_De sa mère, qui elle fu, et quant il fu né; et coment son père lui octroia
le royaume d'Acquitaine, pour ce qu'il y avoit esté né, et establit sages
hommes pour l'enfant garder et gouverner. Après, coment l'empereur alla à
Rome et luy livra le royaume, et puis coment l'empereur le manda par deux
fois._
Cy commence la vie et les fais du débonnaire roy Loys, fils Charlemaines,
qui roy fu et empereur. Mais pour ce qu'il porta couronne, et fist aucuns
grans fais au vivant de son père, nous conviendra parler du roy
Charlemaines jusques ça avant.
Plusieurs femmes eut l'empereur Charlemaines: en elles engendra grant
lignée de fils et de filles. La première de ses femmes eut nom Hildegarde,
noble dame fu de la lignée de Sassoigne. Deux hoirs masles conçut ensemble
la première fois[720], desquels l'un commença près d'aussi tost à mourir
comme à naistre. L'autre qui, par la volonté Nostre-Seigneur, nasquit plein
de vie et bien fourmé; baptisé fu, et par nom appellé Loys, en l'an de
l'Incarnation sept cens et soixante dix et huit. Et pour ce qu'il fu né en
Acquitaine, le père lui octroia dès lors le royaume, sé Dieu lui donnoit
vie, et voult qu'il en fust sire clamé.
Note 720: _Vita Ludovici Pii imperatoris, Caroli magni filii_.
--_III_. A compter d'ici, le moine de Saint-Denis traduit la vie
anonyme de Louis-le-Débonnaire, publiée par un de ses contemporains,
peu de temps après la mort de l'empereur (voyez la _Dissertation_).
L'original de cette vie a été inséré dans le 6° vol. des _Historiens
de France_, page 80 et suivantes.
Bien savoit l'empereur, qui tant estoit sage, que un royaume est ainsi
comme le corps d'un homme, qui souvent est heurté et débouté de diverses et
grans maladies, et tost mourroit aucunes fois s'il n'estoit secouru par le
conseil de phisique; et tout ainsi est-il du corps d'un royaume ou d'un
empire, qui tost gaste et destruit par discordes et par guerres, sé il
n'estoit secouru et gouverné par le conseil des sages hommes. Pour ce
voult-il ordonner et establir contes et autres menistres par tout le
royaume d'Acquitaine de la gent de France[721], qui feussent si sages et si
puissans, que nul ne peust à eulx contrester par malice né par force, et
qu'ils eussent la cure des cités et du païs.
Note 721: _De la gent de France._ Cette observation est précieuse;
elle nous permet de supposer que les comtes et les _vassaux_, nommés
par Charlemagne, n'étoient pas originaires des provinces
aquitaniques. «Ordinavit comites, abbatesque, nec non alios plurimos
quos _vassos_ vulgò vocant, ex gente Francorum.» Quelle est cette
langue vulgaire, de laquelle, au temps de Louis-le-Débonnaire,
faisoit partie le mot vassos ou _vassaux?_ Auparavant, dans le
chap. II, le même auteur exprime l'_aspérité des côtes_ dans les
Pyrénées, par les mots: _asperitate cautium_.
En la cité de Bourges establit premièrement le comte Imbert[722]; en la
cité de Poitiers, Albouin[723]; en Pierregort, Wibode; en Auvergne, Ytier;
en Vallage[724], Oulle; en Toulousain, Corsone[725]; en Bourdelois, Seguin;
en Albigois, Haimon; en Limosin, Rogier.
Note 722: _Imbert._ Le latin porte: «Primo Humbertum, paulo post
Sturbium præfecit comitem.» A propos de _Sturbium_, je remarquerai
que l'un des vassaux les plus ordinairement cités dans les Chansons
de geste des _Lorrains_, de _Roncevaux_, etc., est _Estormis de
Boorges_, qui sans doute est le méme que _Sturbium_, ou plutôt
_Sturminium_, comme on le voit écrit dans l'édition d'Aimoin, de
1567, page 524.
Note 723: _Albouin._ Latinè: _Abbonem_. Chansons de geste:
_Aubouins_.
Note 724: _Vallage._ M. Guerard pense qu'il faut entendre par
_Vallagia_, la Vallée, petit pays de l'Anjou (voyez la liste des
provinces et pays de France, dans l'_Annuaire de la société de
l'Histoire de France_, 1836, page 143).
Note 725: _Corsone._ Peut-être le même que le héros de roman _Orson_.
Seguin de Bordeaux, Haimes et _Roard_ (latinè _Rothgarium_), sont
également célèbres dans d'autres chansons.
[726]Et quant l'empereur eut ainsi ordonné au royaume d'Acquitaine, il
trespassa le fleuve de Loire et repaira à Paris. Pou de temps trespassa
puis qu'il lui prist volenté d'aller en Rome, pour visiter les apostres, et
pour recommander soy et son fils en leur garde. Et ainsi comme il le
proposa, ainsi le fist. L'enfant fist porter ainsi comme en un berceuil;
car il n'estoit encore pas d'aage né de force qu'il peust souffrir le
chevauchier, né le travail de si longue voie. Et quant il vint, il fu moult
honnourablement reçu du clergié et du peuple. Là, fu l'enfant enoing et
couronna à roy par la main l'apostole Adrien.
Note 726: _Vita Ludovici Pii.--IV_.
Quant le père eut là de mouré une pièce, il retourna en France en
prospérité, luy et tous ses osts. Le roy Loys, son fils, envoia en
Acquitaine, et luy livra tout le royaume. Un noble prince qui avoit nom
Arnoul et mains autres menistres luy livra pour luy garder et conduire.
Jusques à Orléans l'emportèrent en un berceuil; et là meisme, avant qu'il
entrast au royaume d'Acquitaine, luy appareillèrent armes et chevauchée
telle comme il afféroit à son aage. En sa terre fu reçu des barons si comme
il dut. Quatre ans y demoura sans guères yssir du païs; mais son père qui
maintenoit les guerres et les assauts continuels contre la gent de
Saissoigne, si comme l'histoire l'a plainement devisé en ses fais, se
doubta moult de luy, et eut paour que le peuple d'Acquitaine ne montast en
aucune présumpcion contre l'enfant, pour ce qu'il estoit si loin de luy; si
se doubtoit encore plus que l'enfant n'accoutumast mauvaises meurs et
mauvaises enfances de la manière de la gent du païs[727]: car quant tel
aage est nourri en mauvaises tèches[728], il ne les désaprent pas
légièrement. Pour ce luy manda qu'il vinst à luy. L'enfant qui estoit grant
et bien chevauchant, ordonna son royaume au conseil de Arnoul, son maistre,
et laissa ès provinces et ès marches contes et ballifs, pour la terre
gouverner et deffendre, se mestier en feust[729].