ANNEE: 800.

_Des grans osts que Agoulant assembla contre Charlemaines; puis coment il

manda à Charlemaines que il venist à luy; coment Charlemaines ala à luy en

guise de message pour luy espier. Des batailles que il fist contre

Agoulant; coment Agoulant s'en fui; coment Charlemaines retourna en France

pour rassembler ses osts; puis parle des noms des haus homes que il mena

avec luy en cette voie._

En tant de temps comme Charlemaines demoura en France pour ses osts

assembler, Agoulant se pourchaça de toutes pars et assembla

merveilleusement grans osts de diverses nacions, Mores, Moabithiens,

Éthiopiens, Sarrasins, Turcs, Aufricains et Persans, et tant de rois et de

princes sarrasins comme il put avoir de toutes les parties du monde;

Théosime, le roy d'Arabe; Buriabel, le roy d'Alixandre[624]; Avithe, le roy

de Bougie; Hospine, le roy d'Agaibes[625]; Fauthime, le roy de Barbarie;

Alis, le roy de Marocli; Maimon, le roy de Mèque; Ebrechim, le roy de

Sébile; et l'Aumaçor de Cordes[626].

Note 624: _Alixandre._ Alexandrie.

Note 625: Une leçon latine porte: _Regem Algabriæ_; les autres:

_Regem Acie Agabilæ_. J'ai suivi la leçon françoise du manuscrit

7871. Ce sont les _Algarves_, souvent nommées, autrefois _royaume de

Garbe_.

Note 626: Le latin porte: «_Altumajorem_, regem Cordubæ.» A la même

époque le calife de Bagdad, le plus célèbre des princes musulmans, se

nommoit _Almanzor_. De lui, je pense, aura été formé le nom

d'_Aumaçor_, si célèbre dans nos anciens poëmes.

Ainsi vint Agoulant à tous ses osts jusques à une cité de Gascongne qui a

nom Agen et par force la prist. Lors manda Agoulant à Charlemaines qu'il

venist à luy paisiblement à petite compagnie de chevaliers, en promettant

qu'il luy donneroit or et argent, et soixante chevaux chargiés d'autres

richesces, s'il voulloit tant seullement estre subgiet à luy et obéir à ses

commandemens. Pour ce le mandoit, que il le voulloit congnoistre et qu'il

le peust plus légièrement occire en bataille. Mais Charlemaines, qui bien

pensoit le malice, prist avec luy deux mille hommes des plus esleus de sa

gent, et vint près à quatre milles de la cité d'Agen, où Agoulant et sa

gent estoient. Repostement les laissa en un embuschement, quant il approcha

près de la cité; mais il en prist soixante avec luy tant seulement et mena

jusques sur une montagne dont il peut pleinement voir toute la cité. Là les

laissa et changea son habit, et fu en guise de message sans lance, son escu

tourné sur son dos, ainsi comme messages vont au temps de bataille; un seul

compagnon prist et vint jusques en la cité. Aucuns des Sarrasins issirent

hors encontre eux, et leur demandèrent qu'ils queroient?

«Nous sommes messages,» dirent-ils, «du grant roy Charlemaines, qui nous a

envoiés à toy çà, pour parler à Agoulant.» Les Sarrasins les prisrent et

les menèrent devant Agoulant, et là distrent ainsi: «Le roy Charlemaines

nous a envoyés à toy, Agoulant; Charlemaines te mande qu'il vient parler à

toy à tout soixante chevaliers tant seulement pour faire ton commandement,

et veult chevauchier avec toy et estre ton homme, sé tu luy veuls accomplir

ce que tu luy as promis. Pour ce te mande que tu viengnes à luy à tout

soixante de tes hommes sans plus, si parleras à luy paisiblement.» Lors

leur dist Agoulant que ils retournassent arrières à Charlemaines et luy

déissent que il l'atendist.

Quant ceulx s'en furent partis, Agoulant s'arma luy et les siens que il

béoit mener avec luy. Il ne cuidoit pas que ce feust Charlemaines qui à luy

parlast. Là le congnut l'empereur et les rois sarrasins qui avec luy

estoient. Le siége de la cité vit, et tempta de quelle part elle estoit

plus légière à asséoir et à prendre. Aux soixante chevaliers que il avoit

laissiés en la montaigne retourna et puis aux deux mille; et Agoulant le

suivit à tout sept mille Sarrasins pour luy occire s'il péust; mais ils

s'avancièrent si, par tost chevauchier, que Agoulant ne les peut atteindre.

Adoncques retourna Charlemaines en France; et quant il eut ses osts

assemblés il retourna en Espaigne[627], et vint jusques devant la cité où

Agoulant estoit: le siége mist entour, et assist Agoulant dedens et ses

gens. Là fu entour six mois; au septiesme fist drecier ses perrières et

mangoniaux; et ses truies fist fouir[628], ses chastiaux de fust venir et

approchier des murs de la cité. Et quant Agoulant vit qu'il estoit en tel

destroit, luy et les plus grans de son ost s'en issirent une nuit

repostement par les chambres privées[629] et trespassèrent le fleuve de

Gironde qui près de la cité couroit.

Note 627: On donnoit encore ordinairement, au XIVe siècle, à tout le

Languedoc, le nom d'_Espagne_.

Note 628: _Et ses truies fist fouir._ Variantes du manuscrit 7871:

«Et ses truies et ses moutons.» Le latin porte: «Et troiis et

arietibus, cæte risque artificiis ad capiendum,» etc. La _truie_ est

une machine de guerre qui sert à protéger les mineurs et ceux qui

creusent des fossés autour de la place assiégée.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 192 / 316 题