_De la bleceure l'empereur, et coment il réforma l'estat des abbaïes. Et
coment les prélas lessièrent le boban du siècle à l'exemple de luy. Coment
il ordenna de ses fieus; coment Bernart se revéla contre luy, et puis
coment il se repenti._
[844]En celle année meisme, le dimanche de la quinte sepmaine de la
quarantaine, qui est le jour de Pasques flouries, advint que quant le
service qui affiert à sollempnité du jour fu chanté, l'empereur issit d'une
églyse pour aler au palais, par unes alées de fust où il le convenoit
passer. Si estoient vieilles et pourries de l'umeur[845] de l'eaue qui
chéoit dessus. Quant l'empereur fu dessus et grant tourbe de gens et de ses
princes, ces alées fondirent tout à un fais, et donnèrent si grant effroi,
que tous ceulx qui au palais estoient eurent grant paour; tous se
doubtèrent que l'empereur ne feust mort; mais Dieu qui l'amoit le garantit
en ce péril. Avec luy chaïrent plus de vingt, que contes que barons, sans
les chevaliers et les sergens qui entour estoient et furent bléciés en
diverses manières. Mais l'empereur n'eut nul mal, fors tant seulement que
le poumeau de son espée luy heurta au pis, et l'une des oreilles fu un
petit escorchée; et l'une des cuisses bien à mont les illeis[846], fu un
peu serrée entre deulx fusts. Mais assez tost fu guarri de toutes ces
bleceures par le conseil des cirurgiens, si qu'il chevaucha et chaça entour
vingt jours après. Général parlement fist assembler à Ais-la-Chapelle. Si
ne fu pas ceste assemblée tant seulement des barons, ains fu d'arcevesques
et évesques, d'abbés et de tous les estais de sainte Églyse. Là fu bien
monstrée la ferveur et la dévotion qu'il avoit à sainte religion. Car il
fist faire et ordenner un livre de la vie canoniale, en quoi toute la
perfection de ceste ordre est contenue, si comme il appert par ceulx qui la
gardent et la mettent en œuvre.
Note 844: _Vita Ludovici Pii.--XVIII_.
Note 845: _L'umeur._ L'humidité.
Note 846: _Les illeis._ Les entrailles. Variante du manuscrit 8302:
_Outre les yllières_. Le latin dit: «Juxta inguina.»
En ce livre meisme fist-il ordenner de la quantité du pain et de la mesure
du vin et autres choses nécessaires; si que tous chanoines, moines et
nonains qui soubs ceste ordre serviront nostre Seigneur ne feussent
destourbés né empeschiés pour deffault né pour nécessité. Et quant ce livre
fu compilé et ordenné, il commanda qu'il feust porté, par sages hommes et
honnestes, par toutes les cités et les abaïes de son empire, et qu'ils le
féissent escripre en tous les lieux. De ce eurent les églyses et les abaïes
grant joie. Et le très-débonnaire empereur en acquist louenge en nostre
Seigneur et mémoire perpétuel. Après establit que un abbé qui Benoit avoit
nom, preud'homme et religieux, et aucuns autres moines honnestes et de
honneste vie en toutes choses alassent et venissent par les abaïes de
moines et de nonnains, et informassent[847] ceulx et celles qui mestier en
auroient, selon la règle saint Benoit.
Note 847: _Informassent._ Instruisissent.
Après regarda l'empereur que c'estoit laide chose que les sergens Dieu
fussent subgiés à nulle humaine servitute. Et regarda que tels seigneurs
sont, aucunes fois, de si grant rapine qu'ils font moult de griefs aux
abaïes où ils ont de leurs hommes. Pour ce, establit que quelconque
personne de serve condicion qui seroit digne en meurs et en science d'estre
appellée en religion et aux saintes ordres du sacrifice de l'autel feussent
franchis de leurs propres seigneurs, que leurs seigneurs feussent ou clers
ou lais. Et voult et ordenna que chascune personne et sergens et
chambrières, ès abaïes du royaume, eussent leur droite livraison, si que
chascun sceust qu'il devroit avoir; si que par oultrage et par mauvais
gouvernement les abaïes ne feussent gouvernées né grevées né apovries, et
que le service nostre Seigneur ne feust mis en négligence. En toutes choses
preschoit humilité le saint empereur, par œuvre et par bouche; et disoit
que quiconque s'umilioit, à l'exemple de Jhesu-Crist, qu'il seroit assis ès
cieulx; si que par son amonnestement les prélas et les clers commencièrent
à laisser et à mettre jus les baudrés et les ceins d'or et d'argent,
chargiés d'aumosnières de soie et de coutiaux à manches d'or et de pierres
précieuses; les robes de draps espéciaux, les frains et les espérons dorés;
et disoit le saint empereur que ce lui sembloit monstre, quant les
personnes de sainte Eglyse qui exemple doivent donner au peuple, usent de
tels aournemens, selon la vaine gloire du monde. [848]Mais l'anemi de paix
ne souffrit pas longuement sans bataille et sans temptacion la sainte
dévocion du preudomme; ains s'efforça en toutes manières de luy troubler
par luy et par ses membres, et esmeut contre luy et prélas et barons et
meismement ses propres fils, si comme nous vous dirons ci après.
Note 848: _Vita Ludovici Pii.--XXIX_.
Quant il eut ordenné ces choses, ainsi comme vous avez oï, il ordenna après
l'estat de ses fils. De Lothaire l'ainsné fist empereur et voult qu'il
feust empereur clamé. Pepin, l'ainsné après, envoia en Acquitaine au
royaume, et Loys, le tiers, en Bavière; pour ce que le peuple scéust à qui
il deust obéir. Tantost après ces choses, vindrent nouvelles que les
Abrodiciens qui estoient en sa subjection s'estoient tournés encontre lui,
et aliés au fils le roy Godefroy, et jà dégastoient cette partie de
Saissoigne qui siet sur le fleuve d'Albe[849]; mais l'empereur y envoya
tantost souffisans messages et chevalerie qui assez tost les abatirent et
mistrent au dessoubs. Selon la coustume françoise ala l'empereur chacier en
la forest de Vouge[850]. Après repaira pour iverner à Ais-la-Chapelle.