_Coment l'empereur envoia querre la royne Judith, et coment elle se purgea
du blasme que les traiteurs li mettoient sus; et coment Berart offri son
gage du blasme de la royne. Coment l'empereur chastoia Pepin, son fils, de
ses mauvaises meurs, et coment il fu mis en prison._
[922]Après ces choses que vous avez oïes, repaira l'empereur à
Ais-la-Chapelle pour yverner. Son fils Lothaire tint adès[923] avec luy,
puis envoia querre la royne Judith que les traiteurs avoient envoiée en
essil en Acquitaine, au moustier Sainte-Ragonde, et ses deux frères Conrat
et Rodulphe, qu'ils avoient fait tondre en abbaïe; mais oncques ne
voult-elle à luy habiter né porter honneur d'espouse, jusques à tant
qu'elle se feust purgiée, selon les lois, du blasme que les traiteurs luy
avoient mis sus. De ce se purgea loyaulment si comme elle dut.
Note 922: _Vita Ludov. Pii.--XLVI_.
Note 923: _Adès._ Toujours; les Italiens disent dans un sens
analogue: _Adesso_.
A la feste de la Purification qui après fu, donna l'empereur la vie à tous
ceulx qui estoiènt jugiez à mort. Ses trois fils qui avec luy estoient
renvoia en leurs contrées; Lothaire en Italie, Pepin en Acquitaine et Loys
en Bavière; et il demoura à Ais toute la saison, jusques après la
Résurrection. D'Ais se départit et alla en Ingeleham. Là n'oublia pas sa
débonnaireté et sa miséricorde, qui avec luy estoit créée et née, ainsi
comme dit Job, et qu'il avoit apportée du ventre de sa mère. Car tous ceulx
qu'il avoit envoiés en essil pour leurs meffais, rappela et leur rendit
leurs héritages et leurs possessions. Et tous ceulx qu'il eut fait tondre
en abbaïes, fist-il aussi rappeller, ceulx qui revenir s'en voulloient.
Après s'en alla vers Remiremont, par Vousge trespassa[924], et se déporta
là, une pièce de temps, en pescheries et en chasces de bois. Son fils
Lothaire qui à luy estoit venu envoia en Italie. Vers le mois de septembre
tint parlement à Théodone[925]; à celle assemblée vindrent trois messages
de par les Sarrasins d'oultre-mer. De ces trois furent les deux Sarrasins
et le tiers Crestien. Paix et amour requeroient. Divers présens aportoient
d'espices aromatiques et draps de soie. Ce qu'ils requistrent leur fu
octroié. Congié prisdrent et puis s'en retournèrent.
Note 924: «In partes Rumerici montis, per Vosagum transiit.» Par les
Vosges.
Note 925: _Theodone._ Thionville.
A ce parlement revint Berart, qui pour la paour des traiteurs s'en estoit
fouy en Espaigne. A l'empereur vint et luy dist qu'il estoit tout prest de
soi purgier et demoustrer, par son corps et par ses armes, selon la
coustume de France, qu'il n'avoit coulpe au cas que l'en lui avoit mis sus;
et sé nul estoit qui de ce le vousist accuser, qu'il l'accusast; mais il ne
put estre trouvé. Et pour ce que parolle et fumée eut de ce esté, il se
purgea par serement.
A son fils Pepin eut l'empereur commandé qu'il feust à ce parlement, mais
il ne vint à court jusques à tant que il feust failli: dont l'empereur fu
courroucié, et pour ce qu'il le volloit chastoier et reprendre de ceste
inobédience, et d'aucunes autres mauvaises meurs qui en luy estoient, luy
commanda-il qu'il demourast avec luy; jusques à la Nativité le tint. Mais
luy, qui pas n'y demouroit volentiers, s'en partit sans le sceu du père et
s'en alla en Acquitaine: et l'empereur demoura tout cel yver à
Ais-la-Chapelle.
[926]Vers la nouvelle saison vindrent nouvelles à court et fu compté à
l'empereur qu'aucuns esmouvemens de guerre estaient sours en Bavière.
Tantost s'appareilla et vint jusques à Hausbourt, et assez tost après
estaint tout et appaisa tout le païs[927]. En France retourna et tint un
parlement en la cité d'Orlians. A son fils Pepin manda qu'il feust là à
l'encontré de luy, et cil y vint: toutes voies ce fu contre sa volenté.
Lors s'apperceut l'empereur qu'il estoit desvoié de bien faire et corrompu
d'aucuns mauvais hommes, et meismenient par Berart, qui en Acquitaine
demouroit, et par qui conseil il ouvroit au temps de lors. Pour savoir de
ceste chose trespassa Loire l'empereur, et vint à Joquegny en son palais,
qui est en Limosin[928]. La cause de Berart fu enquise et débatue. Accusé
fu de desloyauté, mais l'accuseur se tira arrière, né ne voult aler avant
en la besoigne, jusques au gage de bataille. Toutes voies pour ce que l'en
avoit de luy souspecon et grant présumpcion, fu-il osté de son estat et de
l'onneur où il estoit. Et l'empereur envoia Pepin à Trèves en prison, pour
le chastier de ses mauvaises meurs. Quant il fu là mené, ceulx qui garder
le devoient luy firent si grant laschée, ou appenséement[929] ou par
négligence, qu'il s'en eschapa par nuit. Par le païs s'en ala celle part où
il voult. Si ne retourna pas en Acquitaine, jusques à tant qu'il[930] s'en
fu parti.