En telle manière eschapa à celle fois Agoulant des mains Charlemaines;
lendemain entrèrent en la cité les Crestiens à grant joie. Des Sarrasins
qui furent trouvés en la cité, les uns furent occis et les autres s'en
fouirent par le fleuve de Gironde. Mais toutes voies en y eut-il d'occis
plus de dix mille. Puis vint Agoulant et sa gent jusques à la cité de
Xaintes qui estoit et commandement des Sarrasins[630], Charlemaines ala
après, et luy manda qu'il luy rendist la terre et la cité. Mais Agoulant
remanda qu'il ne la rendroit point; mais s'il voulloit bataille, il
l'aurait par tel convent que la cité feust à celuy qui vaincroit.
D'ambedeux pars fu la bataille octroyée.
Note 630: Notre auteur, qui ne connoît bien que la topographie de
l'Espagne, fait faire à Agoulant une marche rétrograde, c'est-à-dire
inverse de celle qu'il devoit suivre. Nouvelle preuve que la relation
est l'ouvrage d'un Espagnol et non d'un François.
Mais le jour devant que les eschièles des Chrestiens feussent rangiées et
ordonnées devant les héberges, pour combatre, avint une merveilleuse chose
ès prés qui sont entre la cité et un chastel qui a nom Taillebourc[631]. Là
fichèrent aucuns leurs lances en terre devant les tentes; lendemain les
trouvèrent reprises et pleines d'escorces et de feuilles ceux tant
seullement qui pour l'amour de Jhésu-Crist devoient mourir et recevoir
martire en celle bataille. Celluy meisme miracle estoit jà avenu en une
autre bataille si comme l'istoire l'a dessus racompté[632]. Ceulx qui leurs
lances virent foillues et reprises furent moult liés de ce miracle;
maintenant les coupèrent près de terre, tous ensemble se mistrent en une
eschiele et se férirent les premiers en la bataille; moult de Sarrasins
occistrent, mais à la parfin moururent-ils en bataille, martirs pour
l'amour de nostre Seigneur; si furent ceulx qui furent occis environ quatre
mille. En celle bataille fu Charles à si grant meschief que son cheval fu
soubs luy occis, et fu-il moult empressé par la force des païens. Son cuer
et sa force reprist, avec sa gent a pié se férit en eux par grant vertu, et
en fist moult grant occision; et à la parfin les Sarrasins ne peurent
endurer sa force, ains guerpirent la bataille et s'enfouyrent en la cité;
et Charlemaines les suivit et assegia la cité de toutes pars fors par
devers le fleuve.
Note 631: _Taillebourg_ est effectivement à trois lieues environ de
Saintes.
Note 632: Cette réflexion est de notre traducteur de Saint-Denis.
Elle n'est pas dans le texte latin, ni dans les autres versions
françoises.
Lendemain, ainsi comme après mienuit, se mist Agoulant à la fuite, par
devers le fleuve qui a nom Charente. Mais Charles et sa gent qui bien les
aperceurent les enchascièrent; et en tel enchaus fu occis le roy d'Agaibes
et le roy de Bougie, et environ quatre mille des autres Sarrasins.
Lors déguerpit Agoulant la terre de Gascongne, les pors[633] passa et vint
en Pampelune. La cité garnit et commença à refaire les murs par où ils
estoient cheus. A Charlemaines manda qu'il l'attendroit là, et qu'il auroit
à luy plainière bataille. En ces entrefaites Agoulant rapareilla de toutes
pars sa force. Maintenant assembla plusieurs eschièles de combatteurs et
fist moult grant appareil de bataille. Et quant Charles oï ces nouvelles,
ne le voult plus ensuivre, pour ce que ses osts estoient las et travailliés
d'errer et de combattre, et si estoit moult afleboié et apeticié pour la
mort de mains bons preudommes.
Note 633: Les _pors_, ou _passages_, de l'espagnol _puerto_, qui a ce
dernier sens. Les pors de Pampelune, dont il est si souvent parlé
dans les _Chansons de geste_, commencent à la ville de
_Saint-Jean-Pied-de-Port_.
Pour ce retourna en France et meismement pour plus grans osts assembler.
Tous les rois, les princes et les ducs assembla, et fist par tout crier que
tous contens feussent accordés et que ferme paix feust faitte; à tous ceulx
qu'il haoit pardonna son mautalent; à ceulx qui à bataille ne se povoient
appareillier par povreté, donna armes et garnemens[634].
Note 634: Il importe de remarquer que, pour la première fols ici,
notre traducteur de Saint-Denis se départ de la bonne foi qui le
caractérise: il modifie _sciemment_ le texte du pseudonyme Turpin,
sans doute afin de ne pas ôter à son abbaye le bénéfice de
l'affranchissement des serfs, dont il parlera plus loin.
Non-seulement toutes les traductions partielles de Turpin, mais
encore celle des chroniques de France qui précéda le travail des
moines de Saint-Denis (manuscrit du roi 8396.2.), reproduisent
exactement le passage de l'auteur latin. Voici donc la leçon des
chroniques anciennes:
«Quant Karlemaines oï ce, il repaira en France, et accueilli ceus de
partout son règne, et manda et commanda que tous ceus qui estoient
sers de mauveses coustumes rendans, et qui estoient desous mauvez
seigneurs nés, de son chief sers, que ils fussent quites de tous
servages, et fussent toutes les mauveses coustumes abatues et d'eus
et de toute leur ligniée qui est et qui à venir est, et qu'ils
fussent quites et franchis à tous jours. Et fist crier par toute
France simplement que tuit cil qui iront en Espaigne avecques luy sus
la gent sarrasine seroient riches.... Et encore fist li roy
Karlemaines plus, car il commanda que tuit cil qui estoient emprison
fussent délivrés et assous quelque forfet que ils eussent fet. Et
encore plus; car à tous ceus qui estoient povres donna richesce et
revesti les nus; il acorda tous les anemis et les déshérités releva
et les remist en leurs possessions. Et tous ceus qui savoient armes
porter, tous iceux fist-il chevaliers..... Et tous ceus que li rois
assembla en sa compaignie pour aler en ce voiaige, Turpins li
arcevesques, de l'autorité Jhésu-Crist et de saint Pierre et saint
Pol, les assout de tous leurs péchiés.»
Ce passage rend exactement le texte de la plupart des manuscrits;
mais celui de N. D., n° 133, offre un sens encore plus net et plus
hardi: «Mandavitque per totam Franciam ut _omnes_ servi qui sub jugo
duro et malis exactionibus pravorum dominorum religati tenebantur,
soluti à servitute proprii capitis, et venditione depositâ, cum omni
suâ progenie semper liberi permanerent.» Voyez la bonne traduction en
vers que Philippe Monskes a donnée de ce passage, dans l'excellente
édition de M. de Reiffenberg. Bruxelles, 1836, tome 1, p. 205.
Ci sont après nommés les plus grans des princes qui alèrent avec luy en
Espaigne.
Le duc Rollant, comte du Mans et sire de Blaives, nepveu Charlemaines et
fils de sa sœur Berte et du duc Milon d'Aiglant, conduiseur des osts et
guieur[635] des batailles: cil vint à quatre mille combatans. Olivier,
comte de Gênes, fils au comte Renier, vint aussi à quatre mille. Estouz,
le comte de Langres, à tout trois mille; Arastannes, le roy de Bretaigne,
vint à tout sept mille, car à ce temps avoit roy en Bretaigne[636];
Angelier le Gascoing, duc d'Acquitaine, à tout quatre mille; Gaiffier, roy
de Bourdiaux, à tout quatre mille; Gerin et Guerier, Salemon, Estous
l'Escot[637], et Baudouin, frère Rollant: tous ceux y amenèrent dix mille
combatans. Gondebeuf, roy de Frise, y vint à tout quatre mille; Hoyaus, le
comte de Nantes, y en amena deux mille; Ernaut de Biaulande, deux mille;
Naymes, le duc de Bavière, dix mille; Constentin, le prévost de Romme,
vingt mille; Ogier, le roy de Dannemarce, dix mille[638]; Lambert, le
prince de Bourges, deux mille; Sanses, le duc de Bourgoigne, dix mille;
Regnault d'Aubespin, Gaultier du Termes, Guielin, Guerin, le duc de
Loheraine, en amenèrent quatre mille; Begues, Auberis le Bourgoing, Bernart
de Nubles, Guimart, Estormis, Thierri, Yvoire, Bérengier et Hoton; tous
ceulx y amenèrent grant ost. Turpin l'arcevesque de Rains et Ganelon, le
traitre qui vendi les douze pers au roy Marsilion, y amenèrent grand gent.
L'ost de la propre terre Charlemaines estoit prisié à quarante mille
chevaliers; d'autre gent et de gens à pié n'estoit nul nombre. En telle
manière entra Charlemaines à tout son ost en Espaigne, et pourprist les
montaignes qui sont devant la cité de Pampelune, où Agoulant l'attendoit à
bataille; mais quant il vit les grans osts amener, il se commença forment à
merveillier de son pouvoir. Si grant paour le prist qu'il n'osa à luy
combatre, ains requist trèves pour parler à Charlemaines, et l'empereur les
luy octroia volontiers.
Note 635: _Guieur._ Conducteur. D'où, guide.
Note 636: Le texte latin est mal rendu: «Alius tamen rex tempore
ipsius in Britanniâ erat.»--_Arastanes._ «Adelstanes.»
Note 637: _Estous l'Escot._ Le texte latin porte: Salomoni, Socius
Estulli.
Note 638: Le manuscrit de Notre-Dame ajoute à l'article d'Ogier: «De
quo usquè in hodiernum diem vulgò canitur; quia innumera fecit
mirabilia.» Ces merveilles ne se rattachent pas à l'expédition
d'Espagne, dans laquelle Ogier le Danois ne tint que le second rang,
mais aux exploits précédents, dont les _Chansons de geste_ sont
remplies. Au reste, ce passage suffisoit pour prouver que l'auteur de
cette relation d'Espagne n'étoit pas contemporain de Charlemagne.
Mais, d'un autre côté, comme il écrivoit certainement avant le XIIème
siècle, il faut en conclure qu'au XIème les poèmes vulgaires sur
Ogier étoient fort célèbres en France. Les autres manuscrits de
Turpin et les imprimés rapportent cette réflexion, avec moins de
probabilité, au comte de Nantes Oël; la traduction renfermée dans le
bon manuscrit 7871 porte: «Ogier de Danemarche, dont on chante et
chantera toz jorz des grans proccesque il fist.» _Bernart de Nubles._
--Variante: _Berard de Meilli._--Latinè: _Bernardus de Nublis_.