SECTION XII.

Recherches sur les causes de la cruauté et de l'esprit persécuteur que

l'on remarque surtout dans les prêtres de l'église romaine.

Si nous considérons les cruautés énormes exercées par les prêtres de

l'église romaine, même sans que rien parût les y engager, et souvent sur

des personnes pieuses, innocentes et vertueuses, dont tout le crime

était de vouloir honorer Dieu selon leurs consciences, nous demeurerons

convaincus que personne dans les nations civilisées n'a poussé aussi

loin la férocité, et n'a joué un rôle aussi barbare que le clergé du

pape.

L'on ne peut douter que dans l'espèce humaine il ne se trouve des

individus dont les uns sont naturellement durs et cruels, tandis que

d'autres sont tendres et compatissans; cependant on ne peut pas supposer

que la plupart de ceux qui se destinent au service des autels ne soient

tous choisis que parmi les hommes de la première espèce, et qu'il ne

s'en trouve que très peu qui aient des sentimens d'humanité. Il faut

néanmoins convenir que si les prêtres romains eussent tous été choisis

parmi les êtres les plus cruels, ils ne pourraient point agir autrement

qu'ils ne font.

Puis donc que la férocité par laquelle ces hommes se distinguent de tous

les autres, ne peut être attribuée à quelque qualité naturellement

inhérente en eux ou qui leur soit particulière, il faut en chercher la

cause ailleurs. Quoique l'éducation que reçoivent les ecclésiastiques de

l'église romaine ne diffère pas d'une façon bien marquée de celle des

autres personnes de leur religion qui étudient les lettres, cependant

nous trouvons dans l'éducation des membres de ce clergé, des

circonstances plus ou moins éloignées qui semblent de nature à leur

inspirer les dispositions barbares dont nous parlons.

L'on a sur-tout grand soin d'enseigner la logique et l'art de disputer

aux jeunes gens destinés aux fonctions ecclésiastiques; on leur remplit

la tête de questions métaphysiques, de subtilités, de théologie

scholastique; on leur fait étudier les pères de l'église; on leur fait

lire des légendes et des vies des saints.

La logique a sans doute de l'utilité, mais par la façon dont on

l'applique, dans les études du clergé, au lieu de mettre les hommes à

portée de découvrir et de défendre la vérité, elle n'apprend qu'à

l'obscurcir et à rendre l'erreur et l'imposture spécieuses et probables.

En un mot la logique que l'on enseigne aux jeunes ecclésiastiques ne

semble être que l'art de jetter de la poudre aux yeux des autres, mais

cette poudre revient souvent contre eux-mêmes et les aveugle pour la

vie. La métaphysique n'est propre qu'à leur remplir l'esprit de mots

vides de sens, d'idées vagues, de notions fausses, d'opinions

arbitraires. La scholastique n'est qu'un tissu de questions inutiles,

ridicules et souvent indécentes. Les ouvrages des pères, pour lesquels

on leur inspire la vénération la plus profonde, les infectent pour

l'ordinaire d'opinions erronées, leur inspirent un esprit de parti, des

idées superstitieuses, des maximes dangereuses; en un mot excitent en

eux des animosités, de la virulence, de l'intolérance, dont ces grands

personnages ont été eux-mêmes animés contre ceux qu'ils traitaient

d'hérétiques. Enfin les légendes et les vies des saints les confirment

dans toutes les idées fausses ou dangereuses qu'ils ont puisées dans les

pères, leur remplissent le cerveau de faux miracles et de faits

merveilleux, les accoutument à croire les romans les plus incroyables,

les mensonges les plus évidens, leur font prendre le fanatisme le plus

dangereux pour la religion la plus pure, et les écarts de l'extravagance

pour de la vraie dévotion[39].

[39] L'on a déjà rapporté dans cet essai différens exemples qui

prouvent l'orgueil, l'humeur turbulente, l'esprit cruel et

persécuteur par lequel un grand nombre de pères de l'église s'est

distingué; cependant pour rendre ce tableau plus complet nous

joindrons encore un supplément à cet essai, dans lequel nous

parlerons des maximes dangereuses, des opinions erronnées, des idées

bizarres, des superstitions, de la crédulité, des interprétations

ridicules des écritures que l'on trouve dans les ouvrages de ces

grands hommes; nous y joindrons en peu de mots les questions

indécentes et ridicules que l'on agite dans la théologie

scholastique; nous parlerons encore d'une foule d'extravagances que

les bons catholiques, ainsi que quelques autres chrétiens, ont

regardé comme des effets de la plus sublime dévotion.

Ajoutez à tout cela que ceux qui sont chargés de l'instruction des

jeunes gens destinés à l'état ecclésiastique, étant des prêtres

eux-mêmes, n'épargnent rien pour inspirer à leurs élèves l'idée qu'ils

sont infiniment supérieurs aux laïques; et que ceux-ci doivent avoir

pour eux le respect le plus profond; ils leur inculquent de plus que

l'hérésie est le plus grand des crimes, que rien n'est plus nécessaire

et plus légitime que d'extirper les hérétiques; que l'on doit regarder

les incrédules comme les hommes les plus dangereux dans un état; que

l'on doit employer les moyens les plus cruels et les plus sanguinaires

pour les réprimer; que toutes les voies dont on se sert pour y parvenir

sont justes et très agréables à la divinité; que le clergé est destiné

par état à s'acquitter de la fonction la plus sublime de combattre les

ennemis de l'église.

Ainsi chargés de connaissances inutiles, remplis de zèle et de frénésie

pour des opinions fausses, pour des cérémonies absurdes; bouffis

d'orgueil et de vanité[40], empoisonnés de principes pernicieux, les

jeunes ecclésiastiques sortent des séminaires où ils ont été éduqués;

s'ils entrent ensuite dans quelqu'ordre monastique, ils y mènent une vie

récluse qui les rend sombres et mélancoliques, qui aigrit leur

caractère, qui les porte à la cruauté. En effet que peut-on attendre de

personnes séquestrées du monde, qui n'ont aucune occupation raisonnable,

qui sont privées de tout amusement et des plaisirs même les plus

innocens? Mais soit qu'ils embrassent la vie monastique, soit qu'ils

entrent dans le clergé séculier, les ecclésiastiques romains sont

obligés de garder le célibat; c'est aux médecins et aux naturalistes, à

examiner les effets physiques que l'observation exacte de cette loi peut

produire sur le tempéramment; ils décideront si elle n'est pas propre à

rendre quelques hommes chagrins et cruels: au moins est-il certain que

le célibat les isole, il anéantit pour eux les liens si doux du mariage,

de la paternité, de la parenté, qui sont sans doute, propres à nourrir

dans les hommes la bienfaisance, la sensibilité, la pitié. Comme un

grand nombre de moines et de prêtres de l'église romaine sont forcés de

s'interdire toute conversation avec le sexe, tandis qu'elle est permise

aux prêtres des autres pays, et qui sagement réglée tend à polir,

adoucir, humaniser les hommes: cette circonstance seule peut nous faire

deviner pourquoi les prêtres de l'église romaine sont plus durs et plus

féroces que les laïques. Il est bon d'observer en passant que l'on

rencontre plus de tristesse, de brutalité, de cruauté chez les

Mahométans, les Turcs et les Maures, ainsi que dans les autres nations

où la conversation et le commerce familier des deux sexes sont

interdits, que dans les pays où les hommes et les femmes sont confondus

et vivent en société.

[40] Indépendamment de cette vanité que l'on inspire aux jeunes gens

destinés à l'église, les personnes qui étudient les lettres sont

déjà disposées par elles-mêmes à mépriser la partie ignorante du

genre humain. Dans le temps où le peu de savoir qui existait dans le

monde était exclusivement possédé par les prêtres, ceux-ci étaient

très fiers, et cela fournit au clergé romain la facilité de tromper

et de tyranniser les pauvres laïques.

Puisque cette conversation si agréable avec les femmes est d'une si

grande utilité pour les hommes, quel dommage n'est-ce pas pour les deux

sexes, que les femmes ne soient pas pour l'ordinaire élevées de manière

à rendre leur commerce plus utile, et pour nous et pour elles-mêmes! Si,

au lieu de leur remplir la tête de bagatelles ou de choses encore pires,

on leur inspirait de bonne heure le goût des objets vraiment estimables,

on ne les verrait pas continuellement occupées de futilités et courir

après des amusemens enfantins, ridicules, coûteux et souvent criminels;

leur conversation ne serait ni aussi insipide, ni aussi impertinente

qu'elle l'est trop communément; au contraire, si leur esprit était

cultivé et enrichi de connaissances, dont il n'est pas douteux qu'elles

ne fussent très susceptibles, quelle satisfaction et quelles ressources

ne trouveraient-elles pas en elles-mêmes, et à quel point ne se

rendraient-elles pas adorables à nos yeux! Quel pouvoir et quels charmes

n'aurait pas la beauté si elle était ornée de la bonté, de la raison, de

la science! Les attraits une fois flétris, ne resterait-il donc pas

encore aux femmes des qualités propres à leur mériter nos égards, notre

estime, notre attachement?

Mais revenons à notre sujet. L'on a fait remarquer au commencement de

cet ouvrage, que plusieurs des passions auxquelles la nature humaine est

sujette, finissent par se changer en cruauté quand elles vont à l'excès.

Il n'est point de passions qui prouvent mieux cette vérité que l'orgueil

et l'ambition; or il n'y a personne au monde qui soit plus sujet à ces

deux passions que le clergé de l'église romaine. L'on peut encore

ajouter à cela qu'une troupe nombreuse de brigands, est plus effrontée

et plus cruelle, que celle qui n'est composée que d'un petit nombre de

fripons; il en est de même des prêtres romains dont l'audace et la

méchanceté sont augmentées par leur nombre. Enfin il est bon d'observer

que les prêtres et les moines sont tirés pour la plupart de la lie du

peuple. L'on a vu des papes mêmes sortir de la fange pour monter sur le

trône pontifical, d'où ils ont insolemment donné des lois aux potentats

de l'Europe[41].

[41] Grégoire VII était d'une naissance très obscure. Ce fut lui qui

eut les démêlés les plus sanglants avec l'empereur, qu'il força,

comme on a vu, de venir implorer sa clémence. Ce fut ce même pape

qui sentit qu'il était de l'intérêt de l'église que les prêtres ne

fussent point mariés. Alexandre V dans son enfance avait été

mendiant. Pie V était fils d'un bouvier. Sixte V avait gardé les

pourceaux. Presque tous les moines sont tirés de la plus vile

populace, et n'ont jamais reçu une éducation honnête; d'ailleurs ils

vivent dans des couvens, où règnent des cabales, des haines, des

jalousies, des animosités peu propres à leur former un bon

caractère.

Quoique l'orgueil et l'ambition excitent souvent les hommes à la

cruauté, cependant sans pouvoir ils ne peuvent l'exercer impunément au

gré de leurs désirs. Malheureusement pour la chrétienté, comme on l'a

fait observer ailleurs, les prêtres de l'église romaine ont joui d'un

grand pouvoir, et c'est là ce qui les a mis à portée de remplir

l'univers de leurs abominations, de leurs persécutions, de leurs

cruautés. D'ailleurs les souverains, aveuglés par la dévotion, ou par

une fausse politique, leur ont toujours prêté main forte, et se sont cru

en conscience obligés d'immoler les victimes désignées par leur fureur.

Dans presque tous les tems, les princes et les magistrats n'ont été,

pour ainsi dire, que les ministres des vengeances et des passions des

papes et du clergé. Les édits les plus sanguinaires ont été toujours

ceux qui ont eu pour objet de mettre à couvert les intérêts du

sacerdoce. Depuis la fondation du christianisme, nous voyons en tout

pays les rois presque uniquement occupés à tirer l'épée sur l'ordre de

leurs prêtres, et travailler contre leurs intérêts les plus chers pour

maintenir des hommes oisifs et turbulens dans la possession des droits

qu'ils ont visiblement usurpés sur leurs concitoyens: en un mot nous

voyons les princes s'avilir au point de se rendre les satellites et les

bourreaux de quelques spéculateurs ignorans et présomptueux, qui sont

parvenus, à faire regarder leurs futiles décisions comme nécessaires au

bien-être des nations, et comme des oracles du ciel. C'est ainsi que le

clergé romain, qui fait profession _d'abhorrer le sang_, a trouvé le

secret d'exterminer ses ennemis, et de remplir la terre de carnage en

écartant de lui l'apparence de la cruauté. Les chefs des nations ont

pris sur eux l'odieux fardeau de la persécution; ils se sont chargés de

la haine qui aurait dû retomber sur les prêtres odieux dont ils

n'étaient que les instrumens aveugles, et dont souvent ils sont les

premières victimes.

Quelque disposés que quelques hommes puissent être à la cruauté par leur

méchant naturel, il en est beaucoup qui n'osent lui donner un libre

cours par la crainte de Dieu et encore plus par celle des hommes; mais

lorsqu'ils peuvent exercer leurs fureurs par les mains des autres,

lorsqu'ils sont au-dessus de la crainte des hommes, lorsqu'ils sont

encouragés par leur nombre, par l'impunité, par l'aveuglement des

peuples, par les usages reçus par les lois, c'est alors que, sans

rougir, ils se permettent les plus grands excès; c'est alors qu'ils ont

le front de prétendre que Dieu exige que l'on trouble les consciences,

que l'on tourmente les hommes, que l'on porte partout le fer et le feu.

Il n'y a point de forfaits que l'on ne soit en droit d'attendre d'un

ordre d'hommes dont le coeur est ainsi dépravé.

Il semble que toutes ces circonstances attentivement pesées, suffisent

pour nous rendre raison de la conduite du clergé romain: ces reflexions

peuvent nous découvrir les vraies raisons qui font qu'il surpasse en

cruauté les laïques et les personnes qui ont reçu une éducation honnête.

D'ailleurs les plus grands imposteurs doivent être les plus défians, et

les hommes les plus défians sont toujours les plus cruels.

SUPPLÉMENT A L'ESSAI SUR LA CRUAUTÉ RELIGIEUSE.

Comme dans l'essai précédent l'on a déjà fait sentir les conséquences

fâcheuses qui résultent de la vénération qu'ont les chrétiens, et

sur-tout les catholiques romains que l'on destine à l'église, pour les

ouvrages des pères; comme on a dit que la théologie scholastique, dans

laquelle on exerce les jeunes ecclésiastiques, est remplie de questions

futiles, odieuses et même indécentes; comme on a montré que la lecture

des légendes romanesques, et des vies des saints disposait à une

crédulité ridicule et faisait ajouter foi à des contes dépourvus de

vraisemblance et de bon sens, et faisait regarder l'enthousiasme et la

superstition comme la dévotion la plus parfaite; je me crois obligé de

prouver mes assertions par des exemples. Je commencerai donc par

rapporter les opinions erronées, les cérémonies superstitieuses, les

faux miracles que l'on trouve dans les ouvrages de plusieurs des

premiers pères de l'église; j'y joindrai le récit de quelques miracles

racontés par les plus anciens historiens ecclésiastiques, et je parferai

de la vie de quelques saints illustres.

SECTION PREMIÈRE.

Des opinions erronées et des cérémonies superstitieuses que l'on trouve

dans les pères de l'église.

Barbeyrac, dans son _traité de la morale des pères de l'église_, a fait

voir clairement que plusieurs de ces docteurs, en déclamant contre le

mariage, et en faisant des éloges outrés du célibat, ont jeté les

fondemens de la vie monastique, et ont fait naître l'idée de ces voeux

contre nature, par lesquels une multitude d'hommes et de femmes

s'obligent à transgresser l'ordre formel de la divinité qui commande aux

êtres de l'espèce humaine _de croître et de multiplier_. Le même auteur

observe que les religieuses sont souvent qualifiées par les pères

_d'épouses de Jésus-Christ_; il remarque que saint Jérôme donne souvent

le titre de _madame_ à _Eustochie_ qui était religieuse, comme parlant à

l'épouse de Jésus-Christ, tandis qu'il donne à sa mère le titre de

_belle-mère de Dieu_.

Le même écrivain observe que c'est le jargon inintelligible dont St.

Cyrille se sert pour exalter le sacrement de l'Eucharistie, qui a

produit par dégrés la doctrine monstrueuse de la transubstantiation.

Il rapporte la maxime abominable de saint Augustin que _les justes ou

les croyans ont droit à tout, et que les mécréant n'ont droit à rien_.

Ce principe paraît être le fondement sur lequel l'église romaine a

depuis élevé ses prétentions illimitées sur l'autorité temporelle. Les

paroles de ce saint sont si remarquables, tant à l'égard du droit des

fidèles, que relativement au pouvoir qu'il attribue aux princes sur les

biens de leurs sujets, que je ne puis me dispenser de les rapporter ici.

Ce grand saint écrivant aux donatistes, leur dit: _Et quamvis res quæque

terrena non rectè à quoquam possideri possit, nisi vel jure divino, quo

cuncta justorum sunt, vel jure humano, quod in potestate regnum est

terræ, ideoque res vestras falso appelletis, quas nec justi possidetis,

et secundùm leges regum terrenorum amittere jussi estis; frustraque

dicatis, nos eis congregandis laboravimus, cùm scriptum legatis labores

impiorum justi edent, etc._

Le chevalier Isaac Newton, dans le quatorzième chapitre de ses remarques

sur les prophéties de Daniel, a recueilli dans les ouvrages des pères un

grand nombre de dogmes erronés, de cérémonies superstitieuses, de faux

miracles débités par ces saints personnages. Il cite sur-tout pour

exemples les deux SS. Grégoire de Nysse et de Nasianze, S. Cyprien, S.

Jérôme, S. Basile, S. Chrysostôme, S. Athanase. «Les payens, dit Newton,

trouvaient du plaisir et de l'amusement dans les fêtes de leurs dieux,

et n'étaient nullement disposés à s'en priver; en conséquence Grégoire,

pour faciliter leur conversion, institua des fêtes annuelles en

l'honneur des saints et des martyrs; ainsi les fêtes des chrétiens

furent inventées pour remplacer celles des payens. A la fête de Noël,

l'on imagina de porter des guirlandes de lierre, de se réjouir et de

faire bonne chère, pour que cette fête tînt lieu de _saturnales_ et de

_bacchanales_... L'amusement que fournissaient ces solennités augmenta

le nombre des chrétiens et les fit décroître en vertus. S. Athanase, qui

mourut en 373, écrivit un discours sur les religions des 40 martyrs

d'Antioche; et lorsque les ossemens de S. Jean-Baptiste, qui faisaient

tant de miracles, furent transférés en Égypte, S. Athanase les cacha

dans le mur d'une église, afin, disait-il, qu'ils procurassent des

avantages aux générations futures.»

S. Chrysostôme, dans une de ses homélies, exhorte les fidèles au culte

des saints. «Peut-être, leur dit-il, vous sentez-vous exhaussés d'un

grand amour pour ces martyrs; dans ce cas, tombons à genoux devant leurs

reliques, embrassons leurs cercueils, car les tombeaux des martyrs ont

un très grand pouvoir.»

En un mot cet illustre auteur prouve clairement que la plupart des

dogmes et des cérémonies idolâtres enseignés et pratiqués par l'église

romaine, ont été inventés et recommandés par les pères de l'église. Il

remarque de plus que ces saints ont eu l'adresse de répandre la croyance

aux prétendus miracles opérés par les reliques des martyrs et des

saints[42]. Il fait en particulier mention de celui qui s'opéra dans

Antioche, lorsque l'oracle d'Apollon fut réduit au silence, aussitôt que

le corps de S. Babylas, martyr, fut enterré près du temple où l'on

consultait ce Dieu. L'empereur Julien le pressant de satisfaire à ses

questions, ne put en tirer autre chose sinon qu'il ne pouvait répondre à

cause des ossemens du martyr Babylas, qui était enterré dans le

voisinage.

[42] Quelques admirateurs des pères de l'église ont pris de l'humeur

contre le chevalier Newton, parce qu'il avait dévoilé leur

superstition, peut-être quelque chose de pire encore, que ces

partisans ont voulu défendre: ceux qui ont lu ces apologies et les

écrits des pères sans préjugé, sont en état de juger s'ils ont

grandement réussi; quoiqu'il en soit, un homme d'esprit disait à ce

sujet. «Qu'il n'avait point lu d'apologie pour les pères qui

n'augmentât son aversion pour eux.»

S. Chrysostôme, qui rapporte ce dernier miracle, dit que Julien donna

des ordres pour qu'on ôtât les os de S. Babylas afin qu'ils

n'empêchassent plus Apollon de rendre ses oracles; mais qu'aussitôt que

ces précieuses reliques furent entrées du faubourg de Daphné dans la

ville d'Antioche, le tonnerre détruisit et la statue du Dieu et son

temple. S. Chrysostôme emploie une homélie entière, et un très long

discours qui la suit à haranguer au sujet de Babylas, et des miracles

qui s'opéraient journellement par le moyen des reliques des martyrs,

pour l'édification de l'église et pour confondre les incrédules, et il

assure que ces miracles prouvaient la certitude de la résurrection. Ce

qui vient d'être rapporté est dû au docteur Middleton, qui me fournit

encore deux miracles rapportés par deux autres pères de l'église.

St. Grégoire de Nysse rapporte que St. Grégoire, surnommé le

_Taumaturge_ ou le faiseur de miracles, étant en voyage, fut forcé de se

réfugier dans un temple payen fameux par les oracles qui s'y rendaient,

et où les démons se montraient visiblement aux prêtres: mais le saint

ayant invoqué le nom de Jésus, les mit tous en fuite; ayant fait un

signe de la croix, il purifia l'air pollué par la fumée des sacrifices.

Le matin du jour suivant, quand le prêtre vint pour remplir ses

fonctions ordinaires, les diables se montrèrent à lui et lui apprirent

que la nuit précédente ils avaient été chassés par un étranger et qu'il

ne leur était point permis de revenir; il ne fut point en état de les

rappeler, ni par ses enchantemens, ni par ses sacrifices. En conséquence

le prêtre en fureur se mit à courir après Grégoire, et l'ayant atteint

sur la route il le menaça de le maltraiter. Mais Grégoire méprisant ses

menaces lui fit entendre qu'il avait un pouvoir supérieur à celui des

démons, et qu'il pouvait les faire aller où il voulait. Le prêtre étonné

de ce discours lui demanda pour preuve de ce qu'il disait qu'il les fît

rentrer dans le temple d'où il les avait bannis. Grégoire le voulut bien

et se contenta d'écrire un billet très court en ces mots: _Grégoire à

Satan, rentre_. Le prêtre, chargé de ce billet, le plaça sur l'autel, et

les diables reprirent possession de leur ancienne demeure.

St. Jérôme, qui passe pour le père de l'église le plus distingué pour

son savoir et son jugement profond, nous dit, dans la vie de St.

Antoine, premier ermite, qu'allant faire visite à un autre ermite nommé

Paul, il rencontra d'abord un _Centaure_ qui lui montra le chemin, et

ensuite un satyre à pieds de chèvre dont le front était armé de cornes,

qui lui fit amitié et qui se recommanda à ses prières, ainsi que tous

ses confrères les satyres du pays.

St. Augustin dit positivement avoir vu en Éthiopie un peuple composé

d'hommes sans têtes, ayant deux gros yeux sur la poitrine, et faits

d'ailleurs comme les autres. Voyez, _August. Sermones ad fratres suos in

Eremo. Serm. 33, page 293._

Ou ces saints personnages ont cru les faits merveilleux qu'ils

rapportent, ou ils ne les ont point crus: s'il les ont crus, il faut

qu'ils aient été étrangement ridicules; s'ils ne les ont point crus,

c'est au lecteur à décider du nom qu'on doit leur donner, et à juger

combien on doit compter sur leurs récits. Cependant il n'est point

difficile de deviner ce qu'on doit penser de la bonne foi de St. Jérôme,

qui reconnaissant qu'un fait calomnieux débité sur les juifs par les

chrétiens de Jérusalem était totalement improbable, ajoute néanmoins que

l'on ne doit pas condamner une erreur qui a pour principe la haine pour

les juifs et un zèle pieux pour la foi. _Non condemnemus errorem qui de

odio Judæorum et fidei pietate descendet._ Dans un autre endroit, ce

père fait entendre que dans les disputes de controverse dans lesquelles

on se propose plutôt de remporter la victoire que de trouver la vérité,

il était permis de se servir de toutes les fraudes qui pouvaient

contribuer à vaincre son adversaire. On peut dire que l'exemple de ce

grand saint est fidèlement suivi par la plupart des théologiens; ils

semblent avoir très soigneusement banni la bonne foi de leurs disputes,

dans lesquelles on ne trouve pour l'ordinaire que des subtilités, des

sophismes et des pièges que ces querelleurs se tendent réciproquement.

Il paraît encore qu'un grand nombre d'entre eux se sont proposé St.

Jérôme pour modèle dans les invectives, les injures, les calomnies dont

ils ont soin de se charger les uns les autres. En effet rien de plus

atroce, de plus scandaleux, de plus opposé à la charité chrétienne que

la façon dont ce père traite le pauvre Rufin qui avait le malheur de

n'être pas de son avis; il lui prodigue les noms de _serpent_, de

_vipère_, de _démon_, etc.; il le dévoue à Satan. Il faut convenir que

de semblables modèles ne sont pas propres à inspirer ni la politesse, ni

la modération, ni la charité aux jeunes théologiens qui puiseront des

principes dans les ouvrages de ces docteurs.

Au reste St. Jérôme se rend justice à lui-même; il ne rougit point

d'avouer et de vouloir justifier son caractère; il disait une chose et

s'en dédisait ensuite; il argumentait pour et contre suivant les

occasions et selon que la chose lui paraissait utile; il prétend

autoriser sa conduite par l'exemple de St. Paul et de Jésus-Christ

lui-même, qu'il représente comme se servant de toutes les armes qui se

présentaient à sa main, sans avoir aucun égard pour la sincérité et la

vérité, auxquelles il ne croit pas que l'on soit astreint dans la

dispute.

Le savant Mosheim, quoique partisan très zélé du christianisme, a raison

de craindre «que ceux qui iraient puiser des lumières dans les ouvrages

des plus grands et des plus saints docteurs du quatrième siècle, ne les

trouvassent tous sans exception disposés à tromper et à mentir, toutes

les fois qu'ils croyaient que l'intérêt de la religion l'exigeait.» Cet

auteur pouvait avoir assurément les mêmes craintes pour les docteurs des

autres siècles; il aurait pu dire avec notre gavant Middleton: «Si ces

pères plus récens déterminés par l'intérêt ou par un faux zèle ont pu

répandre des mensonges avérés, ou si avec tout leur savoir ils ont pu

être d'une crédulité assez honteuse pour croire eux-mêmes les contes

absurdes qu'ils attestent, nous aurons des raisons pour soupçonner que

les mêmes préjugés ont influé plus fortement sur les pères plus anciens,

qui aux mêmes intérêts joignent encore moins de savoir, moins de

jugement et plus de crédulité.» Voyez les _OEuvres du docteur

Middleton_, Tome IV, pag. 113, 128 et 130.

Quoiqu'il en soit, on ne finirait pas si l'on voulait copier tous les

miracles et les contes absurdes et ridicules rapportés gravement par

Eusèbe, Théodoret, Sozomène, Évagrius et les autres historiens

ecclésiastiques les plus accrédités. Ils nous prouvent ou la fourberie

ou la crédulité de ceux qui racontent de pareilles fables. Au reste ces

récits merveilleux se sont perpétués dans l'église romaine: pour s'en

convaincre l'on n'a qu'à lire entre autres les _conférences de Cassien_,

ouvrage rempli de prodiges et de miracles qui obligent d'admirer la

force du fanatisme et l'étonnante stupidité des moines, c'est-à-dire,

des plus parfaits chrétiens. On retrouve le même esprit dans la vie de

_St. François_, fondateur d'un ordre nombreux, écrite par St.

Bonaventure, qui l'a remplie de contes propres à faire rougir tous ceux

en qui l'enthousiasme n'a pas complètement éteint les lumières du bon

sens. Enfin nous trouvons le même fanatisme, la même crédulité, la même

fourberie dans un grand nombre d'ouvrages publiés par les jésuites, qui

depuis deux siècles ne semblent venus que pour plonger ou retenir les

catholiques dans l'ignorance et la barbarie dont nos ancêtres se sont

heureusement tirés. Telles sont les lectures dont on orne l'esprit des

jeunes gens destinés à servir l'église romaine sous les ordres du pape!

il ne faut point être surpris après cela si, à l'exemple des grands

saints qu'on leur propose pour modèles, ils se font un mérite d'être

fourbes, de mauvaise foi, intolérants et cruels; ou s'ils croient

atteindre la perfection la plus sublime à force de fanatisme,

d'extravagances et de crédulité. Voyons maintenant si les opinions

qu'ils puisent dans les pères de l'église sont propres à les rendre plus

sensés et plus vertueux.

SECTION II.

Exemples des opinions bizarres des pères de l'église.

Saint Justin, martyr, dans la vue de justifier le christianisme du

scandale de la croix, observe très judicieusement que rien ne se fait

dans le monde sans la croix; il cite pour exemple les mats des

vaisseaux, la forme des charrues, les coignées et beaucoup d'autres

outils des ouvriers: il ajoute que ce qui distingue l'homme d'une façon

marquée des bêtes, c'est que quand il est debout il a la faculté

d'étendre les bras et de former avec son corps la figure d'une croix, il

observe qu'il porte au milieu du visage un nez formant une croix, au

travers de laquelle il est forcé de respirer; il en conclut que le

crucifiement de Jésus-Christ a été prédit par ces mots du prophète

Jérémie, _le souffle de nos narines, l'oint de l'Éternel a été pris dans

leurs fosses._

Ce même père regardait le mariage comme une chose impure par sa nature.

_Nous voyons_, dit-il, _quelques personnes qui renoncent à l'usage

illégitime de se marier, par lequel nous satisfaisons le désir de la

chair_. Dans un autre endroit, il prétend que _le Christ a voulu naître

d'une vierge dans la vue d'abolir l'acte de la génération qui est

l'effet d'un désir vicieux et illicite, le seul désir charnel auquel le

sauveur n'ait pas succombé_.

Saint Irénée prétend que le serment est toujours une chose criminelle,

en cela il s'accorde avec Saint Justin, martyr, comme il fait aussi sur

l'article du mariage, qu'il assure n'avoir été permis par l'évangile

qu'en faveur _de la dureté des coeurs_. Ce saint établit pour une règle

générale que toutes les fois que l'écriture sainte rapporte une action

sans la condamner, nous ne devons point la blâmer ou y trouver à redire,

quelque odieuse qu'elle paraisse, mais qu'alors nous devons la regarder

comme un _type_, ou une figure. C'est d'après ce principe qu'il justifie

les incestes des filles de _Loth_ et de _Thamar_; car, dit-il, nous ne

devons pas prétendre être plus sages que Dieu. Rien de plus ridicule et

de plus fastidieux que les argumens dont il se sert pour justifier les

Israélites d'avoir volé les Égyptiens; il se fonde sur-tout sur le

passage étrange qui se trouve au chapitre XVI, vers. 9 de St. Luc, où

Jésus-Christ dit: _faites-vous des amis dans le Ciel avec les richesses

iniques, afin qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels_.

«Car, dit St. Irénée, tout ce que nous acquérons, quoiqu'injustement,

étant payens, si après notre conversion nous l'employons au service du

Seigneur, nous sommes par là justifiés.» Conformément à cette doctrine

nous voyons qu'en 1497, le pape donna ordre à Jean Giglis, évêque de

Worcester «qu'il permît que l'on retînt les biens des autres de quelque

manière que l'on s'en fût emparé, pourvu que l'on en donnât une certaine

portion aux commissaires du pape ou à leurs substituts. V. _Wharton's

Anglia Sacra_.» Au reste le clergé de l'église romaine semble avoir

universellement adopté cette maxime; les prêtres et les moines ne font

aucune difficulté de réconcilier à Dieu les voleurs et ceux-qui se sont

enrichis par les rapines les plus criantes, pourvu qu'ils donnent une

portion des biens qu'ils ont injustement acquis à l'église ou aux

hôpitaux. Il paraît que c'est à cette belle doctrine qu'ont été dues

anciennement les fondations de la plupart des couvens et monastères,

faites par des seigneurs puissants et des princes, qui en mourant

donnaient au clergé et aux moines une portion plus ou moins considérable

de ce qu'ils avaient arraché aux hommes.

Voici comment saint Clément d'Alexandrie interprête l'aventure

d'Abimelech qui de sa fenêtre aperçut Isaac badinant avec Rebecca.

_Abimelech_, dit-il, _ce roi curieux, représente la sagesse, qui est

au-dessus de celle du monde. Rebecca représente la patience; or la

sagesse considéra attentivement le mystère du badinage. Ô badinage

divin! s'écrie-t-il. C'est le même que celui qu'Héraclite attribue à

Jupiter_, etc. Il dit encore qu'_Abimelech est Jésus-Christ notre roi,

qui du haut des cieux considère nos jeux, c'est-à-dire, nos actions de

graces, nos louanges, nos transports d'allégresse,_ etc. Si on lui

demande quelle est la fenêtre au travers de laquelle le Sauveur a

regardé, il nous dira que c'est _la chair_ par laquelle il s'est

manifesté.

Ce père prescrit très rigoureusement le jeûne et l'abstinence des

alimens, dont il assure que nous devrions nous servir que pour conserver

la vie et nullement un vue de satisfaire nos appétis. D'où l'on voit que

ces saints, ainsi que les moines leurs disciples, font consister en

grande partie la religion dans des actions contraires à ce que Dieu

prescrit à notre nature. Dieu commande au genre humain de croître et de

multiplier, mais ces grands saints nous apprennent que le mariage est

impur et illégitime; le créateur voulut attacher des désirs à notre

nature et nous a donné les moyens de les satisfaire, néanmoins en les

satisfaisant, même avec modération, il paraît que nous commettons un

crime affreux!

Continuons pourtant à examiner les opinions de St. Clément d'Alexandrie.

Nous ne devons pas, selon lui, nous livrer à la bonne chère, parce qu'il

y a un certain diable très gourmand qui préside à la table, et c'est un

des plus méchans démons. Il met au nombre des excès de manger du pain

blanc, dont l'usage lui paraît efféminé, et qui change un aliment

nécessaire en une volupté scandaleuse. Il ne permet pas aux jeunes gens

de boire du vin, et condamne tous ceux qui en font venir des pays

étrangers. Il proscrit la musique tant vocale qu'instrumentale, à moins

que l'on ne voulût chanter des hymnes accompagnés de la harpe ou du

luth. Il en veut sur-tout à la flûte, qu'il dit être plus convenable aux

bêtes qu'aux hommes, et cela pour une raison très singulière, c'est,

dit-il, parce que les biches en aiment le son, et parce que c'était

l'usage de jouer de la flûte pendant que les étalons couvraient les

jumens. Il blâme la mode de porter des guirlandes, et entre autres

bonnes raisons, il prétend que c'est insulter Jésus-Christ et se moquer

de sa passion, durant laquelle il portait une couronne d'épines. Il

croit que les chrétiens sont obligés d'imiter ce que Jacob fit par

nécessité lorsqu'il se servit d'une pierre comme d'un oreiller, action

qui, selon St. Clément, fut si méritoire qu'elle rendit ce patriarche

digne d'avoir une vision céleste. Il ne veut pas que l'on porte d'autre

couleur que le blanc, la seule qui convienne à la candeur que doit avoir

un chrétien, et dans laquelle Dieu, selon lui, s'est toujours montré.

Quelles idées grossières et ridicules un tel homme devait-il avoir de la

divinité! St. Clément déclame contre les miroirs, il prétend que c'est

une idolâtrie de s'en servir, vu que Moïse a défendu de se faire des

images. Il regarde l'usage de se faire raser la barbe comme un crime

détestable, parce que la barbe sert à distinguer les deux sexes, joint à

ce que tous les cheveux de notre tête sont comptés, et par conséquent

les poils de la barbe le sont ainsi que tous les autres poils du corps.

Il regarde les faux cheveux comme une impiété abominable; il n'eût pas

fait grâce aux perruques s'il y en avait eu de son temps; il prétend que

porter de faux cheveux c'est en imposer aux hommes et faire outrage à

Dieu, vu que c'est l'accuser de ne nous avoir pas donné de cheveux assez

beaux; il ajoute que lorsqu'un prêtre donne la bénédiction à une femme

qui porte de faux cheveux en lui imposant la main sur la tête, ce n'est

point elle qu'il bénit, parce que sa tête n'est point à elle. Il

attribue l'apathie des Stoïciens à son vrai _Gnostique_, ou parfait

chrétien, qu'il représente comme exempt de toute passion, comme

insensible également au plaisir et à la douleur; il prétend que

Jésus-Christ était ainsi, aussi bien que ses apôtres, après sa

résurrection. Jésus-Christ, dit-il, n'avait besoin ni de boire, ni de

manger pour nourrir son corps, et quand il le faisait, c'était

uniquement pour ne point passer pour un esprit.

St. Cyprien était de la même opinion que St. Clément sur l'importante

matière de la chevelure. Il assure qu'une femme qui colore ses cheveux

gâte et corrompt l'ouvrage de Dieu, et se rend par là plus coupable

qu'une adultère; il ajoute que c'est donner un démenti à Dieu qui a dit

que l'on ne pouvait rendre blanc un cheveu noir. Après avoir observé

qu'il est dit dans l'Apocalypse, que les cheveux du Sauveur étaient

blancs comme de la neige et comme de la laine, voici comme il parle au

femmes: «Quoi! dit-il, vous avez en horreur ces cheveux blancs qui vous

font ressembler au Sauveur? Ne craignez-vous donc pas que votre créateur

ne vous reconnaisse point au jour de la résurrection? Ne craignez-vous

pas qu'avec le visage sévère d'un censeur il ne vous dise: Ce n'est pas

là mon ouvrage, ce n'est pas là mon image? Vous avez pollué votre peau

avec un fard trompeur; vous avez teint vos cheveux avec des couleurs

adultères; vous avez détruit votre face par la fraude, votre figure est

corrompue, votre port est totalement altéré. Vous ne verrez point Dieu

puisque vous n'avez point les yeux que Dieu vous a faits, mais ceux que

le démon a gâtés.»

St. Cyprien prétend que les fidèles doivent obéir implicitement aux

ordres des évêques, choisis avec les formalités ordinaires, comme le

seul moyen de prévenir les hérésies; il dit que quiconque leur désobéit,

désobéit à Dieu lui-même, à moins que quelqu'un ne fût assez téméraire,

assez insensé, assez sacrilége pour imaginer qu'un évêque puisse être

établi sans l'approbation de Dieu, tandis que Dieu a dit lui-même qu'un

passereau ne tombe point à terre sans sa permission. Dans un autre

endroit il fait dépendre le salut du peuple de la validité de l'élection

de son évêque, qu'il fait dépendre des moeurs de cet évêque. Dans ce cas

les peuples ne sont-ils pas souvent en grand danger?

Tertullien condamne le métier de la guerre, tous les arts, tous les

offices, toutes les professions, le commerce de toutes les choses dont

les payens pouvaient faire un usage idolâtre. Il est encore bon

d'observer que ce même Tertullien suppose formellement que Dieu est

corporel. Qui est-ce, dit-il, qui niera que Dieu ne soit un corps,

quoique Dieu soit un esprit? _quis autem negabit Deum esse corpus, et si

Deus spiritus?..._ Origène a insinué la même chose. [Grec: ASÔMATOS],

selon lui, signifie quelque chose de plus subtil que les corps

grossiers. Beausobre, dans son _histoire du Manichéisme_, fait voir que

les premiers pères de l'église avaient des opinions qui passeraient

aujourd'hui pour très erronées sur la nature de la divinité, et

suivaient en cela les sentimens de la secte philosophique dans laquelle

chacun d'eux avait été élevé. Les uns en faisaient un _feu intelligent_;

d'autres lui donnaient une figure et un corps; d'autres, et sur-tout les

Platoniciens, en faisaient un être incorporel, dont tout était émané,

qui pénétrait tout, et dans lequel tout était forcé de rentrer.

Lactance regarde tout commerce comme un effet de l'avarice, et comme peu

convenable à la satisfaction, à la tranquillité, au mépris du monde qui

doit régner dans le coeur d'un bon chrétien. Il blâme de même ceux qui

placent leur argent à intérêt, quelque faible qu'il soit, ce qu'il

regarde comme une espèce de vol. St. Chrysostôme est de son sentiment

sur le commerce, il s'appuie d'un passage des pseaumes où David dit

_qu'il n'a point connu la marchandise_. Lactance prétend encore qu'il

n'est jamais permis d'ôter la vie à un homme, soit judiciairement, soit

à la guerre, soit à son corps défendant.

St. Bazile est aussi de cet avis; il croit que tout homme qui en tue un

autre, quelque juste raison qu'il ait de le faire, se rend coupable d'un

meurtre; que tout laïque qui se défend contre un voleur, doit être

excommunié, et qu'un prêtre doit être déposé; _car_, dit-il, suivant les

paroles du Sauveur, _celui qui se sert de l'épée périra par l'épée_.

Quoiqu'il soit très évident que ces docteurs ont été beaucoup trop loin,

il est pourtant certain que l'on fait en général trop peu cas de la vie

des hommes; les guerres si destructives et si peu nécessaires, les duels

et les combats, sont sans doute des actions abominables; il paraît même

qu'il y a de la cruauté à leur ôter la vie pour des vols: l'humanité ne

semblerait-elle pas exiger qu'il n'y eût que l'assassinat, et un petit

nombre d'autres crimes atroces, que l'on punît de mort? Un pareil

châtiment réservé à de tels forfaits seulement, ne serait-il pas très

propre à inspirer bien plus d'horreur pour eux?

St. Bazile pousse la patience chrétienne jusqu'à dire qu'il n'est point

permis de plaider pour défendre ses droits. Il se fonde sur un passage

de l'écriture où il est dit: si quelqu'un plaide contre vous pour avoir

votre habit, donnez lui encore votre manteau. Il proscrit de plus

l'usage du serment dans toute occasion. D'où l'on voit que les principes

des _Quakers_ ou _Trembleurs_ sont plus anciens qu'on ne pense;

cependant les hommes qui montrent la plus grande vénération pour les

pères, méprisent les _Quakers_, parce qu'ils ont les mêmes sentimens que

les pères?

Tertullien, que nous avons déjà cité, fait le procès à tous ceux qui

acceptent des emplois publics, sur-tout dans les tribunaux; il les

regarde comme incompatibles avec la profession du christianisme qui ne

permet point de prendre part à la condamnation ou au châtiment d'aucun

criminel, et cela parce que dans l'origine l'habillement des juges, la

_Prétexte_, le _Laticlave_, les Faisceaux, etc., étaient en usage chez

les idolâtres. Il fait de tous les magistrats les collègues des démons,

qui sont, selon lui, les magistrats de ce monde. Quoique les pères

fussent assez généralement de l'avis de Tertullien jusqu'au règne de

Constantin, ils ne tardèrent pas à changer de style, et ils employèrent

toute leur éloquence pour prouver que ce prince, étant chrétien, devait

être le souverain légitime de l'univers.

St. Chrysostôme fait de grands éloges de la prudence d'_Abraham_ et de

la force qu'il eut de vaincre sa propre jalousie au point d'exposer la

vertu de _Sarah_. Il exalte beaucoup la déférence et la complaisance de

celle-ci pour son mari en consentant à un adultère pour lui sauver la

vie. «Vous voyez, dit ce père, la proposition qu'il hasarde de lui faire

et de quelle manière elle l'accepta. Elle ne refuse point, elle ne

marque point de répugnance, elle se prête à son rôle admirablement dans

cette comédie... Comment assez la louer pour avoir consenti, après une

si longue continence et dans un âge si avancé, de livrer son corps à des

barbares afin de sauver son mari?» Cependant l'âge avancé de _Sarah_,

qui pouvait avoir alors soixante-cinq ans, devrait plutôt diminuer

qu'augmenter le mérite de son action; vu que parmi ces _barbares_ il

pouvait y en avoir probablement de jeunes. On peut lui appliquer ce

qu'un de nos poètes a dit plaisamment de Suzanne, dont la chasteté fut

attaquée par des vieillards: _Elle n'eût pas montré tant d'humeur s'ils

eussent été plus aimables_.

SECTION III.

Des interprétations absurdes que les plus anciens pères de l'église ont

données de l'écriture.

Je me suis étendu plus que je ne comptais d'abord dans la section

précédente, ainsi je vais tâcher d'être plus concis dans le présent

article; je me bornerai à rapporter deux exemples de la façon dont deux

des pères les plus distingués par leur savoir ont interprêté l'écriture.

St. Justin, martyr, nous apprend à plusieurs reprises que le talent

d'interprêter les écritures saintes lui avait été accordé par une grâce

spéciale de la divinité: voyons quelle preuve il nous fournira de cette

faveur divine. «Écoutez, dit-il, comment Jésus-Christ, après avoir été

crucifié, accomplit le symbole de l'arbre du paradis terrestre, et tout

ce qui devait ensuite arriver aux justes. Car Moïse fut envoyé avec une

verge pour délivrer son peuple; avec cette verge il partagea la mer, il

fit sortir l'eau du rocher, et avec un morceau de bois il rendit douces

les eaux qui étaient amères. Ce fut encore avec des bâtons que Jacob

parvint à faire que les brebis de son oncle Laban produisirent des

agneaux qui lui appartinrent à lui-même, etc.» Il continue sur le même

ton à faire des allusions et il trouve la croix de Jésus-Christ dans

tous les endroits de l'ancien testament où il s'agit de morceaux de

bois; en suivant le même plan dans un autre endroit où il décrit le

combat des Israélites avec Amalec, il dit «que lorsque _Jésus_, fils de

Nun, conduisit le peuple à l'ennemi, Moïse fut en prières, ayant ses

bras étendus en forme de croix; que tant qu'il demeurait dans cette

posture, Amalec avait du dessous; mais que lorsqu'il cessait, son peuple

avait le désavantage; car les Israélites ne remportèrent pas la victoire

parce que Moïse priait, mais parce que tandis que le nom de _Jésus_

était à la tête des troupes, Moïse représentait la figure de la croix.»

Origène, parlant des offrandes de paix, dit que la graisse est l'âme de

Jésus-Christ, qui est l'Église de ses amis pour lesquels il a souffert

la mort. Il est donc probable, selon lui, que quand on nous défend de

manger de la graisse on veut nous dire la même chose que lorsque le

Sauveur disait que nous ne devons point offenser le moindre de ceux qui

croient en lui. Selon le même docteur le croupion, étant à l'extrémité

du corps, est une figure de la perfection et de la persévérance dans les

bonnes oeuvres. L'estomac, qui appartenait aux prêtres, désigne un coeur

rempli de sagesse, d'intelligence et de science divine, ou plutôt rempli

de Dieu lui-même. Le prophète Jérémie prédisant la captivité de Babylone

et ses suites, dit au nom du Seigneur: «Je ferai venir un grand nombre

de chasseurs, et ils les chasseront de toutes les montagnes, de toutes

les collines, et des creux des rochers.» Par les rochers Origène entend

les prophètes, les apôtres et les saints anges. Pourquoi? parce que

Jésus-Christ est appelé le roc, et par conséquent tous ceux qui

l'imitent sont des rocs. Mais lorsque Dieu dit à Moïse: _je te placerai

dans la fente du rocher et tu me verras par derrière, mais tu ne verras

pas ma face_. Que croyez-vous, qu'Origène entende par cette fente? C'est

la venue de Jésus-Christ, à l'aide de laquelle nous voyons les parties

postérieures de la divinité.

Voilà la manière dont ce grand docteur interprète l'ancien testament: on

pourrait rapporter un grand nombre d'explications semblables qu'il donne

du nouveau testament, mais l'exemple suivant suffira pour en donner une

idée. Lorsque le Sauveur opéra le miracle des cinq pains, il fit asseoir

le peuple sur l'herbe. Devinerait-on qu'Origène dise qu'il le fit parce

qu'Isaïe avait dit que _toute chair n'est que de l'herbe_? Ce n'est pas

tout encore; en faisant asseoir le peuple sur l'herbe, le Sauveur voulut

indiquer que nous devons soumettre la chair, et subjuguer sa propre

sagesse, afin de participer au pain qu'il a béni. Le peuple fut rangé ou

par centaines, parce que cent est un nombre sacré et consacré à Dieu à

cause de son unité, ou par cinquantaines, parce que cinquante est le

symbole de la remission[43], suivant le mystère du jubilé qui se

célébrait tous les cinquante ans; ou enfin à cause de la Pentecôte. Les

douze corbeilles étaient les douze siéges sur lesquels les douze apôtres

devaient s'asseoir pour juger les douze tribus d'Israël.

[43] Voyez Barbeyrac, _Traité de la morale des pères_, chap. VII, §

14 et suivans.

Il est bon d'observer qu'Origène a été durement censuré par plusieurs

des pères de l'église pour ces interprétations absurdes de l'écriture;

mais il faut remarquer en même tems que ceux qui l'ont le plus blâmé,

tels que St. Jérôme, St. Chrysostôme, St. Augustin, St. Hilaire, St.

Ambroise et St. Grégoire, sont souvent tombés dans les mêmes absurdités

qu'ils reprochent à ce docteur.

Cependant si Origène a souvent allégorisé des passages de l'Écriture qui

devaient être pris dans un sens littéral, il est certain qu'il en a pris

beaucoup d'autres à la lettre qui auraient dû s'entendre

allégoriquement. C'est ainsi que prenant à la lettre le passage de St.

Luc où il est dit de ne point songer à la vie, ni de ce que l'on

mangera, ni de ce dont on se vêtira, Eusèbe nous apprend qu'Origène

n'avait qu'un seul habit, allait toujours nuds pieds, et ne songeait

jamais au lendemain. Bien plus, ce pauvre homme prit à la lettre le

passage qui se trouve dans le chapitre XIX, vers. 12, de St. Mathieu, où

Jésus-Christ dit: _il y a des Eunuques gui se sont faits eux-mêmes

Eunuques pour le royaume des cieux_; en conséquence il se priva de sa

virilité.

Si à toutes ces interprétations ridicules des écritures que nous donnent

les pères de l'église, aux faux miracles qu'ils rapportent, aux opinions

extravagantes qu'ils débitent, nous joignons encore qu'ils ont presque

toujours enseigné ou pratiqué la persécution toutes les fois qu'ils en

ont eu le pouvoir et que les intérêts de leur parti l'exigeait, nous

sentirons pourquoi les prêtres de l'église romaine se font un devoir de

persécuter. Nous avons fait voir ci-devant jusqu'où les Athanases, les

Cyrilles, les Chrysostômes ont porté l'esprit d'intolérance, la cruauté

religieuse, la sédition. Dans certaines occasions St. Augustin s'est

montré humain et pacifique, il disait aux Manichéens: «que ceux-là

sévissent contre vous qui ignorent avec quelle difficulté l'on parvient

à guérir l'oeil intérieur de l'homme au point de pouvoir envisager son

soleil». Mais depuis, ce grand saint a bien changé de ton; il prit

l'esprit des évêques ses confrères et se déclara comme eux pour la

violence et la persécution; en conséquence, Barbeyrac le qualifie de

_patriarche des chrétiens persécuteurs_, vû qu'il fut le premier qui fit

l'apologie de la persécution, et qu'il est l'auteur de tous les

sophismes dont les théologiens se sont servis depuis pour défendre une

conduite et des sentimens si contraires aux lumières du bon sens, à

l'équité naturelle, à la charité chrétienne, à la bonne politique, à

l'esprit évangélique. Ainsi c'est avec raison que Barbeyrac dit des

saints pères, _à Dieu ne plaise que nous prenions de tels docteurs pour

nos maîtres et nos guides en matière de morale_.

Il est aisé de sentir les effets que doit produire l'étude des ouvrages

de ces hommes révérés sur les ecclésiastiques de la communion romaine et

sur d'autres qui ont le même respect pour leurs décisions. Ne soyons

point étonnés que ces pères soient regardés comme des oracles par les

adhérens du pape, c'est à eux que sont dus la plupart des dogmes

ridicules, des opinions abominables et des cérémonies superstitieuses

dont la religion romaine est remplie: l'on a donc lieu d'être surpris de

voir des théologiens protestans montrer pour eux la même déférence;

cette façon de penser peut à la longue faire adopter aux protestans les

mêmes illusions, les mêmes doctrines pernicieuses lorsqu'elles seront

inculquées par des hommes stupides ou fripons. En conséquence, nous

voyons que les protestans qui ont été les partisans les plus zélés des

pères et qui ont voulu que l'on eût la plus aveugle soumission pour leur

autorité, ont été généralement parlant les plus portés à la

superstition, à des dogmes inintelligibles, à la persécution.

Il est encore facile de voir combien ces pères si vantés sont propres à

étouffer, dans ceux qui les étudient, le goût de la vraie science, que

la plupart de ces saints ont fortement décriée. Les théologiens,

toujours animés du désir de dominer, n'ont en effet rien de mieux à

faire que de détourner les esprits des hommes des objets importans, dont

l'intérêt du clergé veut les occuper uniquement. Leur empire serait

bientôt détruit si les laïques venaient à s'éclairer. En conséquence,

nous voyons les plus grandes lumières de l'église s'élever avec force

contre les sciences mondaines; S. Jérôme, dans son commentaire sur

l'épître de S. Paul, montre un souverain mépris pour la géométrie,

l'arithmétique, la musique; il veut qu'on s'en tienne _à la science de

la piété_. S. Augustin dit pareillement que les bons chrétiens doivent

mépriser l'astronomie et la géométrie, parce que ces sciences ne

contribuent point au salut et ne servent qu'à jetter dans l'erreur. Ces

deux sciences ont encore le malheur de déplaire à S. Ambroise, elles

n'apprennent, selon lui, qu'à s'égarer. S. Grégoire, pape, s'est

sur-tout signalé par un zèle vraiment barbare contre les ouvrages des

anciens, qu'il a détruit, peut-être, plus encore que le calife Musulman,

qui fit brûler les livres de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie. Enfin

le clergé romain, imbu des idées de ces pères, a suivi leurs traces, et

par-tout où il en eut le pouvoir, il éteignit toutes les sciences, les

arts et l'industrie, comme on peut sur-tout s'en convaincre en voyant la

situation de l'Espagne et du Portugal.

SECTION IV.

Questions odieuses, ridicules et indécentes qui ont été agitées.--De la

théologie scholastique.

Saint Thomas d'Aquin, communément nommé le docteur angélique, l'aigle de

la théologie, parmi une infinité de questions impertinentes, a proposé

les suivantes: _Pourquoi Jésus-Christ ne s'était pas fait hermaphrodite?

Pourquoi le Sauveur n'avait pas pris le sexe féminin? Si les saints

ressusciteraient avec leurs intestins? Si Jésus-Christ est ressuscité

avec la vésicule du fiel? S'il y aurait des excrémens en paradis?_

Albert-le-Grand, qui fut le maître de Saint Thomas d'Aquin, emploie dans

ses oeuvres vingt-quatre chapitres à discuter les questions suivantes

qui ont jadis grandement occupé les théologiens scholastiques: Si l'ange

Gabriel est apparu à la vierge Marie sous la forme d'un serpent, d'un

pigeon, d'un homme, ou d'une femme? Si cet ange se montra sous la forme

d'un jeune homme ou d'un vieillard? Comment il était vêtu? Si son

habillement était blanc ou de deux couleurs; si son linge était blanc ou

sale? En quel moment il s'est montré? Si c'était le matin, à midi, ou le

soir? Quelle était la couleur des cheveux de la vierge Marie? Si Marie

était versée dans les arts libéraux ou mécaniques? Si elle avait des

connaissances dans la grammaire, la réthorique, la logique, la musique,

l'astronomie? etc., etc., etc.

S. Antonin, autre théologien scholastique du premier ordre, se propose

les questions suivantes: Si la mère de Dieu, étant un homme, aurait pu

devenir le père naturel de Jésus-Christ? Si Marie, étant enceinte et

assise, Jésus-Christ était assis comme elle? S'il était couché

lorsqu'elle-même était couchée?

L'on peut joindre à ces questions un grand nombre d'autres qui ont

occupé les théologiens scholastiques; elles ne le cèdent point à celles

qui ont été rapportées, en impertinence et en indécence, au point que

nous nous croyons obligés de les rapporter en latin. Les voici:

_Utrum semen Christi potuerit generare?_

_Utrum verbum potuit hypostaticè uniri naturæ irrationali, puta equi,

asini, etc.?_

_Utrum potuit uniri hypostaticè naturæ diabolicæ, naturæ humanæ damnatæ

peccato, etc.?_

_In quo casu veræ essent hæ propositiones, Deus est equus, asinus,

diabolus, damnatus, peccatum?_

_Utrum Christus resurgendo resumpsit præputium, si porro resumpsit, quo

pacto, quove modo servatur in terris?_[44]

[44] Le lecteur observera que Sainte Brigitte, au VIe livre de ses

_révélations_ ou rêveries, dit que la vierge Marie lui a dit que peu

de temps avant son assomption elle avait confié le saint prépuce de

son fils à St. Jean. On dit que cette précieuse relique est

actuellement gardée dans l'église de St. Jean de Latran, à Rome, où

tout les ans, durant la semaine de Pâque, on l'expose à la

vénération des fidèles. Cependant le cardinal Tolet assure que ce

prépuce fut jadis volé de cette église et fut transporté à

_Calcata_, en Italie, où il fit de grands miracles. Plusieurs villes

d'Allemagne prétendent néanmoins le posséder, et le pape Innocent

III n'osa pas décider cette importante question. Voyez _le IIe

discours du docteur Stillingfleet_.

Telles sont les questions impudentes qui ont long-tems occupé les

théologiens!

Jettons maintenant un coup d'oeil sur les pieuses extravagances et les

notions fanatiques dont les personnages les plus dévôts de l'église

romaine ont rempli leurs ouvrages; je n'en rapporterai que quelques

exemples choisis, tirés du livre des _maximes des saints_, dont le

célèbre Fénélon, archevêque de Cambray, est l'auteur.

«La pureté de l'amour divin, selon S. François de Sales, consiste à ne

rien vouloir pour soi-même, à ne chercher que le bon plaisir de Dieu, au

point de préférer, si c'était son plaisir, les tourmens éternels à la

gloire.» Le même saint dit que, s'il savait que sa propre damnation plût

un peu plus à Dieu que son salut, il quitterait son salut pour courir à

la damnation... Il dit encore ailleurs: «Je n'ai presqu'aucuns désirs,

mais si j'avais à renaître, je voudrais n'en avoir point du tout. Si

Dieu venait à moi, j'irais aussi à lui, s'il ne voulait point venir à

moi, je me tiendrais tranquille et je n'irais point à lui».

Fénélon nous apprend que les ouvrages des saints les plus estimés des

derniers siècles se sont remplis de semblables expressions, qui toutes

se réduisent à dire que l'on ne doit plus avoir de désirs intéressés,

pas même pour le mérite, la perfection ni pour le salut éternel; il

ajoute qu'il n'y a point d'équivoques là-dessus, et que c'est le langage

des pères, des docteurs de l'école et de tous les saints.

Une âme désintéressée, dit S. François de Sales, n'aime point les

vertus, parce qu'elles sont belles et pures, ni parce qu'elles sont

aimables, ni parce qu'elles ornent et rendent aimables ceux qui les

pratiquent, ni parce qu'elles sont méritoires et rendent l'homme digne

des récompenses éternelles, mais uniquement parce qu'elles sont la

volonté de Dieu.

Le mariage spirituel, dit Fénélon, unit immédiatement l'épouse avec

l'époux, essence avec essence, substance avec substance, c'est-à-dire,

la volonté à la volonté à l'aide de cet amour pur dont il est question.

Alors Dieu et l'âme ne font qu'un même esprit, de même que dans le

mariage l'époux et l'épouse ne font qu'une même chair.

Les Soliloques de S. Augustin, sont remplis d'un pareil langage

enthousiaste et inintelligible que le fanatisme prend pour de la

dévotion, et qui n'est réellement qu'un galimathias extravagant. S.

Antoine, hermite, avait coutume de dire que _pour que la prière fût

parfaite, il fallait que celui qui prie ne s'entendît pas lui-même_.

Que dirons-nous des dévotions mystiques d'une sainte Thérèse, qui s'est

rendue fameuse par sa ferveur, ses visions et ses extases, ses amours

avec Jésus-Christ? Il est vrai que cette sainte nous apprend elle-même

la vraie cause de sa dévotion. Elle nous dit que ceux qui

l'environnaient, craignaient souvent qu'elle ne fût folle, tant était

grande sa mélancolie et ses vapeurs, qui l'empêchaient souvent de

prendre aucun repos, soit la nuit, soit le jour.

L'on peut en dire autant de la fameuse sainte Catherine de Sienne, et de

sainte Marie-Madelaine de Pazzi, qui toutes deux ont prétendu avoir eu

l'avantage d'épouser Jésus-Christ. Au reste, il est aisé de sentir de

quelle nature était le mal qui tourmentait ces malheureuses créatures.

L'état de vapeurs et de mélancolie où ces saintes se trouvaient

fréquemment était un effet très naturel de leurs austérités, de leurs

jeûnes, de la retraite où elles vivaient enfermées dans leurs couvens:

il n'en faut pas davantage pour rendre parfaitement insensées de pauvres

filles que la nature avait sans doute pourvues d'un tempéramment ardent

et d'une cervelle très faible, empoisonnée par des instructions

fanatiques et des exemples qui leur faisaient prendre l'enthousiasme le

plus insensé pour la vraie piété.

Quoiqu'il en soit, il faut avouer que, quand les hommes sont imbus de

maximes d'une religion fanatique, et veulent la professer, ils ne

peuvent se dispenser de devenir des fanatiques et des fous, et que la

lecture des vies des saints révérés par une religion absurde, cruelle et

persécutante, est très propre à corrompre et l'esprit et le coeur de

ceux qui s'en nourrissent. Tels sont les effets que doivent produire sur

les ecclésiastiques et les moines de l'église romaine, les légendes, la

lecture de l'histoire ecclésiastique, la théologie scholastique et les

ouvrages des pères.

RÉFLEXIONS SUR LES PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES ET SUR LES MOYENS DE LES

PRÉVENIR.

SECTION PREMIÈRE.

De l'absurdité et de l'injustice de la persécution.

On peut voir par tout ce qui a été dit précédemment de la cruauté

religieuse, que sur-tout les ecclésiastiques ont été continuellement les

boutefeux du christianisme, et ont allumé parmi les chrétiens les

bûchers de la persécution; l'histoire et l'expérience journalière

confirment suffisamment cette vérité; un grand nombre qui prétendaient

se dévouer entièrement au service de la religion, ont fait de ce qu'ils

appellent _la maison du Seigneur_ une caverne de voleurs et de

meurtriers; ils ont pillé et détruit les peuples; ils ont ravagé des

villes opulentes, ils ont changé des pays fertiles en de vastes déserts.

Il est vrai que les souverains et les magistrats, contre toutes les

règles du bon sens, de la saine politique, de l'humanité, de la religion

même, se sont laissés persuader, ou même, ce qui est plus honteux, se

sont trouvés forcés de leur prêter des secours pour opprimer, tourmenter

et détruire leurs propres sujets, des citoyens, des chrétiens. N'est-il

pas bien étrange que les princes et ceux qui exercent leur autorité, ne

voient pas que dans l'oeuvre infernal de la persécution, ils ne sont que

les vils instrumens des prêtres avides et sans pitié?

Quels motifs ont induit les gens d'église à jouer un rôle si fameux? Par

quels moyens sont-ils devenus assez nombreux pour prendre un si grand

ascendant dans le monde chrétien? Qu'est-ce qui les a mis en état de

persécuter et de tyranniser d'une façon si cruelle? C'est ce que nous

avons suffisamment développé ci-devant; cependant nous allons encore

analyser ces causes d'une façon plus particulière, dans l'espérance que

cet examen pourra conduire à la découverte des remèdes que l'on pourrait

opposer à un mal aussi terrible que la persécution pour cause de

religion.

Avant d'aller plus loin, il est bon de remarquer que comme le clergé

catholique romain s'est sur-tout distingué par ses persécutions atroces

et _anti-chrétiennes_, c'est lui que nous aurons principalement en vue

dans les choses que nous dirons par la suite.

Quant aux motifs qui excitent les prêtres à la persécution, il est très

nécessaire de distinguer les motifs fictifs et prétendus de ceux qui

sont réels: leurs motifs prétendus sont un grand amour pour le bien-être

du genre humain, qui les porte à contraindre tous ceux qu'ils ne peuvent

persuader d'entrer dans le giron de l'église, et de les forcer de croire

et de penser uniformément sur la religion, et de la pratiquer de la même

manière; projet bien sensé (sans doute), et dont il est très facile de

se promettre l'exécution! Les prêtres prétendent par là rendre les

hommes agréables à Dieu et les conduire au salut éternel.

Il est difficile de décider si ce projet ou ce système est plus absurde

et plus insensé, que tyrannique et méchant. En effet est-il rien de plus

extravagant que d'imaginer qu'il soit possible d'amener tous les hommes

à la même façon de penser sur des points abstraits, métaphysiques,

inintelligibles, tels que sont la plupart des dogmes de la religion, ou

telle qu'on s'est efforcé de la rendre? En supposant la chose possible,

la violence serait-elle donc un moyen d'y parvenir? La force et la

compulsion ne sont-elles donc pas propres à faire naître l'aversion

plutôt que la confiance? La violence peut bien faire et fait souvent des

hypocrites; mais a-t-elle jamais opéré des conversions sincères?

L'hypocrisie et la mauvaise loi peuvent-elles être agréables au Dieu de

la vérité?

D'un autre côté, en tourmentant les corps des hommes, en leur faisant

éprouver des supplices, peut-on se flatter de changer les sentimens de

leurs âmes? Voyons combien ces moyens sont admirablement adaptés à leur

fin. Si un homme doute d'un article de foi que l'église a jugé à propos

d'établir, son esprit sera-t-il plus éclairé quand on jettera son corps

dans un sombre cachot? Si ce premier moyen ne réussit pas, on n'aura

qu'à le mettre à la torture, et pour remédier au défaut de son

entendement, ne sera-t-on pas bien avancé en lui disloquant les membres?

Ne sera-ce pas une méthode sûre de le convaincre, que de lui distendre

tous les muscles et les nerfs, et de lui faire éprouver des douleurs

recherchées? Si malgré tout cela il continue à ne pas croire ce que vous

voulez, par compassion pour son âme, faites-lui souffrir la mort la plus

cruelle, par là vous empêcherez que jamais il ne puisse se convertir;

d'ailleurs, suivant les idées des inventeurs de ces beaux systèmes, des

persécuteurs, des assassins religieux eux-mêmes, vous les précipiterez

pour toujours dans des malheurs éternels.

Si ces prétendus moyens de convaincre l'esprit en tourmentant le corps

et de propager la religion en détruisant les hommes, sont d'une

extravagance et d'une absurdité démontrées, ils ne sont pas moins

tyranniques et abominables.

Les hommes ont des priviléges et des droits inhérens à leur nature, que

l'on ne peut leur ôter sans leur arracher la vie. Deux de ces principaux

droits sont de penser à leur manière en matière de religion et de suivre

leur conscience. S'il se trouve des gens qui pensent que d'autres se

trompent ou sont dans l'erreur là-dessus, c'est montrer de la charité

que de tâcher par ses conseils et ses raisons de les remettre dans le

bon chemin. Mais toutes les tentatives que l'on peut faire pour violer

ces priviléges sont absurdes, parce qu'elles sont impossibles; elles

sont tyranniques, parce qu'elles sont injustes: ni le souverain ni le

clergé ne peuvent avoir le droit de persécuter.

C'est une oppression très odieuse que d'emprisonner un homme à cause de

sa croyance religieuse, ou, pour parler exactement, personne n'a le

droit d'en user de cette manière; le condamner à l'amende ou confisquer

ses biens pour ce sujet, c'est un vol; le mettre à mort parce qu'il ne

veut point agir contre sa conscience, c'est commettre un assassinat.

Est-il rien de plus abominable que cette conduite? Cela posé, l'on voit

qu'il est très difficile de décider si la persécution pour cause de

religion est plus insensée que criminelle.

Il n'y a qu'une impudence effrénée qui puisse justifier une conduite si

criminelle, et la couvrir du prétexte de l'amour du genre humain, et de

procurer aux hommes le bien-être, et dans ce monde et dans l'autre.

Cette fourberie est si palpable, qu'elle n'est faite pour en imposer

qu'à des hommes aveuglés par l'ignorance et la superstition. Il est

évident que ces motifs ne peuvent être réels; voyons donc quels peuvent

être les motifs véritables.

Un tempéramment cruel et sombre, aigri et envenimé par les passions les

plus nuisibles, telles que la méchanceté, l'envie, l'avarice, l'orgueil,

l'ambition, le désir de dominer et de tyranniser les autres, auxquelles

on peut encore joindre les délires de l'enthousiasme et du fanatisme:

voilà les vrais motifs qui excitent à persécuter, et quand ils sont

combinés avec un grand fond d'hypocrisie, ils rendent complet le

portrait d'un persécuteur.

Il est évident que les plus violens persécuteurs ont été souvent les

hypocrites les plus consommés; plusieurs d'entr'eux n'avaient aucune

religion. Nous en avons des preuves dans un grand nombre de membres du

clergé romain: des papes, des cardinaux, des inquisiteurs et des

princes, ont visiblement persécuté pour une religion qu'ils ne croyaient

pas. Tout le monde sait le mot de Léon X au cardinal Bembo: _Combien

nous est profitable cette fable de Jésus-Christ!_ disait ce prince des

persécuteurs et ce vicaire du Christ; cependant de son temps l'on voyait

par-tout fumer les bûchers des hérétiques.

SECTION II.

Des sources de l'insolence et du pouvoir des prêtres de l'église

romaine.

Après avoir fait voir que les gens d'église ont toujours été les

promoteurs et les trompettes de la persécution parmi les chrétiens;

après avoir fait connaître les motifs réels qui les ont animés; nous

allons examiner les moyens par lesquels les ecclésiastiques sont devenus

si nombreux, et ont pris un si terrible ascendant dans la chrétienté.

Pour considérer la chose dans son vrai point de vue, il faut faire

attention que les chrétiens admettent d'une façon bien plus décidée que

ne faisaient les juifs le dogme de l'immortalité de l'âme, et celui des

peines et des récompenses de la vie future. Les payens sur-tout

n'avaient là-dessus que des notions traditionnelles et des idées vagues,

qui les laissaient dans une sorte d'incertitude sur ces dogmes obscurs.

Mais lorsque l'évangile eut promulgué le dogme de l'immortalité de

l'âme, et quand une grande partie du genre humain fut parvenue à croire

fermement que l'on pouvait être pour toujours heureux ou malheureux au

sortir de la vie présente; cette notion, comme de raison, produisit de

grandes inquiétudes dans tous ceux qui l'adoptèrent; pour lors les

ignorans s'adressèrent à ceux qu'ils crurent plus instruits

qu'eux-mêmes, et leur demandèrent ce qu'il fallait faire pour être

sauvés. Cela aurait pu fournir à ceux qui se voyaient consultés une

belle occasion de leur dire que ce monde n'était qu'un passage, un

séjour d'épreuves; que les hommes parviendraient à être heureux dans

l'autre monde s'ils pratiquaient la justice, la tempérance, la charité,

s'ils vivaient en paix les uns avec les autres, s'ils cultivaient leur

esprit par la réflexion, s'ils adoraient Dieu en esprit et en vérité,

mais qu'ils se rendraient éternellement malheureux s'ils vivaient dans

le crime, le désordre et la crapule.

Il est vrai que l'on dit quelque chose de semblable aux hommes, et qu'on

leur recommande la pratique de ces devoirs; mais au lieu de s'attacher

uniquement à cette religion naturelle, raisonnable, bienfaisante, des

fourbes et des pervers, après avoir gagné la confiance des peuples,

inventèrent des fables absurdes et improbables, imaginèrent des dogmes

incompréhensibles, qu'ils ordonnèrent de croire sous peine de la

damnation éternelle. Plus ces dogmes furent incroyables, et

incompréhensibles, plus on attacha de mérite à les croire: les mêmes

imposteurs y joignirent encore une multitude de rites, de pratiques, de

cérémonies, d'inventions dont ils prévirent très bien qu'ils pourraient

tirer un grand profit.

La plupart de ces dogmes obscurs, de ces cérémonies, de ces fraudes

datent des tems d'ignorance et de superstition. Ce fut alors qu'on

enseigna aux hommes des doctrines effrayantes propres à les soumettre

sans réserve à l'autorité de leurs prêtres. Ce fut alors qu'on leur

parla du _purgatoire_; mais on leur apprit en même temps que l'on

pouvait s'en racheter, et qu'en faisant des largesses à l'église,

celle-ci pouvait faire cesser les tourmens que la divinité faisait

éprouver aux âmes des parens et amis, et s'en délivrer soi-même. Ce fut

alors qu'on persuada aux hommes qu'il fallait se _confesser_ de ses

péchés à un homme pécheur, qui prétendit avoir reçu du ciel la faculté

de les remettre, en vertu du _pouvoir des clefs_ donné à l'église par

Jésus-Christ, qui s'est engagé à confirmer toutes ses sentences

lorsqu'il promit à ses apôtres que tout ce qu'ils auraient _lié_ ou

_délié_ sur la terre, serait _lié_ ou _délié_ dans les cieux. Enfin,

pour combler la mesure de l'insolence, de l'effronterie, de l'impiété

sacerdotale, ainsi que celle de l'extravagance, de l'imbécilité, de la

crédulité des laïques, le clergé imagina une absurdité religieuse qui

surpassa toutes celles du paganisme; il persuada à des hommes

raisonnables que les prêtres avaient le pouvoir de faire le

Tout-Puissant, de créer le créateur de l'Univers, de l'avaler eux-mêmes,

et de le donner à manger aux autres: et pour que les prêtres parussent

être de la plus grande utilité pour le genre humain, et par-là prendre

un grand ascendant sur lui, ces mêmes prêtres enseignèrent qu'à moins

que la bonne intention du prêtre ne fût jointe à ce repas céleste, il ne

pouvait procurer aucun avantage à ceux qui y participaient[45].

[45] Si quelqu'un doutait que l'église de Rome enseigne réellement

cette doctrine de la nécessité de l'intention du prêtre pour que le

sacrement de l'Eucharistie sortisse son effet, il n'aura qu'à

consulter _l'Histoire du concile de Trente, par Dupin_, tome I, page

156, où l'on voit que cet article de foi fut établi aux conciles de

Florence et de Trente. Cependant quelques catholiques français,

ainsi que Dupin lui-même, ne sont point de cet avis.

Ces opinions, crues malheureusement par le vulgaire, subordonnèrent

entièrement les laïques au clergé dans tout ce qui concernait le salut

éternel[46]. Cette soumission des laïques pour les prêtres ne pouvait

manquer de rendre ceux-ci très orgueilleux et très insolens. Ne soyons

donc point surpris du propos qu'un jésuite espagnol tint au duc de

Lerme. _C'est vous_, lui dit-il, _qui me devez du respect, puisque j'ai

tout les jours votre Dieu dans mes mains, et votre reine à mes pieds_.

Un évêque, qui sans doute a le droit d'être plus insolent qu'un prêtre

du commun, fit savoir à une impératrice qu'il n'irait pas la voir à

moins qu'elle ne promît de se prosterner devant lui pour recevoir sa

bénédiction, de se tenir debout pendant qu'il serait assis, jusqu'à ce

qu'il lui eût donné la permission de s'asseoir elle-même. V. _les

remarques du Dr. Jortin sur l'histoire ecclésiastique, vol. I, pag.

234_. Nous trouvons encore que des prêtres ont osé dire qu'un évêque

_est un Dieu sur terre_, qu'il est un roi bien au-dessus des rois

temporels, auxquels il a le droit de commander. Nous voyons un pape

assurer «qu'il est lui-même juge de tous les hommes et qu'il ne peut

être jugé par personne; que les grands monarques ne sont que ses

esclaves, tandis qu'il est le roi des rois, le monarque du monde, le

seul, seigneur et gouverneur des choses temporelles et spirituelles;

qu'il est établi souverain de tous les royaumes et de toutes les

nations; que son pouvoir est au-dessus de tout pouvoir, qu'il fallait

indispensablement lui être soumis pour pouvoir être sauvé.» Voyez

_Bower, hist. des papes, vol. I, pag. 215_.

[46] On fait croire aux Moscovites que, lorsqu'ils meurent, pour être

admis dans le ciel, il est bon qu'ils prennent un certificat signé

ou scellé par le patriarche ou l'évêque: en conséquence lorsqu'on

enterre un mort on lui met entre les mains un passeport pour le

ciel, dans lequel on atteste qu'il a vécu et qu'il est mort en bon

chrétien de la religion grecque, qu'il s'est confessé, qu'il a été

absous et a reçu le sacrement de l'Eucharistie; qu'il a rendu à Dieu

et à ses saints le culte qui leur était dû. V. _la Religion ancienne

et moderne des Moscovites_, page 139. Les jésuites et beaucoup

d'autres moines de l'église romaine sont dans l'usage d'expédier de

semblables passeports à ceux qui veulent bien les acheter.

Alain de la Roche, moine dominicain, ne fait pas difficulté de dire que

le pouvoir d'un prêtre surpasse celui de Dieu lui-même; il se fonde sur

ce que Dieu employa une semaine entière à la création du monde et à son

arrangement, tandis qu'un prêtre à chaque fois qu'il dit la messe à

l'aide de deux ou trois paroles peut produire non une créature, mais

l'être suprême et incréé qui est l'origine de toutes choses. Voyez son

traité _de dignitate et excellentiis sacerdotum_.

SECTION III.

De la crédulité.--Les gens d'esprit sont souvent dupes des préjugés du

vulgaire.

Quoique le dogme de la _Transubstantiation_ dont nous venons de parler,

ainsi que plusieurs autres articles de foi de la même trempe, ait pris

naissance dans des temps d'ignorance et de ténèbres[47], cependant le

monde en s'éclairant n'a pas renoncé à ses anciennes folies, et cette

doctrine est encore reçue par un très grand nombre d'hommes et même de

personnes savantes et raisonnables sur toute autre matière qui ne

cessent d'être les dupes de leurs honteux préjugés; ce qui nous prouve

combien peu l'on doit compter sur les hommes en matière d'opinions

religieuses.

[47] Pascase Rabbert, abbé de Corbie en France, au commencement du

neuvième siècle, fut le premier qui soutint le dogme de la

_transubstantiation_. Mais ce ne fut que vers le milieu du onzième

siècle que cette doctrine fut confirmée par l'autorité du pape, qui

décida que ceux qui refusaient de l'admettre, étaient des hérétiques

à brûler. Cette opinion fut vivement combattue par _Béranger_,

archidiacre d'Angers: depuis elle est unanimement adoptée par tous

les catholiques romains.

L'église romaine, outre le privilége de faire son Dieu, se vante aussi

de faire des miracles; mais le plus grand des miracles qu'elle ait

jamais opéré est celui d'être parvenue à faire croire aux hommes une

absurdité aussi palpable et aussi grossière que le dogme de la

_Transubstantiation_. Cependant essayons si l'on ne pourrait pas rendre

raison de ce phénomène surprenant sans recourir au miracle.

Rien n'agit si fortement sur l'esprit des hommes que l'éducation, le

fanatisme, le préjugé. La crainte de faire de mauvaises affaires en ce

monde et d'être damné dans l'autre, empêche souvent d'examiner ce qu'on

dit de croire, et même de douter des prétendues vérités que l'église

enseigne. En effet si des personnes, je ne dis pas éclairées, mais même

douées du bon sens le plus ordinaire, osaient réfléchir à cette doctrine

ainsi qu'à beaucoup d'autres impostures sacerdotales, elles ne

manqueraient pas d'en démêler la fausseté. Mais les gens qui ont les

yeux les plus perçans consentent souvent à fermer les yeux, et à les

laisser couvrir d'un bandeau, ils cessent de voir et ne distinguent pas

plus les objets que s'ils étaient aveugles-nés.

De plus ce serait bien peu connaître la nature humaine que d'imaginer

que les personnes les plus éclairées soient exemptes de faiblesses;

celles-ci ne se montrent jamais d'une façon plus marquée que dans la

cruauté religieuse, pour laquelle les hommes du plus grand génie ne sont

souvent que des insensés et des stupides. Que de preuves étonnantes de

science, de sagesse, de jugement, ne trouvons-nous pas dans un grand

nombre de payens? Cependant beaucoup d'entre eux étaient aussi esclaves

de la superstition que le peuple imbécille, et adoraient comme lui le

bois et la pierre, ils croyaient, comme lui, les fables les plus

ridicules; ils se soumettaient, comme lui, aux rites et aux cérémonies

les plus extravagantes de la religion.

Combien parmi les modernes d'hommes habiles, distingués par leurs

connaissances et leur savoir, ont-ils écrit et sonné le tocsin de la

persécution, pour forcer les nations à croire des doctrines opposées au

bon sens? Quel scandale ne résulte-t-il pas pour le christianisme qui

leur faisait ainsi renoncer aux lumières de la nature, de la raison, de

l'humanité! Nous avons fait voir que ce furent communément de très

grands saints qui furent les plus grands incendiaires; ce furent des

saints qui jouèrent dans l'église le rôle de la discorde et des furies.

Il est vrai que dans plusieurs de ces saints la plus grande preuve de

leur délire fut d'avoir voulu écrire; à moins qu'on ne supposât que des

fripons ont pris leurs noms pour faire passer des opinions absurdes et

détestables qu'ils avaient intérêt de faire croire aux hommes: dans ce

cas il faut convenir qu'ils ont parfaitement réussi.

Est-il donc surprenant que des hommes savans et de beaucoup d'esprit

puissent déraisonner comme les ignorans et les sots, quand ils

s'occupent de choses qui ne sont point fondées sur la nature, et dans

lesquelles la science ou la raison ne peuvent point les guider? Ou bien

si des gens sensés veulent bien se laisser guider par des fripons,

est-il bien étonnant de les voir s'égarer? En effet parmi les savans

théologiens nous en voyons beaucoup qui sont bien plus occupés de se

remplir la tête des opinions des autres, que du soin de penser par

eux-mêmes; les personnes qui ont beaucoup de science et d'érudition et

peu de jugement et d'esprit, se suivent communément les uns les autres

comme les bêtes de somme; et nous trouvons pour l'ordinaire qu'ils ne

savent tirer aucun fruit des connaissances dont ils se sont vainement

surchargés.

Comme les hommes qui ont le plus de talens et de lumières sont sujets à

des faiblesses, ne sont point exempts des préjugés dont les autres sont

imbus, tombent dans des erreurs grossières et les poussent même plus

loin, il est plus difficile de les remettre dans le bon chemin que les

ignorens eux-mêmes. Fontenelle dit avec raison, que «quand les

philosophes s'entêtent une fois d'un préjugé, ils sont plus incurables

que le peuple lui-même parce qu'ils s'entêtent également et du préjugé

et des fausses raisons dont ils le soutiennent.» Il rapporte à ce sujet

l'histoire connue de la _dent d'or_ d'un enfant de Silésie, sur laquelle

les savans disputèrent beaucoup, jusqu'à ce qu'un orfèvre eût découvert

que cette dent avait été, par fraude, recouverte d'une feuille d'or. V.

_l'histoire des oracles, chap. 4 et 8_. L'histoire de cette dent d'or

est celle de toutes les disputes de controverse qui s'élèvent dans la

religion.

Quel exemple plus frappant du pouvoir de l'illusion sur les hommes les

plus sensés que les oracles du Paganisme, et la croyance à la magie, qui

furent jadis adoptés également par les grands et les petits, les savans

et les ignorans, les philosophes et les femmelettes! Ces oracles

partaient de divinités qui n'avaient jamais existé que dans

l'imagination des poètes, et les opinions sur la magie dans

l'imagination des sots ou dans l'adresse des imposteurs. Les chrétiens

reconnaissent que les oracles des payens n'étaient point dus à la

divinité, mais plusieurs d'entre eux les attribuent au démon, tandis

qu'il est évident qu'ils étaient dus à la fourberie des prêtres.

Beaucoup de chrétiens dévots ont bien de la peine à se dégager du

préjugé des revenans, des esprits, des apparitions, des visions, etc.;

ils y voient des preuves de la résurrection, de l'existence d'un Dieu et

de la distinction des deux substances dans l'homme.

Que dirons-nous, en effet, d'un de nos grands théologiens (le dr.

Barrow), qui se sert de ces apparitions pour prouver l'existence de la

divinité et celle de l'âme distinguée du corps? «Ces choses, dit-il,

sont prouvées par les opinions et les témoignages du genre humain sur

les apparitions dont les anciens poètes et les historiens ont parlé si

souvent, et sur le pouvoir que l'on supposait aux charmes et aux

enchantemens, qui devaient être les effets de quelque puissance

invisible; c'est de là que sont venues toutes les idées sur la magie,

les sortiléges, sur les pactes avec les esprits malins; vouloir les

regarder comme des illusions, ce serait accuser le genre humain d'une

stupidité et d'une crédulité très extravagante pour lui. Ce serait

accuser la plupart des législateurs de fourberie et d'extravagance; ce

serait accuser un grand nombre de tribunaux de cruauté et de sottise;

enfin ce serait accuser un trop grand nombre de témoins ou de folie ou

d'une malice extrême». Voyez _Barrow's Works, vol. I, p. 398 et suiv._

D'où l'on voit que les théologiens ne sont pas difficiles sur le choix

des preuves dont ils se servent pour appuyer leurs opinions. En effet,

n'en déplaise au docteur Barrow, on pourrait légitimement et sans faire

tort aux personnes dont il cite le témoignage, les accuser ou de

friponnerie, ou de sottise, ou de malice, ou de mauvaise foi. On

pourrait lui dire que toutes les opinions et les témoignages en faveur

des conjurations, des enchantemens, des sortiléges, ne sont dus qu'à

l'ignorance, à une crédulité excessive, à des prestiges, à de mauvais

desseins. Ne voyons-nous pas qu'une multitude de créatures innocentes à

la honte des tribunaux qui les jugent et des souverains qui font des

loix, ont été injustement mises à mort pour des crimes prétendus dont il

était impossible qu'elles fussent coupables? Ces infamies n'ont-elles

pas continué même dans notre nation, jusqu'à ce que notre parlement, par

un acte récent, eût anéanti ces loix aussi folles que cruelles[48]?

[48] Keyffler, dans ses _Voyages_, dit que ce sont les Génevois qui

les premiers dans l'Europe ont aboli l'usage des procédures

criminelles contre les sorciers; depuis 1652 personne n'a été chez

eux condamné à la mort pour sorcellerie. Voyez tome I, p. 174.

A l'égard de la preuve que l'on tire des sortiléges pour prouver

l'influence des esprits malins sur les esprits des hommes; les

méchancetés que ceux-ci exercent, sur-tout en faveur de la religion,

prouvent qu'ils n'ont pas besoin du diable pour pousser le crime à

l'excès. L'on prétend encore que les contes d'apparitions et de revenans

servent à appuyer le dogme de la résurrection, de l'immortalité de

l'âme, etc.; mais nous répondrons à ceux qui se servent de pareilles

preuves, que c'est affaiblir une cause, quelque bonne qu'elle puisse

être, que de l'étayer par de semblables puérilités.

Si tant d'absurdités ont été presque universellement adoptées par le

genre humain et crues par des personnes sages, éclairées et sensées

d'ailleurs, nous ne devons trouver ni miraculeux ni surnaturel que des

dogmes tels que celui de la _Transubstantiation_, ainsi, que beaucoup

d'autres pareils, aient trouvé dans des génies profonds des défenseurs

ardens, et dans les peuples stupides, des adhérens aveugles, capables de

se prêter à toutes les extravagances et à toutes les cruautés qui leur

étaient conseillées par leurs prêtres, sans jamais entendre un mot du

fond de la question.

Quand on eut vu que les hommes embrassaient avec tant d'ardeur les

dogmes et les cérémonies, à l'aide desquelles on leur disait qu'ils

obtiendraient la félicité éternelle et se garantiraient des châtimens de

l'avenir; quand on vit le respect et la vénération profonde que

montraient aux inventeurs de ces doctrines et de ces pratiques les

souverains crédules autant que leurs sujets; quand on vit les priviléges

et les immunités accordés aux gens d'église; les honneurs et les

richesses que l'on accumulait sur leurs têtes; leur nombre dut

naturellement s'accroître: voilà sans doute pourquoi nous voyons les

prêtres si multipliés chez les chrétiens jusqu'à ce jour. Comme l'église

devenait si lucrative et procurait de si grands avantages, une foule

d'hommes paresseux, avides, orgueilleux s'empressa d'entrer à son

service; on entrevit des moyens de bien vivre sans rien faire,

d'acquérir des richesses sans aucun travail, des dignités et des

honneurs sans mérite ni talens. Une ruche remplie de miel ne peut

manquer d'attirer les guêpes et les frélons.

Un pareil corps d'hommes, ainsi séparés du reste du genre humain, devenu

si nombreux, eut des intérêts non-seulement distingués, mais encore très

opposés à ceux des nations; le clergé s'occupa donc uniquement du soin

de piller et de subjuguer le monde chrétien, et après avoir acquis des

biens immenses, il ne songea qu'à les augmenter encore[49]. En

conséquence dès que quelqu'un osait douter de la vérité des dogmes

enseignés par le clergé, ou de l'efficacité des pratiques et des

cérémonies qu'il avait ordonnées, l'église se trouvait en danger. Il

fallait donc absolument y remédier; quel moyen employer pour obliger les

hommes à croire les choses qu'il était de l'intérêt de l'église ou du

clergé que l'on crût? Leur dire qu'ils seraient damnés s'ils osaient en

douter, pouvait bien opérer quelque chose; mais ce moyen ne suffisait

pas encore; il y a toujours des gens qui doutent, même malgré eux, et

qui du doute peuvent passer à l'incrédulité, sans pouvoir s'en empêcher.

Il est donc impossible de venir à bout des hommes, sinon en joignant des

châtimens futurs, de former des doutes, et encore plus de faire

connaître leurs doutes et leur incrédulité; par là l'on parvient à les

forcer de professer ce qu'ils ne peuvent ni comprendre ni croire et de

se conformer extérieurement aux volontés du clergé.

[49] Je crois devoir rapporter ici un exemple qui prouve le pouvoir

tyrannique que le clergé romain posséda jadis dans notre nation, et

les moyens qu'il mettait en usage pour conserver ce qu'il nommait

les droits et les _immunités de l'église_. En conséquence, le

lecteur trouvera ici la formule du serment que le roi Henri III fut

obligé de prêter sur les évangiles, qui lui furent présentés par un

archevêque, tandis que lui, ainsi que tous les évêques présens,

tenaient des cierges allumés. Cette cérémonie est tirée de Mathieu

Paris; la voici telle qu'elle est rapportée. _Par l'autorité du Dieu

tout-puissant, du Fils et du Saint-Esprit, nous anathématisons et

nous chassons des portes de notre Sainte Mère Église, tous ceux qui

sciemment et malicieusement priveront les Église de leurs droits.

Après cela, sur l'ordre de l'archevêque, on jetta les cierges à

terre où ils s'éteignirent en répandant de la fumée; alors

l'archevêque dit ces mots: qu'ainsi soient éteintes, périssent et

fument les âmes damnées de tout ceux qui violeront ces règles ou qui

les interpréteront d'une façon sinistre. Alors tout le monde

s'écria, et le roi plus souvent et plus fortement que tous les

autres _Amen_! _Amen_! _Amen_! Voilà ce qui se passa dans la

chapelle de Sainte-Catherine à Westminster_. Voyez Mathieu Paris

dans la vie de Henri III.

Cela peut servir à nous faire découvrir pourquoi les prêtres insistent

si fortement sur la nécessité de la foi et y attachent un si grand

mérite. Sans la foi, il est impossible de plaire au clergé ni d'avoir

pour lui la confiance aveugle dont il a besoin pour piller et tyranniser

les peuples: en effet que deviendraient les richesses, la grandeur, le

crédit, la puissance des fripons, sans la crédulité des sots?

SECTION IV.

Des moyens employés par le clergé pour exciter les princes à la

persécution.

C'est pour s'assurer les avantages résultant de la foi que le clergé

appella les princes à son secours, et les obligea d'infliger les

punitions les plus cruelles à tous ceux qui refusaient de croire; pour

convaincre ces princes, il se servit de deux argument très puissans;

l'un fut de leur dire que, quelque inhumains que fussent les moyens

qu'ils emploiraient pour convertir les hérétiques, ils rendraient à Dieu

un service très agréable, et qu'ils expieraient par là une multitude de

péchés; argument, qui, sans doute, dut faire une impression très forte

sur des superstitieux méchans et zélés. L'autre fut de leur dire que

ceux qui n'étaient point soumis à l'église catholique ne pouvaient être

des sujets fidèles d'un gouvernement catholique. Cette calomnie, malgré

sa fausseté, produisit son effet, et dans tous les états catholiques

romains elle fit de tous les princes des persécuteurs impitoyables de

l'hérésie.

Quand des argument si convaincans n'eûrent pas la force de persuader

quelques princes qui osèrent préférer les devoirs de l'humanité, les

règles de la saine politique et de la vraie religion aux ordres

sanguinaires du pape ou aux conseils abominables des prêtres, l'église

eut quelquefois recours aux excommunications, et souvent elle déposa ou

fit assassiner les souverains qui manquèrent de complaisance on de zèle

pour elle.

Par ces infâmes moyens et par d'autres semblables, la plupart de ces

princes qui auraient dû se déclarer les protecteurs de la liberté, des

biens et de la vie de leurs sujets, se crurent obligés de les opprimer

et même de les détruire, et devinrent, comme on a vu, les instrumens de

l'ambition, de l'avarice, de la cruauté des prêtres.

Cependant, quoique les gens d'église fussent parvenus à mettre la

puissance civile dans leurs intérêts et à lui faire tirer l'épée pour

eux, voyant que la persécution qu'ils avaient l'impiété de nommer

_l'oeuvre de Dieu_, ne se pratiquait pas assez vivement à leur gré, et

que les laïques n'y donnaient pas toute l'attention qu'ils désiraient,

ces ecclésiastiques tâchèrent de se faire donner un pouvoir indépendant

et illimité: ce pouvoir les mit en état d'exécuter tous leurs projets,

et l'on fut assez aveugle pour les leur accorder dans un grand nombre de

pays.

L'usage que firent les ecclésiastiques de ce présent fatal, de cette

boîte de Pandore, fut de répandre une infinité de maux sur la terre.

Non-seulement ils tyrannisèrent les gens du peuple, et traitèrent avec

la dernière fureur tous ceux que leur conscience empêchait de souscrire

à leurs dogmes, à leurs cérémonies, à leurs superstitions; mais encore

ils firent sentir leur pouvoir à ces princes qui avaient eu la faiblesse

et la mauvaise politique de le leur accorder. Par là les rois, les

empereurs, les princes furent obligés de plier sous le joug du sacerdoce

et de se soumettre eux-mêmes à la tyrannie du clergé.

Nous avons fait connaître d'abord qui sont ceux à qui sont dues les

persécutions parmi les chrétiens; nous avons montré en second lieu quels

ont été les motifs prétendus et réels de leurs cruautés inouies; nous

avons ensuite fait connaître ce qui a rendu le clergé si nombreux, et ce

qui lui a fait prendre un ascendant si marqué dans le monde chrétien;

enfin nous avons exposé les moyens qui les ont mis à portée de

tyranniser et de persécuter avec la dernière barbarie; nous allons

chercher les remèdes à ces maux.

SECTION V.

Des remèdes que l'on peut opposer à la persécution.

Les causes de la persécution religieuse ayant été si évidemment

exposées, il est aisé d'en découvrir les remèdes; il serait à souhaiter

que l'on voulût les appliquer aussi promptement qu'ils sont faciles à

connaître.

Les remèdes qui paraîtraient les plus efficaces et les plus naturels

seraient premièrement de ramener la religion à ses premiers principes,

de la dégager des superfluités dont des imposteurs l'ont surchargée, en

vue de leurs propres intérêts. En second lieu, il serait bon de réduire

les ecclésiastiques au revenu qui serait absolument nécessaire: l'état

en s'emparant de leurs biens énormes pourrait leur accorder une

subsistance honnête, sans souffrir jamais qu'ils vécussent dans le luxe

et la pompe, qui non-seulement sont peu convenables à leur profession,

mais encore qui sont les sources d'une infinité d'abus et de calamités.

En troisième lieu, le souverain devrait punir et réprimer avec sévérité

comme de vrais criminels, comme des perturbateurs du repos de la

société, tous les prêtres qui par leurs sermons ou leurs écrits

travailleraient à rendre les hommes odieux les uns aux autres pour leurs

opinions religieuses. En quatrième lieu, les princes ne devraient jamais

prendre parti dans les démêlés obscurs des théologiens; ils devraient

protéger également tous les citoyens utiles et honnêtes et ne jamais

s'occuper de leur façon de penser, dans laquelle, sans tyrannie, ils

n'ont pas le droit de fouiller; enfin ces princes devraient bien se

garder de confier jamais aucun pouvoir à des prêtres.

Nous ne doutons pas que la méthode que l'on propose ne déplaise au plus

grand nombre des membres du clergé, mais nous ne pouvons douter qu'elle

ne soit applaudie par tous ceux en qui l'intérêt et les passions

n'auront pas totalement éclipsé les sentimens de la raison et de

l'humanité. Il est certain que l'opposition de ceux qui méconnaissent

des sentimens si légitimes, ne servirait qu'à prouver de plus en plus la

nécessité de limiter leur pouvoir.

Une raison très forte semble encore devoir y déterminer, elle est dictée

par l'expérience. A-t-on jamais vu un corps de gens d'église jouir du

pouvoir sans en abuser? Il n'est pas douteux que dans le clergé

protestant de l'église anglicane il se trouve quelques hommes éminens

par le savoir et la piété; cependant ne voyons-nous pas que ce clergé

toutes les fois qu'il a joui du pouvoir en a fait un usage très

criminel? J'en appelle à ceux de ses membres qui ont de la bonne foi et

de l'humanité; ils rougiront pour leurs confrères des actes de tyrannie

qu'ils ont tant de fois évidemment exercés. Souvent ils ont persécuté

les hommes les plus distingués, par leurs vertus et leurs lumières; au

point que l'on aurait lieu de soupçonner que ce sont ces qualités mêmes

qui les rendaient odieux à leurs confrères.

Si un clergé aussi bien composé que celui-là s'est souvent rendu

coupable d'excès révoltans, n'est-il pas évident que le pouvoir n'est

nullement fait pour les prêtres? Une nation libre ne doit avoir des

tyrans d'aucune espèce; la tyrannie sacerdotale n'est faite que pour des

esclaves de la tyrannie politique; un citoyen honnête doit jouir de la

liberté de penser ainsi que de celle qui regarde sa personne et ses

biens. Dans un état bien constitué tout homme qui agit bien doit jouir

de la sûreté.

J'observerai encore qu'un excellent moyen d'empêcher la persécution

serait d'obliger les prêtres à prêcher la morale, l'humanité, la

charité, la concorde, au lieu d'entretenir les peuples de questions

obscures de théologie, qui, n'étant point comprises par ceux-mêmes qui

les débitent, le sont encore bien moins par ceux qui les entendent. Que

les ministres du Dieu de paix ne soient plus les trompettes de la

fureur, les organes de la discorde, qu'ils apportent _la paix sur la

terre_ et qu'il ne leur soit plus permis de sonner le tocsin de la

sédition, d'allumer des haines inextinguibles, d'apprendre aux hommes à

se détester pour des opinions inutiles aux moeurs et au bien-être des

nations. En un mot que les guides des peuples n'aient plus le droit de

les conduire à l'erreur, ni de leur persuader que pour plaire à la

divinité ils doivent violer les loix les plus saintes de l'humanité.

Quand nos prêtres se tenant dans les bornes du pouvoir spirituel se

conduiront d'une façon propre à servir d'exemple aux autres ils n'en

seront que plus respectés; on les regardera comme les bienfaiteurs du

genre humain; privés du pouvoir de nuire ils n'auront que celui de faire

du bien. Quel service plus essentiel et plus réel peut-on rendre au

genre humain que de lui persuader de renoncer pour toujours à ses

haines, à ses animosités, à la persécution, et de vivre dans l'union, la

concorde et la paix?

FIN.

NOTE SUR LA TRANSCRIPTION

On a conservé l'orthographe de l'original, incluant ses incohérences

(par exemple tems/temps, blé/bled, enfants/enfans).

De la cruauté religieuse · 第 11 / 11 章