-- Mesdames, dit Léon, le professeur Meiser n'était pas un
malfaiteur vulgaire, mais un homme dévoué à la science et à
l'humanité. S'il tua le colonel français qui repose en ce moment
sous les basques de ma redingote, c'était d'abord pour lui
conserver la vie, ensuite pour éclaircir une question qui vous
intéresse vous-mêmes au plus haut, point.
«La durée de notre existence est infiniment trop courte. C'est un
fait que nul homme ne saurait contester. Dire que dans cent ans
aucune des neuf ou dix personnes qui sont réunies dans cette
maison n'habitera plus à la surface de la terre! N'est-ce pas une
chose navrante?
Mlle Sambucco poussa un gros soupir. Léon poursuivit:
«Hélas! mademoiselle, j'ai bien des fois soupiré comme vous, à
l'idée de cette triste nécessité. Vous avez une nièce, la plus
jolie et la plus adorable de toutes les nièces, et l'aspect de son
charmant visage vous réjouit le coeur. Mais vous désirez quelque
chose de plus; vous ne serez satisfaite que lorsque vous aurez vu
courir vos petits-neveux. Vous les verrez, j'y compte bien. Mais
verrez-vous leurs enfants? c'est douteux. Leurs petits-enfants?
C'est impossible. Pour ce qui est la dixième, vingtième, trentième
génération, il n'y faut pas songer.
«On y songe pourtant, et il n'est peut-être pas un homme qui ne
se soit dit au moins une fois dans sa vie: «Si je pouvais
renaître dans deux cents ans!» Celui-ci voudrait revenir sur la
terre pour chercher des nouvelles de sa famille, celui-là de sa
dynastie. Un philosophe est curieux de savoir si les idées qu'il a
semées auront porté des fruits; un politique si son parti aura
pris le dessus; un avare, si ses héritiers n'auront pas dissipé
la fortune qu'il a faite; un simple propriétaire, si les arbres
de son jardin auront grandi. Personne n'est indifférent aux
destinées futures de ce monde que nous traversons au galop dans
l'espace de quelques années et pour n'y plus revenir. Que de gens
ont envié le sort d'Épiménide qui s'endormit dans une caverne et
s'aperçut en rouvrant les yeux que le monde avait vieilli! Qui
n'a pas rêvé pour son compte la merveilleuse aventure de la Belle
au bois dormant?
«Hé bien! mesdames, le professeur Meiser, un des hommes les plus
sérieux de notre siècle, était persuadé que la science peut
endormir un être vivant et le réveiller au bout d'un nombre infini
d'années, arrêter toutes les fonctions du corps, suspendre la vie,
dérober un individu à l'action du temps pendant un siècle ou deux,
et le ressusciter après.
-- C'était donc un fou? s'écria Mme Renault.
-- Je n'en voudrais pas jurer. Mais il avait des idées à lui sur
le grand ressort qui fait mouvoir les êtres vivants. Te rappelles-
tu, ma bonne mère, la première impression que tu as éprouvée étant
petite fille, lorsqu'on t'a fait voir l'intérieur d'une montre en
mouvement? Tu as été convaincue qu'il y avait au milieu de la
boîte une petite bête très remuante qui se démenait vingt-quatre
heures par jour à faire tourner les aiguilles. Si les aiguilles ne
marchaient plus, tu disais: «C'est que la petite bête est
morte.» Elle n'était peut-être qu'endormie.
«On t'a expliqué depuis que la montre renfermait un ensemble
d'organes bien adaptés et bien huilés qui se mouvaient
spontanément dans une harmonie parfaite. Si un ressort vient à se
rompre, si un rouage est cassé, si un grain de sable s'introduit
entre deux pièces, la montre ne marche plus, et les enfants
s'écrient avec raison: «La petite bête est morte.» Mais suppose
une montre solide, bien établie, saine de tout point, et arrêtée
parce que les organes ne glissent plus faute d'huile, la petite
bête n'est pas morte: il ne faut qu'un peu d'huile pour la
réveiller.
«Voici un chronomètre excellent, de la fabrique de Londres. Il
marche quinze jours de suite sans être remonté. Je lui ai donné un
tour de clef avant-hier, il a donc treize jours à vivre. Si je le
jette par terre, si je casse le grand ressort, tout sera dit.
J'aurai tué la petite bête. Mais suppose que, sans rien briser, je
trouve moyen de soutenir ou de sécher l'huile fine qui permet aux
organes de glisser les uns sur les autres, la petite bête sera-t-
elle morte? non, elle dormira. Et la preuve, c'est que je peux
alors serrer ma montre dans un tiroir, la garder là vingt-cinq
ans, et si j'y remets une goutte d'huile après un quart de siècle,
les organes rentreront en jeu. Le temps aura passé sans vieillir
la petite bête endormie. Elle aura encore treize jours à marcher
depuis l'instant de son réveil.
«Tous les êtres vivants, suivant l'opinion du professeur Meiser,
sont des montres ou des organismes qui se meuvent, respirent, se
nourrissent et se reproduisent pourvu que leurs organes soient
intacts et huilés convenablement. L'huile de la montre est
représentée chez l'animal par une énorme quantité d'eau. Chez
l'homme, par exemple, l'eau fournit environ les quatre cinquièmes
du poids total. Étant donné un colonel du poids de cent cinquante
livres, il y a trente livres de colonel et cent vingt livres ou
soixante litres d'eau. C'est un fait démontré par de nombreuses
expériences. Je dis un colonel comme je dirais un roi: tous les
hommes sont égaux devant l'analyse.
«Le professeur Meiser était persuadé, comme tous les savants, que
casser la tête d'un colonel, ou lui percer le coeur, ou séparer en
deux sa colonne vertébrale, c'est tuer la petite bête, attendu que
le cerveau, le coeur, la moelle épinière sont des ressorts
indispensables sans lesquels la machine ne peut marcher. Mais il
croyait aussi qu'en soutirant soixante litres d'eau d'une personne
vivante, on endormait la petite bête sans la tuer; qu'un colonel
desséché avec précaution pouvait se conserver cent ans, puis
renaître à la vie, lorsqu'on lui rendrait la goutte d'huile, ou
mieux les soixante litres d'eau sans lesquels la machine humaine
ne saurait entrer en mouvement.
«Cette opinion qui vous paraît inacceptable et à moi aussi, mais
qui n'est pas rejetée absolument par notre ami le docteur Martout,
se fondait sur une série d'observations authentiques, que le
premier venu peut encore vérifier aujourd'hui.
«Il y a des animaux qui ressuscitent: rien n'est plus certain ni
mieux démontré. Mr Meiser, après l'abbé Spallanzani et beaucoup
d'autres, ramassait dans la gouttière de son toit de petites
anguilles desséchées, cassantes comme du verre, et il leur rendait
la vie en les plongeant dans l'eau. La faculté de renaître n'est
pas le privilège d'une seule espèce: on l'a constatée chez des
animaux nombreux et divers. Les _volvox_, les petites anguilles ou
_anguillules_ du vinaigre, de la boue, de la colle gâtée, du blé
niellé; les _rotifères_, qui sont de petites écrevisses armées de
carapace, munies d'un intestin complet, de sexes séparés, d'un
système nerveux, avec un cerveau distinct, un ou deux yeux,
suivant les genres, un cristallin et un nerf optique; les
_tardigrades_, qui sont de petites araignées à six et huit pattes,
sexes séparés, intestin complet, une bouche, deux yeux, système
nerveux bien distinct, système musculaire très développé; tout
cela meurt et ressuscite dix et quinze fois de suite, à la volonté
du naturaliste. On sèche un _rotifère_, bonsoir! on le mouille,
bonjour! Le tout est d'en avoir bien soin quand il est sec. Vous
comprenez que si on lui cassait seulement la tête, il n'y aurait
ni goutte d'eau, ni fleuve, ni océan capable de le ressusciter.
«Ce qui est merveilleux, c'est qu'un animal qui ne saurait vivre
plus d'un an, comme l'_anguillule_ de la nielle, peut rester
vingt-huit ans sans mourir, si l'on a pris la précaution de le
dessécher. Needham en avait recueilli un certain nombre en 1743;
il en fit présent à Martin Folkes, qui les donna à Baker, et ces
intéressants animaux ressuscitèrent dans l'eau en 1771. Ils
jouirent de la satisfaction bien rare de coudoyer leur vingt-
huitième génération! Un homme qui verrait sa vingt-huitième
génération ne serait-il pas un heureux grand-père?
«Un autre fait non moins intéressant, c'est que les animaux
desséchés ont la vie infiniment plus dure que les autres. Que la
température vienne à baisser subitement de trente degrés dans le
laboratoire où nous sommes réunis, nous prendrons tous une fluxion
de poitrine. Qu'elle s'élève d'autant, gare aux congestions
cérébrales! Eh bien! un animal desséché, qui n'est pas
définitivement mort, qui ressuscitera demain si je le mouille,
affronte impunément des variations de quatre-vingt-quinze degrés
six dixièmes. Mr Meiser et bien d'autres l'ont prouvé.
«Reste à savoir si un animal supérieur, un homme par exemple,
peut être desséché sans plus d'inconvénient qu'une _anguillule_ ou
un _tardigrade_. Mr Meiser en était convaincu; il l'a écrit dans
tous ses livres, mais il ne l'a pas démontré par l'expérience.
Quel dommage, mesdames! Tous les hommes curieux de l'avenir, ou
mécontents de la vie, ou brouillés avec leurs contemporains, se
mettraient eux-mêmes en réserve pour un siècle meilleur, et l'on
ne verrait plus de suicides par misanthropie! Les malades que la
science ignorante du dix-neuvième siècle aurait déclarés
incurables, ne se brûleraient plus la cervelle: ils se feraient
dessécher et attendraient paisiblement au fond d'une boîte que le
médecin eût trouvé un remède à leurs maux. Les amants rebutés ne
se jetteraient plus à la rivière: ils se coucheraient sous la
cloche d'une machine pneumatique; et nous les verrions, trente
ans après, jeunes, beaux et triomphants, narguer la vieillesse de
leurs cruelles et leur rendre mépris pour mépris. Les
gouvernements renonceraient à l'habitude malpropre et sauvage de
guillotiner les hommes dangereux. On ne les enfermerait pas dans
une cellule de Mazas pour achever de les abrutir; on ne les
enverrait pas à l'école de Toulon pour compléter leur éducation
criminelle: on les dessécherait par fournées, celui-ci pour dix
ans, celui-là pour quarante, suivant la gravité de leurs forfaits.
Un simple magasin remplacerait les prisons, les maisons centrales
et les bagnes. Plus d'évasions à craindre, plus de prisonniers à
nourrir! une énorme quantité de haricots secs et de pommes de
terre moisies serait rendue à là consommation du pays.
«Voilà, mesdames, un faible échantillon des bienfaits que le
docteur Meiser a cru répandre sur l'Europe en inaugurant la
dessiccation de l'homme. Il à fait sa grande expérience en 1813
sur un colonel français, prisonnier, m'a-t-on dit, et condamné
comme espion par un conseil de guerre. Malheureusement, il n'a pas
réussi; car j'ai acheté le colonel et sa boîte au prix d'un
cheval de remonte dans la plus sale boutique de Berlin.