ANNEE: 800.

_Du message Ganèlon et de la traïson que il fist au roy Marsile. Des

présens que le roy Marsile et les Sarrasins firent au roy et aux combateurs

par malice. Et puis de la bataille, coment les Crestiens furent occis._

Puis que Charlemaines, le très-puissant et très-renommé, eut conquise toute

Galice et soubsmise à la foy crestienne, à l'onneur de Dieu et de

monseigneur saint Jaques, il retourna en France et fist ses osts heberger

delès Pampelune. En ce temps demouroient en la cité de Sarragoce deux rois

Sarrasins, Marsile et son frère Baligans. Si les avoit envoiés contre

Charlemaines le soudan de Babilonne pour deffendre Espaigne, des parties de

Surie, à tout grans osts. A l'empereur estoient subgiez et volentiers luy

obéissoient par semblant, mais c'estoit faussement, car ils ne l'osoient

refuser.

Le roy Charlemaines qui pas ne voulloit qu'ils demourassent ainsi en la

terre après luy, sé ils n'estoient crestiens ou tributaires, leur manda par

Ganelon qu'ils receussent le baptesme ou qu'ils luy envoiassent treu. Et

ils luy envoyèrent pour luy decevoir trente chevaux chargiés d'or et

d'argent et d'autres richesces, et autres quarante chargiés de très-pur vin

et très-doulx, qu'ils présentèrent aux princes et aux combateurs de l'ost,

et mille belles Sarrasines pour eulx servir en péchié de fornication[666].

A Ganelon le traitre, qui le message avoit fait, présentèrent pour luy

decevoir vingt chevaux chargiés d'or et d'argent et de draps de soie, pour

ce qu'il leur livrast, pour occire, Rollant et Olivier et les autres

combateurs de l'ost. Et le traitre s'i accorda et receut les richesces.

Note 666: «Ad faciendum stuprum.» La chanson de geste ne compte pas

ces femmes dans les présents que Blancandin est chargé par Marsille

de distribuer en France.

Quant ils eurent ainsi la traïson pourparlée et conferinée, Ganelon

retourna à Charlemaines. Les richesces que ces deux rois envoièrent

présenta, et dist que Marsile désiroit moult à estre crestien et qu'il

s'appareilloit moult pour venir après luy en France baptesme recevoir, et

pour luy faire hommage de toute Espaigne. Charlemaines crut bien le

traiteur, dont ce fut grant doleur. Et ordonna coment il passeroit les pors

de Cisaire[667] pour retourner en France. Par le conseil de Ganelon,

commanda à Rollant son nepveu, duc du Mans et conte de Blaives, et Olivier

son compagnon, conte de Gennes, et aux autres combateurs de l'ost, qu'ils

demourassent en Roncevaux à tout vingt mille François pour faire l'arrière

garde, jusques à tant que l'ost eust passé les pors de Cisaire. Ainsi fu

fait comme il devisa. Les plus grans barons de l'ost qui l'arrière-garde

faisoient, receurent le vin tant seulement que les Sarrasins avoient envoyé

et les autres menu-peuples prisrent les femmes. Et pour ce que aucuns des

Chrestiens avoient esté ivres, la nuit devant, du vin sarrasinois, et

aucuns avoient péchié ès Sarrasines et ès autres femmes crestiennes meismes

qu'aucuns avoient amenées de France, voulut nostre Seigneur qu'ils feussent

occis. Et sans faille l'entencion aux Sarrasins qui les avoient envoiés

estoit telle, que sé les Crestiens prenoient les présens des vins et des

femmes, qu'ils pourroient bien péchier en yvresse et en fornication, et

pour ce se courrouceroit leur Dieu à eulx et les lesseroit occire.

Note 667: _Portus Cisereos._ C'est le passage de Pampelune à

Saint-Jean-Pied-de-Port.

Que vous conteroit-on plus? quant ce vint au matin que Charlemaines et ses

osts passoient les pors entre luy et Ganelon et l'arcevesque Turpin, et que

Rollant et Olivier et les autres nobles combateurs de l'ost furent démourés

en Roncevaux pour faire l'arrière-garde, Marsile et Baligans issirent des

bois moult matin, à tout cinquante mille Sarrasins armés; des montagnes et

des vallées issoient espessement où ils s'estoient répons et célés deux

jours et deux nuis, par le conseil Ganelon; et deux batailles firent de

toutes leurs gens tant seulement. La première fu de vint mille et la

seconde de trente mille. La première qui de vint mille fu vint

soudainement, et commença à férir et à lancier aux nostres par derrière. Et

les nostres se retournèrent vers eux; dès le matin jusques à l'eure de

tierce se combatirent et les occirent tous; si que de tous les vint mille

n'en demoura mie un seul.

Tantost revint après l'autre bataille des Sarrasins qui estoit de trente

mille. Nos Crestiens trouvèrent las et travaillies des autres qu'ils

avoient occis et du fort estour qu'ils avoient rendus le jour meisme. Tous

les occirent, par la volonté nostre Seigneur, si que nul n'en eschappa,

fors Tierri et Baudouin, si comme vous orrez cy-après. Les uns furent

tresperciés de lances, les autres décolés d'espées, les autres destranchiés

de coingniés et de haches, les autres occis en traiant de sagettes et de

javelos; les autres furent tués de perches, les autres escorchiés de

coutiaux; les uns ars en feu, les autres pendus aux arbres. Tous furent

occis, fors Rollant, Baudouin et Tierri[668]. Baudouin et Tierri se

tapirent ès bois, et puis eschapèrent-ils.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 209 / 316 题