ANNEES: 839/840.

_De la discorde des barons et du peuple du royaume d'Acquitaine. Du

parlement que l'empereur tint à Chalon, de l'ordonnance du royaume

d'Acquitaine, et de l'estat de sainte Églyse. Coment son fils Loys esmut de

rechief ses osts contre luy; de la maladie qu'il en eut et de son

mautalent; et coment il accoucha au lit de la mort en la cité de Maïence._

Encore se déportoit l'empereur en chaces et en gibiers, quant certaines

nouvelles luy vindrent d'Acquitaine par messages qui à luy venoient; et

affirmoient, ce qui voir estoit, que une partie des plus nobles hommes de

la terre attendoient son ordonnement et sa sentence du royaume

d'Acquitaine; et les autres estoient courrouciés de ce qu'ils avoient oï

dire qu'il avoit donné son royaume à Charles, son mainsné fils. Et pour

ceste besoigne vint à luy Ébroin, l'évesque de Poitiers, et luy dist que

luy et les autres des plus grans hommes du royaume d'Acquitaine attendoient

à oïr sa volenté, et estoient tous près d'accomplir son commandement; si

estoient en ceste volenté et en ceste ordonnance les plus grans du païs, si

comme luy-meisme, le comte Regnault, le comte Gérart, qui gendre estoit

Pepin, le comte Rothaire et mains autres qui estoient de leur volenté. Mais

l'autre partie du peuple et meismement Emein, le plus grant et le plus

chevetain, n'estoient pas de celle volenté, ains avoient prins l'enfant

Pepin, son nepveu, pour ce qu'il devoit estre droit hoir du royaume; et

s'en aloient par toute la terre et mettoient toutes leurs cures en faire

rapines; et pour ce prioit l'évesque Ébroin à l'empereur pour Dieu qu'il

méist hastivement conseil en ceste besoigne, et venist tost au païs, et

ordennast du royaume à sa volonté avant que ceste pestilence moutepliast

plus. L'empereur regracia moult l'évesque Ébroin pour sa bonne volenté et

pour sa loyaulté et tous les autres aussi qui à son accort se tenoient.

Arrière les renvoia et manda aucuns qu'ils feussent à luy à Chalon en

Bourgoigne au mois de septembre, car il proposoit à y faire parlement. Si

ne doibt-on pas cuider que l'empereur eust courage de l'enfant Pepin son

nepveu deshériter. Mais il voulloit mettre conseil en sa besoigne et

chacier et reprendre la légièreté des gens du païs, car il cognoissoit leur

manière et leur desloyauté comme cil qui avoit esté norri au païs; et

sçavoit qu'ils estoient gens où il n'avoit point d'espérance de seureté. Et

pour ce qu'ils peussent corrompre et convertir les mauvaises meurs, Pepin

son frere, le père de l'enfant, chacièrent-ils au commencement hors du

royaume ceulx que luy-meisme avoit là envoiés pour luy garder et enseigner,

ainsi comme ils avoient esté baillés à luy-meisme au temps Charlemaines son

père. Et quant ils les eurent hors boutés, si s'abandonnèrent à faire leurs

grans desloyautés parmi le royaume, toutes rapines et homicides si comme il

est apparent, et comme savent ceux qui encore sont vivant. En toutes

manières voulloit que l'enfant feust saintement nourri et enseigné, si

qu'il peust prouffiter à soy et aux autres. Si luy souvenoit de cil qui ne

vouloit donner terres à ses fils tant comme ils estoient jeunes; et quand

on luy en parloit, il se excusoit en telle manière: «Je ne suis pas tant

esmeu par envie contre mes enfans que j'ay engendrés de moy, que je veuille

qu'ils ne soient à grant honneur. Mais pour ce, je scai bien que l'on

admoneste légièrement à si jeunes gens de faire cruaulté, et ceux qui sont

jeunes volontiers si accordent et assez légièrement.» Vers le mois de

septembre s'en alla l'empereur à Chalon. Là assembla parlement si comme il

avoit ordenné. Là fu traitié des besoignes de sainte Église et des

besoignes du royaume communes et privées.

Après ce entendit et ordenna du royaume d'Acquitaine; de la cité de Chalon

se partit, si estoit Loys avecques luy, l'emperéris Judith et Charles son

fils, à grans compaignies de princes et de peuple. Le fleuve de Loire

trespassa et s'en ala à Clermont en Auvergne. Là furent venus ses amis et

ceulx qui loyauté luy portoient. Liément et débonnairemient le receurent.

Et puis voult qu'ils féissent serement de loyauté à Charles son fils.

Aucuns de ceulx qui ne voulloient avant venir fist prendre pour ce

meismement que ils ne voulloient avant venir, ains alloient entour la

route, espiant et faisant toultes et larrecins quant ils povoient. Jugier

les fist et justicier selon les loys. Tant demoura au païs pour ordenner

des besoignes du royaume que la Nativité approucha. La feste fist en la

cité de Poitiers.

[990]La meisme nuit vint à luy un messagier qui luy apporta nouvelles que

son fils Loys avoit assemblé Saisnes et Thoringiens, et estoit entré moult

esforciement en Alemaigne. De ces nouvelles fu l'empereur si troublé, qu'il

en receut en soy une maladie, car il estoit de grant aage et de fleumatique

complexion, qui plus habunde en yver que en esté. Si avoit autres

enfermetés dedans le corps et la douleur des nouvelles qui moult le

tourmentoient, jà soit ce qu'il feust débonnaire oultre manière d'homme.

Mais le grant cuer de luy qui oncques ne fu pour nulle adversité brisié, et

ce qu'il véoit sainte Églyse troublée et le peuple crestien en persécucion,

le fist fort à souffrir toutes adversités pour l'amour de nostre Seigneur.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 311 / 316 题