La chasse, cette image de la guerre, fut toujours le plaisir des

héros, et étoit alors le goût dominant de la Thuringe. Les dames

assistoient ordinairement à celle du cerf, du daim ou d'autres

animaux timides; elles étoient montées sur des chevaux, célèbres

dans ce pays par leur force, leur docilité et leur beauté; elles

exerçoient quelquefois leur adresse à lancer leurs flèches, soit

contre les lièvres, soit contre les chantres des bois. Bazine aimoit

peu ces jeux cruels et s'y mêloit rarement; mais les chasses

préparées pour Childéric, seront belles, dureront plusieurs jours,

et la princesse promet d'y paroître. En attendant le moment fixé par

le roi de Thuringe pour ces amusemens guerriers, Childéric et Bazine

se retrouvent tous les soirs, mais au milieu d'une assemblée

nombreuse, et la curiosité de la princesse n'a pu encore être

satisfaite. Dans une belle journée de printems, à cette heure où le

soleil trop ardent, force à chercher l'ombre et la fraîcheur des

bocages, Childéric, fatigué du monde importun qui l'entoure,

parcouroit, avec Eginard, le jardin spacieux qui séparoit les deux

palais; malgré lui, ses regards se portoient vers les fenêtres de la

princesse, et sans s'arrêter à ce beau parterre de fleurs variées,

il marchoit sans réflexion, foulant aux pieds les verds tapis,

l'émail des prés; il ne sentoit point les parfums délicieux que lui

apportoient les zéphirs. Eginard seul admiroit ces beaux arbres,

respiroit avec délice l'air embaumé, jouissoit du chant des oiseaux;

mais tout-à-coup, mille fois plus heureux à son tour, le roi est

ému, il admire, il se plaît au murmure de cette fontaine, dont

l'onde plaintive s'échappe en ruisseau limpide; il marche

voluptueusement sur ces rians gazons qu'il parcouroit lentement et

avec indifférence; il s'approche avec empressement de ce bosquet

d'arbres qui ombragent un banc de mousse. Il a vu Bazine qui se

repose sous ce dais de feuillage et près de la fontaine. Eusèbe et

Berthilie seules sont près d'elle: à l'arrivée du roi, les dames se

sont levées avec respect, et Bazine lui offre un place sur le banc

de mousse, en se félicitant de sa rencontre. Childéric l'accepte

avec joie; Eginard va s'appuyer près de la fontaine; là rien ne lui

cachoit la taille charmante de Berthilie; il aperçoit même un petit

pied, un beau bras: souvent l'aimable étourdie cueille une de ces

fleurs inodores dont sont parsemés les gazons, et c'est toujours du

côté de la fontaine qu'elle croit apercevoir les plus belles. Le

galant Eginard ne cesse de la regarder, mais il pense à Grislidis,

et Berthilie lui paroît moins à craindre. La princesse ayant engagé

le roi à commencer le récit qu'elle lui a déjà demandé, il céda

promptement à une volonté d'autant plus puissante, qu'elle étoit

doucement exprimée. Ce fut avec attendrissement qu'il parla d'abord

de sa mère, avec orgueil qu'il vanta les exploits et les vertus de

Mérovée; il se sentit fier d'exposer, devant la princesse, des

images chères à son coeur, et qu'elle admiroit. Ce fut avec le même

sentiment qu'il lui parla de son premier combat, de cette journée,

où encore enfant, il annonça un courage téméraire. Childéric vit

Bazine sourire à ses premiers exploits, ils lui en devinrent plus

chers. Que n'a-t-il prévu qu'un jour il auroit à lui peindre toutes

ses actions, à lui expliquer toutes ses pensées! animé par le désir

glorieux d'en être applaudi, rien n'eût étonné sa valeur, rien n'en

eût arrêté l'ardeur. Childéric alloit parler de son arrivée dans la

grotte, mais Eusèbe avertit la princesse que l'heure de se rendre

au palais approchoit; sans doute personne ne lui sut gré de sa

prévoyance, et cependant on obéit à Eusèbe; les dames se retirèrent

pour s'occuper de leur parure. Berthilie, en se levant, laissa

tomber les fleurs qu'elle avoit cueillies; Eginard les ramassa, en

fit un bouquet, qu'il tenoit encore, peut être par distraction,

quand on se rassembla chez Bazin. Berthilie l'aperçut, rougit, son

coeur palpita; mais que devint-elle, lorsque dans la soirée, elle le

vit sur le sein de la plus jolie de ses compagnes! Des larmes de

dépit remplirent ses yeux, et le perfide qui les avoit causées eut

la cruauté d'en jouir. Le lendemain, chacun se prépara pour la

chasse; les belles forêts de la Thuringe renfermoient plusieurs

châteaux dans lesquels on s'arrêtoit, car ces amusemens duroient

plusieurs jours. Childéric paroît, superbe et charmant, sur le

coursier fougueux qu'il captive avec tant d'adresse. Bazine, plus

timide que Berthilie, mais plus prudente, a plus de grâces que

d'assurance; les dames, dont elle est environnée, forment autour

d'elle un grouppe charmant; c'est Hébé au milieu de ses soeurs,

aucune ne l'égale, toutes cependant sont jeunes, fraîches et

belles. Eginard, séduit et incertain, porte tour-à-tour, sur

chacune d'elles, des regards animés et ravis; il ne s'occupe point

de la chasse, et Childéric a déjà remporté tous les légers avantages

de cette journée, avant que le fils d'Ulric n'ait pensé à attaquer

ni à poursuivre l'ennemi léger qui fuit en vain devant le roi, plus

agile encore que lui. Déjà ce prince a déposé aux pieds de Bazine

les nombreuses victimes de son adresse. Un repas champêtre réunit et

confond les chasseurs; on vante la force, la légèreté du roi;

plusieurs défis sont offerts et acceptés; mais Childéric, à tous les

dons qu'il a reçus de la nature prodigue, joint l'exercice et le

développement qu'il a acquis dans la grotte de Gelimer. A son aspect

on devine ses succès; il touche au but long-tems avant tous ceux

partis avant lui; sa flèche ne part jamais sans atteindre, tous ses

rivaux en conviennent, et n'osent plus le défier. Mais on vient

tout-à-coup annoncer au roi de Thuringe, qu'un _glouton_, espèce de

sanglier terrible et dévastateur, échappé des forêts de Hantz, a été

découvert à quelque distance, et qu'il dévore tout le gibier. Bazin,

charmé d'avoir à combattre un tel ennemi, fixe au lendemain

l'attaque; les dames resteront dans la maison de chasse; les hommes

seuls s'exposeront aux dangers. Cette chasse peut cependant n'en

avoir aucun: souvent cet animal, qui mange avec avidité le gibier

qui s'offre devant lui, et qu'il sait surprendre avec une rare

adresse, tombe alors dans une espèce de torpeur; venu à ce point

d'immobilité, on le tue sans peine: cependant les dames ne voyent

point partir les chasseurs sans inquiétude; Eginard, peu jaloux des

lièvres, des faons, des daims que dévoroit le glouton, ne désiroit

point sa mort, envioit encore moins l'honneur de le vaincre; mais il

suivit son maître, non sans regretter les belles qu'il laissoit

seules. Elles passèrent le jour à se promener sous les arbres; on

lisoit l'inquiétude sur leurs visages; elle augmenta à l'approche de

la nuit. Agitées de mille pensées pénibles, le sommeil ne leur fit

point oublier les chasseurs, et le jour étoit encore près de

terminer une seconde fois son cours, lorsqu'enfin le bruit des voix,

le hennissement des chevaux, annoncèrent le retour souhaité. Les

dames s'avancent promptement du côté d'où part le bruit; mais

plusieurs chevaux sans cavaliers et conduits à la main, les

effrayent; elles ont reconnu ceux des rois, celui d'Eginard; tous

les coeurs sont troublés, et cependant on n'ose interroger, on

craint trop d'apprendre... Un brancard frappe leurs yeux; Bazine

s'élance, et Berthilie la suit; Bazin, blessé, paroît, porté sur le

brancard; Childéric et Eginard le suivent. Le roi de France

s'approche de la princesse, et la rassure sur l'état du monarque: il

est, lui dit-il, sans danger. Arrivé à la maison de chasse, le roi

fut promptement couché; on envoya à Erfort; Théobard, accompagné de

tous les secours nécessaires, arriva au bout de quelques heures; la

blessure n'étoit point dangereuse; cependant elle demandoit de

grands ménagemens, et il fut décidé que le blessé ne seroit

transporté que le lendemain. Les dames étoient toutes fort

impatientes de connoître la cause de cet accident; le glouton

n'existoit plus; sa tête avoit été présentée à Bazine, qu'elle avoit

effrayée: Bazin voulut raconter lui-même cet événement. Nous

cherchions, dit-il, depuis long-tems le sanglier que nous voulions

détruire; il ne s'offroit point à nos regards; plus emporté, je

m'enfonçai seul dans un fourré, et je l'aperçus immobile au pied

d'un arbre; jugeant que c'étoit l'instant de le percer, croyant

inutile d'attendre du secours contre un ennemi sans force, je

m'approchai et lui portai un coup de ma lance; sa peau étant

extrêmement épaisse, la blessure fut légère; je redoublai: soit que

la douleur le réveillât de son engourdissement, soit que

naturellement cet état dût finir alors, le terrible animal se leva

furieux, et s'élança sur moi; je me jetai derrière un arbre, qui me

garantit d'abord; mais il m'atteignit, et d'un coup de ses défenses,

me renversa; cependant je me défendis encore avec ma lance; mais ma

large blessure m'affoiblissoit, lorsque je vis tout-à-coup le roi de

France paroître: s'élancer sur le monstre, lui enfoncer son épée

dans le coeur et l'étendre mort à mes pieds, ne fut pour lui qu'un

seul et même mouvement. Eginard, qui suivoit de près son maître,

l'aida à arrêter mon sang; il courut avertir le reste de ma chasse,

qui me rejoignit, et m'a transporté ici avec les précautions

nécessaires. C'est avec plaisir, ajouta Bazin, que j'avoue et que je

publie, que je dois la vie au roi des Francs; puissé-je m'en

acquitter un jour, et qu'en attendant, une sainte et éternelle

amitié unisse nos coeurs! Childéric, en ce moment, reçut la main que

lui présentoit le roi, et la pressa avec un geste animé et sincère.

Bazine, assise près du lit, regarda Childéric avec admiration, et ce

seul regard lui parut une glorieuse récompense.

L'entretien devint général; cependant plusieurs fois Childéric avoit

pu lire dans les yeux de la princesse, combien elle s'intéressoit à

son sort. Eginard, fier de son roi, répétoit aux dames ce que Bazin

avoit déjà raconté; ce qu'il disoit, quoique déjà connu, prenoit

dans sa bouche des grâces nouvelles; on l'écoutoit toujours avec

attention, parce qu'on l'entendoit toujours avec plaisir. Le

lendemain on revint à la cour; on marchoit lentement, tant pour

jouir de la beauté du jour, du charme des bois, que pour ne pas

fatiguer Bazin, lorsque Berthilie s'avisa de tourmenter son cheval,

de l'exciter; l'animal hennit, bondit et s'élance rapidement à

travers les arbres; la princesse jette un grand cri à l'aspect du

danger de son amie; mais la légère et adroite étourdie déployant

autant de force que d'imprudence, arrête l'animal fougueux, et le

ramène soumis et tranquille. Combien elle s'applaudit de sa ruse,

en voyant Eginard pâle et effrayé voler à sa rencontre! Cependant

elle n'osa jouir de ce triomphe en apercevant le trouble de la

princesse, et elle se le reprocha sincèrement. Tout le reste de la

soirée, Berthilie ne s'occupa que de son amie, et oublia entièrement

Eginard, qui, par caprice ou par amour-propre, en fut piqué; il

négligea pour elle toutes celles dont il paroissoit charmé, et ne

vit plus que l'objet qu'il sembloit jusqu'à cet instant vouloir

éviter.

Bazin souffroit encore, et sa blessure, loin de se guérir, étoit

plus douloureuse, quoique sans danger. On cherchoit à l'amuser, à le

distraire; Bazine avoit chaque jour pour lui de nouveaux soins, de

nouveaux égards. Heureuse de lui prouver son attachement et sa

reconnoissance, elle ne le quittoit que lorsque sa présence pouvoit

devenir importune; elle trouvoit sans cesse Childéric auprès de son

oncle, et sa vue chaque jour la charmoit davantage. Elle croyoit

enfin à ce rêve délicieux de son imagination, et songeant au héros

qu'elle s'étoit créé, à ce héros de sa pensée et de son coeur, elle

se disoit, en jetant un regard sur Childéric.... _le voilà_. Bazine

n'a point reçu le trait d'amour avec cette rapidité, présage de

l'inconstance; c'est lentement et par degrés qu'il a pénétré son

coeur. Ce jeune roi, si majestueux, si beau, est proscrit et sans

asile, privé de sa grandeur, descendu de son trône, et persécuté par

la fortune, mais vengé par la nature. Ses malheurs touchent plus le

coeur de la princesse, que sa puissance ne l'eût éblouie; elle ne

croit encore que le plaindre: Bazine ne s'est pas encore dit, _je

l'aime_. Ce mot une fois prononcé, Bazine ne vivra plus que d'amour.

Sa pudeur et sa raison éloignent encore cet instant que Childéric ne

cherche point à faire naître; il sait trop qu'il ne peut offrir à la

beauté qu'il admire, que le partage d'une infortune méritée;

généreux, il ne désire point être aimé, et ne se montre que

respectueux: s'il exprime un sentiment plus tendre, c'est

lorsqu'entraîné, il n'a pu se vaincre; honteux de sa foiblesse, il

la surmonte promptement. Plus ses sentimens sont délicats, soumis,

timides, plus ils peignent l'amour tel que Bazine croit qu'il doit

être, et son silence en dit plus au coeur de la princesse, que les

discours les plus éloquens. Echappés un moment à la foule qui les

sépare, réunis de nouveau près de la fontaine, Childéric a repris

son récit. C'étoit dans un de ces beaux jours où le printems vient

s'unir à l'été, et déploie toute sa pompe avant de lui céder

l'empire; par-tout il étaloit ses riches tapis, les feuillages

étoient plus épais, les fleurs plus belles et la nature plus animée:

la contrainte qu'ont éprouvée les deux amans qu'un même banc de

mousse rassemble dans une douce liberté, ajoute au plaisir qu'ils

ont à se revoir. Eusèbe et Berthilie sont toujours près de la

princesse; Childéric s'assied à ses pieds, Eginard s'appuie

négligemment sur la fontaine, et Berthilie le regarde quelquefois à

la dérobée, mais elle ne cueillera plus de fleurs; elle se souvient

encore de ce qu'elles sont devenues la dernière fois, et elle n'a pu

retenir un soupir en reconnoissant les causes innocentes de son

dépit.

Mais Childéric parle de son arrivée dans la grotte, de ses plaisirs,

de Gelimer, de Talaïs. A ce nom, Childéric s'est troublé, et son

trouble n'a point échappé à la princesse qu'il inquiète; ce n'étoit

pas que Childéric se sentît coupable, ce n'est pas qu'il se fût

livré au sentiment que Bazine croit lire dans son embarras, mais il

n'ose peindre, à la chaste beauté qui l'écoute, l'amour tel que

l'éprouva Talaïs. La princesse repousse en vain le mouvement jaloux

qu'elle éprouve; son coeur palpite; elle est inattentive et rêveuse.

Effrayée de son émotion, elle n'ose plus fixer sur le roi des yeux

qui peut-être trahiroient son secret; mais ne pouvant vaincre son

trouble, elle donne l'ordre de se séparer; Childéric obéit, et la

princesse agitée, rentre dans son palais. Il faisoit encore grand

jour; on pouvoit jouir encore long-tems de la fraîcheur des

ombrages; Bazine trouva son appartement triste; Berthilie assura

qu'il y faisoit une chaleur étouffante; la princesse prit sa

broderie et l'abandonna; elle devint rêveuse, et Berthilie ne fut

point aimable. La soirée parut longue; Berthilie revint de bonne

heure rejoindre ce tendre père, qu'elle consoloit de la perte d'une

épouse chérie.

Bazine, destinée au trône, avoit été élevée avec plus de soin que

l'on n'en donnoit d'ordinaire à l'éducation des femmes. Belle sans

coquetterie, princesse sans orgueil, elle réunissoit encore tous les

talens qui ajoutent à la beauté, et que possédoient rarement alors

les personnes de son rang; elle dansoit bien, savoit écrire, et

chantoit avec expression les airs simples de ce tems, qu'elle

accompagnoit des accords d'une lyre à cinq cordes. Berthilie avoit

une voix légère, elle mêloit souvent ses accens aux accens plus purs

et plus doux de la voix de Bazine. Le roi de Thuringe se plaisoit à

les écouter, et pendant sa maladie, il les invita souvent à le

distraire de ses souffrances, par le plaisir de les entendre. Bazine

y consentit toujours. Parmi les romances qu'elles chantèrent, la

suivante s'est conservée: la princesse, après avoir pris la lyre,

commença le premier couplet, Berthilie le second, et Bazine reprit

le troisième.

BAZINE.

Non, non, je ne veux point connoître

Ce fol enfant, qu'on nomme amour;

Du coeur dont il se rend le maître,

La douce paix fuit sans retour;

Dans ce dangereux esclavage

Le soupçon détruit le bonheur,

Et ce doute qui nous outrage,

D'un tendre amant fait le malheur.

BERTHILIE.

Quoi! votre ame à l'amour rebelle,

Prétend ne jamais s'enflammer?

C'est pour plaire que l'on est belle,

Et doit-on plaire sans aimer?

Le soupçon même a quelques charmes:

Heureux qui sait nous l'inspirer!

Il est doux de causer nos larmes,

Et plus doux de nous rassurer.

BAZINE.

En aimant, que d'inquiétude!

Sans son amant plus de repos,

Loin de lui, tout est solitude,

Il fait notre joie ou nos maux.

On ne jouit qu'en sa présence,

On ne croit rien que ses discours.

O mon heureuse indifférence!

Puissé-je te chanter toujours!

BERTHILIE.

Douce image de la tendresse,

Venez dissiper sa froideur;

Amour, de ta brûlante ivresse,

Fais-lui connoître le bonheur.

L'univers éprouve ta flamme,

Et par toi seul, pour être heureux,

Tout renaît, jouit, prend une ame,

Et sent le charme d'être deux.

La princesse, pressée de nouveau par Bazin, chanta seule la romance

suivante:

LE PRINTEMS,

ROMANCE.

Tout renaît, les fleurs, la verdure,

Tout nous annonce le plaisir,

Et chaque souffle du zéphir,

Semble un soupir de la nature.

Seule au milieu d'un si beau jour,

Dois-je languir sans espérance,

Quand il me reste encore l'amour,

La douce amitié, l'innocence?

La feuille mobile et légère

Périra sous les noirs hivers;

Les vents déchaînés dans les airs,

Détruiront la fleur passagère,

Chaque saison, à son retour,

Détruit ou donne l'espérance;

Tout varie, excepté l'amour,

La douce amitié, l'innocence.

L'air embaumé de ce bocage,

Ces verds gazons, ce beau ruisseau,

Qui, dans le cristal de son eau,

Réfléchit le ciel et l'ombrage,

Tout dans ce champêtre séjour,

M'invite encore à l'espérance;

Tout me dit, conserve l'amour,

La douce amitié, l'innocence.

Childéric écoutoit avec ravissement les sons mélodieux de cette voix

qui pénétroit son coeur; un modeste embarras embellissoit encore la

princesse, et sa timidité étoit une grâce de plus. Childéric aimoit

avec passion les airs simples et les paroles plus simples encore

qu'elle chantoit. Alors les poëtes ne célébroient que la gloire et

l'amour, leurs chants n'étoient point un travail, une étude; mais un

épanchement ou un souvenir. L'objet de ces vers, plus sentis que

bien exprimés, en recueilloit seul toute la gloire, le nom du poëte

étoit oublié. Il a fallu sans doute que l'amour-propre et le désir

de la célébrité changeassent bien les hommes, puisqu'ils sont

parvenus à faire parler leur esprit sans le secours de leur coeur,

et à emprunter de leur imagination seule et le sentiment qu'ils

expriment, et la beauté qu'ils peignent. Si Bazine en chantant,

s'est embellie de sa timidité, Berthilie, inquiète du succès de sa

voix, a promené ses regards autour d'elle; ce regard, rapide et

prompt, a cependant atteint Eginard comme un trait brûlant, il en

est effrayé, et l'image de Grislidis s'offre à sa pensée,... il en a

reçu des cheveux, un anneau, il a promis! et dans ce tems un

serment fait à la beauté étoit sacré, on rougissoit de le trahir....

Le fidèle Eginard, chaque fois que le regard le blesse, porte à ses

lèvres l'anneau chéri..... Ce talisman d'amour calme son coeur, et

il reprend son air léger, indifférent même. Berthilie le voit, et

soupire; jeune, simple encore, elle a cru jouer avec l'amour, et ce

jeu est devenu, sans qu'elle s'en doutât, le destin de toute sa vie.

Le roi des Francs avoit repris son récit, il avoit parlé de Viomade,

ses discours étoient remplis de feu et d'éloquence. Sa physionomie

brilloit d'une si tendre expression, que Bazine n'avoit pu, sans

rougir, fixer des yeux qui seroient trop dangereux pour elle s'ils

parloient d'amour: elle fit cette réflexion légèrement; mais

Childéric, dans cet instant, réfléchissoit lui-même, et ne fut pas

moins troublé que la princesse. Que va-t-il lui dire? Jusqu'à ce

moment il n'a paru que sous ces beaux dehors qui ont illustré ses

premières années. Il a vu naître à son récit, des sentimens qui font

son bonheur; il a reçu des éloges qui font sa gloire. Hélas! que lui

reste-t-il à raconter? Faut-il se dégrader lui-même auprès de cet

objet de son culte, de son idolatrie! Doit-il lui parler d'Egésippe?

osera-t-il lui avouer avec quel délire il a désiré une beauté qui

n'étoit point Bazine; qu'il lui a sacrifié ses peuples, son ami, le

soin de sa gloire? Que pensera de lui cette ame pure et sensible qui

ne croit point à l'inconstance? Cependant il ne la trompera pas; il

se croit aimé; il a su d'elle qu'Amalafroi n'avoit pas touché son

ame; qu'elle est encore sans amour... Peut-être un jour il pourra

disposer d'une couronne, et il va lui-même détruire l'espoir dont il

ose jouir en secret! Non, non, il se taira; il fuira Bazine s'il le

faut, mais il ne lui dira point: _je fus ingrat et j'ai aimé_.

Mais, tandis qu'abandonné à ses pensées, Childéric se tait, la

princesse étonnée de son silence, baisse les yeux et soupire; elle

n'ose demander au roi quel sentiment l'agite; cependant elle est

inquiète. Berthilie, qui s'étoit aperçue de leur mutuel embarras,

imagina un léger prétexte pour interrompre leur entretien. La

princesse tremblante, alarmée, lui sut gré de l'avoir rendue à

elle-même.

Bazine ne s'est point trompée sur ses premières émotions, mais

cependant elles l'étonnent; elle avoit deviné l'amour, mais l'amour

dans son coeur est encore plus pur, plus céleste, plus puissant que

dans son imagination; Bazine croyoit connoître son ame, cependant

elle y découvre chaque jour de doux secrets qui l'agitent, la

tourmentent et lui plaisent. Elle jouit du bonheur d'aimer sans oser

encore s'y livrer, et la tendre résistance qu'elle apporte elle-même

au sentiment qui l'entraîne, est un charme de plus qui la ravit.

Bazine aime enfin, elle en jouit sans oser à peine se l'avouer, et

ce moment est enchanteur pour elle. Sa pensée ne s'égarera plus dans

de vagues souhaits, dans de chimériques espérances; elle n'attendra

plus dans la solitude d'un coeur sans objet qui l'occupe, un héros

dont elle n'a qu'une idée furtive; tout est délice pour elle, parce

que tout devient amour; aimer est toute sa vie; elle seule connoît

encore le trouble heureux qui l'enivre si délicieusement; elle le

dérobe, le renferme au fond de son coeur; elle craindroit de le

laisser deviner. Cependant Berthilie la pénètre, mais elle se tait;

elle a aussi son secret, et l'instant des doux aveux n'est pas

encore venu.

Childéric, accablé de ses souvenirs, fuyoit de bonne foi l'occasion

de reprendre son récit; voir Bazine au palais, l'admirer, s'enivrer

de sa présence, suffisoit à son coeur, trop délicat pour n'être pas

sincère, trop grand pour chercher de vaines excuses, trop vrai même

pour en trouver: décidé à se taire, à se contenter du bonheur de

passer près d'elle une partie de sa vie, le roi ne cherchoit plus

ces momens si chers à l'amour et qu'il avoit tant souhaités. Bazine

craignoit presqu'autant de se trouver près de lui; elle trembloit,

rougissoit à son approche; elle sentoit son secret errer sur ses

lèvres, elle se défioit de ses regards: tous deux s'évitoient donc

également. Bazine, loin de s'en plaindre, admiroit la réserve de son

amant; elle sentoit qu'elle étoit aimée; les yeux du roi, son

embarras, ce respect soumis que l'amour seul peut faire naître, son

propre coeur qui l'avertissoit, tout disoit à l'heureuse princesse

qu'elle étoit payée de retour.

Childéric, Roi des Francs, (tome second) · 第 2 / 11 段