_De la discorde des barons et du peuple du royaume d'Acquitaine. Du
parlement que l'empereur tint à Chalon, de l'ordonnance du royaume
d'Acquitaine, et de l'estat de sainte Églyse. Coment son fils Loys esmut de
rechief ses osts contre luy; de la maladie qu'il en eut et de son
mautalent; et coment il accoucha au lit de la mort en la cité de Maïence._
Encore se déportoit l'empereur en chaces et en gibiers, quant certaines
nouvelles luy vindrent d'Acquitaine par messages qui à luy venoient; et
affirmoient, ce qui voir estoit, que une partie des plus nobles hommes de
la terre attendoient son ordonnement et sa sentence du royaume
d'Acquitaine; et les autres estoient courrouciés de ce qu'ils avoient oï
dire qu'il avoit donné son royaume à Charles, son mainsné fils. Et pour
ceste besoigne vint à luy Ébroin, l'évesque de Poitiers, et luy dist que
luy et les autres des plus grans hommes du royaume d'Acquitaine attendoient
à oïr sa volenté, et estoient tous près d'accomplir son commandement; si
estoient en ceste volenté et en ceste ordonnance les plus grans du païs, si
comme luy-meisme, le comte Regnault, le comte Gérart, qui gendre estoit
Pepin, le comte Rothaire et mains autres qui estoient de leur volenté. Mais
l'autre partie du peuple et meismement Emein, le plus grant et le plus
chevetain, n'estoient pas de celle volenté, ains avoient prins l'enfant
Pepin, son nepveu, pour ce qu'il devoit estre droit hoir du royaume; et
s'en aloient par toute la terre et mettoient toutes leurs cures en faire
rapines; et pour ce prioit l'évesque Ébroin à l'empereur pour Dieu qu'il
méist hastivement conseil en ceste besoigne, et venist tost au païs, et
ordennast du royaume à sa volonté avant que ceste pestilence moutepliast
plus. L'empereur regracia moult l'évesque Ébroin pour sa bonne volenté et
pour sa loyaulté et tous les autres aussi qui à son accort se tenoient.
Arrière les renvoia et manda aucuns qu'ils feussent à luy à Chalon en
Bourgoigne au mois de septembre, car il proposoit à y faire parlement. Si
ne doibt-on pas cuider que l'empereur eust courage de l'enfant Pepin son
nepveu deshériter. Mais il voulloit mettre conseil en sa besoigne et
chacier et reprendre la légièreté des gens du païs, car il cognoissoit leur
manière et leur desloyauté comme cil qui avoit esté norri au païs; et
sçavoit qu'ils estoient gens où il n'avoit point d'espérance de seureté. Et
pour ce qu'ils peussent corrompre et convertir les mauvaises meurs, Pepin
son frere, le père de l'enfant, chacièrent-ils au commencement hors du
royaume ceulx que luy-meisme avoit là envoiés pour luy garder et enseigner,
ainsi comme ils avoient esté baillés à luy-meisme au temps Charlemaines son
père. Et quant ils les eurent hors boutés, si s'abandonnèrent à faire leurs
grans desloyautés parmi le royaume, toutes rapines et homicides si comme il
est apparent, et comme savent ceux qui encore sont vivant. En toutes
manières voulloit que l'enfant feust saintement nourri et enseigné, si
qu'il peust prouffiter à soy et aux autres. Si luy souvenoit de cil qui ne
vouloit donner terres à ses fils tant comme ils estoient jeunes; et quand
on luy en parloit, il se excusoit en telle manière: «Je ne suis pas tant
esmeu par envie contre mes enfans que j'ay engendrés de moy, que je veuille
qu'ils ne soient à grant honneur. Mais pour ce, je scai bien que l'on
admoneste légièrement à si jeunes gens de faire cruaulté, et ceux qui sont
jeunes volontiers si accordent et assez légièrement.» Vers le mois de
septembre s'en alla l'empereur à Chalon. Là assembla parlement si comme il
avoit ordenné. Là fu traitié des besoignes de sainte Église et des
besoignes du royaume communes et privées.
Après ce entendit et ordenna du royaume d'Acquitaine; de la cité de Chalon
se partit, si estoit Loys avecques luy, l'emperéris Judith et Charles son
fils, à grans compaignies de princes et de peuple. Le fleuve de Loire
trespassa et s'en ala à Clermont en Auvergne. Là furent venus ses amis et
ceulx qui loyauté luy portoient. Liément et débonnairemient le receurent.
Et puis voult qu'ils féissent serement de loyauté à Charles son fils.
Aucuns de ceulx qui ne voulloient avant venir fist prendre pour ce
meismement que ils ne voulloient avant venir, ains alloient entour la
route, espiant et faisant toultes et larrecins quant ils povoient. Jugier
les fist et justicier selon les loys. Tant demoura au païs pour ordenner
des besoignes du royaume que la Nativité approucha. La feste fist en la
cité de Poitiers.
[990]La meisme nuit vint à luy un messagier qui luy apporta nouvelles que
son fils Loys avoit assemblé Saisnes et Thoringiens, et estoit entré moult
esforciement en Alemaigne. De ces nouvelles fu l'empereur si troublé, qu'il
en receut en soy une maladie, car il estoit de grant aage et de fleumatique
complexion, qui plus habunde en yver que en esté. Si avoit autres
enfermetés dedans le corps et la douleur des nouvelles qui moult le
tourmentoient, jà soit ce qu'il feust débonnaire oultre manière d'homme.
Mais le grant cuer de luy qui oncques ne fu pour nulle adversité brisié, et
ce qu'il véoit sainte Églyse troublée et le peuple crestien en persécucion,
le fist fort à souffrir toutes adversités pour l'amour de nostre Seigneur.