_Coment l'empereur fist aporter tous ses joiaus devant luy pour départir
aux églyses. Coment il donna sa couronne et s'espée à Lothaire, pour ce
qu'il amast et soustenist Judith sa femme et Charles son fils. Comment il
se complaint de son fils Loys. De son trespassement, et coment Dreues son
frère, évesque de Mez, fist le corps porter à Mez, et noblement
ensépoulturer en l'églyse Saint-Arnoul._
Lors commanaa à Dreues, son frère, qu'il féist venir devant luy tous les
chambellens du palais et les menistres, et voult que tous ses joyauls et
ses meubles feussent escris, en quelque chose que ce feust: en escrins, en
or, en couronnes ou en pierres ou en armes, en livres, en vaisseaux et en
draps de soie ou en ornemens d'églyses. Pour ce le faisoit qu'il voulloit
savoir qu'ils pourroit donner aux églyses, aux povres et aux menistres du
palais; et, au derrenier, que il pourroit donner à ses deux fils Lothaire
et Charlon. A Lothaire donna sa couronne et s'espée par telle condicion
qu'il portast foy et loyauté à sa femme Judith et à Charlon son frère, et
qu'il luy laissast en paix sa partie du royaume, telle comme il luy avoit
donnée devant les princes du palais, ainsi comme luy-meisme estoit tenu à
tenir et à garentir par son serement.
Après ce qu'il eut ainsi ordenné de toutes ces choses, il rendit graces à
Dieu de ce que riens propre ne luy demouroit. Son frère, l'évesque Dreues,
et les autres prélas qui présens estoient, regracioient Dieu de ce qu'ils
véoient la fin du saint prudomme en telle dévocion et en telle
persévérence, sacrifiant à Dieu en vraie pacience les tribulations de ce
siècle. Si devoit avoir bien telle fin, car il avoit tousjours eue vie
aournée de vertus. Mais une chose y avoit qui un petit troubloit leur joie,
car ils se doubtoient qu'il ne voulsist son cuer apaisier envers Loys son
fils, qui tant de tribulacions lui avoit faites. Car ils savoient bien
qu'il l'avoit tant de fois courroucié et meismement en la fin de sa vie
qu'il en avoit grant ire et grant douleur au cuer. Toutes voies se fièrent
tant en la pacience de son doulx cuer qui oncques pour nulle adversité
n'avoit esté brisée qu'ils essaièrent légièrement sa pensée par l'évesque
Dreues son frère: car il ne voulloit refuser de nule chose qu'il voulsist.
Et quant l'évesque Dreues luy eut son fils ramerteu, il monstra premier par
semblant l'amertume et la douleur de son cuer. Mais après quant il fu
revenu petit à petit à sa pensée et il se fu efforcié de parler tant comme
il put, il commença à raconter et à nombrer les angoisses et les maulx
qu'il luy avoit fais et puis les mérites qu'il avoit desservis à faire
telles choses contre nature et contre le commandement nostre Seigneur.
«Mais pour ce,» dist-il, qu'il ne peut à moy venir, pour faire satisfaction
en tesmoing de Dieu et de vous qui ci estes présens, je luy pardoing tout
quanqu'il m'a meffait. Mais à vous,» dist-il, appartient de luy amonnester
que sé je luy pardone ce qu'il a tantes fois vers moy mespris, toutes voies
n'oublie-il pas les travaulx et les griefs qu'il m'a fais à la fin de ma
vie qui m'ont mené à la mort. Et qu'il n'oublie pas aussi ce qu'il a petit
prisié et mis en despit les commandemens de nostre Seigneur qui commande
qu'on porte honneur à son père et à sa mère.» [993]Après ces parolles il
commanda que l'en chantast Vigiles devant luy; si estoit samedi au soir. Et
puis commanda que l'en le seignast du signe de la sainte croix. Luy-meisme
prist la croix et fist signe sur son front et sur son pis. Et quant il
estoit las, il faisoit signe à l'évesque Dreues, son frère, qu'il le
préseignast.