ANNEE: 800.

_De la vision et du signe que Charles vit au ciel; et coment monseigneur

saint Jaques s'apparut à luy, et luy dist qu'il délivrast la voie là où son

corps gisoit. Et coment Pampelune fu prise et toute la terre jusques au

perron Saint-Jaques; et puis coment il fist baptiser tous les Galiciens et

occire ceulx qui baptesme ne vouldrent recevoir._

Quant l'empereur Charles eut conquises toutes ces terres et ces estranges

cités et chasteaux sans nombre de l'une mer jusques à l'autre, par l'aide

de nostre Seigneur, et il les eut soustraites des mains aux mescréans, et

convertis à la foy crestienne, si comme l'istoire a devant parlé, il fu

moult traveillé et debrisié des grans osts qu'il eut tant de fois conduits

sur ses ennemis, et des grans travaulx et continuels dont il avoit tant eu.

Lors en son cuer proposa qu'il n'ostoieroit plus, et qu'il useroit le

remanant de sa vie en paix et en repos, sé sainte églyse n'avoit de luy

mestier. Mais nostre Seigneur, qui encore vouloit que la foy crestienne

feust par luy multipliée, luy changea son propos en la manière que nous

dirons.

Une nuit regarda vers le ciel, et vit un chemin d'estoilles qui començoit,

si comme il luy sembla, à la mer de Frise, et s'adreçoit entre Alemaigne et

Lombardie, entre France et Acquitaine, entre Bascle et Gascongne et entre

Espaigne et Navarre, tout droit en Galice où le corps monseigneur saint

Jacques reposoit sans nom et sans mémoire.[596] En telle manière vit ce

signe par plusieurs nuis; lors commença fortement à penser en son cuer que

ce povoit signifier.

Note 596: En Champagne, et sans doute en d'autres provinces, on

appelle encore la _voie lactée_ le _chemin de Saint-Jacques_.

Tandis comme il estoit une nuit en cette pensée, un homme plain de plus

grant beauté que nul ne sauroit deviser s'aparut à luy et luy dist ainsi:

«Beau fils, que fais-tu?» Et Charles luy respondit: «Sire, qui es-tu?»--«Je

suis,» dit-il, «Jaques, l'apostre et disciple Jhésu-Crist, fils Zebédée,

frère Jehan l'évangéliste, que nostre Seigneur eslut par sa grace sur la

mer de Galilée, pour preschier la foy au peuple, et suy celluy que le roy

Hérodes martiria par glaive. Moult me poise de ce que mon corps est en

Galice, sans nule mémoire, laidement traitié entre mains des Sarrasins:

dont je me merveille moult que tu n'as délivré des mescréans la terre où

mon corps gist, qui tant de cités et tant de régions as conquises en ton

temps.

»Pour laquelle chose je te fais à savoir qu'autres si comme nostre Seigneur

t'a fait puissant sur tous autres roys terriens, aussi t'a-il eslu à

délivrer ma terre des mains aux Sarrasins, et à faire la voie aux pélerins,

là où mon corps repose; pour que il te doint couronne de victoire en la

joie de paradis. Et ce chemin d'estoilles que tu as veu en ciel segnifie

que tu iras à grans osts en ces parties, pour destruire la païenne gent et

pour délivrer ma sépulture des mains aux Sarrasins; et que tout le peuple

qui habite de l'une mer jusques à l'autre et en autres diverses régions,

iroit après, tous en pélerinage, pour empetrer vers nostre Seigneur pardon

de leurs péchiés; et puis le temps de la vie jusqu'à la fin de ce siècle

raconteront les vertus et les miracles que nostre Seigneur a fais pour ses

amis.

»Appareille-toy doncques, et meus[597] au plus tost que tu pourras; car je

seray en ton aide par tout, et sera ton nom tousjours-mais en louenge, et

je impétreray vers nostre Seigneur à toy couronne pardurable en la joie de

paradis.»

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 182 / 316 题