Il avait fait volte-face pour accompagner Vitalis, tous deux

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P.-J. TOULET

LA

JEUNE FILLE VERTE

-- ROMAN --

PARIS

ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100

PLACE BEAUVAU

1920

LE DIVAN

Revue de Littérature et d'Art

PARAIT RÉGULIÈREMENT DEPUIS 1909

et

A PUBLIÉ DES OEUVRES INÉDITES

de

ROGER ALLARD, J.-M. BERNARD, JACQUES BOULENGER, FRANCIS CARCO, GEORGES

LE CARDONNEL, HENRI CLOUARD, TRISTAN DERÈME, CHARLES DERENNES, FRANCIS

ÉON, FRANÇOIS FOSCA, ANDRÉ DU FRESNOIS, DANIEL HALÉVY, ÉMILE HENRIOT,

EDMOND JALOUX, FRANCIS JAMMES, ANDRÉ LAFON, LÉO LARGUIER, GUY LAVAUD,

PIERRE LIÈVRE, EUGÈNE MARSAN, EUGÈNE MONTFORT, JEAN PELLERIN, EDMOND

PILON, MICHEL PUY, ÉTIENNE REY, DANIEL THALY, LOUIS THOMAS, P.-J.

TOULET, ROBERT DE TRAZ, JEAN-LOUIS VAUDOYER, GILBERT DE VOISINS, ÉMILE

ZAVIE, etc.

Le numéro: 2 francs

Abonnement d'un an: 15 francs.

A PARIS:

chez ÉMILE-PAUL Frères, Éditeurs

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--8488-5-19.--(Encre Lorilleux.)

LA

JEUNE FILLE VERTE

DU MÊME AUTEUR:

M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (_Le Divan_) 1 vol.

LE GRAND DIEU PAN; traduit de l'anglais

d'Arthur Machen (G. Crès et Cie) 1 vol.

LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE _épuisé_.

LES TENDRES MÉNAGES (_Mercure de Franc 1 vol.

MON AMIE NANE (_Mercure de France_) 1 vol.

COMME UNE FANTAISIE (_Le Divan_) 1 vol.

LES CONTES DE BEHANZIQUE (_L'Éventail_) 1 vol.

_A paraître_

(aux Éditions du _Divan_):

LES CONTRERIMES, poésies 1 vol.

LES TROIS IMPOSTURES, almanach 1 vol.

Copyright 1919 by Émile-Paul frères.

P.-J. TOULET

LA

JEUNE FILLE VERTE

-- ROMAN --

PARIS

ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100

PLACE BEAUVAU

1920

Justification du tirage

Nº

AVANT-PROPOS

_L'auteur de ce roman, ou plutôt de cette chronique de moeurs, comme

lui-même disait, naquit peu avant la guerre à la ville de Coblence, et

mourut sur la côte du Togo (Afrique) dans l'année 1904. C'est là tous

les événements de sa vie, sauf à tenir compte du présent livre, tiré à

petit nombre aux frais de l'auteur, sous ce titre:_

DAS GRUNE MEDCHEN

EINE FRANZOESISCHE SITTENKRONIK

BEI

HERMANN NONNSEN

AACHEN (AIX-LA-CHAPELLE)

MCMIV

_Il l'avait écrit en France, où il passa, pendant près d'un lustre, à

Orthez (Basses-Pyrénées) la plupart de son temps. Les habitants s'en

rappellent-ils l'étranger qui poursuivait des insectes à travers les

rocs blancs du Gave? C'est ainsi qu'il connut un jour ce poète

bucolique que le Béarn s'enorgueillit d'avoir donné à la France. Le

même soir les vit rentrer ensemble entre les peupliers. Celui-ci

regagnait sa maison sous les fleurs, au bord de la route sonore, et tel

rit dans sa barbe, le faune gardien des fleuves, quand il frappe le sol

de son pied démoniaque et fourchu. L'entomologiste, lui, tandis que d'un

papillon sur son chapeau palpitaient les ailes, agitait son filet vers

le ciel couleur de citron et les étoiles entrouvertes, comme s'il eût

aussi voulu piquer Vénus à son chapeau._

_Sans en dire la raison, un jour il quitta Orthez pour les pays noirs.

Le livre, dont on donne ici la traduction, ne parut qu'après son départ.

Presque tous les exemplaires lui en furent envoyés sur son ordre dans la

jolie ville d'Atokapaméo, pour y être sans doute mangés aux termites.

Mais il était mort cependant._

_Ainsi son héroïne a vu la lumière dans le même temps qu'elle lui fut à

lui-même ravie sur les bords africains. Elle y est, au Togo, d'un tel

éclat que les plus élégantes Allemandes, ce n'est qu'à l'aide de

conserves bleues qu'elles peuvent contempler les sables de ce rivage

étincelant._

_PAUL-JEAN TOULET, 1901._

LA JEUNE FILLE VERTE

CHAPITRE PREMIER

UN NOYAU DE PRUNE

L'averse sonore battit le feuillage un moment, décrut, s'évapora; et,

peu à peu, tout redevint un éclatant silence.

Dans la salle au sol alterné de marbre et d'ardoise, où Vitalis Paschal

mangeait des prunes de Mirabelle, ces beaux fruits, posés devant lui sur

des feuilles de figuier, étaient pareils aux boules répandues d'un

collier d'ambre; et le parfum en pénétrait jusqu'à son coeur. De la

pointe de ses doigts, il en choisit une, très grosse, qui semblait faite

d'or et d'éclat; et, se renversant en arrière, y mordit d'un air

amoureux: «A quoi donc songeait son patron, Me Beaudésyme, de pêcher

le tocan par cette chaleur.» Et il contempla en baillant les jalousies

qu'on eut dit que le jour rayait de flammes.

L'eau goutte à goutte, sous la varangue, ne s'entendait presque plus; ni

dans le verger, le long des rigoles, où la consumait le soleil. Ce peu

de pluie d'orage n'avait fait que battre la poussière, comme pour en

confondre l'odeur avec celle des pommes rougissantes, et d'une glycine à

demi dévorée du soleil.

Vitalis essaya de se remettre au travail. Dans une chemise ouverte sur

la table, où les minutes dormaient, d'un héritage riche en litiges, il

en saisit une, au hasard.

L'avoué d'une ville voisine avait noirci son papier de vocables

sauvages, de chiffres, et prié Me Beaudésyme de les homologuer,

encore que ce ne fût point là besogne de notaire. Mais ses clients le

jugeaient universel. Ce n'est pas moins le clerc qui en fut chargé,

dont il murmurait entre tant.

--Comme si ça me regardait, grogna-t-il, la procédure.

Et il lut à mi-voix:

Assignation, Fr. 12 »

A venir d'audience, 1 25

_L'avenir, l'avenir, mystère._

(Ça, c'est cher.)

Appel, 0 25

(Ça non: on n'a pas dû entendre.)

Sommation de communiquer, 1 25

Communication donnée, 2 50

(Oh, donnée.....)

Communication reçue, 2 30

Communication au Ministère public, 1 15

Pose de qualités, 2 25

A venir en règlement de qualités, 1 25

Coût de l'expédition, 18 75

(C'est celle de Madagascar, pour sûr.)

Droit de correspondance hors l'arrondissement, 7 50

Conclusions grossoyées, 25 50

Papier minute.....

(Zut)

Enregistrement minute.....

(Zut! zut!! zut!!!)

De nouveau, il bâillait en se choisissant un autre fruit; des pas

résonnèrent sous la varangue. Ses regards errèrent dans l'étude et n'y

virent que l'ennui. Elle prenait jour par deux fenêtres, qui éclairaient

à demi, estompées de pénombre ou, quelques-unes, rayées de soleil, les

carrés jaunes des affiches de licitation. Derrière les jalousies,

Vitalis, voyant glisser une ombre, lui lança au travers le noyau de la

prune qui lui sucrait encore la bouche.

--Oh, le laid! s'écria une voix. Il m'a tout écorché la joue.

--Ah, c'est toi, Detzine, répartit le clerc. Attends, attends. Je vais

te guérir. Si seulement j'avais visé plus bas.

Il était déjà dehors; la servante à courir entre les framboisiers,

peut-être en désirant d'être rejointe. Elle le fut tout de suite et

embrassée, baisée aussi sur les deux joues qu'elle avait pareilles à des

brugnons, hâlées de soleil sous leur rouge. Mais un autre pas se fit

entendre et Detzine alors d'appeler au secours:

--Rosalie, Rosalie.

Celle-ci accourut en riant. Aussitôt Vitalis, changeant de front, s'en

prit à la nouvelle venue, qu'il trouvait aimable, et telle qu'il jugeait

Detzine, ou la plupart des filles à sa portée. Aussi bien Rosalie avait

elle une double flamme dans les yeux, et la denture d'un louveteau, avec

ces grâces que la plus rustique fait voir au temps de sa jeunesse.

Encore était-elle plus âgée que Detzine, toutes deux du reste en bon

point.

--Elles sont concaves, avait dit M. Lubriquet-Pilou, ancien fermier de

l'octroi.

Peut-être entendait-il l'inverse; mais on ne discutait pas à Ribamourt,

ses arrêts en la matière. Les bourgeois du lieu, les marchands aussi

bien que les employés des mines d'étain, des Sources Neurasthénothérapiques,

répétaient en riant de l'oeil, chaque fois que les servantes de Mme

Beaudésyme étaient en cause:

--Elles sont concaves.

Vitalis, qui savait là-dessus, depuis longtemps, ce qu'il fallait

croire, semblait en poursuivre, aujourd'hui, quelque nouveau témoignage.

Mais Detzine, prenant à son tour la défense de sa compagne, se tenait à

lui suspendue ou tâchait, en le chatouillant, de lui faire lâcher prise.

Cependant que, dans le verger aux profondes odeurs, sous un ciel

poudroyant où s'amortissait la couleur des choses, l'âpre feuillage d'un

figuier prêtait à ses jeux le peu d'une ombre aride.

--Rosalie! appela tout à coup une voix pleine et grave, de l'autre côté

du jardin.

--Aüt ou diantre, murmura la servante. Madame, té, qui est revenue.

--Rosalie, est-ce que Monsieur Vitalis y est?

--Me voilà, Madame, dit le jeune homme, en allant au-devant d'elle.

Pour cacher son embarras, il avait cueilli une grappe de groseille et se

mit à la mordiller.

C'est vrai que Basilida était sa cousine; mais plus jeune qu'elle de

quatre ou cinq ans, il la respectait, un peu par habitude. Pour d'autres

raisons encore, c'était une des personnes dont il se souciait le moins

d'être surpris au cours de semblables ébats, quand bien même les

moeurs du pays ne lui en faisaient pas un crime. Et il doutait d'autre

part que le branchage du figuier les eût tout à l'heure gardés d'être

vus.

Aussi bien, et que Mme Beaudésyme ne laissât voir aucun trouble sur

son beau visage, Vitalis pensa distinguer dans sa voix une irritation

contenue. Et sa bouche, aussi, était sanglante comme si elle venait de

se mordre soi-même.

--Ma foi, disait-elle,--en retroussant, telle une chienne, ses lèvres

ourlées qui laissèrent, un instant, apercevoir sa tranchante

denture--vous ne craignez pas la chaleur, Vitalis. Et cette pauvre

tante qui s'inquiète toujours des coups de soleil pour son chéri. Vous

sortez sans béret maintenant?

Vitalis sentit qu'elle devinait pourquoi il avait quitté l'Étude avec

tant de hâte; et ce fut comme s'il voyait, sur le champ d'or de ses

prunelles se figurer sa pensée soupçonneuse comme lui-même se

l'imaginait: un satyre bondissant dans la blanche lumière qui tremble;

le feuillage et le bruit rugueux d'un figuier; deux nymphes, aux fesses

claires, qui, en fuyant se retournent... Et il pensa aussi que son

silence ne lui serait d'aucune excuse, s'il s'en tenait là, et serait

maladroit, à durer.

--Vous savez, expliqua-t-il, combien j'aime, quand il fait chaud, boire

à même la fontaine. Ça me rappelle le collège. Alors... j'étais sorti.

--Ah, oui.

Le jeune homme rompit les chiens:

--N'est-ce pas aujourd'hui, demanda-t-il, que vous deviez aller voir ma

tante?

--C'est pourquoi je vous appelais. J'y fus avec les Laharanne, et leur

phaéton, vous savez: cette machine, du temps... d'Icare. Enfin... tant

que mon mari ne m'offrira pas de voiture, il me faudra bien prendre

Hontou, ou que mes amis me prennent. Les Laharanne, eux, allaient à

Hargouët voir les Sainte-Mary. Mais ils ont trouvé visage de bois, soit

qu'il n'y eût personne en effet; ou personne qui fût d'humeur à se

laisser voir. Car on prétend qu'il y a brouille dans le ménage.

--Encore?

--Oui: mariage d'amour.

Derechef, Basilida découvrit ses canines, avec une espèce d'ironie

sardonique qui sembla s'adresser à quelque plus lointaine image que des

Sainte-Mary, et reprit:

--Voilà des gens qui s'adorent. Monsieur trompe Madame à bouche que

veux-tu. Et en attendant qu'elle le lui rende, ils vivent dans une

espèce de divorce, parfois illuminé par des soleils de tendresse; quand

ce n'est point des averses de larmes, comme l'autre jour où Sylvère, à

ce qu'on dit, est allée chercher asile au giron de sa maman qui s'occupe

à lui enseigner le pardon. Mme de Sainte-Mary aurait ouvert, par

distraction, une lettre adressée à Monsieur; une lettre un peu...

familière d'une Américaine de ses amies, à qui elle avait déjà pardonné

ce qu'elle prenait pour un fleurt; et qui continuait à se moquer d'elle.

Mais quoi: ce n'est pas de ses ennemis, bien sûr, qu'on est trompé.

Bref, les Laharanne ont fait tête sur queue, et m'ont reprise, plus tôt

que je ne pensais. Ces Laharanne, quels braves gens, tout de même: en

voilà qui ne sont pas à la veille d'un divorce, ni même d'une dispute.

--Oui, Madame surtout: c'est la douceur même, dit Vitalis, qui pensait à

autre chose.

--Ce n'est pas de la douceur, ça. C'est de l'obstination. On dirait un

agneau qui ne veut pas passer mouton.

Tous deux se prirent à rire. Les servantes s'étaient esquivées; et

Mme Beaudésyme remise en marche, lorsque, en passant devant l'Étude,

sur ce même noyau, peut-être, qui avait frappé la joue en fleur de

Detzine, elle glissa, tout près de tomber si son cousin ne l'eût

retenue; et, reprenant l'équilibre:

--Ça me fait un peu mal au cou-de-pied, dit-elle. Soutenez-moi jusqu'à

la salle à manger, voulez-vous? Non, n'appelez pas les filles: il n'en

vaut pas la peine.

Quoiqu'il y eût quelques pas seulement à faire jusqu'au bout de la

varangue, Mme Beaudésyme, dont la souffrance était vive, sans doute,

s'appuyait sur Vitalis avec assez d'abandon pour que lui-même fit voir,

en marchant, quelque gêne, ou un peu de trouble, peut-être.

--Je vous croyais plus fort, dit-elle.

Il rougit sans répondre, en refermant les volets de la porte-fenêtre, et

l'on ne vit plus alors que les rubis d'une assiette sur la muraille,

qu'allumait un rayon de soleil. Deux guêpes, anguleusement, le sabraient

de leur vol, attirées sans doute par des confitures, sous un tulle, tout

fraîchement faites, et dont l'arome suspendu ne voilait pas tout à fait

celui des placards de chêne, où, depuis un siècle, tant d'épices avaient

dormi: le poivre et le safran, couleur du soir, la gingembre singulière.

Peu à peu, Basilida redevenait visible, à demi étendue sur un fauteuil

de bord. Dans le silence, elle fit grincer son escabeau contre les

dalles, et, tendant vers le jeune homme sa bouche pareille à la pourpre

entrouverte d'une fleur:

--Embrasse-moi, dit-elle.

Mais elle le mordit, au point qu'il s'écria presque, et, la lèvre

relevée, comme si, de ses brillantes dents, elle menaçait encore:

--Pourquoi, reprit-elle, caresses-tu mes servantes?

Vitalis ne nia point.

--Vous me laissez seul tout le jour...

Et il se tut, d'un air fâché, en contemplant à ses pieds les carreaux

noir et citron.

--Allons, revenez, petit cousin, fit la jeune femme. Je ne le ferai

plus. Et pourquoi me guettez-vous de ces yeux sévères? C'est-il que je

me tiens mal?

Sa jambe valide, en reposant à terre, faisait bâiller ses jupes; et elle

aurait voulu, tout en se le reprochant un peu, que son amant y fut

attentif.

--Je sais bien... mais il n'y a que vous--et pas si longtemps encore

qu'on se baignait ensemble au Gave. Que vous étiez petit alors, Vitalis.

Elle étendit la main près de terre:

--Tout petit...

--Oui, dit Vitalis, c'est qu'il y a quinze ans de celà.

--Quinze ans! Et c'était hier.

Sa voix un peu rauque, sonna plus bas:

--On partait de bonne heure, reprit-elle. Vous rappelez-vous? Les

enfants en chapeaux de jonc, sous les ordres de Mme Félix.

--Ach, ia.

Les gens d'Harès s'éveillaient à peine. Il y avait du rouge encore dans

le ciel; et de grandes herbes, au bord du chemin, qui me pleuraient des

gouttes froides au creux du jarret.

Vitalis soupira. Elle dit encore:

--Des herbes où il y avait plein de coccinelles bleues. Vous en

souvient-il, et du brouillard qui pendait sur l'eau? Ou du barreau qui

tournait et qui grinçait? Mais c'était défendu qu'on l'approchât, de

peur que nous ne fussions pris dans le filet, comme des petits saumons.

--Hélas, il ne tourne plus, Lida. La branche du Gave est bouchée. Le

Bidala n'est plus une île. Et personne n'y voit fleurir quelque belle

cousine éclatante au sortir de son linge, comme la nacre nue. Ah, que

l'eau était fraîche, alors, qui courait en balançant les branches des

aunes, les branches dont l'envers était couleur d'étain. Vous

rappelez-vous... Te rappelles-tu?

Ils se sourirent.

--Une fois dans l'eau, vous ne vouliez plus me quitter, toujours à tirer

sur ma camisole. Oui, c'est Lida, en ce temps-là, que tu m'appelais.

--Oui, Lida. Et le jour où j'ai failli me noyer.

--Sept ans, vous aviez, Vitalis, je pense: moi onze. Vous étiez

brave,--et méchant. A peine vos espadrilles remises, c'était pour me

donner des coups de pied.

--C'est que je vous aimais, ma cousine.

--Tu ne m'aimes plus?

De nouveau, elle le chercha des lèvres, respira un peu de sa chair, et

reprit d'un ton plus paisible, apaisée:

--Que je vous parle de votre tante. Il paraît que vous dépensez

beaucoup, que vous jouez au baccara... vous aussi. Et elle est inquiète

de vous savoir si souvent avec ce M. de Cérizolles, inquiète du train

qu'il mène.

Vitalis fronça l'arc de son beau sourcil.

C'est qu'il y avait quelque vérité dans ces reproches, depuis qu'il

avait pris en mains sa fortune; et il le sentait. Car, incapable de

défendre son bien contre ses propres caprices, ce n'est point qu'il

ignorât, plus que personne en cette étroite ville, la valeur ni le

prestige de l'argent.

--Cérizolles, dit-il, est un camarade de collège. Nous étions à

Saint-Thomas ensemble; et je ne puis pourtant pas le noyer par économie.

Du reste, il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux. Car, à l'en

croire, si les névropathies étaient des diables, il serait plus possédé

que les cochons de l'Évangile.

--On attend beaucoup d'étrangers, observa Mme Beaudésyme.

Depuis que les sources de Ribamourt étaient en passe de devenir à la

mode contre les maladies nerveuses, l'absence ou la venue des baigneurs

y étaient l'ordinaire entretien de tous. Vitalis n'était sans doute pas

d'humeur à le pousser plus avant. Il se leva.

--N'oubliez pas, lui dit Basilida, que vous dînez chez nous, et votre

parrain aussi. Alors, soyez exact. Vous savez qu'il goûte la

ponctualité.

--Ah, M. Lescaa soupe ici?

--Oui, petit cousin: M. Lescaa et son héritage. Ainsi, tenez-vous.

--Eh, on ne parle jamais que de son argent.

--De ce qu'il en fait, surtout--et qui est incompréhensible, comme les

courants du Gave. Ces jours-ci, l'orage est à la cruauté. Alors, on

sévit, on saisit, à tort et à travers; comme, la semaine dernière, ces

petites Lucq, de la pâtisserie. On dit même...

--Qu'est-ce qu'on ne dit pas? Le bien qu'il fait, surtout, est un

scandale; et c'est celà qui est incompréhensible à Ribamourt. Tandis que

saisir des gens, les vendre, demandez-le à nos pères conscrits: «C'est

le métier qui veut ça», le métier de capitaliste. On plaint le sinistré

huit jours; et puis on le méprise.

--Ah, qu'il parle bien, dit la jeune femme, en contemplant Vitalis avec

un air de moquerie et de tendresse. Bien sûr, si M. Lescaa ressemblait à

son filleul; s'il était moins poli, mais plus aimable, s'il....., et

si... oui, toutes, nous en serions folles. Et on ne l'appellerait plus

l'Onagre... Au fait, pourquoi l'a-t-on surnommé comme ça?

--C'est parce qu'il rue par devant, ma cousine. Et viendra-t-il

quelqu'un de plus à dîner?

--Pas que je sache. A moins, ajouta-t-elle, en marquant un peu ses mots:

à moins qu'Alexandre ne ramène les dames de Charite... pour tes beaux

yeux.

Vitalis était sur le pas de la porte:

--Elles sont donc de retour, demanda-t-il d'un air innocent, quoiqu'il

les eût rencontrées déjà.

--Ah, tu le sais bien, agneau du bon Dieu, lui jeta la jeune femme en

retournant la tête.

Elle s'était levée à son tour pour gagner sa chambre. C'était l'heure

de ses oraisons. Mais en était-il une, et la plus ardente, qui valût la

ferveur de son jeune amant? Une dernière fois, elle cria sourdement vers

lui: «Écoute!» Et ce fut un autre baiser, ardent et furtif, un baiser

qui lui semblait qu'elle volait à Dieu.

--Je t'aime, dit-elle encore.

Vitalis s'en fut prendre son béret dans l'Étude, et sourire, par la

porte de la cuisine, aux deux servantes, qui, en retour, lui firent des

grimaces. Un vaste corridor, stuqué en façon de marbre, où l'on avait

peint les îles Mascareignes, reliait le jardin à la cour. C'est aux

jours de l'Aigle victorieuse que la maison avait été bâtie, de style

consulaire, par un aïeul de Vitalis, et aussi de Mme Beaudésyme, à

qui M. Cyprien Paschal, son père, l'avait donnée en dot. Elle était

flanquée, sur les deux façades, de galeries ouvertes, assez insolites si

loin des Indes, où on les nomme: varangues. Et ainsi faisait encore la

famille, en souvenir de l'oncle Jeanny, opulent créole échappé jadis

des affranchis, des jacobins, des corsaires. Ce Paschal, dont la

famille, à l'île Bourbon, se nommait: des Balises, avait laissé dans le

pays plus d'une légende, par sa mise de planteur, ses indolents

caprices, et le grand nombre de ses bâtards. Avec ses deux beaux-frères,

il terrorisait Ribamourt. L'un d'eux, le capitaine Paul-Jean de Laborde,

officier de marine et qui l'était resté sous la Terreur, réalisait, sur

ses vieux jours encore, cette figure d'aventurier brutal, dangereux et

chevaleresque, fort éloignée du Louis XVI, et dont ni son métier ni son

temps n'étaient avares. Quant à l'autre, le potestat de Sibas, ancien

chancelier de Monsieur et ruiné par la Terreur, il avait rapporté de

l'émigration pour tous bagages, une idée fixe: il voulait remplacer la

guillotine par une potence à fleurs de lis, pour y suspendre ensemble

nouveaux seigneurs, nouveaux bourgeois, nouvelles gens d'épée, tout ce

qui, en un mot, s'était tiré de roture.

--Mais ils sont trop, avouait-il, quand sa goutte lui donnait du répit.

Entre la varangue et la rue de l'Église, bordée d'un mur bas qui

s'écaillait sous une grille à fers de lance, il y avait une aire fleurie

de géraniums et d'héliotropes, dont Basilida prenait elle-même soin, à

défaut de ses gens que son mari aimait mieux employer au dehors, dût la

vaste demeure qui se délabrait, lui choir sur les épaules. Trois

tilleuls, dont la cour était dérobée au soleil, nouaient la noirceur de

leurs branches dans l'air nourricier. En levant les yeux, Vitalis

découvrit à peine une tache d'azur que l'heure assombrissait déjà. Un

papillon porte-queue s'y tenait immobile, qui soudain tomba vers les

fleurs en se laissant glisser sur le tranchant d'une aile. Presque

aussitôt il reprit son vol loin du parterre, vite, plus vite encore. Et

on le vit se suspendre là-haut, mais si léger que le vide de l'air

semblait suffire à soutenir ses ailes blondes.

Sous le portail, dont l'un et l'autre pied-droit portait un pot à feu,

sculpté d'aigles, et qu'un échiqueté jaune et noir, comme on en voit en

Béarn, ornait d'un reste de peinture, le jeune homme se heurta contre un

campagnard trapu, barbu et chauve, à l'allure élastique.

--Bonjour, Monsieur Vitalis, dit l'homme.

--Eh adieu, Firmin. Si c'est pour le patron, il est sorti.

--Non. Ce n'est que Detzine, la gouïate. Nous sommes un peu cousins,

vous savez, étant de Mesplède, tous deux. Et té, je voulais lui dire

bonjour, en passant: la grande porte était sur mon chemin, plus près que

celle du verger; ma foi, je suis entré comme un Monsieur.

--Et bien vous fîtes, Firmin. Il n'y a pas de porte close aux poètes.

Mais, dites: si vous veniez boire un verre? Detzine ne séchera pas pour

attendre un peu plus. D'ailleurs, elle se porte très bien.

--Et vous m'avez l'air d'un bon ausculteur, dit l'homme, avec un rire

d'enfant qui étonnait, entre sa barbe noire, et les rides de son front

dégarni.

--Quoique j'ai eu mon âge, moi aussi, où j'aurais laissé la belle cuisse

de poularde sur mon assiette, pour en tâter d'une autre sorte. Et encore

aujourd'hui, il me semble que je n'en serais pas au point du régent

d'Hargouët, qui, le soir de ses noces, voulait dormir sur le fauteuil,

pour ne pas gêner sa femme. Ah, s'il voulait seulement me la prêter.

--Mais vous êtes marié, Firmin.

--Au diantre, té, je l'oublie toujours.

--Comme de me raconter votre mariage, et comment vous avez _manayé_ le

beau-père.

--Ah, le vieux franc-maçon! Un jour que vous viendrez à Mesplède, je

vous dirai ça, devant la Marie-Jeanne, et une bouteille de mon vin

bouché. Du Jurançon, que mon oncle le vicaire--dé l'aoüte coustat dou

poun--m'a envoyé.

Il avait fait volte-face pour accompagner Vitalis, tous deux devisant en

béarnais, le langage ordinaire de Firmin. Poète bien connu de tout le

Béarn sous le nom de Firmin de Mesplède, c'est là, étant tailleur, et

assis comme un Boudha sur sa table de chêne, qu'il discourait

éloquemment tout le long du jour. Parfois, c'était un conte du roi

Henry, ou du roi Artus; parfois, des bergers, et quelque chanson

d'amour, d'absence, de mélancolie, dont le meunier ou le colporteur, lès

coudes à la fenêtre, sentait son coeur plus chaud que pour un verre où

rit le soleil dans le vin.

Cependant ils étaient arrivés sur la place Jeanne, lieu irrégulier,

poudreux, bossu, que hérissaient, naguère des barbes de leurs pignons,

quelques maisons à poutres noires, du temps des Centulle et des Albret.

L'une après l'autre, on les avait remplacées par des «immeubles» plats

du toit, dont les façades étaient peintes en manière de pierres de

taille. Ces bâtisses étaient considérées avec dégoût par les Parisiens

en cours de traitement. Et cela scandalisait les Mortiripuaires qui les

soupçonnaient un peu de jalousie.

--Eh! disait Me Beaudésyme, s'ils y trouvent trop d'architecture...

ils ont bien la rue de Rivoli.

Vitalis et le tailleur s'assirent à la terrasse du _Soleil d'Étain_, le

café «bien fréquenté» de Ribamourt. Presque aucun habitué ne s'y

trouvait encore, la plupart en étant aujourd'hui retenus par une

répétition de l'Harmonie Mortiripuaire, société musicale dont les

cuivres, comme les bois, passaient pour honorifiques. Tel personnage des

mines d'étain, de ceux qu'on appelait communément les Eteignoirs, y

tenait le grand bugle. Me Beaudésyme y jouait du hautbois, «mais si

faux, disait Cérizolles, que c'était comme en écriture publique.»

Le piston obéissait à la langue de Lubriquet-Pilou, libertin notoire, et

ancien octroyeur, aujourd'hui trésorier de la Société des Bains

Neurasthénothérapiques. Cela était l'objet de mille équivoques

plaisantes. A peine avait-il préludé que, dans l'auditoire, il se

trouvait toujours quelqu'un qui murmurât: «E' là, lou cot dé léngue,

aquet diable!» Et tous de pouffer, pour la centième fois.

--Tu n'es donc pas avec les trombones du bon Dieu? demanda d'une voix

enrouée à Vitalis un homme, laid, qui buvait du vermouth.

--Vous voyez, répondit le clerc d'assez mauvaise grâce: je fais comme

vous.

--Alors Monsieur le juge de paix n'est plus en harmonie, interrogea

Firmin avec une fausse humilité, qui n'obtint pour réponse qu'un sec: Il

paraît.

Le fait est que M. Pétrarque Lescaa, juge de paix du crû, et longtemps

cymbale à l'Harmonie Mortiripuaire, s'était vu récemment contraint de

résigner ses fonctions. Ce n'est plus entre ses mains, désormais, que

sonnait et frissonnait le cuivre. L'instrument dont la double conque

avait longtemps sonné avec son orgueil, dormait aujourd'hui.

Et même, il ne parvenait pas à le revendre, ce qui lui augmentait son

amertume. Depuis que ces «buveurs d'eau bénite», comme il disait,

l'avaient prié sans détours, les insinuations ayant prouvé en plusieurs

fois ne pas suffire, qu'il allât débiter ailleurs sa politique; et une

irréligion dont l'excès, dans un pays demeuré généralement chrétien,

l'avait rendu insupportable à tous; ses rancunes en s'étrécissant avec

l'âge, le rendaient ennuyeux. Il n'amusait même plus Diodore Lescaa «le

riche», dont Vitalis était le filleul, et l'un et l'autre les cousins.

Aussi Pétrarque n'épargnait-il pas toujours ce parent lui-même, dont sa

haine lui faisait oublier l'héritage.

--Et l'Onagre va bien, s'informa-t-il d'un ton frivole, dont le jeune

homme se sentit agacé.

--Mon parrain est en bonne santé, je vous remercie, répondit-il. Et sûr

de le blesser en retour, il ajouta: nous dînons ensemble ce soir, chez

le patron.

Pétrarque, en effet, sembla plus jaune devenu:

--Tu ne sais pas? Tu vas lui faire lire mon article... pour l'amuser.

--Non, répliqua Vitalis.

--Il y en a donc un nouveau, demanda Firmin, avec un air d'intérêt.

--Voulez-vous voir?

Et, soudain gracieux, il lui tendit le _Cassitéride_. C'est dans cette

feuille en mal de copie que ses diatribes voyaient le jour, dont se

réjouissait en silence M. Lescaa qu'elles fussent signées: le

Claustrophobe, par haine des moines et des ensoutanés.

Firmin prit le journal, et, feignant de se tromper, lut tout haut,

malgré les protestations du juge:

* * * * *

_Notions générales de philologie_ (suite).

(1) La locution de slang à quoi nous avons fait allusion dans notre

dernière feuille n'est autre que la métaphore dont on rencontre un

exemple dans cette apostrophe d'un roman connu: «Begone! There's a good

Siam for a licking in the rain» qui se peut traduire: «Allez au diable,

gentilhomme de potence!»

(2) n'étant sans doute pas utile de faire ressortir le double sens du

participe «licking» qui veut à la fois dire «torgnole» et «action de

lécher»; ni la force de cette image digne de Villon «lécher la pluie» à

propos d'un pendu qui tire la langue dans l'hiver ténébreux;

(3) «Siam» équivalant d'ailleurs à l'ancien terme d'argot parisien

«rupin» qui remonte au moins au XVIIe siècle (Cf le lexique de

_Cartouche_ ou le _Vice puni_, poème héroï-comique, 1701) qui présente à

peu près le même sens, aujourd'hui, que: gentleman, homme élégant,

(4) dont les Anglais, en vertu de ce progrès inverse qui ramène leur

langue au monosyllabisme,

(5) ont fait «gent'»,

(6) qui se trouve réappareillé à l'adjectif français: gent, e,

(7) et au substantif des langues d'oc «ïentou»

(8) dont on a formé le proverbe béarnais «Jentous dab ïentous»,

(9) qui fait penser à la loi des XII Tables portée contre les mariages

mixtes: «Patribus cum Plebe connubii nec esto.»

(10) Il serait d'ailleurs impertinent d'établir un rapport rigoureux de

la toponymie asiatique d'une part, au slang «siam» ou au français

populaire «péquin» de l'autre. Il faut se rappeler que celui-ci ne tire

point son origine de la capitale chinoise. Il s'apparenterait, plus

vraisemblablement, au «pecq, pecque: niais, niaise» des langues d'oc.

(11) qui, du reste, se retrouve dans le français ancien.

* * * * *

--Ce sont là des vérités qu'il est bon de répandre, conclut Firmin, en

ajoutant aussitôt, d'un air de surprise: Mais ce n'est pas de vous,

Monsieur le Juge de paix. C'est signé: «Dessoucazeaux, auteur du

_Vocabulaire des locutions cérémonielles chez les peuples ibériques_,

petit in-12, chez Ribaut, à Pau.»

--S... Nom de Néant! il y a une heure que je vous le crie. Mon article

est plus haut, voyez: _Une calotte aux calotins_.

--Je me disais aussi... répondit paisiblement Firmin, en reposant le

journal sans en lire davantage. D'ailleurs, la signature ne m'aurait

sans doute rien appris. Car vous ne signez pas d'habitude, Monsieur

Lescaa?

Celui-ci, pour toute réponse, laissa filtrer sur le tailleur-poète, sous

des sourcils en broussaille, un oblique regard de ses yeux de marcassin.

C'est que ce magistrat, aidé de sa femme, qui faisait songer à des os

conservés dans du vinaigre--tous deux passaient leur vieillesse

avaricieuse à s'occuper sans discrétion de leur prochain. Du creux d'une

sordide demeure qu'il ne semblait pas que des enfants l'eussent jamais

égayée de leurs jeux, et dont les volets étaient clos sur le Saleys,

renseignés sur tout par d'invisibles signes, ils se faisaient comme un

devoir d'apprendre aux gens ce qu'ils eussent aimé mieux ne pas savoir;

ou bien qu'ils ne savaient que trop: toutes ces secrètes infortunes que

l'on voudrait se tenir à soi-même cachées. La poste leur y était d'un

puissant secours, quoi qu'on prétendît de leur correspondance qu'ils

laissaient par ladrerie de l'affranchir, et de la signer par prudence.

Aussi bien y a-t-il longtemps, à Ribamourt, que la lettre anonyme a

remplacé les arquebusades. Et néanmoins, tant elle fut, en son temps,

déchirée aux guerres de religion, la place en a gardé les haines, avec

on ne sait quel air farouche: des chemins tortueux, dont les portes, les

créneaux, qui en semblent défendre l'ordure, font voir encore Albret de

gueules plein parti aux pals de Foix; deux ponts enfin et une église

fortifiés, jadis teints de sang par les religionnaires; mais, par-dessus

tout, deux cultes ennemis dont la lutte séculaire se cache mal sous le

masque de la politique. Petite cité si malpropre que l'Ouze semble

recourber ses eaux pour ne les unir pas encore au Saleys pour entrer à

Ribamourt, et se faire lente parmi ces prés onduleux--dont quelques-uns

sont comme la poitrine renversée d'une jeune femme qui dort.

CHAPITRE II

LES MORTIRIPUAIRES

De l'autre côté de la Loire, les hommes passent au café une grande part

de leur temps. C'est là que, sous la rose, on les entend discourir de

soi-même, du Prince, ou, plus secrètement, de leurs plaisirs; et

confesser à pleine voix des mystères que personne autour d'eux n'a souci

d'entendre. «L'apéritif» surtout est propice à faire de l'estaminet un

agora tout bruissant de paroles, qu'on dirait mille mouches ivres

d'absinthe. C'est l'heure où chacun parle, et nul n'écoute. On

délibère.

Vitalis et son compagnon s'y étant rendus de bonne heure, il n'y avait

encore, dans la salle, que deux commis-voyageurs, et M. Pétrarque

Lescaa, sur la «terrasse», qui relisait son article. Il accompagnait

cette délectation morose de sourires et de grimaces. Elle fut tout à

coup troublée par les éclats d'un tintamarre qu'on entendit retentir de

l'autre côté de la rivière, dans le quartier Saint-Éloi.

--Bonjour. Vlà les griots, dit un homme couleur de brique, à figure de

soldat, qui s'assit à leur table.

--Bonjour, mon capitaine, répondit Vitalis. En effet, ce sont eux.

On voyait les musiciens, en bel ordre, gravir le poncelet qui,

par-dessus les eaux graisseuses du Saleys, unit la rue de

l'Empereur-de-Russie (ci-devant des Esclopiers) à la place Jeanne. Ils

marchaient avec noblesse, les plus petits, d'un air héroïque; cependant

que tintinnabulait, comme une mule d'attelage, sous les médailles de

clinquant, la bannière de la Fanfare, toute rouge et qui portait écrit

en exergue du cochon rampant de ses armes--emprise des jambons dont

Ribamourt tire sa gloire--ces mots en latin d'or: _Virtutis Proemium_.

Mais quelle vaillance, certes, il fallait, pour jouer si exécrablement

une si exécrable musique.

Un paysan, apparemment fait de parchemin et de noeuds, la portait

appuyée sur son ventre, tandis qu'à lentes, longues enjambées, une

espèce de géant roux, tenait sa droite en jouant du hautbois. Le

chalumeau, qui nasillait dans sa bouche, avait l'air d'un sucre d'orge,

et quand il s'arrêtait d'y sucer, on voyait, au fond de sa barbe,

étinceler son sourire, comme une salamandre dans le feu.

--Tiens, le patron était revenu de la pêche, observa Vitalis, en

apercevant ce buisson de flamme.

La gauche était tenue par l'horloger du lieu, poupard chauve,

extrêmement cocu, qui semblait placé là pour contraster au notaire.

Quelques bicyclistes, des gamins, deux portefaix de la gare, ivres en

perfection, qui se tenaient par la taille, achevaient le cortège, qui se

tut en abordant la place Jeanne. Et là, tous, avec des regards dont la

férocité se fixait sur un ennemi qui par son absence trahissait assez le

peu de son coeur, firent retentir la _Mortiripuaire_, hymne: «Fiers

neveux!» en disait le refrain,

Fiers neveux des Francs Ripuaires,

Courons, en vrais républicains,

Défendre, la main dans la main,

Les privilèges de nos pères.

Vers 53, on y avait introduit une variante, qui fut abandonnée en 72.

Les deux vers médians disaient alors:

Courons défendre l'Empereur,

Et, fruits d'une antique valeur,... etc.

De nos jours, un instituteur radical-socialiste avait encore essayé d'un

nouveau texte, mais qui ne plut guère qu'aux sandaliers. Enivrés de

lyrisme, et du Bacchus acide de leurs vignes, on les entendit d'ores en

avant, dans quelqu'un de ces chais étroits, où par le soupirail, un

oblique rayon du couchant réveille les moucherons du vinaigre,--et qui

hurlaient:

Compagnons mortiripuaires,

Fils de la solidarité,

Courons défendre en liberté

Les privilèges de nos pères.

Ces vers font allusion aux mines d'étain de Ribamourt, dont le produit,

pour une part obscurément fixée depuis le règne de Gaston-Centulle, par

des procès en grand nombre contre l'État, la ville, l'Administration des

mines, appartient, par primogéniture aux descendants de la communauté

des Part-Prenants. Ceux-ci, à force de litiges, de meetings, de comités,

de brochures, avaient fini par se prendre pour un membre important de la

France. Toutes ces confuses controverses, tant de sottises, et ce peuple

riche en prétentions comme en crasse, importunaient Vitalis, encore

qu'il fût Part-Prenant, et perçut, de ce chef, jusques à vingt-cinq

francs dans les bonnes années. Mais il ne concédait point que cette

mainmorte instituât une noblesse.

--Vous allez voir, dit-il au capitaine Laharanne, qu'ils vont encore

nous courir avec leur étain, leurs eaux, leur partage.

Les fontaines issues de la mine, et qui, par ainsi, appartiennent aux

Part-Prenants, sont, depuis trois quarts de siècle qu'un pharmacien

homme d'esprit les a découvertes, en usage contre les maladies

nerveuses. Elles gardent même, à travers les caprices de la mode, une

clientèle assez nombreuse et qui fait toute la fortune de Ribamourt.

Mais les sandaliers du lieu, qui forment la majorité des propriétaires

de la mine, peuple d'ignorants, de paresseux, d'ivrognes, et qui ne

tirent rien, eux, des étrangers que la location des sources, exploitées

au préjudice du minerai, se plaignent, à grand tapage, de perdre à la

combinaison. Il n'est point vrai, d'ailleurs: l'étain, de nos jours, ne

se vendant plus guère, au lieu que la Société des Sources

Neurasthénothérapiques, les paye de vingt à trente francs par tête,

selon l'année.

--Encore si ça me rapportait deux pistoles par an, comme à vous,

répondit le capitaine, qui plaisantait souvent de sa bourse. Il l'avait

aussi légère que la tête, avec un nez busqué, des yeux couleur de

saphir, un jargon rapporté pour la plus grande part de l'armée

d'Afrique. Sa femme, personne sans éclat, excellente et pleine de

mélancolie, l'entourait d'une affection qui avait naturellement l'air

d'être inconsolable.

La Fanfare s'était débandée, après avoir exhalé ses derniers accents

devant les myrtes en pot de la terrasse, étonnante flore nourrie d'une

absinthe mêlée au venin du bitter, et qui ne voulait pas mourir.

Quelques musiciens entouraient le tailleur-poète, en lui bourrant le dos

de leur sympathie. Les: Dioü Bibann! et les: Dioü me daü! se croisaient

dans l'air.

--Ernaütou, ordonna Me Beaudésyme au porte-bannière, qui, d'autre

part, était son piqueux, tu rapporteras l'Oriflamme à la mairie. Et

puis, reviens boire une pinte.

Le taciturne valet, qui ne parlait guère qu'à ses chiens, s'éloigna sans

répondre, ayant, pour marcher plus à l'aise, mis la bannière sur son

épaule, telle une pioche, tandis que le notaire venait s'asseoir entre

Vitalis et M. Laharanne.

--Eh bien, capitaine, quoi de neuf, demanda-t-il de sa voix pleine, qui

sonnait comme le bronze.

--Pas grand'chose. J'ai eu l'honneur de conduire votre femme à Harès--et

la mienne au diable, en revenant de chez les Sainte-Mary qui s'étaient

remisés ailleurs.

--Bon, répondit Me Beaudésyme à travers son grand sourire, quand le

gibier vole de compagnie, c'est qu'il n'y a plus bataille.

--Oui, il paraît que la petite baronne a pardonné encore. Ça durera ce

que ça pourra, mais pour l'empêcher de courir, celui-là, il faudra lui

casser une patte.

A ce moment, un vieux homme, dont les yeux dormants étaient démentis par

sa bouche caustique, survint et détourna le discours. C'était le

philologue Dessoucazeaux, maire de Ribamourt.

--Vous avez su, demanda-t-il d'un air de mystère.

--Su quoi?

--L'Onagre réalise.

Ces paroles, dites en manière d'énigme entre haut et bas, offraient sans

doute un sens précis aux quatre ou cinq personnes qui étaient à portée

de les entendre. Aucune n'en parut heureusement affectée. Aucune, non

plus, n'en marqua de surprise. Firmin de Mesplède toussa; le capitaine

fit une espèce de grimace; et l'on aurait pu voir tomber, comme un

masque qui se dénoue, le beau sourire de Me Beaudésyme.

--Qu'en sait-on, répondit-il enfin. Moi, j'ai de bonnes raisons...

--Tut, tut, fit M. Dessoucazeaux qui examinait sa manche rapée comme si

elle eût été un texte d'autrefois. Moi, j'en ai de mauvaises de Pau. M.

Lescaa y fut, l'autre jour, voir quelqu'un que je sais, lui disant, en

substance, qu'il était las des affaires et plus encore des gens; qu'il

n'avait pas fermé sa banque, voilà dix ans bientôt, pour y travailler à

blanc; qu'il allait faire recouvrer ses créances par un avoué ou quelque

homme d'affaires (nous saurons bientôt qui, oui, bien assez tôt); enfin,

qu'il voulait avoir son argent entre les mains, avant de mourir, et

laisser du solide à ses héritiers.

Le juge de paix grogna; et l'on s'aperçut qu'il s'était rapproché, entre

tant, des causeurs. Mais l'attention était trop bandée ailleurs pour

qu'on songeât, à cause de lui, à se tenir sur la réserve.

--Tiens, c'est vous demanda pourtant l'érudit, quel convent vous amène?

--Ah ouiche, ses héritiers, s'exclamait en réponse M. Pétrarque Lescaa.

Je pense qu'il n'est pas autrement pressé de leur fournir des pépètes.

D'ailleurs, je m'en contrefiche.

--D'autant plus, observa M. Dessoucazeaux, que vous êtes plus âgé que

lui, n'est-ce-pas?

--Eh, qui vous parle de moi?

--Je vois. Ce n'est qu'à propos de Vitalis, ce que vous en disiez.

--Vitalis! riposta le juge avec aigreur. Il y a de plus proches parents

que lui, je suppose.

Plusieurs lignes d'héritiers menaçaient cette fortune à des degrés

inégaux. M. Diodore Lescaa passait pour très riche, et l'était bien plus

encore qu'on ne croyait. Seul neveu de banquiers, d'armateurs, dont plus

de deux siècles avaient accru l'opulence, et Ribamourt, d'où ils

sortaient, toujours craint les puissantes serres qui la tenaient au

ventre,--financier comme eux, mais à sa guise, et de haut, orgueilleux,

nomade, aux dangereux caprices, il avait attendu cinquante ans pour se

poser. Quand la nuit tombe, l'aigle de mer qui ferme ses yeux d'or,

regrette-t-il sa journée, et, de la chasse où planèrent ses ailes,

l'horizon creux? M. Lescaa n'en fit à personne ses confidences. On eût

dit seulement quand il fut vieux, qu'il vouât plus de vigilance à des

biens qu'on ne croyait pas qu'il eût amoindris.

--Plus près ou plus loin, toujours y en a-t-il beaucoup d'autres, reprit

le maire. Je comptais tout à l'heure dix-sept foyers, où se rallume,

chaque matin, la même espérance avec le feu. Vous en faut-il la

nomenclature, monsieur le Juge de Paix? Nous avons les Lartigue-Lescaa,

les Lescaa-dits-Tournemaü, les Lescaa-Berry, de Bayonne, et les

Lescaa-de-Casteviel, et tous les Hardibieilh-Lescaa, et tous les...

--Oui, oui, gronda Pétrarque. Mais je me demande seulement s'il est

aussi «immensément riche» qu'on dit.

--Quant à çà, dit le notaire d'un air sombre, n'en doutez pas.

Dites-vous bien qu'il pourrait avoir, dans sa cave, quatre ou cinq fois

plus d'or, peut-être, que vous n'en voyez en rêve.

--Là, là, dit Firmin au magistrat, que ces paroles avaient mis en danger

de congestion. Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous n'en aurez pas

l'embarras.

Du rouge, M. Lescaa avait passé au bleu. Le sang l'empêchait de

répondre: il tourna le dos, et s'en fut. M. Dessoucazeaux reprit:

--C'est un animal rare, nous enseigne Buffon, que l'Onagre, orgueilleux,

farouche d'humeur avec cela, et de pelure bigarrée. Si vous l'aviez

vu,--il y a longtemps de cela--un jour que le Conseil municipal lui

avait, de pure malice, refusé je ne sais quoi. Il ne disait mot, il

regardait ses mains: vous savez, ces grandes mains, et blanches, où les

veines font un filet bleu. On eût dit qu'il y tenait Ribamourt tout

entière, comme une nichée d'oiseaux qui crient. Mais, à moins de les

étouffer, il ne pouvait faire qu'on se tût, ni qu'on l'aimât.

--Bah, interrompit le notaire, plus gaîment: vous nous la faites au

romanesque, Dessou. Buvons, plutôt. Un export, capitaine?

--Chouïa, chouïa.

On trinqua néanmoins; et le juge de paix, qui était revenu:

--Tiens, dit-il, voilà une particulière qui ne sera pas à la noce, tu

sais, si ton parrain boucle.

Vitalis, à qui s'adressait ce discours, reconnut au même instant, sur la

place, Mme de Charite et sa fille qui descendaient de voiture.

C'était un boguey très haut sur roues, et qui fit découvrir à Sabine

descendante une jambe aussi pure que la courbe d'une harpe. Et le jeune

homme, offensé peut-être que ses yeux ne fussent point les seuls où se

dessinât le charme de ce contour, reporta sur Pétrarque des regards tels

que celui-ci détourna aussitôt deux prunelles en vrille, dont la couleur

différente, s'ourlait ou se voilait de rouge.

--Jolie, remarqua tout à coup une voix aiguë, très jolie. Mais un peu

maigre pour moi.

C'était Lubriquet-Pilou qui entrait en scène, et soit qu'il parlât de

Sabine ou de sa jambe seulement, un rire universel accueillit cette

opinion du Séducteur à titre d'office.

--Et il s'y connaît, le b....., ajouta Me Beaudésyme, qui attribuait,

avec tout Ribamourt, mille nuits d'aventure à ce nabot écrasé sous sa

renommée, dont on n'apercevait d'abord que le ventre, et deux oreilles

en pointe: «les oreilles du satyre», comme lui-même disait à sa seconde

bouteille de piquepoult, au cours d'un de ces beaux après-midi où les

Mortiripuaires, par petits groupes,--l'un d'eux portant au fond d'une

besace, sur l'épaule, de la morue, du fromage de chèvre, un quignon de

pain--gagnent leurs vignes, pour y boire jusqu'au soir, dans l'ombre

vineuse, tandis qu'un rayon du soleil qui tombe jette, à travers le

soupirail du chai, une écharpe de gloire.

--On n'est pas sans en avoir troussé quelques-unes, reprit

Lubriquet-Pilou, en caressant avec complaisance de ses doigts replets

une moustache rare et rase. Mais je tâterais bien aussi celle-là, _si

poudi_.

On ne savait toujours pas s'il parlait de Sabine, ou de sa seule jambe.

L'un ou l'autre offensait mêmement Vitalis, dont Mlle de Charite

avait été la bonne amie, quand il portait culotte encore, elle des

pantalons brodés, dont, à la vieille mode, le bas dépassait les jupes.

Car Mme de Charite, qui était traditionnelle pour ses filles,

habillait leur enfance aux restes démodés de la sienne; et les

déshabillait, au moindre accès d'humeur, pour les fouetter toutes deux,

encore que d'âge inégal, avec un éclat qui remplissait longtemps la

maison.

--Ces dames n'ont donc plus de groom, observa le vieux Dessoucazeaux.

--C'est peut-être son jour d'être jardinier, persifla Pétrarque; ou de

sarcler la pelouse.

--Bon, ça ne doit pas vous gêner beaucoup, répliqua Vitalis assez

brutalement au juge, que, pour cause de malpensers, on n'invitait plus

chez Mme de Charite. Le notaire s'aperçut de son humeur.

--Voulez-vous, si, comme je suppose, Mme de Charite veut aller à la

Banque, l'avertir que M. Lescaa--le vrai--n'est pas revenu d'Orthez?

Vous pouvez le lui dire de ma part.

Le jeune homme remercia son patron d'un sourire, et courut vers les deux

femmes qui, se trouvant seules en effet, étaient en train de donner

leurs ordres à un palefrenier vieil et bossu, mais leste et vigoureux

encore, qui faisait office de lad à la _Vache Couronnée_. Cette

hôtellerie, dont la façade à poutres noires et le pignon en escalier

avaient égayé près de deux siècles la place Jeanne, venait d'être mise à

bas et laidement reconstruite à l'enseigne de l'_hôtel des Princes et du

Commerce_. Ce n'est que sur quelques terrailles d'Oloron que s'y voyait

encore la vache dont Ribamourt a dérobé jadis le blason d'Ossau; non

plus qu'elle ne pendait sur l'enseigne sonore: de gueules sur champ

d'or et clarinée d'azur--avec le cri de la Vallée: «Bibe la

Baque!»--partie d'un cochon au naturel, que les peintres du cru,

ordinairement, accompagnaient d'un bouquet de laurier-sauce, et du

calembour franco-latin: «Sus! Sus!» qui était le cri de Ribamourt.

Vitalis, cependant, s'était déchargé de son message, que Mme de

Charite, parut accueillir avec humeur à la fois et condescendance, tout

en redressant sa taille, son riche corsage, son double menton. Mais

Sabine--ou Guiche, plutôt, comme on l'appelait d'habitude,--fit meilleur

visage à son compagnon d'enfance.

La jeune fille verte, roman · 第 1 / 11 段