d'un malade aussi

désespéré que Mr Fougas serait une preuve de la puissance et de la

miséricorde de Dieu.

La garnison de Fontainebleau se composait alors de quatre

escadrons de cuirassiers et du 23ème de ligne qui s'était distingué

à Magenta. Lorsqu'on sut dans l'ancien régiment du colonel Fougas

que cet illustre officier allait peut-être revenir au monde, ce

fut une émotion générale. Un régiment sait son histoire, et

l'histoire du 23ème avait été celle de Fougas depuis le mois de

février 1811 jusqu'en novembre 1813. Tous les soldats avaient

entend lire dans leurs chambrées l'anecdote suivante:

«Le 27 août 1813, à la bataille de Dresde, l'Empereur aperçoit un

régiment français au pied d'une redoute russe qui le couvrait de

mitraille. Il s'informe; on lui répond que c'est le 23ème de

ligne. «C'est impossible, dit-il, le 23ème de ligne ne resterait

pas sous le feu sans courir sur l'artillerie qui le foudroie.» Le

23ème, mené par le colonel Fougas, gravit la hauteur au pas de

charge, cloua les artilleurs sur leurs pièces et enleva la

redoute.»

Les officiers et les soldats, fiers à bon droit de cette action

mémorable, vénéraient sous le nom de Fougas un des ancêtres du

régiment. L'idée de le voir reparaître au milieu d'eux, jeune et

vivant, ne leur paraissait pas vraisemblable, mais c'était déjà

quelque chose que de posséder son corps. Officiers et soldats

décidèrent qu'il serait enseveli à leurs frais, après les

expériences du docteur Martout. Et pour lui donner un tombeau

digne de sa gloire ils votèrent une cotisation de deux jours de

solde.

Tout ce qui portait l'épaulette défila dans le laboratoire de Mr

Renault; le colonel des cuirassiers y revint plusieurs fois, dans

l'espoir de rencontrer Clémentine. Mais la fiancée de Léon se

tenait à l'écart.

Elle était heureuse comme une femme ne l'a jamais été, cette jolie

petite Clémentine. Aucun nuage ne voilait plus la sérénité de son

beau front. Libre de tous soucis, le coeur ouvert à l'espérance,

elle adorait son cher Léon et passait les jours à le lui dire.

Elle-même avait pressé la publication des bans.

-- Nous nous marierons, disait-elle, le lendemain de la

résurrection du colonel. J'entends qu'il soit mon témoin, je veux

qu'il me bénisse! C'est bien le moins qu'il puisse faire pour

moi, après tout ce que j'ai fait pour lui. Dire que, sans mon

obstination, vous alliez l'envoyer au muséum du jardin des

Plantes! Je lui conterai cela, monsieur, dès qu'il pourra nous

entendre, et il vous coupera les oreilles à son tour! Je vous

aime!

-- Mais, répliquait Léon, pourquoi subordonnez-vous mon bonheur au

succès d'une expérience! Toutes les formalités ordinaires sont

remplies, les publications faites, les affiches posées: personne

au monde ne nous empêcherait de nous marier demain, et il vous

plaît d'attendre jusqu'au 19! Quel rapport y a-t-il entre nous et

ce monsieur desséché qui dort dans une boîte? Il n'appartient ni

à votre maison ni à la mienne. J'ai compulsé tous les papiers de

votre famille en remontant jusqu'à la sixième génération et je n'y

ai trouvé personne du nom de Fougas. Ce n'est donc pas un grand-

parent que nous attendons pour la cérémonie. Qu'est-ce alors? Les

méchantes langues de Fontainebleau prétendent que vous avez une

passion pour ce fétiche de 1813; moi qui suis sûr de votre coeur,

j'espère que vous ne l'aimerez jamais autant que moi. En

attendant, on m'appelle le rival du colonel au bois dormant!

-- Laissez dire les sots, répondait Clémentine avec un sourire

angélique. Je ne me charge pas d'expliquer mon affection pour le

pauvre Fougas, mais je l'aime beaucoup, cela est certain. Je

l'aime comme un père, comme un frère, si vous le préférez, car il

est presque aussi jeune que moi. Quand nous l'aurons ressuscité,

je l'aimerai peut-être comme un fils, mais vous n'y perdrez rien,

mon cher Léon. Vous avez dans mon coeur une place à part, la

meilleure, et personne ne vous la prendra, pas même _lui_!

Cette querelle d'amoureux, qui recommençait souvent et finissait

toujours par un baiser, fut un jour interrompue par la visite du

commissaire de police.

L'honorable fonctionnaire déclina poliment son nom et sa qualité,

et demanda au jeune Renault la faveur de l'entretenir à part.

-- Monsieur, lui dit-il lorsqu'il le vit seul, je sais tous les

égards qui sont dus à un homme de votre caractère et dans votre

position, et j'espère que vous voudrez bien ne pas interpréter en

mauvais sens une démarche qui m'est inspirée par le sentiment du

devoir.

Léon s'écarquilla les yeux en attendant la suite de ce discours.

-- Vous devinez, monsieur, poursuivit le commissaire, qu'il s'agit

de la loi sur les sépultures. Elle est formelle, et n'admet aucune

exception. L'autorité pourrait fermer les yeux, mais le grand

bruit qui s'est fait, et d'ailleurs la qualité du défunt, sans

compter la question religieuse, nous met dans l'obligation

d'agir... de concert avec vous, bien entendu...

Léon comprenait de moins en moins. On finit par lui expliquer,

toujours dans le style administratif, qu'il devait faire porter Mr

Fougas au cimetière de la ville.

-- Mais, monsieur, répondit l'ingénieur, si vous avez entendu

parler du colonel Fougas, on a dû vous dire aussi que nous ne le

tenons pas pour mort.

-- Monsieur, répliqua le commissaire avec un sourire assez fin,

les opinions sont libres. Mais le médecin des morts, qui a eu le

plaisir de voir le défunt, nous a fait un rapport concluant à

l'inhumation immédiate.

-- Eh bien, monsieur, si Fougas est mort, nous avons l'espérance

de le ressusciter.

-- On nous l'avait déjà dit, monsieur, mais, pour ma part,

j'hésitais à le croire.

-- Vous le croirez quand vous l'aurez vu, et j'espère, monsieur,

que cela ne tardera pas longtemps.

-- Mais alors, monsieur, vous vous êtes donc mis en règle?

-- Avec qui?

-- Je ne sais pas, monsieur; mais je suppose qu'avant

d'entreprendre une chose pareille, vous vous êtes muni de quelque

autorisation.

-- De qui?

-- Mais enfin, monsieur, vous avouerez que la résurrection d'un

homme est une chose extraordinaire. Quant à moi, c'est bien la

première fois que j'en entends parler. Or le devoir d'une police

bien faite est d'empêcher qu'il se passe rien d'extraordinaire

dans le pays.

-- Voyons, monsieur, si je vous disais: voici un homme qui n'est

pas mort; j'ai l'espoir très fondé de le remettre sur pied dans

trois jours; votre médecin, qui prétend le contraire, se trompe:

prendriez-vous la responsabilité de faire enterrer Fougas?

-- Non, certes! À Dieu ne plaise que je prenne rien sous ma

responsabilité! mais cependant, monsieur, en faisant enterrer Mr

Fougas, je serais dans l'ordre et dans la légalité. Car enfin de

quel droit prétendez-vous ressusciter un homme? Dans quel pays a-

t-on l'habitude de ressusciter? Quel est ce texte de loi qui vous

autorise à ressusciter les gens?

-- Connaissez-vous une loi qui le défende? Or tout ce qui n'est

pas défendu est permis.

-- Aux yeux des magistrats, peut-être bien. Mais la police doit

prévenir, éviter le désordre. Or, une résurrection, monsieur, est

un fait assez inouï pour constituer un désordre véritable.

-- Vous avouerez, du moins, que c'est un désordre assez heureux.

-- Il n'y a pas de désordre heureux. Considérez, d'ailleurs, que

le défunt n'est pas le premier venu. S'il s'agissait d'un vagabond

sans feu ni lieu, on pourrait user de tolérance. Mais c'est un

militaire, un officier supérieur et décoré; un homme qui a occupé

un rang élevé dans l'armée. L'armée, monsieur! Il ne faut pas

toucher à l'armée!

-- Eh! monsieur, je touche à l'armée comme le chirurgien qui

panse ses plaies! Il s'agit de lui rendre un colonel, à l'armée!

Et c'est vous qui, par esprit de routine, voulez lui faire tort

d'un colonel!

-- Je vous en supplie, monsieur, ne vous animez pas tant et ne

parlez pas si haut: on pourrait nous entendre. Croyez que je

serai de moitié avec vous dans tout ce que vous voudrez faire pour

cette belle et glorieuse armée de mon pays, Mais avez-vous songé à

la question religieuse?

-- Quelle question religieuse?

-- À vous dire le vrai, monsieur (mais ceci tout à fait entre

nous), le reste est pur accessoire et nous touchons au point

délicat. On est venu me trouver, on m'a fait des observations très

judicieuses. La seule annonce de votre projet a jeté le trouble

dans un certain nombre de consciences. On craint que le succès

d'une entreprise de ce genre ne porte un coup à la foi, ne

scandalise, en un mot, les esprits tranquilles. Car enfin, si Mr

Fougas est mort, c'est que Dieu l'a voulu. Ne craignez-vous pas,

en le ressuscitant, d'aller contre la volonté de Dieu?

-- Non, monsieur; car je suis sûr de ne pas ressusciter Fougas si

Dieu en a décidé autrement. Dieu permet qu'un homme attrape la

fièvre, mais Dieu permet aussi qu'un médecin le guérisse. Dieu a

permis qu'un brave soldat de l'Empereur fût empoigné par quatre

ivrognes de Russes, condamné comme espion, gelé dans une

forteresse et desséché par un vieil Allemand sous une machine

pneumatique. Mais Dieu permet aussi que je retrouve ce malheureux

dans une boutique de bric-à-brac, que je l'apporte à

Fontainebleau, que je l'examine avec quelques savants et que nous

combinions un moyen à peu près sûr de le rendre à la vie. Tout

cela prouve une chose, c'est que Dieu est plus juste, plus clément

et plus miséricordieux que ceux qui abusent de son nom pour vous

exciter.

-- Je vous assure, monsieur, que je ne suis nullement excité. Je

me rends à vos raisons parce qu'elles sont bonnes et parce que

vous êtes un homme considérable dans la ville. J'espère bien,

d'ailleurs, que vous ne réprouverez pas un acte de zèle qui m'a

été conseillé. Je suis fonctionnaire, monsieur. Or, qu'est-ce

qu'un fonctionnaire? Un homme qui a une place. Supposez

maintenant que les fonctionnaires s'exposent à perdre leur place,

que restera-t-il en France? Rien, monsieur, absolument rien. J'ai

l'honneur de vous saluer.

Le 15 août au matin, Mr Karl Nibor se présenta chez Mr Renault

avec le docteur Martout et la commission nommée à Paris par la

Société de biologie. Comme il arrive souvent en province, l'entrée

de notre illustre savant fut une sorte de déception. Mme Renault

s'attendait à voir paraître, sinon un magicien en robe de velours

constellée d'or, au moins un vieillard d'une prestance et d'une

gravité extraordinaire. Karl Nibor est un homme de taille moyenne,

très blond et très fluet. Peut-être a-t-il bien quarante ans, mais

on ne lui en donnerait pas plus de trente-cinq. Il porte la

moustache et la mouche; il est gai, parleur, agréable et assez

mondain pour amuser les dames. Mais Clémentine ne jouit pas de sa

conversation. Sa tante l'avait emmenée à Moret pour la soustraire

aux angoisses de la crainte et aux enivrements de la victoire.

X -- Alléluia!

Mr Nibor et ses collègues, après les compliments d'usage,

demandèrent à voir le sujet. Ils n'avaient pas de temps à perdre

et l'expérience ne pouvait guère durer moins de trois jours. Léon

s'empressa de les conduire au laboratoire et d'ouvrir les trois

coffres du colonel.

On trouva que le malade avait la figure assez bonne. Mr Nibor le

dépouilla de ses vêtements, qui se déchiraient comme de l'amadou

pour avoir trop séché dans l'étuve du père Meiser. Le corps, mis à

nu, fut jugé très intact et parfaitement sain. Personne n'osait

encore garantir le succès, mais tout le monde était plein

d'espérance.

Après ce premier examen, Mr Renault mit son laboratoire au service

de ses hôtes. Il leur offrit tout ce qu'il possédait avec une

munificence qui n'était pas exempte de vanité. Pour le cas où

l'emploi de l'électricité paraîtrait nécessaire, il avait une

forte batterie de bouteilles de Leyde et quarante éléments de

Bunsen tout neufs. Mr Nibor le remercia en souriant.

-- Gardez vos richesses, lui dit-il. Avec une baignoire et une

chaudière d'eau bouillante nous aurons tout ce qu'il nous faut. Le

colonel ne manque de rien que d'humidité. Il s'agit de lui rendre

la quantité d'eau nécessaire au jeu des organes. Si vous avez un

cabinet où l'on puisse amener un jet de vapeur, nous serons plus

que contents.

Tout justement Mr Audret l'architecte, avait construit auprès du

laboratoire une petite salle de bain, commode et claire. La

célèbre machine à vapeur n'était pas loin, et sa chaudière n'avait

servi, jusqu'à présent, qu'à chauffer les bains de Mr et

Mme Renault.

Le colonel fut transporté dans cette pièce avec tous les égards

que méritait sa fragilité. Il ne s'agissait pas de lui casser sa

deuxième oreille dans la hâte du déménagement! Léon courut

allumer le feu de la chaudière, et Mr Nibor le nomma chauffeur sur

le champ de bataille.

Bientôt un jet de vapeur tiède pénétra dans la salle de bain,

créant autour du colonel une atmosphère humide qu'on éleva par

degrés, et sans secousse, jusqu'à la température du corps humain.

Ces conditions de chaleur et d'humidité furent maintenues avec le

plus grand soin durant vingt-quatre heures. Personne ne dormit

dans la maison. Les membres de la commission parisienne campaient

dans le laboratoire. Léon chauffait; Mr Nibor, Mr Renault et Mr

Martout s'en allaient tour à tour surveiller le thermomètre.

Mme Renault faisait du thé, du café et même du punch; Gothon, qui

avait communié le matin, priait Dieu dans un coin de sa cuisine

pour que ce miracle impie ne réussît pas. Une certaine agitation

régnait déjà par la ville, mais on ne savait s'il fallait

l'attribuer à la fête du 15 ou à la fameuse entreprise des sept

savants de Paris.

Le 16 à deux heures on avait obtenu des résultats encourageants.

La peau et les muscles avaient recouvré presque toute leur

souplesse, mais les articulations étaient encore difficiles à

fléchir. L'état d'affaissement des parois du ventre et des

intervalles des côtes montrait enfin que les viscères étaient loin

d'avoir repris la quantité d'eau qu'ils avaient perdue autrefois

chez Mr Meiser. Un bain fut préparé et maintenu à la température

de 37 degrés et demi. On y laissa le colonel pendant deux heures,

en ayant soin de lui passer souvent sur la tête une éponge fine

imbibée d'eau.

M. Nibor le retira du bain lorsque la peau, qui s'était gonflée

plus vite que les autres tissus, commença à prendre une teinte

blanche et à se rider légèrement. On le maintint, jusqu'au soir du

16, dans cette salle humide, où l'on disposa un appareil qui

laissait tomber de temps à autre une pluie fine à 37 degrés et

demi. Un nouveau bain fut donné le soir. Pendant la nuit, le corps

fut enveloppé de flanelle, mais maintenu constamment dans la même

atmosphère de vapeur.

Le 17 au matin, après un troisième bain d'une heure et demie, les

traits de la figure et les formes du corps avaient leur aspect

naturel: on eût dit un homme endormi. Cinq ou six curieux furent

admis à le voir, entre autres le colonel du 23ème. En présence de

ces témoins, Mr Nibor fit mouvoir successivement toutes les

articulations et prouva qu'elles avaient repris leur souplesse. Il

massa doucement les membres, le tronc et l'abdomen. Il entr'ouvrit

les lèvres, écarta les mâchoires qui étaient assez fortement

serrées, et vit que la langue était revenue à son volume et à sa

consistance ordinaires. Il entr'ouvrit les paupières: le globe

des yeux était ferme et brillant.

-- Messieurs, dit le savant, voilà des signes qui ne trompent

pas; je réponds du succès. Dans quelques heures, vous assisterez

aux premières manifestations de la vie.

-- Mais, interrompit un des assistants, pourquoi pas tout de

suite?

-- Parce que les conjonctives sont encore un peu plus pâles qu'il

ne faudrait. Mais ces petites veines qui parcourent le blanc des

yeux ont déjà pris une physionomie très rassurante. Le sang s'est

bien refait. Qu'est-ce que le sang? Des globules rouges nageant

dans du sérum ou petit-lait. Le sérum du pauvre Fougas s'était

desséché dans les veines; l'eau que nous y avons introduite

graduellement par une lente endosmose a gonflé l'albumine et la

fibrine du sérum, qui est revenu à l'état liquide. Les globules

rouges, que la dessiccation avait agglutinés, demeuraient

immobiles comme des navires échoués à la marée basse. Les voilà

remis à flot: ils épaississent, ils s'enflent, ils arrondissent

leurs bords, ils se détachent les uns des autres, ils se mettront

à circuler dans leurs canaux à la première poussée qui leur sera

donnée par les contractions du coeur.

-- Reste à savoir, dit Mr Renault, si le coeur voudra se mettre en

branle. Dans un homme vivant, le coeur se meut sous l'impulsion du

cerveau, transmise par les nerfs. Le cerveau agit sous l'impulsion

du coeur transmise par les artères. Le tout forme un cercle

parfaitement exact, hors duquel il n'y a pas de salut. Et lorsque

le coeur et le cerveau ne fonctionnent ni l'un ni l'autre, comme

chez le colonel, je ne vois pas lequel des deux pourrait donner

l'impulsion à l'autre. Vous rappelez-vous cette scène de l'_École

des femmes_ où Arnolphe vient heurter à sa porte? Le valet et la

servante, Alain et Georgette, sont tous les deux dans la maison.

«-- Georgette! crie Alain.

«-- Eh bien? répond Georgette.

«-- Ouvre là-bas!

«-- Vas-y, toi!

«-- Vas-y, toi!

«-- Ma foi, je n'irai pas!

«-- Je n'irai pas aussi.

«-- Ouvre vite!

«-- Ouvre, toi!

«Et personne n'ouvre. Je crains bien, monsieur, que nous

n'assistions à une représentation de cette comédie. La maison,

c'est le corps du colonel; Arnolphe, qui voudrait bien rentrer,

c'est le principe vital. Le coeur et le cerveau remplissent le

rôle d'Alain et de Georgette.

«-- Ouvre là-bas! dit l'un.

«-- Vas-y, toi,» répond l'autre.

«Et le principe vital reste à la porte.

-- Monsieur, répliqua en souriant le docteur Nibor, vous oubliez

la fin de la scène. Arnolphe se fâche, il s'écrie:

_Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte,_

_N'aura pas à manger de plus de quatre jours!_

«Et aussitôt Alain de s'empresser, Georgette d'accourir et la

porte de s'ouvrir. Notez bien que si je parle ainsi, c'est pour

entrer dans votre raisonnement, car le mot de principe vital est

en contradiction avec l'état actuel de la science. La vie se

manifestera dès que le cerveau ou le coeur, ou quelqu'une des

parties du corps qui ont la propriété d'agir spontanément, aura

repris la quantité d'eau dont elle a besoin. La substance

organisée a des propriétés qui lui sont inhérentes et qui se

manifestent d'elles-mêmes, sans l'impulsion d'aucun principe

étranger, pourvu qu'elles se trouvent dans certaines conditions de

milieu. Pourquoi les muscles de Mr Fougas ne se contractent-ils

pas encore? Pourquoi le tissu du cerveau n'entre-t-il pas en

action? Parce qu'ils n'ont pas encore la somme d'humidité qui

leur est nécessaire. Il manque peut-être un demi-litre d'eau dans

la coupe de la vie. Mais je ne me hâterai pas de la remplir: j'ai

trop peur de la casser. Avant de donner un dernier bain à ce

brave, il faut encore masser tous ses organes, soumettre son

abdomen à des pressions méthodiques afin que les séreuses du

ventre, de la poitrine et du coeur soient parfaitement

désagglutinées et susceptibles de glisser les unes sur les autres.

Vous comprenez que le moindre accroc dans ces régions-là, et même

la plus légère résistance, suffirait pour tuer notre homme dans

l'instant de sa résurrection.

Tout en parlant, il joignait l'exemple au précepte, et pétrissait

le torse du colonel. Comme les spectateurs remplissaient un peu

trop exactement la salle de bain, et qu'il était presque

impossible de s'y mouvoir, Mr Nibor les pria de passer dans le

laboratoire. Mais le laboratoire se trouva tellement plein qu'il

fallut l'évacuer au profit du salon: les commissaires de la

société de biologie avaient à peine un coin de table où rédiger le

procès-verbal.

Le salon même était bourré de monde, ainsi que la salle à manger

et jusqu'à la cour de la maison. Amis, étrangers, inconnus se

serraient les coudes et attendaient en silence. Mais le silence de

la foule n'est pas beaucoup moins bruyant que le grondement de la

mer. Le gros docteur Martout, extraordinairement affairé, se

montrait de temps à autre et fendait les flots de curieux, comme

un galion chargé de nouvelles. Chacune de ses paroles circulait de

bouche en bouche et se répandait jusque dans la rue, où trente

groupes de militaires et de bourgeois s'agitaient en tout sens.

Jamais cette petite rue de la Faisanderie n'avait vu semblable

cohue. Un passant étonné s'arrêta, demandant:

-- Qu'y a-t-il? Est-ce un enterrement?

-- Au contraire, monsieur.

-- C'est donc un baptême?

-- À l'eau chaude!

-- Une naissance?

-- Une renaissance!

Un vieux juge au tribunal civil expliquait au substitut la légende

du vieil Eson, bouilli dans la chaudière de Médée.

-- C'est presque la même expérience, disait-il, et je croirais que

les poètes ont calomnié la magicienne de Colchos. Il y aurait de

jolis vers latins à faire là-dessus; mais je n'ai plus mon

antique prouesse!

_Fabula Medeam cur crimine carpit iniquo?_

_Ecce novus surgit redivivis Eson ab undis_

_Fortior, arma petens, juvenili pectore miles..._

_Redivivis_ est pris dans le sens actif; c'est une licence, ou

du moins un hardiesse. Ah! monsieur! il fut un temps ou j'étais

l'homme de toutes les audaces, en vers latins!

-- Cap'ral! disait un conscrit de la classe de 1859.

-- Quoi-t-il y a, Fréminot?

-- C'est-il vrai qu'ils font bouillir un ancien dans une marmite,

histoire de le réhabiliter dans ses habits de colonel?

-- Vrai-t-ou pas vrai, subalterne, je me le suis laissé dire.

-- J'imagine que c'est-z-une histoire sans fondement, sauf votre

respect?

-- Apprenez, Fréminot, que rien n'est impossible à vos

supérieurs! Vous n'ignorez pas concurremment que les légumes

séchés, en les faisant bouillir, récapitulent leur état primitif

et surnaturel?

-- Mais, cap'ral, que si on les cuisait trois jours de temps,

elles tomberaient en bouillie!

-- Mais, imbécile, pourquoi que les anciens on les appelle des

durs à cuire?

À midi, le commissaire de police et le lieutenant de gendarmerie

fendirent la presse et s'introduisirent dans la maison. Ces

messieurs s'empressèrent de déclarer à Mr Renault père que leur

visite n'avait rien d'officiel et qu'ils venaient en curieux. Ils

rencontrèrent dans le corridor le sous-préfet, le maire et Gothon,

qui se lamentait tout haut de voir le gouvernement prêter les

mains à des sorcelleries pareilles.

Vers une heure Mr Nibor fit prendre au colonel un nouveau bain

prolongé, au sortir duquel le corps subit un massage plus fort et

plus complet que le premier.

-- Maintenant, dit le docteur, nous pouvons transporter Mr Fougas

au laboratoire, pour donner à sa résurrection toute la publicité

désirable. Mais il conviendrait de l'habiller, et son uniforme est

en lambeaux.

-- Je crois, répondit le bon Mr Renault, que le colonel est à peu

près de ma taille; je puis donc lui prêter des habits à moi.

Fasse le ciel qu'il les use! mais entre nous, je ne l'espère pas.

Gothon apporta, en grommelant, ce qu'il faut pour vêtir un homme

complètement nu. Mais sa mauvaise humeur ne tint pas devant la

beauté du colonel:

-- Pauvre monsieur! s'écria-t-elle. C'est jeune, c'est frais,

c'est blanc comme un petit poulet! S'il ne revenait pas, ce

serait grand dommage!

Il y avait environ quarante personnes dans le laboratoire

lorsqu'on y transporta Fougas. Mr Nibor, aidé de Mr Martout,

l'assit sur un canapé et réclama quelques instants de vrai

silence. Mme Renault fit demander sur ces entrefaites s'il lui

était permis d'entrer; on l'admit.

-- Madame et messieurs, dit le docteur Nibor, la vie se

manifestera dans quelques minutes. Il se peut que les muscles

agissent les premiers et que leur action soit convulsive, n'étant

pas encore réglée par l'influence du système nerveux. Je dois vous

prévenir de ce fait, pour que, le cas échéant, vous ne soyez point

effrayés. Madame, qui est mère, devra s'en étonner moins que

personne; elle a ressenti au quatrième mois de la grossesse

l'effet de ces mouvements irréguliers qui vont peut-être se

produire en grand. J'espère bien, au reste, que les premières

contractions spontanées se produiront dans les fibres du coeur.

C'est ce qui arrive chez l'embryon, où les mouvements rythmiques

du coeur précèdent les actes nerveux.

Il se remit à exercer des pressions méthodiques sur le bas de la

poitrine, stimulant la peau des mains, entr'ouvrant les paupières,

explorant le pouls, auscultant la région du coeur.

L'attention des spectateurs fut un instant détournée par un

tumulte extérieur. Un bataillon du 23ème passait, musique en tête,

dans la rue de la Faisanderie. Tandis que les cuivres de Mr Sax

ébranlaient les fenêtres de la maison, une rougeur subite

empourpra les joues du colonel. Ses yeux, qui étaient restés

entr'ouverts, brillèrent d'un éclat plus vif. Au même moment, le

docteur Nibor, qui auscultait la poitrine, s'écria:

-- J'entends les bruits du coeur.

À peine avait-il parié, que la poitrine se gonfla par une

aspiration violente, les membres se contractèrent, le corps se

dressa et l'on entendit un cri de:

-- Vive l'empereur!

Mais comme si un tel effort avait épuisé son énergie, le colonel

Fougas retomba sur le canapé en murmurant d'une voix éteinte:

-- Où suis-je? Garçon! l'annuaire!

XI -- Où le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui

paraîtront anciennes à mes lecteurs.

Parmi les personnes présentes à cette scène, il n'y en avait pas

une seule qui eût vu des résurrections. Je vous laisse à penser la

surprise et la joie qui éclatèrent dans le laboratoire. Une triple

salve d'applaudissements mêlés de cris, salua le triomphe du

docteur Nibor. La foule, entassée dans le salon, dans les

couloirs, dans la cour et jusque dans la rue, comprit à ce signal

que le miracle était accompli. Rien ne put la retenir, elle

enfonça les portes, surmonta les obstacles, culbuta tous les sages

qui voulaient l'arrêter, et vint enfin déborder dans le cabinet de

physique.

-- Messieurs! criait Mr Nibor, vous voulez donc le tuer!

Mais on le laissait dire. La plus féroce de toutes les passions,

la curiosité, poussait la foule en avant; chacun voulait voir au

risque d'écraser les autres. Mr Nibor tomba, Mr Renault et son

fils, en essayant de le secourir, furent abattus sur son corps;

Mme Renault fut renversée à son tour aux genoux du colonel et se

mit à crier du haut de sa tête.

-- Sacrebleu! dit Fougas en se dressant comme par ressort, ces

gredins-là vont nous étouffer, si on ne les assomme!

Son attitude, l'éclat de ses yeux, et surtout le prestige du

merveilleux, firent un vide autour de lui. On aurait dit que les

murs s'étaient éloignés, ou que les spectateurs étaient rentrés

les uns dans les autres.

-- Hors d'ici tous! s'écria Fougas, de sa plus belle voix de

commandement.

Un concert de cris, d'explications, de raisonnements, s'élève

autour de lui; il croit entendre des menaces, il saisit la

première, chaise qui se trouve à sa portée, la brandit comme une

arme, il pousse, frappe, culbute les bourgeois, les soldats, les

fonctionnaires, les savants, les amis, les curieux, le commissaire

de police, et verse ce torrent humain dans la rue avec un fracas

épouvantable. Cela fait, il referme la porte au verrou, revient au

laboratoire, voit trois hommes debout auprès de Mme Renault, et

dit à la vieille dame en adoucissant le ton de sa voix:

-- Voyons, la mère, faut-il expédier ces trois-là comme les

autres?

-- Gardez-vous en bien! s'écria la bonne dame. Mon mari et mon

fils, monsieur. Et Mr le docteur Nibor, qui vous a rendu la vie.

-- En ce cas, honneur à eux, la mère! Fougas n'a jamais forfait

aux lois de la reconnaissance et de l'hospitalité. Quant à vous,

mon Esculape, touchez là!

Au même instant, il s'aperçut que dix à douze curieux s'étaient

hissés du trottoir de la rue jusqu'aux fenêtres du laboratoire. Il

marcha droit à eux et ouvrit avec une précipitation qui les fit

sauter dans la foule.

-- Peuple! dit-il, j'ai culbuté une centaine de pandours qui ne

respectaient ni le sexe ni la faiblesse. Ceux qui ne seront pas

contents, je m'appelle le colonel Fougas, du 23ème. Et vive

l'empereur!

Un mélange confus d'applaudissements, de cris, de rires et de gros

mots répondit à cette allocution bizarre. Léon Renault se hâta de

sortir pour porter des excuses à tous ceux à qui l'on en devait.

Il invita quelques amis à dîner le soir même avec le terrible

colonel, et surtout il n'oublia pas d'envoyer un exprès à

Clémentine.

Fougas, après avoir parlé au peuple, se retourna vers ses hôtes en

se dandinant d'un air crâne, se mit à cheval sur la chaise qui lui

avait déjà servi, releva les crocs de sa moustache, et dit:

-- Ah çà, causons. J'ai donc été malade?

-- Très malade.

-- C'est fabuleux. Je me sens tout dispos. J'ai faim, et même en

attendant le dîner, je boirais bien un verre de votre schnick.

Mme Renault sortit, donna un ordre et rentra aussitôt.

-- Mais, dites-moi donc où je suis! reprit le colonel. À ces

attributs du travail, je reconnais un disciple d'Uranie; peut-

être un ami de Monge et de Berthollet. Mais l'aimable cordialité

empreinte sur vos visages me prouve que vous n'êtes pas des

naturels de ce pays de choucroute. Oui, j'en crois les battements

de mon coeur. Amis, nous avons la même patrie. La sensibilité de

votre accueil, à défaut d'autres indices, m'aurait averti que vous

êtes Français. Quels hasards vous ont amené si loin du sol natal?

Enfants de mon pays, quelle tempête vous a jetés sur cette rive

inhospitalière?

-- Mon cher colonel, répondit Mr Nibor, si vous voulez être bien

sage, vous ne ferez pas trop de questions à la fois. Laissez-nous

le plaisir de vous instruire tout doucement et avec ordre, car

vous avez beaucoup de choses à apprendre.

Le colonel rougit de colère et répondit vivement:

-- Ce n'est toujours pas vous qui m'en remontrerez, mon petit

monsieur!

Une goutte de sang qui lui tomba sur la main détourna le cours de

ses idées:

-- Tiens! dit-il est-ce que je saigne?

-- Cela ne sera rien; la circulation s'est rétabli, et votre

oreille cassée...

Il porta vivement la main à son oreille et dit:

-- C'est pardieu vrai. Mais du diable si je me souviens de cet

accident-là!

-- Je vais vous faire un petit pansement, et dans deux jours il

n'y paraîtra plus.

-- Ne vous donnez pas la peine, mon cher Hippocrate; une pincée

de poudre, c'est souverain!

Mr Nibor se mit en devoir de le panser un peu moins militairement.

Sur ces entrefaites, Léon rentra.

-- Ah! ah! dit-il au docteur, vous réparez le mal que j'ai fait.

-- Tonnerre! s'écria Fougas en s'échappant des mains de Mr Nibor

pour saisir Léon au collet. C'est toi, clampin! qui m'as cassé

l'oreille?

Léon était très doux, mais la patience lui échappa. Il repoussa

brusquement son homme.

-- Oui, monsieur, c'est moi qui vous ai cassé l'oreille, en la

tirant, et si ce petit malheur ne m'était pas arrivé, il est

certain que vous seriez aujourd'hui à six pieds sous terre. C'est

moi qui vous ai sauvé la vie, après vous avoir acheté de mon

argent, lorsque vous n'étiez pas coté plus de vingt-cinq louis.

C'est moi qui ai passé trois jours et deux nuits à fourrer du

charbon sous votre chaudière. C'est mon père qui vous a donné les

vêtements que vous avez sur le corps; vous êtes chez nous, buvez

le petit verre d'eau-de-vie que Gothon vous apporte; mais pour

Dieu! quittez l'habitude de m'appeler clampin, d'appeler ma mère

la mère, et de jeter nos amis dans la rue en les traitant de

pandours!

Le colonel, tout ahuri, tendit la main à Léon, à Mr Renault et au

docteur, baisa galamment la main de Mme Renault, avala d'un trait

un verre à vin de Bordeaux rempli d'eau-de-vie jusqu'au bord, et

dit d'une voix émue:

-- Vertueux habitants, oubliez les écarts d'une âme vive mais

généreuse. Dompter mes passions sera désormais ma loi. Après avoir

vaincu tous les peuples de l'univers, il est beau de se vaincre

soi-même.

Cela dit, il livra son oreille à Mr Nibor, qui acheva le

pansement.

-- Mais, dit-il, en recueillant ses souvenirs, on ne m'a donc pas

fusillé?

-- Non.

-- Et je n'ai pas été gelé dans la tour?

-- Pas tout à fait.

-- Pourquoi m'a-t-on ôté mon uniforme? Je devine! Je suis

prisonnier!

-- Vous êtes libre.

-- Libre! Vive l'empereur! Mais alors, pas un moment à perdre!

Combien de lieues d'ici à Dantzig?

-- C'est très loin.

-- Comment appelez-vous cette bicoque?

-- Fontainebleau.

-- Fontainebleau! En France?

-- Seine-et-Marne. Nous allions vous présenter le sous-préfet

lorsque vous l'avez jeté dans la rue.

-- Je me fiche pas mal de tous les sous-préfets! J'ai une mission

de l'empereur pour le général Rapp, et il faut que je parte

aujourd'hui même pour Dantzig. Dieu sait si j'arriverai à temps!

-- Mon pauvre colonel, vous arriveriez trop tard. Dantzig est

rendu.

-- C'est impossible? Depuis quand?

-- Depuis tantôt quarante-six ans.

-- Tonnerre! Je n'entends pas qu'on se... moque de moi!

Mr Nibor lui mit en main un calendrier, et lui dit:

-- Voyez vous-même! Nous sommes au 17 août 1859; vous vous êtes

endormi dans la tour de Liebenfeld le 11 novembre 1813; il y a

donc quarante-six ans moins trois mois que le monde marche sans

vous.

-- Vingt-quatre et quarante-six; mais alors j'aurais soixante-dix

ans, à votre compte!

-- Votre vivacité montre bien que vous en avez toujours vingt-

quatre.

Il haussa les épaules, déchira le calendrier et dit en frappant du

pied le parquet:

-- Votre almanach est une blague!

Mr Renault courut à sa bibliothèque, prit une demi-douzaine de

volumes au hasard, et lui fit lire, au bas des titres, les dates

de 1826, 1833, 1847, 1858.

-- Pardonnez-moi, dit Fougas en plongeant sa tête dans ses mains.

Ce qui m'arrive est si nouveau! Je ne crois pas qu'un humain se

soit jamais vu à pareille épreuve. J'ai soixante-dix ans!

La bonne Mme Renault s'en alla prendre un miroir dans la salle de

bain et le lui donna en disant:

-- Regardez-vous!

Il tenait la glace à deux mains et s'occupait silencieusement à

refaire connaissance avec lui-même, lorsqu'un orgue ambulant

pénétra dans la cour et joua:

«Partant pour la Syrie!»

Fougas lança le miroir contre terre en criant:

-- Qu'est-ce que vous me contiez donc là? J'entends la chanson de

la reine Hortense!

Mr Renault lui expliqua patiemment, tout en recueillant les débris

du miroir, que la jolie chanson de la reine Hortense était devenue

un air national et même officiel, que la musique des régiments

avait substitué cette aimable mélodie à la farouche Marseillaise,

et que nos soldats, chose étrange! ne s'en battaient pas plus

mal. Mais déjà le colonel avait ouvert la fenêtre et criait au

Savoyard:

-- Eh! l'ami! Un napoléon pour toi si tu me dis en quelle année

je respire!

L'artiste se mit à danser le plus légèrement qu'il put, en

secouant son moulin à musique.

-- Avance à l'ordre! cria le colonel. Et laisse en repos ta

satanée machine!

-- Un petit chou, mon bon mouchu!

-- Ce n'est pas un sou que je te donnerai, mais un napoléon, si tu

me dis en quelle année nous sommes!

-- Que ch'est drôle, hi! hi! hi!

-- Et si tu ne me le dis pas plus vite que ça, je te couperai les

oreilles!

Le Savoyard s'enfuit, mais il revint tout de suite, comme s'il

avait médité au trot la maxime: Qui ne risque rien, n'a rien.

-- Mouchu! dit-il d'une voix pateline, nous chommes en mil huit

chent chinquante-neuf.

-- Bon! cria Fougas. Il chercha de l'argent dans ses poches et

n'y trouva rien. Léon vit son embarras, et jeta vingt francs dans

la cour. Avant de refermer la fenêtre, il désigna du doigt la

façade d'un joli petit bâtiment neuf où le colonel put lire en

toutes lettres:

AUDRET, ARCHITECTE

MDCCCLIX.

Renseignement parfaitement clair, et qui ne coûtait pas vingt

francs.

Fougas, un peu confus, serra la main de Léon et lui dit:

-- Ami, je n'oublierai plus que la confiance est le premier devoir

de la reconnaissance envers la bienfaisance. Mais parlez-moi de la

patrie! Je foule le sol sacré où j'ai reçu l'être, et j'ignore

les destinées de mon pays. La France est toujours la reine du

monde, n'est-il pas vrai?

-- Certainement, dit Léon.

-- Comment va l'empereur?

-- Bien.

-- Et l'impératrice?

-- Très bien.

-- Et le roi de Rome?

-- Le prince impérial? C'est un très bel enfant.

-- Comment! un bel enfant! Et vous avez le front de dire que

nous sommes en 1859!

Mr Nibor prit la parole et expliqua en quelques mots que le

souverain actuel de la France n'était pas Napoléon Ier, mais

Napoléon III.

-- Mais alors, s'écria Fougas, mon empereur est mort!

-- Oui.

-- C'est impossible! Racontez-moi tout ce que vous voudrez,

excepté ça! Mon empereur est immortel.

Mr Nibor et les Renault, qui n'étaient pourtant pas historiens de

profession, furent obligés de lui faire en abrégé l'histoire de

notre siècle. On alla chercher un gros livre écrit par Mr de

Norvins et illustré de belles gravures par Raffet. Il n'accepta la

vérité qu'en la touchant du doigt, et encore s'écriait-il à chaque

instant:

-- C'est impossible! Ce n'est pas de l'histoire que vous me

lisez; c'est un roman écrit pour faire pleurer les soldats!

Il fallait, en vérité, que ce jeune homme eût l'âme forte et bien

trempée, car il apprit en quarante minutes tous les malheurs que

la fortune avait répartis sur dix-huit années, depuis la première

abdication jusqu'à la mort du roi de Rome. Moins heureux que ses

anciens compagnons d'armes, il n'eut pas un intervalle de repos

entre ces chocs terribles et répétés qui frappaient tous son coeur

au même endroit. On aurait pu craindre que le coup ne fît balle et

que le pauvre Fougas ne mourût dans la première heure de sa vie.

Mais ce diable d'homme pliait et rebondissait tour à tour comme un

ressort. Il cria d'admiration en écoutant les beaux combats de la

campagne de France; il rugit de douleur en assistant aux adieux

de Fontainebleau. Le retour de l'île d'Elbe illumina sa belle et

noble figure; son coeur courut à Waterloo avec la dernière armée

de l'Empire, et s'y brisa. Puis il serrait les poings et disait

entre ses dents:

-- Si j'avais été là, à la tête du 23ème, Blucher et Wellington

auraient bien vu!

L'invasion, le drapeau blanc, le martyre de Sainte-Hélène, la

terreur blanche en Europe, le meurtre de Murat, ce dieu de la

cavalerie, la mort de Ney, de Brune, de Mouton Duvernet et de tant

d'autres hommes de coeur qu'il avait connus, admirés et aimés, le

jetèrent dans une série d'accès de rage; mais rien ne l'abattit.

En écoutant la mort de Napoléon, il jurait de manger le coeur de

l'Angleterre; la lente agonie du pâle et charmant héritier de

l'Empire lui inspirait des tentations d'éventrer l'Autriche.

Lorsque le drame fut fini et le rideau tombé sur Schoenbrunn, il

essuya ses larmes et dit:

-- C'est bien. J'ai vécu en un instant toute la vie d'un homme.

Maintenant, montrez-moi la carte de France!

Léon se mit à feuilleter un atlas, tandis que Mr Renault essayait

de résumer au colonel l'histoire de la Restauration et de la

monarchie de 1830. Mais Fougas avait l'esprit ailleurs.

-- Qu'est-ce que ça me fait, disait-il, que deux cents bavards de

députés aient mis un roi à la place d'un autre? Des rois! j'en

ai tant vu par terre! Si l'Empire avait duré dix ans de plus,

j'aurais pu me donner un roi pour brosseur!

Lorsqu'on lui mit l'atlas sous les yeux, il s'écria d'abord avec

un profond dédain:

-- Ça, la France!

Mais bientôt deux larmes de tendresse échappées de ses yeux

arrosèrent l'Ardèche et la Gironde. Il baisa la carte et dit avec

une émotion qui gagna presque tous les assistants:

-- Pardonne-moi ma pauvre vieille, d'avoir insulté à ton malheur!

Ces scélérats que nous avions rossés partout, ont profité de mon

sommeil pour rogner tes frontières; mais petite ou grande, riche

ou pauvre, tu es ma mère, et je t'aime comme un bon fils! Voici

la Corse, où naquit le géant de notre siècle, voici Toulouse où

j'ai reçu le jour; voilà Nancy, où j'ai senti battre mon coeur,

où celle que j'appelais mon Églé m'attend peut-être encore!

France! tu as un temple dans mon âme; ce bras t'appartient; tu

me trouveras toujours prêt à verser mon sang jusqu'à la dernière

goutte pour te défendre ou te venger!

L'homme à l'oreille cassée · 第 8 / 15 题