Voilà, nous les profanes, tout ce que nous savons ici. Nous savons qu'il y

a une science des nombres, dont nous avons été à peine capables de

balbutier l'abécédaire; que quelques privilégiés seulement y peuvent faire

des découvertes qui les ravissent, qui les font vivre dans une espèce de

rêve dont le délice nous est inconnu, et d'où, cependant, sortent

quelquefois des inventions pratiques qui transforment l'industrie humaine

et profitent à l'humanité tout entière. Il y a, dans la gloire de ces

hommes, un mystère qui nous la rend plus sacrée. On les voit un peu du

même oeil que les Égyptiens voyaient les prêtres d'Isis. Le monde entier,

le peuple et les lettrés qui, là-dessus, sont aussi ignorants que le

peuple, les vénèrent sans rien comprendre à ce qu'ils font. Nous les

sentons bienfaisants et lointains.

Et nous les sentons heureux d'une autre façon que nous. L'imagination des

nombres et de leurs relations, portée au degré où elle devient du génie,

doit faire, aux rares mortels qui en sont doués, une vie intellectuelle

notablement différente de la nôtre. On devine qu'ils sont des poètes à

leur manière, qu'ils jouent avec les nombres comme les poètes de la parole

écrite jouent avec les images concrètes. Le monde des nombres et des

formes géométriques que les nombres traduisent est sans doute un infini

aussi émouvant que l'univers des formes sensibles. Or celui-ci n'est point

fermé aux mathématiciens; mais l'accès de leur univers nous est interdit.

N'avons-nous donc pas quelque raison de croire que, si la vie est le songe

d'une ombre, leur songe est plus complet que le nôtre, et que

l'enchantement en est double!

Ce qui me reste à faire, c'est de conter quelques anecdotes sur Joseph

Bertrand. On sait qu'il avait été un enfant d'une extraordinaire précocité,

une sorte d'«enfant prodige». A quatre ans, une fluxion de poitrine le

retint longtemps au lit. La mère donnait des leçons de lecture à son fils

aîné près du lit du petit malade. Très attentif sans en rien dire, Joseph

étudiait et repassait dans sa tête les assemblages de lettres et de

syllabes. On lui avait donné un livre d'histoire naturelle, tout plein

d'images. La mère fut bien surprise, et plus joyeuse encore, lorsque, un

jour, elle l'entendit lire couramment: _la Brebis et le Chien-Loup_.

Joseph Bertrand se souvenait avec plaisir de ce trait de son enfance. «Je

tiens, disait-il, à ce qu'on mette dans mon éloge que j'ai appris à lire

tout seul.»

Je me conforme d'autant plus volontiers à son innocent désir que ce trait

n'est pas un accident, mais qu'il est caractéristique de l'habituelle

démarche de son esprit. Il continua de tout apprendre librement et par

lui-même. Son enfance et son éducation ressemblent singulièrement à celles

de Blaise Pascal. Ses aptitudes mathématiques se révélèrent dès son plus

jeune âge. Son père les développait sans jamais lui imposer de travail

régulier. Il lui donnait, en guise d'amusettes, de petits problèmes de

mathématiques ou de géométrie. Déjà tout travail, chez l'écolier, se

faisait de tête, à la promenade, en jouant, en se roulant par terre, ce

qui était sa posture favorite. Il combinait, sous son front enfantin, les

rapports des nombres et des surfaces en esquissant des culbutes.

Ses parents demeuraient chez son oncle Duhamel, qui avait fondé et qui

dirigeait, rue de Vaugirard, une école préparatoire à l'École

Polytechnique. L'enfant errait en toute liberté par la vaste maison,

entrant dans toutes les classes selon sa fantaisie et recueillant ce qu'il

pouvait de la parole des professeurs.

Vous ignorez, avez-vous dit, ce qu'il y a de vrai dans la tradition qui

veut que Joseph Bertrand ait passé, à onze ans, les examens de l'École

Polytechnique. Je puis éclairer ce menu point d'histoire. On lit dans une

note qu'il avait lui-même rédigée pour Pasteur, chargé de le recevoir à

l'Académie française: «En 1833, mon oncle m'envoya au collège Saint-Louis,

suivre la classe de M. Delisle... La même année, il demanda pour moi

l'autorisation de suivre les cours de l'École Polytechnique. Le directeur

des études, Dulong, exigea que je subisse un examen; M. Lefébure de Fourcy,

après m'avoir interrogé pendant une heure, déclara qu'il m'aurait classé

deuxième de sa liste. C'était au mois d'août 1833. C'était au mois d'août

1833. J'avais alors onze ans et cinq mois.»

Cette précocité, dont Bertrand fut un éclatant exemple, on sait qu'elle se

rencontre quelquefois dans la mathématique et dans la musique; jamais, du

moins au même degré, dans la littérature et dans l'art. C'est sans doute

que l'imagination des rapports des nombres et de leurs fonctions peut se

passer de toute expérience de la vie, de toute observation de la réalité,

de toute connaissance des hommes, de toute philosophie, et que tel n'est

point le cas de l'imagination littéraire ou plastique. Seules, les

inventions mathématiques sont de pures constructions dans l'idéal, dans le

possible; elles sont identiques dans les cerveaux pensants et calculants

de toutes les planètes, si toutes les planètes sont habitées. Ne tenant à

rien de proprement terrestre, elles sont, pour ainsi dire, innocentes; et

c'est pourquoi le génie des mathématiques peut résider sous un front

d'enfant. Mais des enfants comme Blaise Pascal et Joseph Bertrand n'en

sont pas moins extraordinaires et vénérables par la puissance et la rareté

du don qui leur fut infus avec la vie.

Votre prédécesseur, Monsieur, semble avoir porté partout cette

indépendance d'un esprit qui fut au-dessus des leçons, qui s'était formé

presque sans elles. Nous en pouvons juger: car, heureusement pour nous, il

ne se confina point dans la science où il excellait. Il était, comme

vous-même, de la lignée de ces savants de France qui furent aussi de

grands ou de remarquables écrivains. Il communiquait avec nous, il nous

appartenait par ses études sur Pascal, sur d'Alembert, et par ses notices

et discours académiques. Il n'avait aucun respect préventif, et il ne lui

déplaisait même pas, lorsque telle était sa pensée, d'aller contre

l'opinion commune. Son livre sur Pascal n'est peut-être pas un des mieux

ordonnés; mais c'est un des plus fins, des plus agréables, et, disons-le,

des plus irrévérencieux qui soient. Il ne dissimule ni le fanatisme,

d'ailleurs douloureux, de son héros, ni les faiblesses, dépourvues de

sourire, de cette âme tragique. Et l'apologie qu'il fait des casuistes est

exquise.

La critique de Joseph Bertrand est incisive, volontiers contredisante,

extrêmement malicieuse, je n'ose dire taquine. Il y montre un esprit

original et hardi, et qui se plaît aux saillies brusques plutôt qu'aux

développements suivis et réguliers. On m'a assuré que c'était aussi sa

marque dans ses travaux de mathématiques, que ce qui le distinguait, même

là, c'était un génie curieux, alerte, soudain dans ses démarches, imprévu

dans ses solutions, admirable par une subtilité intuitive et rapide.

Je me suis parfois demandé si, sous cette piquante humeur, qui lui était

devenue coutumière, on n'aurait pas retrouvé, en creusant un peu, une

plaie secrète: la douleur, stoïquement soufferte, mais, au fond,

inconsolable, d'avoir perdu, dans le désastre de 1871, ses notes et ses

manuscrits de quinze années, c'est-à-dire,--qui sait?--ce qui eut fait le

meilleur de sa gloire scientifique. Le dommage était sans remède. Bertrand

n'essaya même pas de le réparer. Quand il refit sa bibliothèque, il y mit

plus de livres de littérature que de livres de science. Apparemment, sa

cruelle aventure amena, chez lui, un détachement un peu amer, par où

s'accrut encore sa liberté d'esprit...

L'homme était charmant,--oh! Sans nulle fadeur. Les traces d'un accident

célèbre avaient achevé de lui faire un visage pittoresque, un visage de

vieux savant de conte familier. Il était la joie de nos discussions par sa

fantaisie brusque, et par ce qu'il y avait d'inattendu dans ses jugements,

où la seule chose que nous puissions prévoir, c'était qu'il ne serait pas

de notre avis. Inattendus aussi, les trésors de sa mémoire vaste et

bigarrée. Sa conversation était pleine de surprises.

Dans sa vie familiale, inaugurée il y a cinquante-sept ans, sa bonhomie

tendre et gaie répandait comme une cordiale poésie. C'était un père et un

grand-père adorables. Tous ses amis citent des traits de sa bonté, de son

désintéressement, de sa charité active et délicate. Quand il s'agira de

son génie scientifique, il faudra bien que nous nous en remettions

pieusement à ses confrères de l'Académie des sciences, à vous, Monsieur,

tout le premier. Mais, quand nous parlerons du charme savoureux de son

esprit et de la générosité de son coeur, nous n'aurons qu'à nous souvenir.

Vous lui succéderez dignement. Il est bon que les génies les plus divers

collaborent au grand oeuvre. Si une faculté redoutable d'analyse, jointe à

une imagination capricieuse, semble la marque de Joseph Bertrand, le

caractère de votre critique est d'être surtout ordonnatrice et

constructive. Vous avez beaucoup édifié, avec un énorme labeur, une foi

patiente et qui s'est rarement permis le sourire.

Je n'entrerai pas dans le détail de votre biographie. Elle est harmonieuse

et simple. Fils d'un médecin de grand mérite et d'esprit sérieux, vous

avez été engagé de bonne heure dans les voies de la recherche scientifique,

et vous vous y êtes enfoncé d'un pas puissant et ininterrompu. Votre

_cursus honorum_ est un des plus beaux et des plus riches que l'on

connaisse. Vous êtes professeur au Collège de France depuis quarante ans,

secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de l'Académie de

médecine, membre des principales Académies ou Sociétés scientifiques

étrangères, sénateur inamovible, et j'en passe. Vous avez été deux fois

ministre, et vous avez contribué plus que personne à la réorganisation de

l'enseignement supérieur.

Mais l'essentiel, ce dont les ignorants même sont informés, ce que

l'avenir retiendra, c'est que vous avez été le rénovateur de la chimie.

Il n'est pas un chapitre de cette science que vous n'ayez abordé dans les

six cents mémoires que vous avez publiés au cours d'un demi-siècle. Mais

on peut dire que vous vous êtes surtout attaché à deux conceptions

générales par où vous l'avez radicalement transformée: c'est la synthèse

organique et c'est la thermochimie.

Le fondateur de la chimie moderne, Lavoisier, avait remarqué un contraste

essentiel entre les composés minéraux qui se rencontrent dans les corps

bruts, et les composés organiques qui se rencontrent dans les corps

vivants, plantes ou animaux. Tandis que les premiers résultent des

combinaisons simples et assez peu nombreuses de plus de quatre-vingts

éléments irréductibles, les seconds sont formés par les combinaisons

complexes de quatre éléments, sans plus.

Qu'il s'agisse des os, du sang ou des muscles d'un animal, ou bien de

l'écorce d'un arbre, de la sève d'une plante, du tissu d'une feuille, on

retrouve toujours ces quatre éléments, à savoir: le carbone, qui, à l'état

isolé, forme le combustible dont nous nous chauffons, et l'hydrogène,

l'oxygène et l'azote, c'est-à-dire trois gaz sans couleur, sans odeur,

sans saveur, et qui échappent pour ainsi dire à nos sens.

C'est uniquement de ces quatre éléments que sont faites les merveilles

innombrables de la nature animée. Quelque étrange que cela paraisse, c'est

de ces quatre éléments que sont formés tous les corps organiques,

l'essence odorante qui gonfle les pétales d'une rose, la pulpe savoureuse

des fruits, la poussière colorée des ailes d'un papillon, ou, pour parler

comme François Villon, ce corps féminin «qui tant est tendre, poly, souëf,

si prétieulx». Seule la secrète architecture de ces édifices d'atomes

varie. Le poète soupire:

Il existe un bleu dont je meurs,

Parce qu'il est dans des prunelles.

Le chimiste répond: carbone, hydrogène, oxygène, azote.

Il fallut à Lavoisier une singulière audace pour proposer un système qui

heurtait si violemment les impressions, les images involontaires que nous

recevons de tout l'ensemble des apparences sensibles, et qui, pour ainsi

parler, perçait et dégonflait les prestiges de l'universelle illusion.

Audace féconde! Car c'est sur cette conception que repose toute la chimie

moderne.

La méthode qu'il employa dans ses recherches fut toujours la même:

l'analyse. En décomposant les corps que lui offrait la nature, il les

résolvait en leurs éléments.--Est-il possible de suivre une méthode

inverse? Peut-on, en partant de ces éléments,--carbone, oxygène, hydrogène,

azote,--reconstituer par synthèse ces édifices moléculaires si délicats,

si mystérieusement complexes, qui sont les composés organiques?

Lavoisier ne le crut pas, n'osa pas le croire. «La chimie, dit-il, marche

vers son but et vers sa perfection en divisant, subdivisant et

resubdivisant encore... La chimie est la science de l'analyse.»

Cette affirmation fut acceptée sans contrôle par ses successeurs

immédiats. «Dans la nature vivante, écrivait Berzélius, le grand maître de

la chimie dans le second quart du dix-neuvième siècle, les éléments

paraissent obéir à des lois autres que dans la nature inorganique. Si l'on

parvenait à trouver la cause de ces différences, on aurait la clef de la

chimie organique; mais cette clef est tellement cachée, que nous n'avons

aucun espoir de la découvrir, du moins quant à présent.»

Considérant la mobilité et l'instabilité des composés organiques, les

chimistes pensaient que leur formation dépend de l'action de la «force

vitale» en lutte perpétuelle avec les forces moléculaires. «Le chimiste

fait tout l'opposé de la nature vivante, écrivait un chercheur pourtant

original, Gerhardt; il brûle, détruit, opère par analyse; la force vitale

seule opère par synthèse; elle reconstruit l'édifice abattu par les forces

chimiques.»

Mais vous êtes venu, Monsieur. Vous avez eu la tranquille hardiesse de ne

pas croire vos aînés sur parole; vous avez tenté ce qu'ils déclaraient

chimérique; vous avez dissipé au feu de vos cornues le vain fantôme

mythologique de la force vitale; vous avez su combiner les éléments des

matières animales et végétales par le seul jeu des forces physiques déjà

connues; vous avez trouvé la clef que déclarait introuvable le bon

Berzélius.

Le premier pas était le plus difficile. Comment combiner l'inerte carbone

avec le plus léger des gaz, l'hydrogène? Cette union directe si longtemps

regardée comme impossible, vous l'avez réalisée en 1862, par le sortilège

de l'arc électrique. L'acétylène, terme initial de l'innombrable série des

carbures d'hydrogène, était constitué synthétiquement. Condensé sous

l'influence de la chaleur, il fournit la benzine; additionné d'hydrogène,

il donna l'éthylène, dont l'union avec l'eau fournit l'alcool.

En prenant à leur tour, pour point de départ, ces premiers composés, vous

avez obtenu, au moyen des mêmes méthodes, par des réactions de plus en

plus faciles et de plus en plus variées, la multitude des composés

organiques. «La synthèse, avez-vous écrit, étend ses conquêtes depuis les

éléments jusqu'aux substances les plus compliquées, sans qu'on puisse

assigner de limites à ses progrès.»

Vous avez reproduit successivement les acides des fruits, les parfums, les

corps gras, les composés actifs de la pharmacie, les matières colorantes.

L'industrie vous doit l'élaboration méthodique des couleurs d'aniline,

dont l'éclat l'emporte sur celui des matières colorantes naturelles. Et la

médecine vous doit la plupart des remèdes nouveaux, des remèdes à la mode.

Vous pouviez, si vous l'aviez voulu, entasser légitimement des richesses

démesurées. Mais, au cours de votre longue carrière scientifique, vous

n'avez jamais pris un seul brevet. Vous avez toujours abandonné à la

communauté le bénéfice de vos découvertes. L'homme de science, eût dit

Renan, est un _ebionim_. Il fait de la vérité sa principale richesse. Cet

ascète des temps modernes dédaigne de prélever sa dîme sur les largesses

que son génie fait aux hommes. Même, il laisse aux habiles selon le monde

les millions dont ils lui sont redevables, comme un présent de nul prix.

La seconde conception géniale à laquelle votre nom restera attaché, c'est

la thermo-chimie.

Vous aviez renversé la distinction chimique établie entre les corps bruts

et les corps vivants; vous aviez démontré que les forces chimiques qui

régissent la matière organique sont, réellement et sans réserve, les mêmes

que celles qui régissent la matière minérale. Mais ces forces elles-mêmes,

comment en mesurer l'action? Comment calculer et prévoir les résultats de

leurs conflits? Pourquoi certains éléments s'unissent-ils? Pourquoi

certains autres demeurent-ils séparés? Problème ardu, qui préoccupait déjà

les anciens alchimistes et qui les amena à supposer l'existence

d'affinités électives entre les corps. Mais ces affinités que Goethe, dans

un chapitre d'un de ses romans, assimile aux passions humaines, haine ou

amour, demeuraient mystérieuses et inexplicables.

C'est vous, Monsieur, qui en avez donné pour la première fois une

définition précise. Vous avez montré que l'on peut prendre pour mesure de

l'affinité la quantité de chaleur développée dans la combinaison chimique,

et que, dans toute réaction, le système de corps qui tend à se former est

celui qui dégage le plus de chaleur.

Une des plus merveilleuses conséquences de cette découverte fut de

transformer l'étude empirique des matières explosives en une science

rigoureuse, fondée sur le calcul exact de leur énergie.

La poudre noire traditionnelle, peu à peu perfectionnée depuis le seizième

siècle, était seule employée pour les fusils et les canons, quand, il y a

trente ans, vous déclarâtes hardiment que la théorie permettait de

fabriquer des matières explosives d'une force double: assertion qui fut

alors contestée avec une extrême vivacité. Mais, depuis, les travaux

poursuivis sous votre direction à la Commission des substances explosives,

que vous présidez depuis 1873, ont complètement vérifié vos prévisions.

Par vous, la fabrication des poudres sans fumée a renouvelé sous nos yeux

l'artillerie et l'art même de la guerre.

Mais je n'ai pas, Monsieur, la prétention de vous apprendre ce que vous

avez fait. J'ai voulu seulement le rappeler en quelques mots à vos

nouveaux confrères.

Entre tous les hommes occupés de science, le chimiste est celui qui répond

le mieux à l'idée que, dès les premiers âges, le peuple s'est faite du

savant, de l'homme qui agit sur la nature et qui en connaît les secrets.

Le savant, pour la foule, ce n'est pas le mathématicien, le naturaliste,

l'historien, le philologue: c'est, essentiellement, l'alchimiste, le

sorcier, le docteur Faust, celui qui sait les vertus des corps et leurs

influences réciproques, qui sait même en faire de nouveaux, faire de l'or,

faire de la vie, changer la figure des choses, créer après Dieu.

Vous n'avez pas pétri ni animé l'_homunculus_ de Faust. Même, il faut bien

l'avouer, vous n'avez pas encore fait un brin d'herbe. Mais vous pouvez

reproduire la substance dont l'herbe est faite. Votre chimie rationnelle a

égalé sur quelques points les miracles rêvés par la chimérique alchimie.

Autant que cela est actuellement permis à la faiblesse humaine, vous avez

su les secrets, et vous avez agi sur la nature.

Vous avez su les secrets. Vous avez connu l'unité de la matière; vous avez

pénétré jusqu'à l'atome irréductible. Vous avez vu que les différences des

corps ne sont que les différences de position des molécules primitives;

que tout se ramène à la mécanique; qu'à chaque instant de la durée, le

total des forces est le même dans l'univers sous la diversité des

manifestations, et que, par exemple, le mouvement n'est que de la chaleur

transformée, et inversement.

Vous avez agi sur la nature. Vous avez refait par la synthèse ce que

l'analyse avait défait, et vous avez vérifié par là l'exactitude de

l'analyse elle-même. Non seulement vous avez reproduit les substances

naturelles, mais vous en avez produit une infinité d'autres, qui, sans

vous, n'auraient pas existé. Outre les quinze ou vingt corps gras fournis

par la nature, vous pourrez,--quand vous en aurez le loisir,--en

fabriquer quelque deux cents millions, que vous obtiendrez par des

méthodes prévues, et dont vous aurez annoncé d'avance les principales

propriétés. Vous avez pu dire, en toute vérité, que «le domaine où la

synthèse chimique exerce sa puissance créatrice est en quelque sorte plus

grand que celui de la nature actuellement réalisée».

A votre tour, après Lavoisier, vous êtes le roi de la chimie. Vous êtes,

par vos corps organiques artificiellement produits, le bienfaiteur de

l'industrie nationale, et, par les explosifs dont vous l'avez armée, le

bienfaiteur de la patrie,--de cette patrie que vous aimez et pour

elle-même et pour l'amour de l'humanité, dont elle fut la grande servante.

Avec Pasteur, vous aurez été peut-être l'homme du dix-neuvième siècle le

plus utile aux hommes. Et, comme lui, vous avez fait une oeuvre qui, si

grande qu'elle soit déjà, n'est qu'un commencement; vous avez fondé une

méthode dont les applications peuvent être infinies. Ne disiez-vous pas,

dans une heure souriante, que le problème des aliments (et par suite la

question sociale) est un problème chimique; qu'un jour viendra où on les

fabriquera de toutes pièces avec le carbone emprunté à l'acide carbonique,

avec l'hydrogène pris à l'eau, avec l'azote et l'oxygène tirés de

l'atmosphère, et que, ce jour-là, chacun emportera pour se nourrir sa

petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit

flacon d'épices aromatiques, accomodés à son goût personnel?--Si ce rêve

d'une humanité heureuse et idyllisée par la science se réalise jamais, on

pourra dire, Monsieur, que cet invraisemblable poème terrestre sera sorti

du laboratoire où vous peinez allègrement depuis cinquante années, et où

vous triturez dans vos cornues la joie et la délivrance du monde futur.

Le respect public vous environne. Au point où vous êtes parvenu, vous

n'appartenez plus à telle fraction politique du pays, mais à la nation. Un

grand apaisement doit se faire en vous, d'autant plus aisé que vous avez

la joie de vous sentir revivre dans le groupe, si éclatant d'intelligence,

de vos quatre fils, et qu'ainsi vous êtes assuré de plus d'une façon de

durer dans un long avenir et de léguer à la mémoire des hommes quelque

chose de vous.

Évidemment, Monsieur, vous êtes un de ceux auxquels songeait Ernest Renan

lorsqu'il concevait la planète gouvernée quelque jour par une assemblée de

savants qui auraient à la fois la raison et la force. La direction que

vous imprimeriez à l'humanité n'aurait rien d'hésitant. Mais

l'aristocratie que prévoyait Renan régnerait par la terreur. Je crois que,

à ce point de son rêve, vous eussiez abandonné votre ami.

Vous avez beaucoup écrit sur les rapports de la philosophie et de la

science. Votre rationalisme est sans tache. Vous êtes un des plus

authentiques continuateurs des philosophes de l'_Encyclopédie_. Vous avez

leur optimisme, leurs sentiments à l'égard des religions, leur confiance

exclusive dans la raison, leur foi imperturbable au progrès de l'humanité.

Est-ce moi, Monsieur, qui vous reprocherai de penser ainsi? Irai-je vous

faire des objections? A vous, jamais. Je n'en oserais faire qu'à certains

de ceux que, sans le savoir, vous traînez à votre suite, qui n'ont

peut-être pas les mêmes droits que vous de nous parler au nom de la

science, et qui n'ont assurément ni votre haute probité d'esprit, ni votre

désintéressement, ni votre tolérance. Mais à vous je dirai:--Il est

excellent, il est indispensable qu'il y ait des hommes de votre type

intellectuel et moral, des rationalistes non troublés et même un peu

intransigeants. Les femmes et les enfants, charme du monde, le feraient

peu avancer, non plus que les mystiques et les artistes eux-mêmes. Ce

n'est pas le sentiment religieux qui a fait les grandes découvertes de la

science et de l'industrie moderne. Bénie soit votre philosophie, si c'est

elle qui vous a communiqué la force d'accomplir durant cinquante ans des

travaux dont a profité toute la communauté humaine!

Séance De L'académie Française Du 2 Mai 1901 Discours De Réception De M. Berthelot; Réponse De M. Jules Lemaître · 第 2 / 3 段