En ce temps, avint une mortalité et une pestilence ès barons et au peuple
qui de France s'en estoient alés avec Lothaire si très grande qu'elle est
merveilleuse à raconter et à oïr. Car en si pou de temps comme il a des
kalendes de septembre jusques à la Saint-Martin, moururent tous ceulx qui
sont ci nommés: Joucelin[972], évesque d'Amiens; Élizée, évesque de Troies;
Walle, abbé de Corbie; Hue, Lambert, Godefroy et les fils de Godefroy;
Aginbert, comte du Perche; Bulgaire et Richart. Ce Richart eschapa premier;
mais il en rechay, puis il mourut. Tous estoient de si grant affaire et si
sages que l'en disoit que France estoit demourée orpheline de sens et de
noblesce et de force, puis que ceulx s'en estoient partis. Après la mort de
ces nobles hommes, monstra bien nostre Seigneur coment c'estoit profitable
chose de garder ses commandemens; car il dit que _le sage ne se doit pas
glorifier en son sens, né le fort en sa force, né le riche en sa
richesse_[973]. Mais qui est cil qui ne se doie esmerveiller du fin cuer et
de la bonne volenté l'empereur, et comme saintement et dignement nostre
Seigneur le gouverna à tous les jours de sa vie, car quant il oït la mort
de tous ces nobles hommes, qui pour haine de luy l'avoientdéguerpi et s'en
estoient alés à Lothaire son fils, il ne s'en esjoï oncques en son cuer, né
ne s'esléesça pour la mort de ses ennemis, ains commença à plourer et à
batre sa coulpe[974] et à prier nostre Seigneur qu'il leur pardonnast leurs
péchiés.
Note 972: _Joucelin_, c'est-à-dire, _Josse, autrefois_... C'est le
_Josse olim_ du texte latin qui a trompé notre traducteur.--Jessé
avait été privé du siége d'Amiens en 830.
Note 973: _Jeremie_, ch. 9, v. 23.
Note 974: _Sa coulpe._ L'habitude de prononcer, en se frappant la
poitrine, le _mea culpa_, avait fait confondre ce mot avec celui qui
désignait la poitrine même. De la l'expression si fréquente de
_battre sa courpe_ ou _coulpe_.
En ce temps se rebellèrent les Bretons derechief: mais aussi légièrement
furent-ils chaciés et abatus, comme l'empereur mist s'espérance à cellui
que l'en dit: _biaux Sire Dieu, tu as povoir quant tu veulx_[975]. En ce
temps environ la Chandeleur, assembla l'empereur grant parlement à
Ais-la-Chapelle et meismement d'évesques; là fu ordonné de l'estat de
l'Églyse. Et fu faite la complainte des rapines et des griefs que Pepin et
les siens avoient faits aux églises. Pour ce fut ordené que Pepin et sa
gent feussent admonnestés à com grant péril des ames ils avoient tollues et
ravies les choses des églyses. Si tint ceste admonicion bonne fin; car
Pepin et sa gent receurent débonnairement l'admonnestement l'empereur, et
obéit volontiers à son père; car il rendit aux églyses leurs biens et leurs
possessions, et conferma la restitution par son séel, et voult que sa gent
se tenissent dès lors de telles rapines.
Note 975: _Sagesse_, c. 12, v. 18.
[976]Après cestuy parlement, en fist l'empereur assembler un autre ou temps
d'esté, en la contrée de Lyon en un lieu qui s'appelle Stramat[977]. A ce
parlement vinrent ses deux fils Pepin et Loys. Lothaire n'i fut pas, car il
estoit encore trop foible après sa maladie. En ce parlement furent
débattues les causes de l'églyse des arceveschiés de Lyon et de Vienne qui
estoient vagues et sans pasteurs; les évesques qui semons estoient au
parlement s'en estoient destournés, si comme l'évesque Agobars et Bernart,
arcevesque de Vienne. Ce Bernart y vint toutes voies, mais il s'en refouyt
tantost; si ne fu pas ceste besoingne parfaite pour ce que les prélas
n'estoient pas présens.