Au surplus, si l'univers a un but, il faut que ce soit, pour le moins,

d'être connu de l'homme et de se réfléchir fidèlement en lui: et il n'y a

de connaissance proprement dite que par la raison appuyée sur

l'observation scientifique. C'est ce qu'il m'est impossible de ne pas vous

accorder, si fort que je sois impressionné par la somme de consolation et

de vertu que tant de bonnes âmes doivent à la croyance au surnaturel. Or

vous n'en demandez pas davantage. Autour de ce qui peut être dès

maintenant objet de connaissance, vous nous laissez amplement de quoi

rêver et nous émouvoir.

Votre positivisme est d'une scrupuleuse loyauté. Il respecte ce qu'on peut

appeler les réalités morales.--Il les reconnaît irréductibles. Pour vous,

«le sentiment du beau, celui du vrai, celui du bien, sont des _faits_

révélés par l'étude de la nature humaine. Vous écrivez dans votre lettre

à Renan: «Derrière le beau, le vrai, le bien, l'humanité a toujours senti,

sans la connaître, qu'il existe une réalité souveraine dans laquelle

réside l'idéal, c'est-à-dire Dieu, le centre de l'unité mystérieuse et

inaccessible vers laquelle converge l'ordre universel. Le sentiment seul

peut nous y conduire; ses aspirations sont légitimes pourvu qu'il ne sorte

pas de son domaine avec la prétention de se traduire par des énoncés

dogmatiques et _a priori_ dans la région des faits positifs.» Et encore:

«La notion du devoir, c'est-à-dire la règle de la vie pratique, est un

fait primitif, en dehors et au-dessus de toute discussion... Il en est de

même de la liberté, sans laquelle le devoir ne serait qu'un mot vide de

sens... L'homme _sent_ qu'il est libre: c'est là un fait qu'aucun

raisonnement ne saurait ébranler.»--Et vous ne nous défendez point de

construire là-dessus des systèmes de métaphysique et, pour employer vos

expressions, d'«assembler par des liens individuels», c'est-à-dire selon

les besoins de notre coeur, «les traits généraux tirés de la connaissance

de la vie humaine et du monde extérieur». Bref, vous nous permettez

d'imaginer l'inconnu à notre gré, pourvu que cette imagination ne

contredise à aucun moment les acquisitions progressives de la science, et

qu'elle tâche de s'y raccorder à mesure. Ah! Monsieur, quelle marge vous

nous laissez encore!

Vous êtes persuadé, il est vrai, que, «depuis que les croyances

religieuses ne sont plus la base de l'ordre social et de la moralité

humaine, la somme de vertu et de dévouement qui est dans le monde n'a pas

diminué! loin de là». D'une façon générale, vous n'avez pas bonne opinion

des religions, même comme instigatrices de vertus, et vous avez travaillé,

pour votre part, à compléter la laïcisation de l'État et de la vie

publique. «Mais dans cette entreprise, avez-vous dit, il faut éviter à

tout prix la violence, qui est contraire à la justice et qui provoque la

réaction; il faut surtout éviter de froisser ces âmes délicates et pures,

qui ont identifié leur être moral avec la vieille organisation

théocratique, aussi bien que ces esprits honnêtes, prompts au vertige et

hostiles aux brusques changements.» Voilà, Monsieur, des paroles à la fois

vraiment politiques et vraiment humaines, et qu'il n'est peut-être pas

hors de propos de rappeler aujourd'hui.

Enfin, monsieur, vous avez la fierté de la science: vous n'en avez pas

l'ivresse. Parce que vous êtes parfaitement sincère et lucide, votre

optimisme lui-même a sa mélancolie. Sans doute vous avez écrit avec une

intrépide confiance: «En s'attachant aux grandes périodes, on voit

clairement que le rôle de l'erreur et de la méchanceté décroît, à

proportion que l'on s'avance dans l'histoire du monde. Les sociétés

deviennent plus policées, et j'oserai dire de plus en plus vertueuses. La

somme du bien va toujours en augmentant, et la somme du mal en diminuant,

à mesure que la somme de vérité augmente et que l'ignorance diminue dans

l'humanité. C'est ainsi que la notion du progrès s'est dégagée comme un

résultat _a posteriori_ des études historiques.» Mais, à côté de cela, je

sais des pages de vous qui sont, sans le vouloir peut-être, d'une infinie

tristesse. Après avoir longtemps observé les sociétés animales, vous

concluez, en ce qui regarde les fourmis, que le progrès de leur

civilisation est parvenu, depuis de longs siècles déjà, à des limites au

voisinage desquelles elle est condamnée à osciller désormais, tant que la

race durera. Et vous vous demandez: «En est-il autrement des races

humaines? Sommes-nous autorisés à regarder leurs progrès comme indéfinis?

ou bien les races humaines sont-elles destinées à obéir à la même loi

fatale? Leur évolution parviendra-t-elle aussi à un état stationnaire,

dont les limites seront déterminées par celle des connaissances que

l'homme peut acquérir et combiner, en vertu des facultés intellectuelles

qui résultent de son organisation? Ces limites atteintes, les races

humaines ne présenteront-elles pas le spectacle d'une civilisation à peu

près uniforme, oscillant entre certains états alternatifs de trouble et

d'équilibre, mais s'efforçant désormais de revenir toujours à une

organisation type, réputée la plus convenable au bonheur et à la dignité

de l'espèce humaine? Une semblable opinion serait peut-être la plus

conforme aux leçons de l'histoire.»

Vous citez l'Égypte, vous citez la Chine; et vous ajoutez: «Ne sera-ce

point aussi l'histoire des races européennes, lorsqu'elles auront couvert

et dominé la surface du globe terrestre, mis en exploitation toutes ses

ressources, embrassé tous les éléments de connaissances que son étendue

comporte, épuisé les combinaisons fondamentales compatibles avec la

puissance, limitée aussi, de l'intelligence individuelle de l'homme? en un

mot consommé toute la réserve d'énergie inhérente au globe terrestre et à

l'espèce humaine?»

Question mélancolique! Ce dernier état, où parviendra, si elle peut, la

laborieuse humanité européenne, cet idéal encore lointain, nous ne le

verrons pas, et nos enfants et nos petits-enfants ne le verront pas non

plus. Mais, si admirable qu'il soit, par cela seul qu'il est une limite il

ne nous ravit point, car, invinciblement, nous désirons plus encore,

autrement dit, nous désirons par de là les énergies et les possibilités de

notre nature. Une humanité où les inventions scientifiques augmenteraient

pour tous les commodités de la vie, où tout le monde aurait facilement à

manger et de quoi se divertir un peu, où régnerait un à-peu-près de

justice sociale, cela est déjà très beau, cela est peut-être irréalisable;

et malgré tout (est-ce que je me trompe?) cela nous paraît encore médiocre,

au regard des milliers de siècles de souffrance et d'effort qui l'auront

si péniblement préparé, au regard surtout de notre puissance infinie de

désir. Et, bien que nous soyons incapables de substituer un rêve plus

plausible à celui-là, nous disons: «Est-ce là tout ce que la science

promet? est-ce tout ce qu'elle a à proposer?... Et après?» Et nous sommes

tourmentés soit par la chimère d'une évasion dans les autres planètes,

soit par la soif des vies futures que promettent les religions, soit par

la vague songerie métaphysique d'une fusion de toutes les âmes dans une

Conscience universelle et divine...

Vous répondrez: «Cultivons notre jardin, qui est toute la terre. Il est

bien inutile d'interdire la rêverie aux hommes. Mais nous voulons savoir

ce qui est erreur et ce qui est vérité. Nous n'atteindrons jamais la

nature des choses, les origines et les fins, mais toute la vérité dont

nous sommes capables n'est pas encore trouvée. Nous avons là, quoi qu'il

arrive, de quoi occuper nos rapides jours. Le plus bel emploi de notre vie,

c'est d'accroître la conformité de notre intelligence à la réalité. Et

c'est aussi notre meilleur plaisir. Travaillons à connaître les lois

universelles et immuables.»

Ainsi vous avez pensé toute votre vie. Ainsi vous pensiez déjà, à dix-huit

ans, quand Ernest Renan, au sortir de Saint-Sulpice, vous rencontra dans

la petite pension de la rue Saint-Jacques.

Il m'est doux, monsieur, de songer que vous avez été, pendant un

demi-siècle, le meilleur ami de l'homme qui m'a le plus enchanté et

troublé, et qui a longtemps exercé sur moi une influence où il y eut du

sortilège.

Votre amitié avec cet incomparable artiste fut originale; elle fut

profonde et tendre, sans être jamais familière. Vos esprits s'aimaient. Ce

qu'il conservait encore de sérieux ecclésiastique s'accorda avec votre

sérieux de jeune clerc de la science. Vous étiez plus jeune que lui de

quatre ans: mais vous marchiez déjà dans votre voie, et il cherchait la

sienne. Votre précoce sérénité d'esprit dut être bonne à son inquiétude.

Je crois que vous devez à ce charmant compagnon les rares sourires qui

éclairent votre oeuvre: mais peut-être aussi vous doit-il d'être resté,

sous ses caprices aventureux, parmi ses fantaisies pyrrhoniennes ou ses

rechutes dans le rêve, immuablement fidèle à deux ou trois principes

essentiels de la critique scientifique; peut-être vous doit-il, un peu, ce

que j'appellerai l'épine dorsale, l'armature de sa pensée, changeante en

apparence, ferme et suivie dans son fond.

Le souvenir de cette amitié de deux grands hommes traversera les âges et

ajoutera une grâce à leur gloire commune. Nos descendants chercheront qui

de vous deux a le plus donné à l'autre. Oserai-je indiquer ce que

j'entrevois en lisant vos lettres et les siennes? Dans le temps où d'assez

longs voyages vous séparaient, si quelque circonstance imprévue venait

entraver ou ralentir votre correspondance, je ne sais si je me trompe,

mais il me paraît bien que celui de vous deux qui en souffrait le plus, ce

n'était pas lui, et que celui qui semblait oublier le plus facilement, ce

n'était pas vous...

Et pourtant, de son propre aveu, vous êtes, en dehors de certaines

personnes de sa famille, celui de ses contemporains qu'il a le plus aimé,

et pour qui il a fait la plus notable infraction aux règles qu'il tenait

de ses maîtres sulpiciens touchant les «amitiés particulières». Il vous

l'eût fait savoir, si la Fortune, meilleure pour vous--et pour nous

aussi--avait voulu qu'il vous reçût à cette place. Je lui emprunterai du

moins la fin de mon discours, sûr que vous m'en saurez gré et que vous y

trouverez le genre d'éloge qui vous contentera le mieux et qui vous

paraîtra, le plus digne de vous. «Ceux qui vous connaissent, vous

écrivait-il un jour, savent combien vous tenez peu à ce qui n'est pas la

patrie et la vérité.»

FIN

Séance De L'académie Française Du 2 Mai 1901 Discours De Réception De M. Berthelot; Réponse De M. Jules Lemaître · 第 3 / 3 段