IX

Cady s’arrêta dans son récit, la mine futée et gourmande.

--Et alors...

Félix Argatte continua, amusé, un cigare aux lèvres, les yeux attachés

sur la conteuse:

--Et alors!... On dirait un gosse qui raconte!

De l’autre côté de la jeune femme, sur le canapé où ils étaient tous

trois assis, Montaux, souriant avec complaisance, observa:

--C’est une gosse aussi, je vous en réponds!... C’est pourquoi on lui

pardonne toutes ses méchancetés...

--Taisez-vous donc! s’écria Cady. Laissez-moi finir mon histoire!...

Est-ce qu’elle vous embête?

--C’est-à-dire, fit Argatte, que c’est votre psychologie à vous qui est

intéressante là dedans. Car, au fond, qu’y a-t-il dans votre

anecdote?... Un pauvre bonhomme vous a suivie, abordée, il a cru vous

trouver favorable à son désir--naïf, en somme--il vous a confié toute

son histoire, ses peines de cœur, il vous a supposée émue, il s’est ému

lui-même, il pensait avoir trouvé en vous une amie... et puis, après

l’avoir fait marcher à fond, vous être promise, lui avoir fait espérer

non seulement une heure de joie, mais une liaison durable, qui

l’enchantait, vous avez filé, lui donnant un rendez-vous illusoire...

--Ce que vous narrez bien!...

--Eh bien, je vous le répète, ce qu’il y a là dedans de curieux--car,

lui me fait pitié...

--Ame sensible!...

--C’est le mobile qui vous a poussée à cette aventure... Y a-t-il en

vous une volupté secrète à non seulement exciter le désir d’un homme,

quel qu’il soit, mais encore à émouvoir son cœur?... Est-ce de

l’espièglerie étourdie qui ne mesure guère la portée de ce qu’elle

fait?... Ou est-ce un fond de rancune, de méchanceté contre l’homme en

général, qui se satisfait en bafouant n’importe quel individu?...

--Il y a sans doute un peu de tout cela, approuva Montaux. C’est un être

complexe, notre Cady...

La jeune femme se renversa en riant sur les coussins du canapé. Par la

porte grande ouverte, on apercevait dans le cabinet du juge, attablés à

un bridge, Laumière, Deber, Victor Renaudin et Marie-Annette. Partout,

l’on fumait, et Mme de Montaux elle-même allumait cigarette sur

cigarette.

--Vous n’y comprenez rien, déclara Cady. Dans ces cas-là, il n’y a en

moi ni sensualité, ni blague, ni sadisme... J’éprouve une réelle

sympathie pour ceux qui m’accostent, et à qui j’inspire un tas de

sentiments qui varient suivant les types. Et puis, ça m’amuse de bâtir

en imagination toute une vie en leur compagnie... Peu importe s’ils sont

bêtes ou vilains, puisque ce n’est pas pour de vrai... Un jour, je

devais partir avec un ingénieur qui allait s’établir en Russie. Il me

promettait le mariage au deuxième enfant... Une autre fois, j’ai bavardé

au moins trois heures durant avec un militaire qui postulait une place

de gendarme... Celui-là devait m’épouser immédiatement. J’avais révélé

un état de couturière, et quelques modestes économies... Nous avons

arrangé ensemble tout un plan d’existence... Pendant une journée, je me

suis vue femme de gendarme, dans un petit logement de caserne, à la

campagne, avec un jardin et des poules. Il m’affirma qu’on pourrait

«graisser un porc» et que j’aurais la faculté de porter un chapeau le

dimanche. Je savais également qu’il avait des goûts simples pour la

nourriture, et qu’au lever un morceau de pain et un poireau cru lui

semblaient un régal... C’était épatant!...

Montaux rit, répétant:

--Quelle enfant!

Argatte faisait tomber la cendre de son cigare, en rêvant

silencieusement.

On l’appela dans la pièce à côté pour remplacer Mme de Montaux qui

sortait. Marie-Annette vint se jeter sur le canapé, auprès de Cady

qu’elle embrassa.

--Chérie!...

Et elle lui glissait, tout bas:

--Tu as compris mes signes? Ça y est, ton mari a casqué... J’en ai été

stupide...

Paul de Montaux s’éloigna, s’intéressant au bridge, là-bas.

Cady serra la main de sa cousine.

--Oui, j’avais bien auguré de ta gesticulation saugrenue... Merci, mon

chou. Tu as l’argent?

Marie-Annette lui passa les billets avec précaution.

--Tu vois, je ne garde que cinq cents francs... Tu avais raison,

l’histoire absurde des courses et de la femme de chambre a pris

merveilleusement. Il m’a fait un peu de morale en souriant, et m’a

recommandé de ne pas te parler de cela... Il m’a d’ailleurs avertie

discrètement qu’il ne faudrait pas recommencer, vu qu’il n’était pas

millionnaire. Que, s’il se trouvait avoir ici la somme que je lui

demandais, c’est qu’elle avait une destination précise, et que, pour la

remplacer, il lui faudrait faire quelques combinaisons... Pauvre homme!

Cela m’ennuyait de l’entendre me raconter tout cela si simplement, si

gentiment!... Pour un peu, je lui avouais que c’était de la blague, et

je lui laissais sa galette...

Cady se récria:

--Ah! bien, c’était une chose à faire, par exemple!...

Quelques instants plus tard, Jacques Laumière venait rejoindre les

jeunes femmes, et Marie-Annette, qui détestait son ironie, s’éloignait.

Cady s’était levée; elle gagna une fenêtre qu’elle ouvrit.

--C’est irrespirable ici, avec toute cette fumée! déclara-t-elle avec

dégoût.

Elle sortit et s’accouda sur le balcon, songeuse. Malgré la nuit, il lui

semblait retrouver la vision de l’autre matin... Georges, là-bas, la

guettant... Ses yeux demi-clos, elle tressaillait sous la morsure de

l’air vif du soir parvenant à ses épaules et ses bras nus, mal défendus

par un frêle tissu.

Les baisers de Georges... sa voix... l’étreinte de ses bras...

Elle se redressa brusquement, le charme rompu. Laumière lui parlait,

l’attirait.

--Ne reste pas là, il fait froid et tu n’es pas vêtue.

Il refermait la croisée; il faisait asseoir Cady, encore incomplètement

arrachée à son rêve.

Un paravent les dérobait aux regards des joueurs assis dans le fumoir.

Cette petite causeuse empire, le meuble préféré de la jeune femme, avait

abrité bien de leurs confidences et de leurs caresses depuis quatre ans.

Il tenait la main de Cady, la pétrissait, comme s’il eût espéré, par ce

peu de chair à elle dont il s’emparait, parvenir jusqu’à la pensée, à

l’âme qui lui échappaient.

--Qu’as-tu?... A quoi, à qui penses-tu? questionnait-il avec une âpreté

mal dissimulée sous son air d’habituelle froideur. Je ne te reconnais

plus, je ne te sens plus ma Cady, ma petite amie.

Elle essaya de sourire.

--Moi?... Mais je suis comme toujours.

Il secoua la tête.

--Non... Tu es comme tu ne fus jamais.

Elle plaisanta:

--Vraiment?... Alors, c’est grave.

--Très grave... Car, au lieu d’éprouver comme d’ordinaire du plaisir à

te confier à l’homme qui te permet tout, qui comprend tout de toi, tu te

dérobes, tu essaies de lui mentir...

Il y eut un silence. Puis, elle avoua soudain, la voix brève, hostile,

avec une sorte de défi:

--Eh bien, oui, c’est vrai, aujourd’hui je n’ai rien à te dire!

--Ah?

Les paupières de l’homme battirent. Il était touché. Dans son

amour-propre? Dans son cœur? Il n’aurait su le dire. Cette petite le

tenait par trop de fibres mal définies; et, lui-même, était un mélange

trop complexe d’égoïsme et quand même de sensitivité pour que les

sentiments qu’il éprouvait fussent faciles à préciser.

Un désir angoissé de la reconquérir, au moins par la confiance, de la

forcer à se livrer à lui intellectuellement le possédait.

Et, sournoisement, il usa de ces secrets d’obscure sensualité qui les

liaient tous deux indiciblement. Sans ajouter une parole, il l’enlaça

avec une douceur féminine, frôla les doigts menus, les bras dont elle

lui abandonnait--encore indifférente--la nudité, baisa d’une bouche

légère le visage, le cou, les cheveux... ses lèvres paraissant

l’envelopper d’une caresse suprême, son souffle la buvant...

Il n’y avait pas là seulement des baisers irréfléchis d’amant passionné,

mais une sorte de rite sensuel, à la signification mystérieuse et

profonde.

Dans la clarté très atténuée de ce coin de pièce, grâce à l’ardeur qui

le possédait, les traits de Jacques se paraient d’un semblant de

jeunesse; il redevenait le beau Laumière d’autrefois.

D’ailleurs, Cady, les yeux clos, ne le regardait pas. D’abord

insensible, glacée, elle avait, peu à peu, perçu plus nettement, plus

fermement le charme voluptueux dont on l’entourait...

Elle demeurait immobile, passive; cependant, enivré d’orgueil, Jacques

devinait que, graduellement, sans répondre à son étreinte, elle

l’acceptait néanmoins...

Et, tout à coup, elle parla d’une voix blanche, enfantine, qui semblait

s’échapper des lèvres de la fillette de jadis.

--Jacques, tu te souviens de l’appartement que mes parents occupaient

rue Pierre-Charron, quand j’étais gosse?... Tu te souviens d’une femme

qui habitait en face, sur la cour?... Une femme chez qui tu es allé

plusieurs fois avec un grand Russe, qui venait aussi dîner chez nous...

Tu te souviens?...

Il l’écoutait, troublé, pressentant que sous ces paroles banales, mais

inattendues, quelque chose de menaçant se cachait, allait sourdre,

peut-être cruel, peut-être terrible...

Il oubliait de répondre. Elle insista:

--Dis, tu te rappelles?

Il murmura:

--Oui, vaguement... une blonde.

--Elle se faisait appeler Charlotte de Montigny. Elle avait un fils...

un gamin à cette époque.

Elle s’arrêta, et bas, la voix légère, avec un accent indéfinissable

qu’il ne lui avait jamais connu, elle laissa tomber comme on prononce un

aveu suprême:

--Et vois-tu, je l’ai revu... il se nomme Georges.

Laumière frissonna, sentant tout s’écrouler autour de leur liaison,

comprenant cent fois au delà de ces mots quelconques... Brusquement, il

avait une prescience de l’avenir gros d’orages, lourd de désastres. Et

son angoisse s’accroissait du sentiment net, accablant, de son

impuissance. Son rôle était fini près de cette enfant. Il était

désormais celui qui devait tout admettre, qui ne pouvait lutter... qui

assisterait à la chute, au naufrage irrémédiable...

Il prononça d’un ton calme et naturel:

--Quand l’as-tu revu?

Elle s’écria joyeusement, heureuse à présent de se confier, de bavarder

avec l’ami de toujours.

--Tiens, précisément le jour où j’ai déjeuné chez toi. Nous nous sommes

croisés dans la rue, par hasard, et bien qu’il y eût douze ans qu’on ne

s’était vus, que l’on n’avait entendu parler l’un de l’autre, on s’est

reconnus...

Elle se tut, se replongeant dans une songerie délicieuse. Laumière

questionna:

--Tu l’as rencontré depuis?

Un sourire malin effleura les lèvres de Cady.

--Pardi! Tu le demandes, idiot...

Il eut un frémissement exaspéré à l’accent tendre, gentiment cynique...

si significatif!... de la créature qu’il connaissait trop bien... Ah! il

n’avait plus besoin de se renseigner, il savait tout, il devinait

tout!...

Pourtant, malgré lui, il lui fallut préciser. Il dit avec une brutalité

et une banalité de termes qui ne lui étaient pas habituelles:

--Tu es sa maîtresse?

Elle répondit simplement:

--Oui.

Jacques sentait un malaise, presque un vertige l’envahir. Sa détresse

perça dans l’anxiété de sa phrase hachée.

--Qu’est-ce que c’est que ce garçon?... Que fait-il? Comment vit-il?...

Il te l’a dit?...

Elle ne prêtait guère attention aux pénibles impressions de son ami.

Elle eut un rire insouciant.

--Oh! mon pauvre petit, tu comprends! Le fils d’une cocotte, élevé on ne

sait comment... qui a roulé partout!... Je crois bien que c’est une

manière d’apache...

Il ne se laissa pas tromper à cette désinvolture, et dit gravement, avec

souffrance:

--Tu l’aimes?

Ils s’étaient instinctivement séparés; ils paraissaient causer sagement

d’insignifiances. On pouvait les considérer de loin sans que nul soupçon

naquît.

Les mains rejointes sur son genou relevé, la tête un peu penchée, ses

longs cils mettant une ombre chaude sur ses joues, une inexprimable

expression de tendresse et de volupté répandue sur tout son visage

délicatement rosé, Cady avoua:

--Mais oui... Je crois que je l’aime infiniment.

Et elle tenta d’expliquer.

--Ce garçon... c’est tout le passé pour moi... mon enfance, mon

isolement d’alors... notre affection de gosses... les bonnes parties

ensemble, en cachette. Est-ce que je sais!... Peut-être un peu de vice

aussi, tout de même, parce qu’il est un type bizarre... pas comme vous

autres...

Il dit simplement, sans pouvoir, cette fois, dissimuler son souci

grandissant:

--Prends garde!

Elle secoua la tête, avec un rire qui sonna heureux, triomphant, défiant

le futur.

--Non, non, il n’y a aucun danger! Il m’aime comme personne ne m’a

jamais aimée et ne m’aimera jamais!

Là-bas, on se levait de la table de bridge. Renaudin avertit Cady.

--Il est bientôt onze heures. Veux-tu servir le thé?

Alors, chantonnante, allègre, elle s’activa dans cette besogne où elle

semblait un papillon allant de l’un à l’autre des convives.

Maurice Deber parvint à l’isoler pendant quelques instants:

--Ne m’invitez plus! fit-il, la voix colère et douloureuse.

--Parce que?

--Cela m’est odieux de vous voir parmi tous ces hommes familiers,

audacieux, suant le désir!... Mon Dieu, mais votre mari est-il un

inconscient ou un misérable?...

Elle éclata de rire.

--Vous êtes fou, architoqué!... Et puis pas poli, mal élevé, grossier,

pain d’orge!... Certes, que je ne vous inviterai plus!... C’était

vraiment bien la peine de revenir de Madagascar!...

Il dit sourdement:

--Ah! je me demande si je ne devrais pas y retourner sans retard!...

Elle le regarda, railleuse.

--Baste! si vous en aviez réellement envie, vous le feriez sans le

dire!... C’est comme les vantards qui parlent de se suicider à tout bout

de champ. Ils ne s’y décident jamais!...

Marie-Annette réclamait.

--Cady! si tu t’éternises avec M. Deber, au moins ne garde pas le

sucrier!...

On se retira de bonne heure. On savait que le juge, très actif,

surchargé de besogne, devait être matinal, et n’aimait pas les veillées

tardives.

Sur le seuil de la chambre conjugale, Victor demeurait hésitant, le cœur

ému. Cady l’appela gaiement.

--Viens donc... Je ne puis pas me déshabiller seule, et j’ai envoyé

Joséphine dormir.

Il s’élança, joyeux comme un collégien.

Et, durant une demi-heure, elle l’aguicha de son rire, de ses

coquetteries, de ses gamineries, s’énervant elle-même à ce jeu pervers

qui bouleversait son mari.

Puis, ensuite, elle se refusa brusquement aux mains passionnées qui la

saisissaient... Elle mordit l’homme cruellement, telle une petite bête

forcée, tandis que, fou, haletant, il devenait brutal, la prenait avec

cette folie de viol qui, plus tard, aux heures normales, l’emplissait de

honte et de remords... de stupéfaction plus encore, qu’une pareille

bestialité pût naître en une âme toute de délicatesse et de tendresse

comme la sienne, à la suite des affolantes provocations de ce petit être

énigmatique qui, envers lui, avait si peu de la femme, encore moins de

l’épouse.

Lorsque, revenu à lui, troublé, repentant, il se pencha sur elle,

balbutiant des paroles d’excuse et d’affection, il s’aperçut qu’elle

dormait déjà, d’un pur et tranquille sommeil d’enfant, les traits

calmes, un vague sourire aux lèvres.

X

Depuis huit jours, sans donner d’explications, Cady refusait de

rencontrer Georges autrement que durant quelques minutes, furtivement,

dans la rue.

Il ne s’inquiétait pas de ce caprice, la gaieté, la confiance, la

tendresse de la jeune femme lui garantissant qu’elle ne songeait point à

l’éloigner. Sa vie d’aventures, son genre d’existence particulier lui

avaient appris la patience et la passivité. Il attendait docilement les

ordres de Cady, et se pliait sans résistance à sa volonté.

En réalité, elle installait en cachette le minuscule et bizarre

appartement qu’elle avait loué à l’entresol d’une vieille maison du

passage Porsin pour y dissimuler ses amours; et, malgré ses efforts, son

impatience, l’emménagement se prolongeait au delà de ce qu’elle avait

prévu.

Cependant, elle persistait à ne rien révéler à son ami, escomptant la

surprise joyeuse qu’il aurait à l’heure où elle l’amènerait dans ce gîte

complètement paré, et qu’elle aimait déjà avec une frénésie toute

particulière, bien différente de l’apathie avec laquelle elle avait

présidé à l’installation de son intérieur conjugal.

Dans le logis clandestin, elle retrouvait l’entrain d’une fillette

jouant au ménage. Là seulement elle se sentait chez elle, et se livrait

avec goût, avec enthousiasme, à mille travaux qui lui eussent paru

fastidieux chez Victor Renaudin.

Son existence était bouleversée. Au lieu de se lever tard, de paresser

ou de lire dans sa chambre pendant toute la matinée, d’employer ses

après-midi en courses ou en visites, elle s’échappait de l’appartement

du quai dès que Victor était sorti, et ne rentrait, les yeux brillants,

l’esprit envolé, les cheveux en désordre, les doigts salis et meurtris

de coups de marteau maladroitement appliqués, les jambes rompues de

fatigue, qu’à la minute précédant celle où le juge revenait pour les

repas.

Pour l’arrangement de ces quatre pièces telles qu’elle les rêvait, il

lui fallait courir les magasins, harceler les ouvriers, et, à leur

défaut, faire la besogne elle-même, ce qui l’enchantait.

L’attrait de cette occupation finissait par dépasser celui qu’elle

attendait des heures d’amour qui suivraient en ce lieu; ou, pour mieux

dire, l’évocation de celles-ci se mélangeait si intimement avec chacun

des détails de l’installation que c’était sans doute ce qui en faisait

le charme puissant.

Si bien que, malgré son impatience de tout terminer, son irritation des

retards étrangers à sa volonté, Cady éprouvait néanmoins un sourd regret

de voir s’écouler ces heures délicieuses, dont elle emportait jusque

chez elle le souvenir toujours attrayant, toujours cher, toujours

nouveau...

Cependant tout était réuni et mis à sa place. Quelques heures

suffiraient pour les derniers rangements qui donneraient au logis neuf

l’air intime et habité, l’aspect d’avoir déjà abrité des heures d’amour

et d’affection, le quelque chose d’indicible qui fait que l’on a

l’impression d’être chez soi.

Le lendemain, Georges, convoqué, viendrait au rendez-vous, devant la

porte par laquelle elle le guiderait chez eux.

Or, réservant pour cet après-midi divers soins et rentrant quai du

Louvre à l’heure du déjeuner, elle eut la désagréable surprise d’y

trouver son mari qui l’avait devancée.

Il lui parut soucieux et sombre. Elle s’inquiéta, imaginant mille

incidents: il avait peut-être questionné les domestiques, appris les

sorties inusitées de la jeune femme; peut-être même l’avait-il suivie à

son insu.

Toutes ces suppositions et mille autres tourbillonnaient dans son

esprit. D’ailleurs, il n’était pas dans son caractère de longtemps

supporter un doute. Elle fonça résolument sur le danger supposé.

--Qu’as-tu? Pourquoi fais-tu une aussi sale tête?

Renaudin porta la main à son crâne et dit avec effort:

--J’ai tellement mal!... Je crois bien que j’ai attrapé la grippe!

Un allégement divin se répandit en Cady. Elle se retint pour ne pas

sauter de joie, battre des mains, se livrer à mille démonstrations

incongrues.

Se pinçant les lèvres pour ne pas rire, éteignant l’éclat de ses yeux

espiègles, elle murmura avec onction:

--Oh! comme c’est ennuyeux!... Qu’est-ce que je peux faire pour te

guérir?... Veux-tu du thé, de la tisane, de l’ouate, des cataplasmes?...

Il ne put réprimer un sourire.

--Rien du tout... Je vais simplement rester à la maison aujourd’hui...

Car j’ai une telle courbature que je ne puis pas me tenir debout...

Demain, j’espère que ce sera fini.

Brusquement, Cady envisagea les conséquences de cette décision. Victor,

rester à la maison?... Alors, pour elle, sa liberté était perdue!... Et

les rangements à terminer là-bas?... Une révolte, une colère

l’envahirent, la pâlirent, firent trembler ses lèvres... Non, non, rien

ne l’empêcherait de courir passage Porsin!... Mais, comment s’y prendre?

Quels prétextes invoquer?... Car elle ne doutait pas de l’étonnement, de

l’incrédulité de son mari si elle lui déclarait qu’elle avait des

«visites indispensables» à rendre ce jour où, par hasard, il devait

rester chez lui. Elle n’était malheureusement pas la mondaine avérée

qui, quoi qu’il se passe chez elle, sort à heure fixe, immuablement,

pour le «jour» de celles-ci ou de celles-là.

Or, ce qu’elle redoutait le plus, ce qu’elle savait le plus dangereux, à

cause du genre d’esprit du juge d’instruction, c’était de provoquer en

lui des surprises, de lui donner l’éveil par des obscurités qu’il

n’aurait de cesse d’éclaircir.

Pourtant, certes, elle ne céderait pas. Elle sortirait!...

La cuisinière eut la stupeur de la voir entrer comme une trombe dans son

domaine, où jamais la jeune femme ne faisait la plus brève apparition.

--Dites-moi, Marie, quelle tisane peut-on faire pour monsieur, qui a la

grippe, afin de le guérir tout de suite?

La femme répéta, confondue:

--Une tisane?... une tisane pour monsieur?

--Mais oui, voyons, vous n’entendez pas? Vous ne connaissez pas de

tisanes pour le rhume?

--Oh! si, madame! Il y a le tilleul, la bourrache, les quatre-fleurs...

--Vous avez de ça?

--Non, madame!... c’est des choses de pharmacien.

Cady trépigna.

--Alors, ça ne vaut rien!... Je vous dis que je veux cela

immédiatement... fait avec quelque chose que vous avez sous la main,

naturellement!...

La cuisinière réfléchit.

--Il y a l’eau de navets, le lait d’orge...

--Très bien, faites-en tout de suite, et apportez-le.

--C’est que, madame, pour cuire les navets, il faut bien trois heures...

Cady se laissa tomber sur une chaise, désespérée.

--Trois heures, bon Dieu!... Alors, autant courir chez le pharmacien!...

La femme de chambre proposa, empressée:

--Mais oui, madame, j’irai, ce ne sera pas long! En attendant, Marie

pourrait toujours faire un lait de poule... deux œufs battus, dans du

lait et du bouillon, c’est souverain.

La cuisinière, piquée par cette intervention, voulut prouver sa bonne

volonté.

--J’ai de l’orge mondé; dans dix minutes, cela sera prêt!

Cady se leva et commanda, l’air inspiré:

--Très bien! Marie, faites la tisane d’orge; Joséphine ira chercher les

quatre-fleurs et le tilleul. Moi, je me charge du lait de poule!

Joséphine rattacha son tablier blanc, tapa sur sa chevelure, échangea

ses pantoufles de feutre contre des bottines qu’elle négligea de

boutonner et s’élança dans l’escalier de service, pleine de zèle.

Pendant ce temps, la cuisinière, mettant à l’écart le bifteck et les

pommes de terre frites du déjeuner, se hâta de placer sur le fourneau

deux casseroles de lait et de bouillon.

Cady s’activait de même, bousculant tout pour trouver un bol, un fouet,

des œufs.

Marie, tout en tournant l’orge en plein feu, recommandait:

--Madame mettra ses œufs d’abord dans le bol et délayera doucement avec

le bouillon chaud, pour ne pas que ça cuise les jaunes trop à la

brusque... elle ajoutera une tasse de lait, une pincée de sel et deux

bonnes cuillerées de sucre en poudre.

--Bien, bien! fit Cady impatiente.

Et elle ne tarda pas à se saisir du bouillon, le déclarant assez chaud,

et délayant furieusement avec le fouet.

Marie lui passa le lait. Cady l’ajouta, battant toujours, et examinant

le mélange, les sourcils froncés, ses dents mordant sa lèvre.

--Ça fait drôle, observa-t-elle.

Elle atteignit sur l’étagère deux boîtes émaillées portant l’indication

«sel», «sucre». Les yeux toujours fixés sur sa mixture, elle plongea la

cuiller à deux reprises dans la poudre blanche.

Justement, Marie regardait de son côté. Elle cria avec alarme:

--Madame! c’est le sel!...

Cady resta figée, la cuiller pleine en l’air.

--Le sel?... J’en ai déjà mis une cuillerée! dit-elle avec

consternation.

La cuisinière se détourna, prise d’une folle envie de rire.

--Ah! bien, si monsieur trouve que ça n’a pas assez de goût!...

--Est-ce que c’est perdu, dites?

La cuisinière hésita:

--Peut-être non... Que madame mette beaucoup de sucre, ça masquera...

Cady vida le reste de la boîte à sucre.

--Oh! alors!...

Cependant elle considérait la tisane avec méfiance.

--Il faudrait goûter pour voir si c’est bon... mais, je n’ai pas le

courage... Marie, regardez donc, vous ne trouvez pas que c’est bizarre?

La cuisinière donna un dernier tour à sa casserole, approcha et examina

le lait de poule avec étonnement. Tout à coup, elle demanda:

--Est-ce que madame n’aurait pas mis les blancs d’œufs?

Cady répondit avec la tranquillité d’une conscience pure:

--Si, si, j’ai mis les blancs... J’ai tout mis.

Marie leva les bras avec désolation.

--Il ne fallait que les jaunes, bien sûr.

Cady se démonta:

--Ah?

Sa figure s’allongeait; elle pleurait presque d’énervement.

--Alors, on ne peut pas le boire?... Dieu que c’est agaçant!... Moi qui

voulais donner cela tout de suite à Victor!

L’envie de rire recommençait à tourmenter la bonne.

--Écoutez, madame, je vais le passer à la passoire fine... Peut-être que

ça ira tout de même.

L’opération achevée, Cady s’empara du bol, d’un air déterminé.

--Maintenant, cela a très bonne mine!... Je vais le lui faire prendre...

Ensuite, vous apporterez le lait d’orge aussitôt qu’il sera prêt.

Elle courut au cabinet du juge, qui sommeillait, les pieds touchant

presque le feu. Il ouvrit un œil languissant.

--Cady, ma petite, déjeune seule, je suis incapable de manger quoi que

ce soit.

--Je n’ai pas faim! déclara-t-elle. Tiens, voilà une excellente tisane

qui te remettra.

Il protesta:

--Oh! non, les tisanes!...

Pourtant, Cady insista avec tant de chaleur que, pour la contenter, il

se résigna.

Accroupie auprès du fauteuil de son mari, elle le contemplait avec la

plus vive curiosité; tandis que, sans regarder le contenu de la tasse

qu’il avait prise, il la portait à ses lèvres.

Le résultat fut désastreux.

A peine avait-il avalé une gorgée du liquide tiède qu’il se leva, fuit

avec égarement vers son cabinet de toilette, en déposant au passage la

tasse sur une table avec une telle précipitation qu’elle chavira.

Cady se redressa, déconfite.

--Ah! bien, par exemple!

Quelques instants après, Victor revint, murmurant d’une voix éteinte:

--Veux-tu me donner un verre d’eau?... J’ai si mal au cœur!... Cet

affreux goût ne passe pas...

Et, apercevant le lait de poule qui achevait de s’égoutter sur le tapis,

il fit un geste d’horreur.

--Fais enlever cela!... Qu’on l’essuie!... Que je ne le voie plus!... Et

puis, plus de tisane, hein?...

Désolée, découragée, furieuse, Cady courut à la cuisine, jetant d’une

voix tragique:

--Ne faites plus rien, Marie, monsieur ne veut pas qu’on le soigne!...

Et elle se réfugia dans sa chambre pour y sangloter à son aise.

Deux heures plus tard, ayant épuisé toutes ses larmes et peu à peu

repris son équilibre, Cady songea qu’après ce fâcheux incident, elle

n’avait plus rien à ménager. Elle sortirait et, à son retour, elle

opposerait un mutisme absolu aux questions de Victor.

A peine avait-elle pris cette décision que Joséphine vint annoncer:

--Monsieur Deber est au salon.

Cady n’ayant qu’un seul jour de réception par mois avait l’habitude de

ne jamais fermer sa porte quand elle était chez elle. Mais, aujourd’hui,

elle faillit tomber à coups de poing sur la domestique, innocente

observatrice de la consigne.

--Bien, j’y vais! fit-elle d’une voix caverneuse, résolue à se venger

sur le malencontreux visiteur.

Cette consolation devait encore lui être refusée.

Averti de la présence du colonial, Renaudin, un peu remis par une heure

de sommeil, l’avait fait entrer dans son cabinet.

Cady déclara avec une amabilité douteuse:

--Puisque vous venez pour Victor, je m’en vais.

Mais Deber protesta en riant.

--Je suis certainement enchanté de rencontrer Renaudin; cependant, le

croyant au Palais, je ne venais pas pour lui, mais bien pour vous... Je

n’entends pas du tout que vous nous faussiez compagnie.

Le juge proposa:

--Si nous faisions un bridge aux enchères?... à trois...

Cady sursauta.--Par exemple!... Je dois sortir... ma mère m’a priée de

venir la voir.

Maurice jeta avec empressement:

--Oh! Mme Darquet ne vous attend pas en ce moment! J’ai précisément

déjeuné chez elle ce matin et je viens de la mettre à la porte de Mme

Durand de l’Ile.

Cady lui lança un regard noir, et ne souffla plus mot, désemparée,

rêvant à la douceur d’un suicide que l’on pourrait réaliser sans

souffrance, rien que par un geste facile.

Du reste, quelque chose la dédommagea: la déconvenue et la sourde

irritation de Maurice Deber, que cette partie de cartes inattendue avec

le mari de Cady exaspérait.

Dès lors, elle se résigna, presque indifférente, au morne ennui de cette

journée qui enchantait l’âme simple de Renaudin.

--Ma foi, déclarait celui-ci tout joyeux, l’après-midi, qui avait si mal

commencé pour moi, se termine fort agréablement... Mon accès de grippe

est passé et je profite d’un congé que je ne me serais pas donné sans

motif...

Enfin, à bout de patience, Maurice Deber se décida à se retirer...

Victor appela Cady en souriant avec tendresse.

--Maintenant que nous sommes seuls, viens, petit monstre, me demander

pardon pour l’horrible drogue que tu m’as fait boire...

Mais Cady, réveillée de l’espèce de torpeur qui l’insensibilisait

naguère, bondit sur place, comme un chat en fureur.

--Ah! zut, zut, zut! Si on reparle encore de cela!

Et, sans écouter son mari qui lui conseillait affectueusement d’aller

prendre l’air pour se détendre les nerfs, elle se précipita dans sa

chambre, se jeta à plat ventre sur la chaise longue, enfouit son visage

dans les coussins, et ragea silencieusement, tellement outrée de tout

que même la perspective de se rendre à l’appartement du passage Porsin

lui était insupportable.

Elle s’endormit.

Un bruit léger et continu la réveilla. Elle se souleva et écouta. La

nuit était complètement venue et la pluie fouettait le balcon.

--Quelle chance! pensa-t-elle, sans savoir le moins du monde pourquoi

elle se réjouissait de cette pluie et de cette obscurité.

Et elle se leva doucement, se chaussa sans appeler sa femme de chambre,

mit un chapeau, passa un grand vêtement sombre sur sa robe d’intérieur,

prit le parapluie de Victor et se glissa hors de l’appartement en

chantonnant.

Dehors, le trottoir luisant, les gouttes dégringolant de toutes parts,

le souffle d’air vif l’enchantèrent. C’était comme si ce déluge, ce vent

lavaient et emportaient ses soucis précédents.

Au galop, tête baissée, bousculant les passants de son large parapluie

tendu en bouclier, elle parcourut en cinq minutes le court trajet qui la

séparait de son «chez elle». Et elle soupira de contentement en

gravissant l’immense escalier sombre et humide, aux marches de pierre

déjetées de l’antique construction.

A l’entresol, une porte étroite, toute basse, s’enfonçait à gauche du

palier. Il semblait que l’on ne pourrait entrer qu’en se courbant, parce

que l’appartement se trouvait en contrebas de l’escalier.

Par gaminerie, Cady appuya le doigt sur le bouton de la sonnerie

électrique, et tressaillit d’aise au grelottement argentin qui retentit

dans le vide.

Puis, elle tira une clef de son petit sac, ouvrit la porte, descendit

les deux marches, s’enferma vivement, et regarda autour d’elle avec

ravissement.

Elle eut la sensation qu’elle entrait dans le domaine encore inconnu

pour elle des joies aiguës et profondes de l’amour et de la tendresse.

Malgré la nuit, une surprenante clarté l’environnait, provenant de la

fenêtre, là-bas, qui donnait sur le passage éclairé, et surtout, montant

du magasin du rez-de-chaussée, au travers du sol de la première pièce,

entièrement fait de carreaux de verre dépoli.

Cette antichambre, disposée en jardin d’hiver, garnie de meubles en

rotin, au sol lumineux envoyant partout des rayées diffuses, était

blanche comme tout l’appartement. Une profusion de hautes plantes vertes

montaient jusqu’au plafond vitré. Au bas du lambris, courait une

jardinière de porcelaine, comble de fleurs épanouies. Dans cette étrange

demi-nuit, les clartés, les ombres, les reflets s’emmêlaient,

déformaient les objets, dénaturaient les couleurs, et détruisaient les

proportions.

Au fond, à droite, une large baie cintrée laissait voir la chambre très

petite, au plafond bas, au grand lit de milieu laqué blanc. Deux petites

portes sous les palmiers conduisaient à une cuisine minuscule décorée de

glaces par la fantaisie de Cady, et à un cabinet de toilette. Une

dernière pièce complètement sombre était aménagée en appartement arabe,

avec un divan large, des tapis sur le sol et pendus aux murs; un immense

brûle-parfum d’émail et de cuivre ciselé se dressait au milieu de la

chambre.

Cady alla tirer les rideaux de damas blanc frangé de vert pâle de la

fenêtre dans la première chambre, et elle tourna le commutateur.

L’aspect des lieux se métamorphosa subitement. Le mystère de la

demi-obscurité traversée de lueurs fantasques fit place à une intimité

claire, blanche, éclatante et voluptueuse.

Les palmiers, qui, auparavant, semblaient des silhouettes japonaises sur

un fond peut-être de vide, se dessinaient nets, en vert lumineux sur la

muraille tapissée de moire rayée blanc sur blanc. On distinguait

l’élégance harmonieuse des oreillers, des draps ornés de guipure du lit,

du couvre-pied de satin bleu pâle, du tapis blanc à ramages verts

couvrant le sol.

Cady recommença la minutieuse et amoureuse inspection de toutes les

pièces, rangeant de-ci de-là, pour le seul plaisir de toucher, de palper

ses trésors.

Par crainte de s’oublier en ce lieu perdu, où elle goûtait un

anéantissement si charmeur, elle avait monté un petit réveil placé dans

la cuisine, et dont la sonnerie, à sept heures précises, la rappellerait

à ses sujétions inéluctables.

A la fin, un peu lasse, elle gagna la chambre arabe et s’étendit sur les

coussins.

Pas un bruit ne parvenait jusqu’à cette pièce close, perdue au milieu

des murs. Il y régnait une clarté très atténuée, l’électricité étant

enfermée en des lampes de cuivre ciselé aux globes opalins, et les tapis

de chaude coloration foncée absorbant encore la lumière.

L’émail du brûle-parfum luisait par cent petits yeux ronds fixes,

inquiétants.

Et, peu à peu, la rêverie de Cady, en ce silence, cette immobilité,

cette torpeur lourde, dans l’odeur un peu âcre des tentures, dégénéra en

un singulier malaise.

Elle avait l’impression d’être enfermée dans un tombeau.

--Si je mourais ici subitement, pensait-elle, personne ne me

retrouverait...

De partout, de tout autour d’elle, la peur, une peur envahissante,

irrésistible, sourdait, l’enveloppait, faisait d’elle, si insouciante et

hardie d’ordinaire, un petit être fragile et tressaillant.

--Georges! appela-t-elle d’une voix faible.

Mais ce nom ne fit plus rien vibrer en elle qu’un effroi inexpliqué. Son

ami lui-même lui paraissait distant, étranger... il émanait de lui un

mystère menaçant...

Elle ferma les yeux et s’abandonna à sa terreur grandissante, sans nom,

l’idée de la mort lui semblant cent fois préférable à cette attente

angoissée d’on ne sait quels désastres...

Et soudain, éclatant violemment, impérativement, avec insolence et

vulgarité, la sonnerie aigre, fausse, grêle, perçante du petit réveil de

nickel emplit l’appartement.

Cady sauta sur ses pieds, tremblante, éperdue, sans comprendre d’abord.

Puis la conscience lui revint.

--Ah! saleté, cria-t-elle, furieuse.

Et elle se rua vers la clameur trépidante, agressive, qui ne finissait

point!

D’une tape brutale, elle renversa la petite chose, qui, sur le sol,

continua sa sonnerie impertinente.

Alors Cady, affolée, saisit une pelle et frappa, frappa, faisant voler

verre, métal, rouages!

Enfin, avec une dernier sursaut de bête vaincue, cela se tut, et Cady

continua à piler des restes informes avec rage, haletante et

bouleversée.

Pourtant cet incident avait chassé ses précédentes impressions. De

nouveau, l’appartement lui fut cher, lui parut délicieux, imprégné à

l’avance de volupté. Elle se désola de devoir le quitter et s’apprêta

avec lenteur à rejoindre le logis conjugal.

A l’aide d’un petit balai, elle ramassa les miettes du réveil et les

enveloppa soigneusement d’un papier.

--Madame, dit-elle à la concierge, en lui remettant le paquet, voici une

petite pendule que je viens de casser, vous seriez bien aimable de la

jeter aux ordures.

Comme la bonne femme compatissante, sans voir l’objet, invoquait la

possibilité d’une réparation, Cady étouffa un rire et répondit d’une

voix angélique:

--Oh! je ne crois pas que ce soit possible!

Cady mariée · 第 15 / 31 题