Note 934: _Vita Ludov. Pii.--XLVIII._

Note 935: _Neis._ Même.

Note 936: _Bernart_, évêque de Worms, ou _Garmaise_.

A l'apostole manda que s'il voulloit faire ainsi comme ses devanciers

avoient fait, pourquoi il tardoit tant à venir à luy. Toutes voies

s'espandit partout renommée, et raconta ce qui estoit vérité des autres.

De l'apostole redisoit l'en qu'il n'estoit pour autre chose venu fors pour

escommunier l'empereur et les évesques, s'ils estoient contraires à ses

fils, et s'ils estoient de riens inobédiens à luy. Mais quant les prélas

oïrent ce, ils respondirent que jà en ce cas ne luy obéiroient. Et sé il

venoit pour eulx escommenier, il s'en iroit luy-mesme escommenié. Car

l'autorite des anciens canons, ce disoient-ils, sentoit tout autrement.

Quant ce vint à la feste Saint-Jehan-Baptiste, l'empereur et ses fils

d'autre part vindrent en un lieu qui puis icelle heure fu tousjours nommé

Champ aux menteurs ou Champ plain de mençonges, pour ce que ceulx qui à

l'empereur promettoient foi et loyauté luy mentirent en place[937]. Et pour

ceste raison en demoura tousjours depuis le nom. D'une part et d'autre

estoient jà les eschielles ordonnées pour assembler. Si n'avoit mais que de

la bataille commencier, quant l'en dist à l'empereur que l'apostole venoit

à luy; et quant l'empereur le vit venir qui jà estoit ordenné en sa

bataille, il le receut toutes voies, mais ce fu à mains de révérence que ne

dut; et luy dit qu'il ne venoit pas à luy en la manière qu'il devoit, car

il avoit grant souspeçon contre luy. Aux hesberges fu mené. Là parla à

l'empereur et luy affirma pour vérité qu'il n'estoit pour autre chose venu,

fors pour mettre paix et concorde entre luy et ses fils. Car il avoit oï

dire, ce disoit-il, qu'il estoit esmeu contre eulx, et qu'il ne voulloit

oïr nulle prière. Ses causes et ses raisons l'empereur oï et demoura avec

luy ne scay quans jours.

Note 937: _Campus-Mentitus._ On croit que ce lieu est situé entre

Basle et Argentières; en allemand: _Rotleube_.

Au départir, luy dist l'empereur que quant il seroit retourné qu'il

pourchassast la paix envers ses fils. En tant de temps comme l'apostole fu

avecques l'empereur, estoit jà tout le peuple tourné encontre luy, et s'en

estoit alé en l'ost de ses fils. Si avoient les uns attrais par dons, les

autres par prière, et les autres par menaces. Né l'apostole ne retourna

puis à luy si comme il luy avoit commandé. Car ses amis ne souffrirent pas

qu'il retournast. Moult fu l'empereur afleboié quant ses ennemis luy eurent

ainsi sostraites les grans compagnies qu'il avoit amenées et le menu

peuple. Et quant ce vint à la Saint-Pierre et Saint-Pol, la menue gent

crioit contre l'empereur par flaterie, et d'autre part ses fils le

menaçoient que ils courroient sur luy. Et le preudomme qui vit qu'il ne

pourroit durer contre leur force se doubla moult de la cruaulté du menu

peuple. Lors manda à ses fils qu'il ne feust pas livré ès-mains des menues

gens: et ils luy remandèrent qu'il issit de ses hesberges et venist contre

eulx et ils vendroient contre luy. Ainsi le convint faire. Encontre luy

revindrent d'autre part, et descendirent des chevaux quand ils

approuchièrent de luy. Lors les admonnesta qu'ils gardassent vers luy ce

qu'ils luy avoient promis, et non mie taut seulement vers luy, mais vers sa

femme et vers son fils. Et ils luy respondirent qu'il feust asseur de ce et

que si feroient-ils. Lors les baisa, si les suivit jusques à leurs tentes.

Tout maintenant luy fu sa femme ostée et menée en la tente Loys; et

Lothaire fit mener elle et Charlot son petit fils en sa heberge, et

commanda qu'ils feussent bien gardés.

Les traiteurs prindrent les seremens du peuple et partirent l'empire en

trois parties aux trois frères. Loys prist la royne Judith et l'envoia de

rechief en essil, en Italie, en une ville qui a nom Tartone[938]. Le pape

Grégoire, qui près estoit là, commença à plourer quant il vit que les

choses estoient ainsi menées, et s'en retourna à Rome.

Note 938: _Tartone._ Tortonne.

A tant se départirent les deux frères. Loys s'en ala en Bavière et Pepin en

Acquitaine. Lothaire prist le père et le fils et les fist mener loin de luy

privéement, à chevaucheurs armés, qui moult bien les gardoient. A une ville

vint qui a nom Melangi[939]. Là demoura un pou, pour ordonner d'aucunes

besoignes. Au peuple qui estoit avec luy donna congié et fist crier un

parlement à Compiègne; par le païs de Vouge trepassa et par une abbaïe qui

a nom Maurmoustier, et s'en ala tout droit à Mez et de là à Verdun; puis

retourna en France. En la cité de Soissons s'en ala et laissa là son père

en estroite prison en l'abbaïe Saint-Maard, et commanda qu'il feust

estroitement gardé. Et Charlot son petit fils[940] fist aussi garder. Mais

toutes voies ne commanda-il pas qu'il feust tondu. De là se partit et s'en

ala en déduis de chaces et de gibiers, et y demoura jusques vers la fin de

septembre.

Note 939: _Merlegium villam._ C'est l'ancien château de _Marlenheim_,

à quatre lieues de Strasbourg, vers les Vosges.

Note 940: _Son petit fils._ Le jeune fils de l'empereur.

(DES CHRONIQUES SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.)

_La complainte que l'empereur fait de ses fils, de leur cruauté et du

deffault de foi et de desloyauté de ses barons et de ses prélas; et parle

en telle manière en sa propre personne[941]._

Note 941: Dom Bouquet dit ici en note: «Cette complainte, _qui est

une fable_, ne se trouve pas dans la vie latine de

Louis-le-Débonnaire.» J'avoue que je ne vois rien de fabuleux dans

cette complainte, dont l'original étoit, suivant les plus grandes

probabilités, conservé dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, quand

les Chroniques françoises de Saint-Denis furent rédigées,

c'est-à-dire vers la fin du XIIIeme siècle. Rien n'est

invraisemblable dans la narration du malheureux empereur, et l'on ne

voit pas bien comment on auroit inventé un monument de ce genre deux

ou trois siècles après les événements auxquels il se rapportoit? On

ne le retrouve plus aujourd'hui que dans la traduction du moine de

Saint-Denis, voilà pourquoi si peu de personnes en ont remarqué le

caractère et discuté la sincérité.

«Je Loys, César et empereur Auguste de l'empire des Romains, par la grace

de Dieu. Comme je gouvernasse le monde qui est soubmis à l'empire de Rome,

et je féisse plus grant lasche[942] de justice pour miséricorde que je ne

déusse vers aucuns de mes gens, ceulx meismes que j'avois ainsi laschiés et

donnée la vie qu'ils avoient meffaite par droit furent de si grant cruaulté

qu'ils ne s'esmeurent pas tant seulement contre moy, ains misrent mes

chiers enfans en telle forsenerie que eulx-meismes gettèrent les mains à

moy et me misrent en prison et mon petit fils Charlot; et ma femme Judith

envoièrent en essil. Tourmenté fu et grevé par ceulx à qui je n'avoie fait

nul grief; mais toutes voies portoie-je ces maulx paciemment pour ce qu'il

me sembloit que la volonté nostre Seigneur me pugnesist pour mes péchiés,

en telle manière. En la cité de Soissons fu amené, en l'abbaïe et au

couvent Saint-Maard et Saint-Sébastien. Et pour ce qu'ils savoient bien que

je amoie bien le lieu, ils se conseillèrent et cuidèrent que je me

deméisse, de ma volonté, de mes armes et de mon sceptre par aventure, après

si grant tribulation et si grant desconfort.

Note 942: _Lasche._ Relâchement.

»Et quant ils m'eurent léans mis en estroite prison, pour faire ce qu'ils

avoient devant pourparlé, ils envoièrent à moy aucuns de leurs menistres,

et me firent entendant que l'emperéis Judith, ma femme, estoit vestue et

voilée en une abbaïe de nonnains; et disoient qu'ils cuidoient encore

mieulx qu'elle feust morte. Et pour ce que ils savoient bien que j'amoie

moult Charlot, mon petit fils, sur toutes créatures, me disoient-ils aussi

qu'il estoit tondu et vestu comme moine, au couvent de léans. Et quant je

oï ce, je ne me peus tenir de plourer; si ne fu pas merveille; car j'estoie

desposé et getté hors de la dignité d'empereur, et avoie perdu ma femme et

mon doulx fils. Plusieurs jours fu en telles douleurs, en cris, en pleurs;

si n'avoie nul qui de riens me reconfortast, et bien sentoie que je me

dégastoie tout et afleboioie durement, pour le grant courous que j'avoie;

si n'avoie confort de nully fors de Dieu. Car les huis et les entrées

estoient si gardées que nul ne povoit à moy venir. Toutes voies y avoit-il

une petite voie estroite par quoi l'on povoit aler au couvent des frères et

en l'églyse; mais elle estoit moult curieusement gardée. Lors me pourpensay

que je iroie; et quant je fus là venu, je m'agenoillay devant tous les

frères et leur monstray comme à sages mires la maladie dont je me douloie,

et leur priay moult dévotement qu'ils feussent en oraisons pour moy envers

mon seigneur saint Maard et mon seigneur saint Sébastien, et qu'ils

priassent pour l'ame ma femme, car je cuidoie certainement qu'elle fu

trespassée, si comme ils m'avoient fait entendant. Et les preudommes qui

grant compassion avoient de ma douleur me reconfortèrent moult, et ainsi

comme s'ils feussent certains des choses qui estoient à avenir, me

promirent que sé je mettoie du tout m'espérance en Dieu, que j'aroie

prochainement confort et médicine de mes douleurs, par les prières et les

mérites des glorieux confesseurs. Et quant ils m'eurent ainsi bien

réconforté, et prié pour moy, ils me ramenèrent arrière, jusques à l'uis de

la prison. Ens entray, et fu dedans aussi comme devant. La nuit qui après

vint, estoie en la chartre, et moult désiroie à véoir l'estoile

journal[943], pour la nuit qui trop me duroit.

Note 943: _L'estoile journal._ Lucifer. L'étoile du jour.

»Quant ce vint après matines, si m'en entrai en une petite chapelle dédiée

de la trinité qui estoit près de la prison; et demouray illec grant pièce

de nuit. Si regarday par aventure parmi une fenestre, et vis l'un des

sergens qui me gardoit, qui sans raison me faisoit tant de maux comme il

povoit; si estoit couchié près des fondemens, dessoubs la couverture, pour

garder que je n'eschapasse, parmi celle fenestre. Et quant je me perceu

qu'il dormoit comme cil qui estoit ivre et plain de vin, je montai en une

eschièle qui estoit en un anglet de la chapelle, et pris une corde qui

pendoit à un las, et la liai à une des hantes[944] qui léans estoit pour

porter les enseignes en rouvoisons[945]; puis fis un las en la corde et la

gettai parmi la fenestre. Par tel engin sachai à moy l'espée de celuy qui

dormoit et la jettai en un fossé plain de fange et d'ordure, qui estoit

près du fondément du mur. Lors appelai le sergent par son nom et lui dis:

_O bon sergent et bonne guaite[946] et espérance de tous tes compaignons,

dors-tu ou sé tu veilles?_ Et il me respondit: «_Je veille, je veille._ Et

je luy dis: _Que fais-tu?_ Et il me respondit: _Que te chaut?_ Et je luy

dis: _Sé besoing estoit, tu n'aroies point d'espée._ Lors jetta les bras à

son chief et puis se leva pour querre s'espée. Lors luy redisis: _Hé bon

sergent, sé tu m'éusses aussi bien gardé comme tu as t'espée, je ne feusse

pas or ci._ Et il me respondit: _quoi qu'il soit fait de m'espée, je t'ai

bien gardé jusques ci si comme il m'est commandé, et garderai encore._ Je

lui respondis: _Pour ce doncques que tu es si bonne guaite et si sage, en

guerredon de ton bon service, va et si prens t'espée que tu as si

honteusement perdue en ce beau lieu et net qui est tout fait pour garder

armeures._ Et ainsi fu le ribaut escharni, qui maint despit m'eut fait en

son povoir.

Note 944: _Hantes._ Perches.

Note 945: _En rouvoisons._ Pendant les rogations. Il s'agit ici des

bannières d'église.

Note 946: _Guaite._ Sentinelle.

»En ce jour meisme, les frères de léans qui estoient en grant paine de

savoir coment ma besoigne se portoit par dehors, me mandèrent la vérité en

escript, en un rollet, par Hardouin, qui, chascun jour chantoit une messe

devant moy. Si ne le m'osa bailler appertement, pour ceulx qui me

gardoient. Mais quant j'alai offrir à sa main[947], pour l'ame de ma femme

que je cuidoie qu'elle feust morte, il m'estraint la main de lès l'autel et

jetta tout bellement le rollet en un saquelet devant moy, si que nul ne

l'apperceut.

Note 947: _Offrir à sa main._ Sans doute, _déposer en ses mains une

offrande_.

»Quant la messe fu chantée et ils furent tous hors issus, je pris ce rollet

et commençai à lire. Lors vi bien que ma femme n'estoit pas morte et que

mon fils n'avoit nul mal, et que plusieurs barons se repentoient moult de

ce qu'ils s'estoient vers moy fauscé, et qu'ils m'avoient ainsi relenqui.

»Et vi après qu'ils s'appareilloient durement par armes que je feusse

restabli. Et tant amenda ma besoigne de jour en jour par les mérites des

glorieux confesseurs, que ils parfirent bien ce qu'ils avoient commencié,

si comme il apparut en la fin.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 285 / 316 题