Note 656: _Barboire._ Masques barbus. «_Larvas barbatas_.»

Après la première, furent les autres deux; et couroient les chevaux si fort

tost comme sajette nouvellement descochiée. Moult estoient liés les

Sarrasins de ce qu'ils véoient. Lors commencèrent nos Crestiens à aler pas

pour pas jusques à tant que nos gens vindrent à une montaigne qui estoit à

deux milles de la cité. Là se rassemblèrent les Crestiens, et firent murs

de eulx-meismes.

De rechief se mistrent en conroy, et les attendirent; et les Crestiens

tendirent leurs tentes et demourèrent illecques jusques au matin, au point

du jour, qu'ils se levèrent; et se conseilla Charlemaines à sa gent qu'ils

feroient. Lors fu crié par tout l'ost que chascun couvrist la teste de son

cheval de toile ou de drap, si qu'ils ne peussent veoir les barboires, et

estoupassent forment les oreilles, si qu'ils ne peussent oïr les cris des

Sarrasins né le son des timpanes.

Ce grant engin et soutil trouvèrent, encontre le malice des Sarrasins.

Quant ils eurent ainsi fait, les chevaux alèrent hardiement avant, que pou

de force faisoit leur épouventement, pour ce qu'ils ne véoient né oïoient.

Lors commencièrent les Crestiens la bataille hardiement, et forment se

combatirent jusques à l'eure de midi, et moult en occidrent; mais ils ne

les peurent pas vaincre tous, car ils estoient toujours ensemble. Si avoit

au milieu d'eulx un char que huit bœufs menoient, et, dessus, une enseigne

à quoy ils se ralioient. Mais tantost comme Charlemaines l'apperceut, il se

férit en la tourbe des Sarrasins, garni et avironné de la vertu nostre

Seigneur. Lors commença à occire et à craventer à destre et à senestre,

jusques à tant qu'il vint à l'estendart qui sur le char estoit; et tantost

comme il eut couppé la perche qui la bannière soutenoit, se desconfirent

les Sarrasins, et commencièrent à fouir en diverses parties. Les Crestiens

se pristrent lors à crier et à huchier, et se férirent ès Sarrasins, et en

occidrent huit mille. Là fu occis le roy de Sebille, et l'aumaçor de Cordes

eschapa et s'en fouit à tout deux mille; en la cité se mist. Lendemain la

rendist à Charlemaines par tel convent qu'il recevroit baptesme, et la

tendroit de luy, et des ore en avant obéiroit à ses commandemens.

Ces choses ainsi faittes, Charlemaines départist les terres et donna les

contrées à ses chevaliers et à ceulx de ses gens qui demourer y vouldrent.

Aux Bretons donna la terre de Navarre et des Bascles; aux François, la

terre de Castille; aux Puillois, la terre de Nadres et de Sarragoce; la

terre d'Arragon aux Poitevins; aux Thiois, la terre de Landaluf qui siet

sur la marine; la terre de Portugal aux Danois et aux Flamans; Galice ne

vouldrent François habiter, pour ce qu'elle leur sembloit trop aspre[657].

Puis celle heure ne fu nuls hommes, né hault né bas né duc né prince en

toute la terre d'Espaigne, qui contre Charlemaines osast combatre né

contrester.

Note 657: Philippe Mouskes ajoute ici, de sa propre autorité, au

texte de Turpin, exactement traduit par le chroniqueur de

Saint-Denis, le passage suivant:

Li manestrel et li jongleur

Orent Prouvence, si fu leur.

Par nature encor çou trovons,

Font Provenciel et cans et sons

Miliors que gens d'autre païs,

Pour çaus dont ils furent nays.

M. de Reiffenberg, dans son excellente édition de Mouskes, fait ici

une remarque malicieuse qu'on me permettra de relever. «Cette

origine,» dit-il, «qui donne pour aïeux aux Provençaux des musiciens

et des poètes, est gracieuse et ingénieuse à la fois. MM. Raynouard

et Fauriel l'adopteront sans doute volontiers; mais ainsi ne fera

point M. P. Paris.»

M. de Reiffenberg veut bien établir entre mon sentiment et l'opinion

de MM. Raynouard et Fauriel une sorte de comparaison qui doit

naturellement m'être défavorable; cependant, j'oserai dire ici que ce

passage d'un poète de la fin du XIIIème siècle ne préjuge aucunement

la question de l'antériorité des poètes hispano-provençaux sur les

poètes françois. Que les premiers aient été plus habiles dans le

grand art des petits couplets, des tençons, et des jeu-partis, c'est

une opinion que _j'adopterois volontiers;_ mais il y a loin de là à

la composition des grandes _chansons de geste_, qui restent le

véritable titre de gloire de l'ancienne poésie françoise.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 205 / 316 题