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le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.
CHILDÉRIC,
ROI DES FRANCS.
CHILDÉRIC,
ROI DES FRANCS;
PAR MADAME
DE BEAUFORT D'HAUTPOUL.
DÉDIÉ
A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.
TOME SECOND.
PARIS,
F. COCHERIS fils, libraire, successeur de CH. POUGENS,
quai Voltaire, nº 17.
1806.
CHILDÉRIC.
LIVRE ONZIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE ONZIÈME.
Viomade s'est éloigné. Le roi sent déjà des remords, et va
réparer ses injustices. Le jour choisi pour la révolte est
arrivé. Egidius la commande à la tête des Romains et des
Francs. Egésippe doit livrer le roi. Ulric avertit son maître.
Les braves se joignent à lui et entraînent Childéric dans la
forêt des Ardennes. Ils sont attaqués; le roi blessé s'enfonce
dans les bois, suivi d'Eginard. Childéric s'évanouit, il est
transporté dans le temple des Druides, et couché dans un lieu
sombre. Une main inconnue le sert. Les Druides pansent sa
blessure, elle est guérie. L'inconnu se découvre; c'est
Viomade; il instruit le roi des événemens qui l'intéressent, et
de ses projets. Childéric les approuve, et se rend en Thuringe,
où il doit attendre le signal de son retour.
LIVRE ONZIÈME.
Viomade avoit reçu avec douleur l'ordre de son bannissement; il
avoit reconnu également la haine et l'amour, et s'affligeoit pour
son prince, dont il pressentoit le danger. Sûr de son coeur, il
demande à être conduit vers lui, et Valérius s'y oppose; le brave
insiste encore; Valérius le menace de le faire saisir par ses
gardes. Viomade sait qu'il ne sera que trop défendu, et craignant
d'exciter une émeute dangereuse, il se décide à partir, mais il
demande Ulric. Le romain voudroit éviter cette entrevue; cependant
il n'ose la refuser; il sait, qu'haï du peuple, un mot peut le
perdre; il mande Ulric; les deux amis parlent bas; Valérius ne les
quitte pas, mais ne peut les entendre; ils s'embrassent et se
séparent. Rends-moi tes armes, dit alors l'agent méprisable
d'Egidius. Jamais, répondit Viomade, je ne les rendis aux Romains;
si tu les veux, sers-toi des tiennes pour m'y contraindre. Viomade
jura sur l'honneur de quitter la ville à l'instant même, et de n'y
jamais rentrer sans l'ordre du roi. Valérius l'accompagna jusqu'aux
portes, les lui vit franchir, et rentra au château d'Egésippe, à qui
il fit savoir, par ses femmes, qu'elle étoit délivrée de son ennemi.
Bientôt le bruit de cet injuste exil se répandit; on excita le
peuple à le venger; l'ingratitude du roi fut généralement détestée.
Egidius, de son côté, rassembloit ses troupes, et tous les Francs
n'attendoient qu'un signal pour se réunir à elles. Malgré son amour
et son bonheur, malgré ses enivrantes espérances, Childéric n'a pu
revoir, sans un généreux soupir, la couche déserte de Viomade; ses
torts légers ne sont qu'une ombre à tant de vertus, de nobles
actions, de sacrifices. Le roi se rappele tout; il croit voir
Mérovée; il croit entendre la voix de Gelimer. Depuis que l'amour
l'a séduit, ces souvenirs lui échappent, ils renaissent en foule,
suivis de la honte et du repentir. Est-ce moi, se disoit-il, moi,
l'élève du sage Gelimer, qui résistai à l'amour vrai et généreux de
Talaïs; moi qui préférai une grotte sauvage et des déserts, au
trône, à la fortune, et sacrifiai tous les biens à l'amitié; est-ce
moi qui maintenant languis sans gloire aux pieds d'une femme, et
viens de lui sacrifier l'ami de mon père, son défenseur et le mien?
Qui donc a su empoisonner mon ame? Les conseils de Viomade étoient
sévères; ceux de Gelimer l'etoient-ils moins? l'ai-je sacrifié à la
tendre Talaïs? Suis-je donc devenu insensible à la reconnoissance,
sourd aux leçons de la sagesse, rebelle aux avis de la prudence? Que
pense de moi ce peuple à qui je dois le bonheur et l'exemple?
qu'ai-je fait pour lui? quelles lois sages ai-je su rendre? quelle
victoire ai-je remportée? Pourquoi Beauvais ne m'ouvre-t-il point
ses portes? pourquoi Soissons renferme-t-il encore nos ennemis?
pourquoi un seul romain respire-t-il dans les Gaules? Est-ce ainsi
que je veux paroître dans l'histoire, à la suite de mes pères, et au
milieu de mes glorieux successeurs, pour qui mon nom sera un
outrage, et mon règne un exemple odieux? O mon père! ô Gelimer! vos
ombres sacrées m'apparoissent, et ne peuvent reconnoître en moi ce
héros que sembloit promettre mon enfance téméraire, et ma jeunesse
valeureuse. Apaisez-vous, mânes irritées des héros, mon repentir
m'éclaire, j'en suivrai les mouvemens heureux. Demain je rappele
Viomade, bientôt, marchant contre Egidius, j'irai reconquérir ma
gloire et ces instans donnés à l'amour. Rempli de ces idées qui le
consolent, le roi s'endort; il se lève pour exécuter d'aussi belles
résolutions, et s'enferme dans son appartement pour révoquer l'ordre
d'exil contre Viomade, retirer le projet d'impôt, et pourvoir aux
besoins de l'état. Valérius, qui avoit exécuté la condamnation
injuste prononcée contre le brave, est chargé d'aller le chercher.
Le roi mande Mainfroy et lui expose son plan d'attaque contre les
Romains; ce jour alloit être un jour de gloire. Egésippe, instruite
par Valérius, presse son parti; elle lui promet de lui livrer le
prince à l'entrée de la nuit; tout est prêt, on n'attend plus que la
fin du jour, elle s'approche. Egésippe écrit au roi une lettre
passionnée, elle le conjure de venir promptement rassurer son ame,
qu'un instant d'absence désespère. Childéric redoute sa vue, il se
sent trop foible auprès de tant d'attraits, il se refuse encore au
bonheur, et cependant il est agité. Ulric paroît, ses cheveux blancs
sont en désordre, et sa mâle physionomie est décomposée. O ciel!
dit-il au roi, que faut-il que je vous annonce? et en parlant, des
pleurs de rage coulent de ses yeux. Courageux Ulric, dit le
monarque, expliquez-vous. O jour affreux! reprit le brave, jour de
honte pour les Francs! vous êtes trahi, détrôné; Egidius est roi, et
la perfide Egésippe vous attend, pour livrer aux Romains un illustre
captif! Il vous reste peu de momens pour échapper; fuyez, ô roi!
daignez me suivre, je sais où conduire vos pas. Fuir! dit le
monarque, fuir! en suis-je réduit à ce triste abaissement? n'ai-je
donc plus d'armée? ne me reste-t-il plus d'amis? Il vous reste,
reprit Ulric, vos braves et mes fils; mais que pouvons-nous contre
deux armées réunies? Une téméraire audace n'est pas plus permise
qu'une honteuse crainte; le courage aime la prudence, croyez-en mon
âge, mes cheveux blancs, sur-tout ma fidélité. O mon roi! dit-il en
se jetant à ses genoux, daignez faire dire à la perfide, qui vous
attend pour vous sacrifier, que vous allez bientôt vous rendre chez
elle; ordonnez votre char et vos gardes, trompez les yeux et
suivez-moi. Eginard entra tout-à-coup accompagné de ses deux frères;
tous répètent au monarque les mêmes paroles. Amblar, Arthaut,
Recimer, se jetèrent à ses pieds, en lui renouvelant le serment de
mourir pour lui; et Childéric, ému des marques de leur zèle, défère
à leurs avis, plus par reconnoissance que par crainte; mais il ne
croit pas devoir exposer ses jours, ni d'aussi dévoués amis. Le roi,
armé comme eux, suit Ulric, qui les conduit hors de la ville par des
détours: ils approchoient déjà de la forêt des Ardennes, quand ils
furent atteints d'une grêle de flèches, dont une grande partie,
heureusement mal dirigée dans l'obscurité, se perdit dans les airs.
Cependant Childéric est blessé, ainsi que Mainfroy. Le roi, qui
craignit alors de tomber au pouvoir des ennemis, s'enfonça
rapidement dans la forêt; Eginard le suivit; le reste de la troupe
s'égara dans l'obscurité. Childéric marcha long-tems au hasard, et
toujours accompagné d'Eginard; mais la douleur, et le sang qui coule
de sa blessure, l'affoiblissent; il est forcé de s'arrêter sous un
chêne, et bientôt il s'évanouit. Eginard, dont les yeux se sont
habitués à l'obscurité, distingue les objets; la nuit est belle, les
étoiles brillent au firmament, et jettent un demi-jour à travers le
feuillage; il en profite pour examiner la blessure du roi, pour
arrêter le sang, pour reconnoître les lieux. Il voit, avec une
grande joie, que la partie de la forêt dans laquelle ils sont
parvenus, est la partie consacrée, et que dans cet asile saint et
redouté, Childéric n'a rien à craindre de ses ennemis; la coignée a
respecté ces arbres touffus qui couronnent la terre, et forment
par-tout des berceaux, que les rayons du soleil même ne peuvent
percer; il y règne une fraîcheur et une obscurité perpétuelles; les
sylvains, les nymphes, Pan et les autres divinités champêtres,
fuyent cette partie du bois destinée aux mystères; on ne voit de
tous côtés que des autels, sur lesquels des victimes avoient été
égorgées; les arbres étoient teints de leur sang; nul oiseau ne se
perchoit sur leurs branches, nul animal ne pénétroit dans cette
enceinte, les vents mêmes craignoient d'en troubler la paix; la
foudre n'osoit y tomber; l'ombre de ces chênes, qu'aucun zéphir
n'agitoit, portoit dans tous les coeurs une sainte épouvante; des
troncs bruts et informes représentoient le dieu Pan; la mousse
verdâtre dont ils étoient couverts, inspiroit la tristesse,
l'horreur et l'étonnement qui semblent empreints sur leurs écorces.
On diroit qu'ils veulent annoncer aux téméraires qui osent
s'approcher, que ces lieux sont consacrés à un dieu terrible, dont
les Druides mêmes sont effrayés, et qu'ils craignent d'entrevoir.
C'est au milieu de cette sombre retraite qu'est bâti le temple des
Druides: ce temple est octogone et à deux étages; les murs épais
sont revêtus au-dehors de pierres de taille, et au-dedans de petites
pierres déliées et incrustées de marbre, avec des compartimens en
mosaïque; le pavé est de marbre, le toit de plomb. Plusieurs autels
ornent l'étage supérieur, ils sont de pierres solides et de toutes
formes, quarrés, ronds, triangulaires, longs ou ovales, et portent
l'empreinte des dieux auxquels ils sont consacrés; plusieurs sont
décorés de statues de pierre ou même de marbre. L'étage supérieur a
huit fenêtres pratiquées dans des niches; l'étage inférieur sert de
logement aux Druides. On communique d'un étage à l'autre, par un
escalier de pierre. A côté de la porte d'entrée, est celle d'un
souterrain qui conduit au fleuve. C'est là que les prêtres
renferment leurs trésors, et célèbrent certains mystères; au-dessus
de la porte on voit, sur une large pierre, quatre prêtresses
représentées; deux sont vêtues comme les gauloises, et ornées de
ceintures et de bracelets; les deux autres sont nues, deux serpens
s'enlacent autour de leurs jambes, s'élèvent jusqu'à leurs seins, et
leurs sucent les mamelles[1].
[1] Ces descriptions sont exactes.
C'est dans cet asile révéré du vulgaire, que le roi évanoui est
transporté; le sang qu'il a perdu l'a tellement affoibli, qu'il
reste plusieurs heures sans connoissance; lorsqu'il reprend ses
sens, il se trouve couché sur un lit; sa blessure est pansée, et une
profonde obscurité règne autour de lui; sa foiblesse est encore si
grande, qu'il veut en vain se soulever et entr'ouvrir ses rideaux:
le morne silence de ces lieux n'est troublé que par un soupir qui
pénètre le coeur du monarque. Qu'entends-je! dit-il, où suis-je?
Bientôt on s'approche; une main tremblante porte une coupe à ses
lèvres, tandis qu'un bras adroit soulève son corps et le soutient;
il boit le breuvage qui lui est offert; la main timide se retire. O
vous! qui daignez me secourir, dit le roi, d'où naît ce mystère? On
se tait, le prince imite ce silence; calmé par le breuvage, il
s'endort profondément. Le soleil a déjà fini son cours, quand il
sort d'un si doux sommeil; mais le souvenir de ses malheurs, ses
fautes et son repentir, étoient là, prêts à saisir sa première
pensée. Hélas! qu'il est pénible le réveil de l'infortuné! il est
seul avec sa douleur, les distractions du jour ne s'agitent point
encore autour de lui, et ses maux, qu'il avoit presque oubliés,
renaissent tous à-la-fois dans son ame; mais Childéric n'avoit point
attendu ses revers pour reconnoître sa faute, pour vouloir la
réparer; cette idée le console, en l'anoblissant à ses yeux. Il
n'accusoit point Egésippe pour se justifier, il sentoit qu'elle ne
l'avoit égaré que parce qu'il s'étoit laissé séduire; il s'avouoit
tous ses torts; mais celui dont il étoit le plus honteux, le plus
désolé, étoit celui de son ingratitude; Viomade occupoit seul sa
pensée. Si le bruit de ma chûte est parvenu jusqu'à lui, disoit le
roi, il s'afflige encore, et plaint l'ingrat qu'il aime toujours.
Ses réflexions furent interrompues par l'arrivée de plusieurs
personnes; une d'elles tient deux flambeaux; les rideaux du lit sont
entr'ouverts, et Childéric voit s'approcher deux Druides; leurs
traits vénérables conservent l'auguste caractère que leur imprime
une vie chaste et religieuse; des sentimens élevés et purs répandent
sur leur physionomie une douce noblesse qui pénètre l'ame. Les
généreux Druides défendirent au roi de parler, examinèrent sa
blessure et la pansèrent soigneusement; ils déclarèrent qu'elle
étoit très profonde, que la plus légère émotion la rendroit
mortelle. Un long soupir se fit entendre derrière les rideaux, et
troubla le roi. Les Druides, après lui avoir recommandé la
résignation, la soumission à la volonté des dieux, le calme et le
silence, se retirèrent, et laissèrent le prince dans l'obscurité:
ainsi s'écoulèrent plusieurs jours. Les Druides venoient à des
heures fixes panser le roi; il recevoit toujours ses breuvages
nourriciers et salutaires de la main discrète, dont il ne pouvoit
définir ni concevoir la mystérieuse bienfaisance; le reste du jour
et des nuits se passoit dans le silence et l'obscurité; les plus
douloureuses pensées agitoient le monarque, et retardoient sa
guérison. Cependant l'amour malheureux ne lui faisoit point éprouver
ses tourmens; trahi, trompé, il avoit cessé d'aimer; une ame aussi
belle ne peut aimer quand elle méprise; il faut à la vertu qui règne
dans son coeur, il faut à sa franchise, à sa confiance, un choix
digne d'elles; il a cru l'avoir rencontré, il adoroit leur
perfection; détrompé, son amour s'est évanoui avec l'erreur qui
l'avoit fait naître.
La jeunesse, les soins et le tems apportèrent à la blessure du roi
un soulagement considérable. Malgré sa tristesse, l'inquiétude qu'il
éprouvoit, le désir de savoir des nouvelles des siens, le besoin
surtout d'entendre parler de Viomade, de s'instruire de sa destinée;
enfin, malgré l'ennui dont il étoit dévoré, il sentoit ses forces
renaître. Les Druides lui annoncèrent que le danger avoit été grand,
mais qu'heureusement il étoit passé, et que le sang qu'il avoit
perdu, les chagrins auxquels il s'abandonnoit, étoient les seules
causes de la foiblesse qu'il éprouvoit encore. Un cri de joie se fit
entendre, le prince tressaillit. Les Druides et les flambeaux se
retirèrent; il les vit partir sans regret; son coeur étoit agité, il
vouloit réfléchir, il espéroit connoître enfin ce généreux inconnu
si touché de ses souffrances, et si heureux de leur guérison. Je ne
puis, dit le roi, recevoir plus long-tems vos soins, bienfaiteur
dont le nom me sera à jamais cher, sans connoître celui à qui je
dois tant de secours et tant d'intérêt. Hélas! vous ne me répondez
point... vous savez qui je suis, vous savez que je fus un ingrat. A
ces mots, le roi se sentit saisi d'une vive douleur; il entendit
soupirer son mystérieux ami, mais n'osa plus lui demander ce qu'il
s'obstinoit à taire; peut-être ce silence étoit-il une règle établie
dans ces lieux, car il ne doute pas qu'il n'ait été transporté chez
les Druides révérés, et dont les lois austères inspirent le respect
et la crainte; fatigué par tant de pensées, le roi s'endormit, et
les idées qui l'avoient si fort agité, se prolongèrent dans ses
songes; il croyoit entendre encore les soupirs de l'inconnu,
l'expression de sa joie; bientôt il aperçut Mérovée qui lui
demandoit compte de ses actions; il lui demandoit encore où étoit sa
couronne, son sceptre et son épée; tremblant, il fuyoit l'ombre
irritée, et se retrouvoit dans sa grotte; il voyoit Talaïs, elle le
conduisoit sur le rocher, et lui disoit: Ce n'est qu'ainsi qu'on
aime; enfin, il s'égaroit dans un long désert; là, il aperçoit
Viomade, pâle et défiguré; il portoit les tristes livrées de la
misère, demandoit aux dieux un asile. Ce songe affreux déchire le
coeur de Childéric, il se réveille en nommant Viomade; une sueur
abondante coule de son front, la fièvre hâte et précipite les
mouvemens inégaux de son pouls. Au nom qu'il a prononcé, l'étranger
s'est approché, et a pris une de ses mains. O vous! dit le prince
avec la plus grande agitation; ô vous! qui compâtissez à mes peines;
vous, qui avez des larmes pour mes douleurs, de la joie pour ma
santé, prenez pitié de mon inquiétude et de mes alarmes; vous le
savez, je suis Childéric, et je fus ingrat; l'amour, la jeunesse
m'ont entraîné; je ne cherche point d'excuse, hélas! l'ingratitude
n'en a point! mais soyez touché de mon repentir, calmez, s'il se
peut, mes chagrins; vous connoissez sans doute Viomade, le bruit de
sa vertu aura volé jusqu'à vous; hélas! vous savez aussi de quel
prix j'ai payé ses longs services; une si pure amitié..... mais que
ma douleur vous attendrisse; oubliez la faute, ne voyez que le
remords, et daignez m'apprendre où mes cruautés l'auront conduit,
s'il a survécu à mes injustices, s'il a trouvé l'honorable asile dû
à une ame si belle; si j'apprenois qu'il n'a point souffert, mon
repentir adouci, me laisseroit plus de repos; mais l'image de sa
détresse me poursuit jusque dans mon sommeil: au nom de vos soins
généreux, ah! parlez-moi de mon ami.... Et toi, mon cher Viomade, ne
te reverrai-je plus? ne te ferai-je pas lire dans ce coeur séduit,
plus que criminel, et qui t'aima toujours? Que ne puis-je encore me
jeter dans tes bras! que n'es-tu témoin de mes larmes!.... Arrêtez!
cher prince, arrêtez! s'écrie une voie entrecoupée par des sanglots;
arrêtez! reconnoissez votre fidèle Viomade, qui succombe à son
attendrissement et à sa joie. O mon ami! Tous deux se taisent, sans
cesser de s'entendre et de se répondre; leurs premières paroles se
ressentirent de leur mutuelle agitation. Doux silence! heureux
désordre! trouble charmant! plus persuasifs, plus touchans que
l'éloquence! Ah! disoit le prince, comment n'ai-je pas reconnu
Viomade à ses bienfaits, à sa sensibilité? qui sait aimer comme lui?
mais, pourquoi ce mystère? pourquoi me cacher mon ami?--Vos jours en
danger défendoient toute émotion; les Druides craignoient....--Ils
craignoient ma joie, ils avoient raison; je sens que plutôt, elle
eût été destructive; à peine encore puis-je aujourd'hui la
supporter.--Calmez-vous; demain, nous reprendrons cet entretien, il
devient dangereux pour vous.--Un mot seulement: Sais-tu le sort de
nos braves?--Egarés dans la forêt pendant l'obscurité, ils se
réunirent dès que le jour parut, et sont à Tournay; mais
reposez-vous, j'ose l'exiger. Childéric se soumit, il sentoit qu'il
en étoit tems; ses forces épuisées commençoient à lui manquer.
Viomade lui présenta un breuvage qui le ranima; il dormit quelques
heures: son ami s'offrit à son réveil; l'amitié en écarta les
peines, ou ne lui en laissa qu'un souvenir adouci par elle, et
embelli par l'espérance. Le roi, se sentant beaucoup plus calme,
désira apprendre comment Viomade et lui se trouvoient réunis: le
brave consentit à le lui raconter après la visite des Druides; il
ouvrit une fenêtre qui donnoit dans la forêt, mais déjà l'hiver en
avoit jauni l'ombrage, et la feuille desséchée tomboit sous les
efforts des vents; quelques chênes verts, quelques sapins, de noirs
cyprès, conservoient seuls leur triste, mais constante verdure. Les
Druides ayant jugé que le prince pouvoit être transporté sur un lit
de repos près de la fenêtre, il jouit de ce spectacle mélancolique,
et écouta long-tems le bruit des vents et le frémissement du
feuillage. Viomade vint s'asseoir auprès de lui, et ne put fixer
sans attendrissement ce beau visage décoloré, cette figure charmante
sur laquelle régnoit une si douce tristesse, une si touchante
pâleur. Childéric lui tendit la main, il la pressa dans les
siennes....; des pleurs baignèrent sa paupière; mais, triomphant de
sa foiblesse, Viomade prit une attitude plus ferme, et parla ainsi:
Vous m'ordonnez de vous expliquer par quels événemens nous nous
trouvons dans ces lieux, je vais vous obéir. Vous devez savoir, ou
du moins pressentir que vous habitez le temple dont le célèbre
Diticas est le grand-prêtre. En quittant Tournay, je me décidai à
venir le joindre: une tendre amitié nous unit dès l'enfance; il
chérissoit Mérovée, dont la piété étoit vive et éclairée; il vous
aimoit, je connoissois vos dangers, je comptois sur son pouvoir, je
me décidai à l'intercéder et à l'attacher à votre sort; cela me
parut facile, puisque déjà vous lui étiez cher: cependant je me
proposois de l'alarmer lui-même sur la perte de sa puissance; mais
j'avois besoin d'être instruit de votre destinée; j'étois sûr de
tous vos braves; je demandai Ulric comme le plus prudent; Valérius
n'osa me refuser. Nous convînmes rapidement d'un rendez-vous dans la
forêt; là, j'appris l'audace d'Egidius; je chargeai Ulric de vous
conduire ici; j'en obtins la permission de Diticas, qui avoit été
touché des malheurs dont vous étiez menacé; il m'avoit offert tous
ses secours. Instruit toujours fidèlement, constamment occupé de
votre sort, tremblant pour vos jours, j'allois au-devant de votre
arrivée, lorsque je vous trouvai évanoui et blessé dans les bras
d'Eginard: nous vous transportâmes jusqu'ici; on profita de votre
évanouissement pour sonder votre blessure; elle étoit profonde, et
le sang que vous aviez perdu vous causoit une si grande foiblesse,
que l'on craignit pour vos jours; le silence et le calme furent
ordonnés... Vous savez le reste. Ainsi donc, lui dit le roi, tandis
que je te repoussois loin de ta patrie, occupé de moi, tremblant
pour moi seul, oubliant mes torts sans nombre... Prince, interrompit
Viomade, un brave ne compte que ses devoirs. Un roi, reprit
Childéric, ne doit pas les oublier. Cette pensée plongea le
jeune monarque dans la plus profonde tristesse, il soupira
douloureusement. Viomade essaya de le distraire. O mon roi! lui
disoit-il, ce sont nos fautes qui nous éclairent; de l'erreur du
passé, naît la prudence de l'avenir; que d'années vous restent pour
en effacer quelques instans! Le remords épure le coeur, il est sa
seconde innocence, mais un noble espoir ne doit jamais l'abandonner;
le malheur mûrit promptement et intéresse toujours; l'expérience des
autres est perdue pour nous, et nous ne recevons que de nos propres
revers des leçons sévères, mais utiles: quelle longue et brillante
carrière s'ouvre devant vous! En peu de tems, vous avez cueilli les
fruits d'une profonde sagesse, appris de grandes vérités, vous leur
devrez une gloire pure et éclatante, un règne brillant et heureux.
Egidius ose aujourd'hui s'asseoir insolemment sur votre trône, mais
ce règne injuste ne sera pas long; les Francs rougiront d'obéir aux
Romains; ils rougiront de leur avoir rendu les Gaules, conquises au
prix du sang de leurs frères et du leur. J'apprends déjà qu'il
existe par-tout une violente persécution; tout ce qui vous est
fidèle est disgracié, privé de son rang, de ses biens, la plupart
déclarés serfs. Les chefs sont tous remplacés par des Romains, tous
les postes leur sont confiés, et l'ancien fisc de Rome est rétabli:
on n'ose murmurer encore, et l'instant n'est pas venu; il faut
laisser aux Francs le tems de sentir leur faute. Ce temple vous
offre une sûre retraite jusqu'à votre guérison; Diticas vous a
ménagé un honorable asile pour l'époque à laquelle vous pourrez
quitter ces lieux. Bazin, roi de Thuringe, vous appelle à sa cour;
vous y serez traité en souverain. Ces peuples, venus comme nous de
la Germanie, sous les noms de Cattes, de Varnes et d'Hérules, ont
fondé ce royaume encore naissant: gouvernés par les mêmes lois,
suivant la même religion que nous, un même sang, pour ainsi dire,
coule dans nos veines, un même sentiment doit nous animer, et vous
devez compter sur l'hospitalité qui vous est offerte. Bazin seroit
sans doute un grand roi, si quelques actions sanguinaires ne
servoient d'ombre à ses vertus; guerrier farouche, tout tremble
également devant lui, ennemis et sujets; mais votre cause est celle
des rois, son intérêt est de vous défendre; vous choisirez parmi vos
braves celui que vous daignerez préférer; il aura l'avantage de
vous suivre, il restera aux autres le bonheur de vous servir. Après
votre départ, je me rendrai près d'eux à Tournay; là, j'apprendrai
des circonstances les meilleurs moyens à employer pour vous rendre à
notre amour. Viomade se tait, et Childéric manque d'expressions pour
peindre sa reconnoissance.
Le jour s'écoula dans ce doux entretien. Childéric apprit sans
émotion qu'Egésippe étoit reine, qu'Egidius avoit reçu sa foi: il
sut qu'Ulric, blessé en l'accompagnant à la forêt, étoit rétabli,
mais persécuté par le nouveau roi. Il nomma dès-lors l'aimable
Eginard pour l'accompagner; Viomade se chargea de l'en instruire.
Les forces du monarque commençoient à se rétablir, l'hiver étoit
presque écoulé; plusieurs fois admis au temple, le roi avoit assisté
aux sacrifices des Druides; la prière, ce mouvement sacré du coeur,
avoit élevé et fortifié son ame, et l'espérance, premier bienfait
des dieux, l'avoit pénétré: souvent admis aux sages entretiens de
Diticas, il avoit reconnu la saine morale de Gelimer, et adressé des
regrets à ce vertueux ami.
Mais les vents retournés derrière les montagnes, sembloient rendre
le repos à la terre, un air plus doux se faisoit sentir, et les
buissons se paroient déjà d'une naissante verdure: c'étoit l'époque
fixée pour le départ de Childéric. Viomade en pressoit l'instant
pour le servir plus utilement ailleurs. Diticas lui ayant offert une
armure digne de son rang, lui ouvrit le trésor sacré, et le conjura
d'en disposer, lui promit la protection des dieux, lui jura un zèle
infatigable: Viomade ne promit rien. Eginard, fier et heureux du
choix de son maître, fut admis dans le temple. Un sacrifice précéda
le départ du roi; Eginard, chargé de ses ordres, le quitta pour
aller les exécuter. Le lendemain, conduit par Diticas et Viomade,
Childéric traversa le souterrain qui conduisoit au fleuve; là, ils
trouvèrent Eginard qui avoit amené deux chevaux superbes et
richement harnachés. Il fallut se séparer, et ce fut un moment
pénible pour tous. Viomade, ayant brisé une pièce d'or, en remit une
moitié au roi. Quand vous recevrez la seconde, lui dit-il,
hâtez-vous de vous rendre aux lieux qui vous seront indiqués, mais
n'en croyez aucun autre indice. Childéric se prosterna, plein de
respect et de reconnoissance, devant Diticas, embrassa tendrement
son ami, et sautant légèrement sur le cheval qui lui étoit destiné,
tourna vers les villes de Strasbourg, Francfort, Gotha, et arriva à
Erfort, capitale de la Thuringe. Ce n'étoit pas sans une vive
douleur que Childéric avoit quitté sa patrie; l'espoir qu'il
emportoit sembloit diminuer à mesure qu'il s'en éloignoit; il ne
pouvoit penser, sans un déchirement cruel, à la différence du voyage
qu'il entreprenoit alors, avec celui qu'il avoit fait il y avoit
deux ans, à la même époque et dans la même saison, mais avec des
sentimens bien éloignés de ceux qu'il éprouve: il revenoit alors
dans sa patrie, un père l'attendoit, un trône, une couronne lui
étoient réservés; il apportoit un coeur pur, exempt de foiblesse et
de repentir; la perfidie n'avoit point blessé son ame, tout sourioit
encore à sa jeunesse, il respiroit le bonheur. A présent, hélas!
banni par ses propres sujets, trahi par celle qu'il aimoit si
ardemment, errant, fugitif, accablé par les reproches de son coeur,
il va solliciter un asile qui lui rappellera sans cesse le trône
dont il est descendu! Ces idées l'accablent. Eginard lui-même a des
momens de tristesse; il vient de quitter Grislidis, ses adieux ont
été si tendres... Le premier jour du départ, Eginard fut préoccupé,
le second il crut devoir distraire son maître, le troisième jour il
y parvint, et fut heureux. Arrivés à Erfort, il se reposèrent un
jour entier avant de se présenter à la cour où ils étoient attendus;
ce jour rendit au roi son air majestueux et doux, à Eginard toutes
ses graces et le désir de plaire.
FIN DU LIVRE ONZIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE DOUZIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE DOUZIÈME.
Bazin, roi de Thuringe, vient de perdre son fils Amalafroi.
Vengeance que veut en tirer un père irrité. Arrivée de
Childéric. Portrait de Bazine. Elle demande en vain la grace
des Vandales; elle s'évanouit dans les bras de Childéric. Son
entretien avec le roi des Francs. Elle le quitte. Retour de
Bazin dans son palais. Festin. Chants funèbres.
LIVRE DOUZIÈME.
Bazin régnoit seul en Thuringe depuis la mort d'Humfroi, son frère
aîné, avec lequel il avoit partagé d'abord l'empire; ils habitoient
alors deux palais voisins, et qu'un seul jardin séparoit. A la mort
d'Humfroi, Bazin s'étoit emparé de ce trône à peine élevé, qui
devoit tomber sous les coups de Thierry, fils de Clovis, et faire
partie de sa puissance. Altier, sanguinaire et farouche, Bazin
venoit de perdre l'aîné de ses fils, le jeune et bel Amalafroi,
espoir et amour du peuple. Vainqueur des Vandales, il traitoit de la
paix quand il fut lâchement assassiné: l'armée entière gémit sur une
mort prématurée, et qui lui enlevoit un prince aussi brave que
généreux. La douleur de Bazin fut extrême; mais il ne borne point
son deuil à des larmes, la vengeance peut seule satisfaire ses
regrets terribles. En vain il lui reste encore trois fils,
Hermanfroi, âgé de douze ans, Baderic et Berthier, encore enfans;
rien ne le console, ne l'appaise; c'est du sang qu'il faut à sa
douleur: tous les prisonniers faits sur les Vandales pendant la
guerre, seront immolés sur la tombe d'Amalafroy, de ce prince, qui,
dans le cours d'une longue carrière, n'eût pas vu couler sans pitié
une goutte de ce sang qui va se répandre à grands flots. Déjà les
apprêts de ces sanglantes obsèques ont frappé d'horreur les sens de
Childéric; il a aperçu le bûcher en se rendant à la cour du roi de
Thuringe; il a reculé d'effroi, et a frémi au récit que lui font les
gardes qu'il a interrogés. Cependant, au bruit de son arrivée, Bazin
se présente pour le recevoir, et la beauté du monarque français, sa
taille superbe et son aspect enchantent déjà tous ceux qui
l'entourent; il parle, il plaît davantage encore, et tous les coeurs
lui sont soumis. Arrivé dans les appartemens du roi de Thuringe,
Childéric, comblé d'honneurs, répond à ces hommages avec une noble
reconnoissance: on l'écoute, on l'admire, il règne sur tout ce qui
l'approche; l'aimable Eginard reçoit lui-même un favorable accueil,
et partage les égards dont on accable son maître.
Mais les horribles funérailles que prépare un père irrité, ont porté
la douleur dans l'ame sensible de Bazine, nièce du roi de Thuringe,
et destinée, dès sa naissance, à épouser son fils. Bazine, restée au
palais de son père Humfroi, et élevée par les ordres de son oncle,
cache dans l'ombre sa beauté, sa grace, sa douce mélancolie, et tous
les présens qu'elle a reçus de la nature; dans une extrême jeunesse,
elle a montré une ame élevée, un caractère constant et noble, un
esprit juste, une imagination profonde. Bazine a deviné tout ce
qu'elle est loin encore de sentir, ce qu'elle ne doit peut-être
jamais connoître, et sa raison, qui avertit son coeur des privations
qui l'attendent, l'a condamnée aux regrets, long-tems avant qu'elle
eût l'idée du plaisir. L'amour pur, extrême, sincère et constant, ce
dieu des ames tendres et fidèles, se peignoit à sa pensée comme le
seul vrai bien de la vie; la bienfaisance en étoit pour elle la
consolation; une bonne action, voilà le plaisir pour Bazine, et les
larmes de joie qu'elle faisoit répandre, étoient la volupté pour son
coeur. Ses traits réguliers, mais doux, son regard languissant et
timide, son sourire innocent, ses graces enfantines et légères, tout
en elle est pur et dans une parfaite harmonie; la négligence et
l'abandon de sa démarche, un air rêveur, un son de voix qui portoit
à l'ame ses moindres discours, font de Bazine un de ces êtres
charmans que l'on aime, que l'on admire, et qui ravissent pour
toujours. La princesse, destinée à l'hymen d'Amalafroy, renonçoit,
en l'épousant, à la délicieuse idée d'un amour mutuel; elle
éprouvoit un regret qu'elle condamnoit elle-même; en songeant à cet
hymen, elle pleuroit un bonheur mensonger, mais enchanteur. Des
raisons politiques forçoient le roi de Thuringe à presser cette
union; et Bazine, à l'approche de cet instant, sentoit augmenter son
indifférence; elle se le reprochoit, elle vouloit aimer celui
qu'elle estimoit, son coeur rebelle se refusoit à ses propres
volontés. Appartenir sans se donner, passer sa vie sans connoître
l'amour, renoncer à ses rêves charmans, sacrifier ses vagues, mais
délicieuses espérances, se dérober soi-même à ce héros inconnu
encore, mais qui sans doute existoit pour elle, ces pensées
plongeoient la jeune princesse dans une tristesse accablante.
Amalafroy plus heureux, ou plus à plaindre peut-être, aimoit avec
idolâtrie; il voyoit avec transport s'approcher l'heureuse époque
de son hymen; il se plaignoit pourtant d'une froideur dont son
amour et sa délicatesse étoient alarmés: alors Bazine lui sourioit
avec tant de graces, qu'il se reprochoit ses plaintes: il espéroit;
mais à peine âgé de dix-huit ans, le prince est déjà moissonné! Il
n'a paru qu'un seul jour pour se faire connoître et regretter, et
Bazine a donné des larmes à celui dont elle fut aimée. Cependant la
vengeance terrible du roi de Thuringe révolte son coeur, tant
d'innocentes victimes excitent sa pitié; timide et modeste, Bazine
craint de paroître; destinée au trône, elle a cependant le noble
sentiment de sa grandeur, qui l'élève au rang qui lui est réservé.
Le jour est fixé, on nomme déjà l'instant, la princesse ne peut
différer davantage; couverte de vêtemens de deuil, voilée et suivie
de la bonne Eusèbe, sa nourrice et sa gouvernante, de la séduisante
Berthilie, sa meilleure amie, elle quitte son palais, traverse
légèrement le jardin qui le sépare de celui du roi, et se présente à
ses regards au moment où il venoit de recevoir avec tant d'honneurs
Childéric et Eginard. Bazine, qui a rejeté son voile en arrière,
rougit à l'aspect de deux étrangers; mais, s'adressant à son oncle:
Je viens, lui dit-elle, implorer votre clémence, et recourir à vos
bontés.--Que voulez-vous, Bazine? parlez; que demandez-vous?--La
grâce de ces malheureux Vandales, si cruellement condamnés. A ces
mots, prononcés avec une enchanteresse douceur, Bazine leva ses
beaux yeux remplis d'une expression si tendre; mais le roi, enflammé
de courroux, lui répondit: Eh quoi! c'est vous, vous, destinée à
devenir l'épouse d'Amalafroy, vous qu'il aima, c'est vous qui m'osez
demander la grâce de ses assassins! vous qui, loin de suspendre ma
vengeance, devriez en presser les effets! Est-ce ainsi que vous
honorez l'ombre de celui qui dut être votre époux?--Oui, c'est ainsi
qu'interprétant sa belle ame, je rends un juste hommage à ses
vertus; c'est en sauvant l'innocence, que j'obéis à ses volontés
généreuses. Ah! craignez d'irriter ses mânes augustes, loin de les
apaiser! Que ne peut-il, du sein des morts, se faire entendre et
vous attendrir!... O roi! ajouta-t-elle en se jetant aux genoux de
Bazin, et élevant vers lui ses mains suppliantes, daignez écouter
sans courroux la prière que je vous adresse! sauvez ces infortunés!
l'ombre désolée de votre fils rejetera de sanglantes funérailles;
croyez-en celle qu'il aima et qui connut si bien son coeur; cédez à
la pitié: accordez-moi une grâce que je vous demande au nom
d'Amalafroy! Bazin, sans être ému par sa beauté, par ses grâces
timides, par l'accent irrésistible d'une voix si touchante, et à qui
son attendrissement prêtoit encore un charme plus persuasif, releva
Bazine avec rudesse: C'est assez, lui dit-il; je pardonne à votre
âge cette indiscrète prière. Des gardes vinrent avertir le roi que
les bûchers et les victimes étoient prêts; il suivit les gardes.
Bazine, entraînée par sa pitié, s'élança au-devant de lui, essaya de
le retenir; le roi la repoussa, et s'éloigna d'elle; elle fit un
cri, et tomba évanouie. Childéric, qui étoit près de la princesse,
la reçut dans ses bras; il la transporta sur un siége voisin;
Berthilie, Eusèbe, s'empressèrent de la secourir, tandis que
Childéric, tremblant, effrayé de sa pâleur, restoit à genoux, et
soutenoit sa tête; Eginard, debout et non moins troublé que le roi,
admiroit en silence cette beauté si sensible et si généreuse; les
liens de perles qui retenoient ses cheveux d'un blond argenté,
s'étoient détachés, et ses longues tresses dénouées sembloient un
nouveau voile qui se prêtoit de lui-même à cacher ses modestes
charmes. Les soins de Berthilie ne furent pas sans succès, Bazine
rouvrit ses beaux yeux. Etonnée de se trouver appuyée sur le bras
d'un étranger, qui lui-même est à ses genoux, elle regarde autour
d'elle, et une prompte rougeur anime l'albâtre de son teint; elle
porte sur le roi un regard reconnoissant et timide, et le prie avec
instance de se relever; mais Childéric, qui s'oublioit entièrement à
ses pieds, et s'abandonnoit à une admiration qui remplissoit et
absorboit toutes ses pensées, n'entendit point ces paroles; il ne
vit que sa touchante beauté: la princesse renouvela sa prière;
alors, sortant comme d'un songe, le roi lui obéit, mais il demeura
près d'elle, et constamment préoccupé. Bazine sourit à Eusèbe,
embrassa Berthilie, et cependant elle poussa un profond soupir, et
quelques pleurs coulèrent de ses yeux; elle pensoit aux malheureux
qu'elle n'avoit pu sauver, et leur donnoit des larmes: s'occupant
néanmoins des étrangers, elle remercia le roi qui l'avoit secourue,
salua Eginard. Je savois, dit-elle à Childéric, que la cour de
Thuringe devoit être bientôt honorée de votre illustre présence,
car je vois que c'est au roi Childéric que je dois déjà des
remercîmens. Je vous reconnois au portrait fidèle que l'on m'a fait
souvent de vous, et si la renommée n'a pas été moins juste en me
parlant de vos vertus, ma cour, qui vous reçoit, doit s'enorgueillir
de son bonheur. Childéric troublé, s'inclina sans répondre. Je
rougis pour nous, reprit Bazine, de ce que votre arrivée vous rendra
le témoin des vengeances d'un père irrité et malheureux; la douleur
l'a égaré, et ses excès vous font sans doute horreur; hélas! il a
perdu ce qu'il aimoit, et son injustice, sa fureur, sont peut-être
excusées par la violence de son désespoir! Oui, princesse, répondit
le roi avec embarras; je sais qu'en perdant le prince Amalafroy,
Bazin perd un fils adoré, la Thuringe un héros, vous, belle
princesse, un époux, un amant aimé.... Bazine baissa les yeux, et ne
répondit point; après un moment de silence, elle se leva: Je vais me
retirer, dit-elle au roi, je crains le retour de Bazin. Nous nous
reverrons, prince, et j'espère que vous ne me refuserez point le
récit de vos aventures, et de ces faits extraordinaires qui ont
marqué même votre enfance. Permettez-moi de vous présenter ma chère
Eusèbe, et Berthilie, ma meilleure et plus tendre amie; elle est
fille du vertueux Théobard, chef du conseil; nous fûmes élevées
ensemble, nos coeurs s'entendirent en naissant. Childéric, à son
tour, présenta aux dames l'aimable Eginard. Bazine se retira avec
celles qui l'avoient accompagnée; Childéric n'osa les suivre, mais
fixé près de la fenêtre, il vit la princesse traverser les jardins;
il admiroit sa légèreté, les grâces de sa taille, tous ses
mouvemens; il cessa de la voir, mais non de l'admirer. Eginard, non
moins charmé, interrogeoit la trace des pas de Bazine et de
Berthilie; il se perdoit, comme son maître, dans un double
enchantement. Berthilie, ainsi que la princesse, n'a vu encore
paroître que son seizième printems; elle n'a point, comme son amie,
des traits réguliers, un teint d'albâtre, des cheveux blonds, fins
et déliés; son front n'a point cette sérénité virginale, ses yeux
cette mélancolie voluptueuse; mais ses cheveux bruns clairs, et
naturellement bouclés, conviennent à la fraîcheur de son teint; sa
physionomie est expressive, une gaieté innocente l'anime, sa bouche
vermeille sourit avec bonté, et quelquefois avec malice; sa taille
est celle des Grâces, son caractère vrai, constant, son ame
innocente et sensible, son esprit fin; elle est vive, étourdie, sait
qu'elle est jolie, aime à l'entendre dire, adore son père, et
mourroit pour son amie. Ces deux charmantes fleurs, nées au même
printems, et près l'une de l'autre, se sont épanouies en s'aimant,
et si l'attachement de Berthilie a plus de respect et de déférence,
Bazine la dédommage en se livrant à tout ce qu'elle sent d'amitié,
et répare ainsi ce que le rang met entre elles de distance.
Childéric et Eginard furent arrachés à leur douce rêverie par le
bruit du retour de Bazin, entouré de sa cour. On désapprouvoit
l'injuste vengeance du roi, on détestoit sa fureur; cependant on
avoit exécuté ses ordres sans résistance, on l'avoit suivi en foule
au lieu du supplice, on applaudissoit tout haut à des cruautés dont
on frémissoit au fond du coeur. Tel est le sort des rois; le cri de
la vérité est étouffé pour eux, à travers les clameurs de la
flatterie; trompés, ils s'abandonnent; trahis, ils s'égarent. Bazin,
fier du sang qu'il a fait couler, admire sa puissance et les effets
terribles de son courroux; il s'approche de Childéric, lui parle
d'Amalafroi, de sa mort prématurée, des funérailles qu'il vient
d'ordonner, d'exécuter même. Sa douleur, appaisée sans doute par sa
vengeance, ne l'arrache point à l'entretien général, ni aux soins
qu'il doit aux étrangers. Un festin s'apprête; Childéric et Eginard
y ont pris place; la coupe vole toujours remplie de nouveau, et le
vin animant les esprits, chacun se livre sans réflexion à sa pensée.
Mais bientôt on ne parle plus que du supplice des Vandales; leur
nom, leur rang, leur âge, leur courage ou leur foiblesse, leurs
cris, leurs larmes, ou leur force et leur étonnante fermeté,
occupent tous les convives. Le roi de Thuringe, charmé, se mêloit à
ce barbare récit. Théobard seul, silencieux et triste, jetoit sur
tous un regard froid ou mécontent. Childéric l'observoit, et conçut
pour lui autant d'estime que d'intérêt: Eginard, placé près de lui,
sut d'abord qu'il étoit le père de Berthilie; c'étoit un titre à ses
égards. Ce n'est pas qu'Eginard ait oublié les adieux de la tendre
Grislidis, il s'en souvenoit, et se promettoit d'y penser toujours.
Childéric, qui ne prenoit aucune part à une conversation si peu
d'accord avec son coeur, vit avec plaisir la fin du repas. On
alloit quitter la table, lorsque plusieurs Bardes entrèrent, ils
étoient couronnés de cyprès; un d'eux tenoit une harpe, trois autres
chantèrent ainsi la mort du jeune Amalafroi.
CHANT FUNEBRE
SUR LA MORT D'AMALAFROI.
Il n'est plus! chantons sa valeur,
Célébrons ses vertus, sa gloire;
Mais n'outrageons pas sa mémoire
Par une éternelle douleur.
Disons-nous: son ame sublime
Vole vers la divinité,
Et laissons le vice et le crime
Douter de l'immortalité.
Avant de t'élever aux cieux,
Esus t'éprouva sur la terre;
De cette épreuve passagère,
Dépendoit ton sort glorieux.
Mais où finit ce joug pénible,
Commence un destin solennel:
Du fond de la tombe insensible
Tu sors pour un jour éternel.
FIN DU LIVRE DOUZIÈME.
CHILDÉRIC.
LIVRE TREIZIÈME.
SOMMAIRE
DU LIVRE TREIZIÈME.
Childéric ne se croit point amoureux. Eginard se promet de rester
fidèle. Le roi raconte une partie de ses aventures à la
princesse. A la chasse, il sauve la vie au roi de Thuringe. Il
reprend son récit; la princesse, trop émue, l'interrompt. Ils
se rencontrent par hasard dans une promenade, et Childéric
achève sa narration. Emotion mutuelle, aveux muets. Coquetterie
de Berthilie et d'Eginard. Inquiétude qu'éprouve Berthilie.
LIVRE TREIZIÈME.
Childéric, conduit à l'appartement qui lui est destiné, se trouve
seul avec Eginard; tous deux ont déjà nommé Bazine; tous deux ont
plus parlé encore de ses vertus que de ses charmes. Combien elle
étoit touchante aux pieds du roi, et implorant sa clémence! qu'elle
étoit belle, les yeux baignés de pleurs! Que la mélancolie sied bien
à ses traits divins! qu'Amalafroi étoit heureux! Cette pensée
arrache au prince un soupir; mais c'est Bazine qu'il plaint: déjà
elle a connu l'amour, elle en a senti les charmes, pour en éprouver
les éternelles douleurs. Cependant elle n'a point laissé voir ni
regret violent, ni désespoir inconsolable. Childéric espère que la
belle princesse n'est pas pour toujours affligée. A seize ans,
doit-elle, dans un éternel veuvage, ensevelir ses attraits et fermer
son coeur à l'amour? Mais Bazine peut-elle être inconstante?
Childéric ne le croit pas, et ne veut pas le croire.
L'heure du sommeil n'interrompt point ses pensées; le jeune roi,
cependant, n'a vu qu'une fois celle qui l'occupe; il n'a point
formé le désir de lui plaire, il est aussi loin du projet de
l'aimer; l'amour brûle, souhaite, espère, et Childéric n'éprouve
point ces mouvemens impétueux; son imagination est calme, il n'est
point livré à cet orage des sens qui l'agitoit près d'Egésippe; il a
vu la bonté céleste, il adore sa belle image, mais sans trouble,
sans émotion, sans délire: le prince est sans désirs comme sans
espérance. Le lendemain, Childéric reçut les chefs de l'état; mais
ayant demandé l'honneur d'être admis chez la princesse, Bazin y
consentit et l'accompagna lui-même. Bazine reçut les rois avec les
grâces nobles qui suivoient tous ses mouvemens, et Childéric ne sut,
en y réfléchissant, ce qui la rendoit plus belle de son sourire ou
de ses larmes. Le roi, en se retirant, lui dit qu'il espéroit qu'à
l'avenir elle reparoîtroit à sa cour; la princesse s'inclina avec
respect; les rois la quittèrent. Pour obéir sans doute aux ordres
qu'elle avoit reçus, elle parut le lendemain au palais du roi, et la
charmante Berthilie entra avec elle; toutes les dames qui
composoient la cour de Thuringe, s'étoient également réunies autour
de la princesse, et se mêlèrent aux amusemens qui d'ordinaire
occupoient Bazin et ceux qui l'environnoient. Le jeune roi de France
attira d'abord tous les regards; mais il promenoit, sur toutes ces
jeunes et belles nymphes, des yeux si indifférens, qu'aucune n'osa
espérer. Eginard, dont le rang plus modeste, semble aussi plus près
du plaisir; Eginard, galant et léger, tourne toutes les têtes et
blesse même plus d'un coeur. On l'invite en vain à l'inconstance,
Eginard ne veut aimer que Grislidis; cependant il ne renonce point à
plaire, il ne renonce point à cette aimable coquetterie qui flatte
sa vanité, amuse sa pensée, distrait son coeur; il veut respirer
toutes ces fleurs qu'il s'interdit de cueillir. Pour échapper à tant
d'attraits, il les désire tous: aimable, mais frivole, léger sans
perfidie, et volage par fidélité, offrant également ses voeux à
chaque belle, et leur portant un inconstant hommage, il échappe au
trait qui peut à peine l'effleurer, et offre à Grislidis ces preuves
de constance, dont peut-être elle eût été alarmée. Ainsi, en gardant
sa tranquillité, il va troubler la paix de tant de beautés dignes
d'amour, et ses jeux peut-être feront couler bien des larmes.