ANDREE, MME DE RUMODU, BLANCHE, sa nièce
MME DE RUMODU, la main tendue vers Andrée
Madame Belval!
ANDREE, serrant la main à Mme de Rumodu
Chère Madame... (à Blanche) Mademoiselle Blanche...
BLANCHE
Madame...
ANDREE, à Mme de Rumodu
Combien je suis heureuse de vous voir... (la conduisant vers un
fauteuil). Quelle agréable surprise... (l'installant) Ici, tenez,
voulez-vous (d'un geste, elle désigne un siège à Blanche, puis
s'asseoit elle-même).
MME DE RUMODU, voix onctueuse
Nous n'avons pas voulu passer devant votre porte sans nous arrêter pour
prendre de vos nouvelles. Nous venons de Kerviou.
ANDREE
Le village un peu plus loin?
BLANCHE
Oui, dans la plaine.
MME DE RUMODU
Blanche a été voir une de ses amies de pension qui y villégiature en ce
moment... A propos, nous avons rencontré les propriétaires de
Kermareck... Je croyais qu'ils vous connaissaient?
ANDREE, simplement
Nous nous voyons quelquefois.
MME DE RUMODU
Mais vous n'avez pas de relations suivies avec eux?
ANDREE
Si... relations de bon voisinage.
MME DE RUMODU
Tiens! (elle échange un regard avec sa petite-fille qui sourit, très
légèrement). Madame de Kermareck à qui je parlais de vous tout à
l'heure me disait vous connaître très peu.
ANDREE, souriant
Naturellement! Il n'y a que deux mois que nous habitons le pays...
Cependant mon mari voit assez fréquemment Monsieur de Kermareck... il a
reçu encore de lui tout à l'heure une invitation à une excursion à bord
de leur nouveau yacht.
MME DE RUMODU
Vous irez?
ANDREE, un peu gênée
Non! nous ne pourrons pas... Nous avons justement, ce jour-là, des amis
qui viennent nous voir.
MME DE RUMODU
Je comprends... Et comment va-t-il Monsieur Belval?
ANDREE
Très bien, je vous remercie... Il est parti tout à l'heure, en canot,
avec un vieux notaire de nos amis arrivé de Paris, hier soir.
(A ce moment Annaïc traverse la terrasse dans le fond).
MME DE RUMODU, qui l'a vue, à Blanche
N'est-ce pas la petite Leguen?
BLANCHE
Oui, c'est Annaïc.
ANDREE
Vous la connaissez?
MME DE RUMODU
C'est ma filleule... Son père aidait autrefois mon jardinier et lorsque
l'enfant est née, il m'a priée de la nommer... J'ignorais qu'elle fût
placée chez vous. Vous en êtes contente?
ANDREE, gênée
Oui.
MME DE RUMODU, sans remarquer
Vous devez être, du reste, une maîtresse de maison assez indulgente...
Annaïc est une très bonne fille, très intelligente, je suis sûre, quand
vous retournerez à Paris, que vous ne voudrez plus vous en séparer!
ANDREE, délibérément
Elle va me quitter.
MME DE RUMODU
Elle va vous quitter?
ANDREE
Ses parents la retirent de chez moi!
MME DE RUMODU
Ah! c'est insensé! Et pourquoi?
ANDREE, après une légère hésitation
Parce qu'ils ont entendu dire que Monsieur Belval et moi n'étions pas
mariés.
MME DE RUMODU
Qu'est-ce que c'est que cette invention?
ANDREE
La vérité, tout simplement.
MME DE RUMODU, incrédule
La...? Ah non! ce n'est pas possible!
ANDREE, fièrement
Si madame. (Se levant nerveusement malgré elle). Bien que me
considérant autant qu'une épouse légitime, je ne suis pas légalement la
femme de Pierre Belval.
MME DE RUMODU, vivement
Vous n'êtes pas?... Ah! je ne savais pas... (suffoquée). Je ne savais
pas...
ANDREE
Vous me pardonnerez, madame... J'aurais peut-être dû vous le dire
plutôt, je n'y avais pas songé... Mon mari et moi sommes si fort
adversaires du mariage officiel et partisans de l'union libre, que
notre situation nous paraît absolument normale... Il a fallu que je
vienne dans ce pays, qu'une servante me quittât, pour que je voie une
différence entre mon ménage et les autres ménages... Je sais que tout
le monde n'a pas la même hauteur d'idées.
MME DE RUMODU, très froide
Oh! je ne vous blâme pas... loin de moi... chacun est libre. Il y a des
femmes charmantes partout... Je ne savais pas... j'ai été surprise tout
simplement... (Elle se lève après un geste de départ à sa compagne --
très hautaine) Nous partons. Vous m'excuserez, l'heure avance. Je ne
puis rester plus longtemps... (Sans tendre la main -- froidement) Au
revoir, Madame.
ANDREE, très troublée
Mais permettez, je vais vous reconduire.
MME DE RUMODU
Oh! nullement! Ne vous dérangez pas.
ANDREE
Si, si...
(Elles sortent. -- Pierre Belval et Bardichon montent l'escalier).