Note 772: _D'Osque._ Il ne s'agit pas ici d'_Huesca_, mais de
Barcelone; et notre traducteur aura lu sans doute: «Alteri obsidionem
_Oscæ_ injunxit,» au lieu de _urbis_ qu'il devoit y avoir.
Note 773: _D'Osque._ Ce mot est encore de trop, et notre traducteur a
mal entendu toute cette phrase qui présente en effet quelque
obscurité. C'est l'armée sarrasine envoyée au secours de Barcelone,
qui, apprenant à Sarragosse que les Chrétiens alloient leur fermer la
route de la ville assiégée, se rejettent sur les Asturies, puis
reprennent le chemin de Cordoue. Alors, le corps d'armée de
Guillaume, n'ayant plus à craindre les secours des Cordubiens,
revient sous les murs de la ville assiégée.
M. Reinaud, qui a décrit le siége de Barcelone dans ses _Invasions
des Sarrasins_ (f° 113 et suiv.), dit que les guerriers de l'émir de
Cordoue «se portèrent contre les Chrétiens des Asturies qui les
mirent en fuite.» Il est bien vrai que dans le texte donné par
Duchesne on trouve: «In Asturias sese verterunt, clademque eis
improvisè importaverunt, _sed multò graviorem reportaverunt_.»
Toutefois ces derniers mots ne sont pas dans les trois manuscrits de
la bibliothèque du Roi, comme l'a remarqué D. Bouquet, ni dans
l'édition du même texte, publiée à la suite d'Aimoin en 1567. D'un
autre côté, pour expliquer la prise de Zadon sous les murs de
Narbonne, que notre chronique mentionne plus haut, on peut supposer
qu'il avoit suivi l'armée de Cordoue dans son invasion des Asturies,
et que de là il avoit eu l'imprudence de s'aventurer dans
l'Aquitaine.
Note 774: _Hademaire et Guillerque._ «Erat autem ibi Willelmus,
primus signifer, Hademarus et cum eis validum auxilium.» C'est le
fameux Guillaume d'Orange, et sans doute Aimerl de Narbonne, que les
poëtes lui donnent pour père.
Quant ils oïrent les nouvelles, ils tournèrent autre voie et alèrent sur
une gent qui s'appelle Hasturiens, et leur firent moult de dommages et
d'occisions, et puis alèrent tout droit aux autres[775] qui la cité avoient
assise. Quant ils furent assemblés, ils contraindrent si fortement ceulx de
dedens, qu'ils n'en laissoient nul né entrer né saillir. Si longuement les
contraignirent en celle manière, qu'ils eurent dedens si très-grant famine,
qu'ils arachoient les cuirs viels des portes et des huis; si les mettoient
tremper en eaue, et puis les mangeoient pour viande. Et les autres qui
mieulx aimoient à mourir que à languir en tel douleur, se laissoient cheoir
des murs à terre. Aucuns y en avoit qui cuidoient que les François, par le
fort yver qui approchoit, se deussent départir, mais ceulx de dehors qui
bien pensoient que ceulx de dedens avoient telle espérance, firent apporter
buches et ramées pour faire loges et maisons, ainsi comme pour demourer
tout l'yver. Quant ceulx de dedens virent ce, ils chaïrent tantost en
désespérance.
Note 775: _Aux autres._ C'est-à-dire: _porter secours aux autres_.
Lors eurent conseil les plus grans qu'ils vendroient aux Crestiens, et leur
rendroient Hamur, leur prince, qui cousin estoit Zadon le seigneur de la
ville, lequel Zadon à celluy l'avoit baillé en garde; par telle condicion
que quant ils auroient celluy Hamur et la ville rendue, qu'ils s'en
peussent aller sauves leurs vies. Ceulx de dehors qui bien savoient que la
cité ne se povoit plus tenir, et qu'elle estoit au prendre ou au rendre,
eurent conseil qu'ils manderoient au roy qu'il venist au siége, pour ce que
à grant honneur luy seroit atourné sé si puissant et si noble cité estoit
en sa présence prise. Le roy s'y accorda volentiers, et vint à tout son ost
hastivement. Par six sepmaines fist la cité assaillir continuellement, et
furent les Sarrasins si menés qu'ils ne se peurent plus tenir; ains
rendirent au roy et leurs corps et la cité à sa volenté.
Quant ils eurent ainsi la cité rendue, le roy y envoia tantost bonnes
gardes de par luy; dedens ne voult pas entrer devant ce qu'il eust ordonné
coment il y peust mieulx entrer à la louenge nostre Seigneur, et coment il
sacreroit ceste victoire au souverain vainqueur. Lendemain fist revestir le
clergié, et les fist ens entrer à procession, en chantant hympnes et
respons en la louenge nostre Seigneur; et commanda qu'ils alassent droit à
une églyse de Sainte-Croix qui en la ville estoit[776]. Lors entra après
les processions en rendant graces et louenges à nostre Seigneur.
Note 776: Je pense que notre traducteur a rendu exactement ici le
sens de l'annaliste latin, et qu'il ne faut pas admettre
l'explication du père Pagi, qui voit une anticipation dans le nom de
_Sainte-Croix_ donne ici à un temple religieux de Barcelone. Il est
assez naturel de supposer que le gouverneur musulman de Barcelone
étant depuis long-temps tributaire du roi d'Aquitaine, l'une des
premières conditions des rapports bienveillants entre les deux
nations avoit été la tolérance d'une église chrétienne dans la ville.
Après ces choses se départit le roy de la cité, et retourna en Acquitaine
pour yverner. Mais il laissa là le conte Bera[777], et luy laissa grant
aide de la gent des Gothiens[778] pour la cité garder. Quant le père
sceut[779] qu'il estoit là allé ostoier, il se doubta moult de luy pour le
péril des Sarrasins; pour ce luy envoya Charles son frère[780], qui jà
estoit alé jusques à Lyon. Mais quant le roy le sceut, il luy manda tantost
qu'il ne se travaillast en avant pour ce que la cité estoit prise, et cil
qui moult liés fu de ces nouvelles retourna à son père.
Note 777: _Bera._ Sans doute celui que les Chansons de geste nomment
_Berard de Montdidier_. Ce _vassal_ (ou chevalier) picard pouvoit
bien avoir suivi Louis en Aquitaine.
Note 778: _Gothiens._ Espagnols chrétiens.
Note 779: _Sceut._ Avant la prise de Barcelone.
Note 780: _Son frère._ Frère de Louis.
[781]Tandis comme le roy yvernoit en Acquitaine, le père luy manda qu'il
venist à luy à parlement à Ais-la-Chapelle, à la Chandeleur. Le roy
acomplit son commandement. Avec luy demoura une pièce de temps, et quant
vint vers le karesme, il prist congié au père, et retourna en Acquitaine.
Note 781: _Vita Ludovici Pii.--XIV_.
Quant l'esté fu repairé, le roy esmut ses osts de rechief, et entra en
Espaigne. Par la cité de Barcinone trespassa, et vint jusques à une autre
qui a nom Tarascon[782]. Les Sarrasins qu'il y trouva prist, et aucuns s'en
fouirent; tous les chastiaux et les forteresces dégastèrent ses gens
jusques à la cité de Tortouse. En lieu qui avoit nom Columbe[783] départit
son ost en deux parties; la plus grant partie retint avec luy, et les mena
contre Tortouse. Ysambar, Hademaire, Beire et Borel fist chevetains de
l'autre partie, et leur commanda qu'ils alassent au-dessus d'un fleuve qui
est nommé Yberus; et quant ils aroient trouvé le passage, qu'ils courussent
sus hardiement à leurs ennemis qu'ils trouveroient despourveus. Le roy se
départit d'eulx, et conduit son ost droit à Tortouse. Ceulx chevauchièrent
si longuement, selon le fleuve d'Yberus, qu'ils trouvèrent le passage.
Oultre passèrent, et un autre fleuve après qui avoit nom Tingue[784]. Six
jours chevauchièrent ainsi par nuit si tost comme ils povoient, et par jour
se tapissoient en valées et en forests. Et quant ils furent ainsi passés
bien avant sans dommage, ils s'espandirent par la terre de leurs ennemis,
et dévastèrent tout, et alèrent jusqu'à une belle grand cité qui avoit nom
Ville-Rouge[785]. Moult y firent grans gains et grans proies; car ils
trouvèrent les Sarrasins despourveus qui pas ne se gardoient de celle
adventure; et ceulx qui eschapèrent s'espandirent par le païs et esmeurent
toute la contrée. Lors assemblèrent Sarrasins et Mores en grant multitude,
et leur vindrent à l'encontre à l'entrée d'une valée qui est appelée Val
d'Ilbane[786]. Celle valée si est faite en telle disposition, qu'elle est
parfonde ès-plaines, et de toutes pars environnée de haultes montaignes; et
s'ils ne l'eussent eschevée[787], par la volenté nostre Seigneur, ils
eussent esté pris ou craventés de pierres, sans grans travaulx de leurs
ennemis. Et endementiers que les Sarrasins se garnissoient lèz le païs, les
nostres trouvèrent une autre voie qui estoit plus haulte et plus plaine. Et
quant les Sarrasins et les Mores virent ce, ils cuidèrent qu'ils ne le
féissent mie tant seulement pour eulx garder et eschever le péril, ains
cuidèrent qu'ils le féissent plus pour la paour qu'ils eussent d'eulx. Lors
les commencièrent à enchacier par derrière; et les nostres laissièrent la
roie devant eulx[788] quant ils les apperceurent, et tournèrent les faces
devers leurs ennemis; hardiement et vertueusement leur contrestèrent, et
firent tant, à l'aide de nostre Seigneur, qu'ils firent tourner leurs
ennemis en fuite, puis revindrent à leur proie, et estoient tant joyeux,
qu'ils vindrent au roy, à très-petite perte de leur gent, au vingtième jour
qu'ils s'estoient partis de luy; et le roy, qui moult fu lié de leur venue,
retourna en Acquitaine quant il eut gasté la terre des Sarrasins.