Après la première, furent les autres deux; et couroient les chevaux si fort
tost comme sajette nouvellement descochiée. Moult estoient liés les
Sarrasins de ce qu'ils véoient. Lors commencèrent nos Crestiens à aler pas
pour pas jusques à tant que nos gens vindrent à une montaigne qui estoit à
deux milles de la cité. Là se rassemblèrent les Crestiens, et firent murs
de eulx-meismes.
De rechief se mistrent en conroy, et les attendirent; et les Crestiens
tendirent leurs tentes et demourèrent illecques jusques au matin, au point
du jour, qu'ils se levèrent; et se conseilla Charlemaines à sa gent qu'ils
feroient. Lors fu crié par tout l'ost que chascun couvrist la teste de son
cheval de toile ou de drap, si qu'ils ne peussent veoir les barboires, et
estoupassent forment les oreilles, si qu'ils ne peussent oïr les cris des
Sarrasins né le son des timpanes.
Ce grant engin et soutil trouvèrent, encontre le malice des Sarrasins.
Quant ils eurent ainsi fait, les chevaux alèrent hardiement avant, que pou
de force faisoit leur épouventement, pour ce qu'ils ne véoient né oïoient.
Lors commencièrent les Crestiens la bataille hardiement, et forment se
combatirent jusques à l'eure de midi, et moult en occidrent; mais ils ne
les peurent pas vaincre tous, car ils estoient toujours ensemble. Si avoit
au milieu d'eulx un char que huit bœufs menoient, et, dessus, une enseigne
à quoy ils se ralioient. Mais tantost comme Charlemaines l'apperceut, il se
férit en la tourbe des Sarrasins, garni et avironné de la vertu nostre
Seigneur. Lors commença à occire et à craventer à destre et à senestre,
jusques à tant qu'il vint à l'estendart qui sur le char estoit; et tantost
comme il eut couppé la perche qui la bannière soutenoit, se desconfirent
les Sarrasins, et commencièrent à fouir en diverses parties. Les Crestiens
se pristrent lors à crier et à huchier, et se férirent ès Sarrasins, et en
occidrent huit mille. Là fu occis le roy de Sebille, et l'aumaçor de Cordes
eschapa et s'en fouit à tout deux mille; en la cité se mist. Lendemain la
rendist à Charlemaines par tel convent qu'il recevroit baptesme, et la
tendroit de luy, et des ore en avant obéiroit à ses commandemens.
Ces choses ainsi faittes, Charlemaines départist les terres et donna les
contrées à ses chevaliers et à ceulx de ses gens qui demourer y vouldrent.
Aux Bretons donna la terre de Navarre et des Bascles; aux François, la
terre de Castille; aux Puillois, la terre de Nadres et de Sarragoce; la
terre d'Arragon aux Poitevins; aux Thiois, la terre de Landaluf qui siet
sur la marine; la terre de Portugal aux Danois et aux Flamans; Galice ne
vouldrent François habiter, pour ce qu'elle leur sembloit trop aspre[657].
Puis celle heure ne fu nuls hommes, né hault né bas né duc né prince en
toute la terre d'Espaigne, qui contre Charlemaines osast combatre né
contrester.
Note 657: Philippe Mouskes ajoute ici, de sa propre autorité, au
texte de Turpin, exactement traduit par le chroniqueur de
Saint-Denis, le passage suivant:
Li manestrel et li jongleur
Orent Prouvence, si fu leur.
Par nature encor çou trovons,
Font Provenciel et cans et sons
Miliors que gens d'autre païs,
Pour çaus dont ils furent nays.
M. de Reiffenberg, dans son excellente édition de Mouskes, fait ici
une remarque malicieuse qu'on me permettra de relever. «Cette
origine,» dit-il, «qui donne pour aïeux aux Provençaux des musiciens
et des poètes, est gracieuse et ingénieuse à la fois. MM. Raynouard
et Fauriel l'adopteront sans doute volontiers; mais ainsi ne fera
point M. P. Paris.»
M. de Reiffenberg veut bien établir entre mon sentiment et l'opinion
de MM. Raynouard et Fauriel une sorte de comparaison qui doit
naturellement m'être défavorable; cependant, j'oserai dire ici que ce
passage d'un poète de la fin du XIIIème siècle ne préjuge aucunement
la question de l'antériorité des poètes hispano-provençaux sur les
poètes françois. Que les premiers aient été plus habiles dans le
grand art des petits couplets, des tençons, et des jeu-partis, c'est
une opinion que _j'adopterois volontiers;_ mais il y a loin de là à
la composition des grandes _chansons de geste_, qui restent le
véritable titre de gloire de l'ancienne poésie françoise.