Note 475: La principale fut la nécessite dans laquelle le calife de
Cordoue mit Amor ou Amoros de quitter Saragosse et Huesca, sa patrie.
Voyez de curieux détails sur Amoros, dans le livre de M. Reinaud:
_Invasions des Sarrasins en France_. Paris, 1830. (Pages 118 et
suivantes.)
En ce point demoura le roy à Ais-la-Chapelle, et proposoit à ostoier
hastivement sur Godefroy, le roy de Dannemarche, quant nouvelles luy furent
apportées que la navie des Danois de deux cens nefs estoit arrivée en Frise
et que elle y estoit encore; si avoit jà dégastées toutes les isles qui
sont sur le rivage de Frise. Les Danois estoient vainqueurs; ils avoient
fait les Frisons tributaires de cent livres d'argent qu'ils lui avoient jà
paiés; si en povoient jà bien estre retournés en leur païs. Et sans faille
la vérité estoit telle, et les nouvelles disoient que le roy Godefroy avoit
amenée celle navie en Frise.
De ceste chose fu moult l'empereur esmeu et en si grant esmay de ceste
besongne vengier qu'il envoia tantost ses courriers par toutes les
provinces de son empire pour ses osts assembler. Luy-meisme vint tantost à
tant de gens comme il peut avoir; et se pourpensoit de passer le Rin pour
attendre ses osts sur le rivage de Lippie.
Tandis comme il demouroit, mourut l'olifant que Aaron le roy de Perse luy
avoit envoié. A la parfin quant son ost fu assemblé, il vint au plus
hastivement qu'il peut, droit au fleuve d'Alara[476]. Ses héberges fist
tendre sur le rivage de celle eaue en droit là où elle assemble au fleuve
de Wisaire. Ilec demoura pour oïr nouvelles de ses ennemis et pour oïr les
menaces de Godefroy le roy des Danoys. Car ce roy estoit si enflé d'orgueil
et si plain de vaine gloire pour les victoires qu'il avoit eues contre les
Frisons, qu'il se vantoit et disoit qu'il se combatroit contre l'empereur à
un jour nommé en champ de bataille. Endementiers que l'empereur demouroit
en ce lieu luy furent apportées nouvelles de diverses parties. Luy fu conté
pour voir que la navie des Danois qui Frise avoit dégasté s'en estoit
retournée, et le roy Godefroy occis d'un sien sergent meisme. Mais la
raison de sa mort ne raconte pas l'istoire. Et si luy refut conté que les
Wiltzes avoient pris le chastel de Robuqui qui siet sur le rivage d'Albe.
En ce chastel estoit Heudes, un message l'empereur, et plusieurs des
Saisnes orientaux. Si luy fu conté que son fils Pepin le roy de Lombardie
estoit trespassé de ce siècle en l'uitiesme ide de juillet. Et si luy fu
dit au derrenier que deux légacions estoient à luy venues de deulx parties,
pour confirmacion de paix. L'une partie fu de par l'empereur de
Constantinoble, l'autre de par l'aumacour de Cordes[477] en Espaigne. Les
deulx messages retint-il honnourablement: des besoignes de Sassoigne
ordonna à sa volenté et puis retourna en France. En cel ost fu si grant
pestilence de bues et de bestes aumailles que à peine en demoura-il un
seul, et non mie là tant seulement, mais par toutes les provinces de
l'empire. A Ais-la-Chapelle vint l'empereur au moys d'octobre. Les devant
dis messagiers oït, et conferma paix et amour à Nicéphore l'empereur de
Constantinoble, et Abulas[478] le roy de Cordes. La cité de Venise que son
fils Pepin le roy de Lombardie avoit prinse, l'an devant dit, rendit à
l'empereur de Constantinoble, et receut le conte Henri[479] que Abulas le
roy de Cordes luy rendit et que Sarrasins avoient prins, long-temps avoit.
Note 476: _Alara._ L'_Aller_, qui se jette dans le Weser.
Note 477: _L'aumacour de Cordes._ L'émire de Cordoue.
Note 478: _Abulas_, ou _Abulafer_. C'est une corruption du mot arabe
_Almodaffer_ (le victorieux), surnom d'Hackam, émir de Cordoue. Voy.
Reinaud, _Invas. des Sarrasins, p. 3_.
Note 479: _Henry._ Le latin varie beaucoup ici suivant les
manuscrits: _Heimricum_, _Haimrichum_, _Adimrichum_.
[480]Moult désiroit cil Nicéphore empereur de Constantinoble qu'il eut la
paix et l'amour de l'empereur, ainsi comme Micheau et Léon et les autres
devant luy avoient eu. Souvent lui envoioient leurs messages de leur
volenté, pour confermer paix et aliance. Si cuidoit bien qu'ils le féissent
plus pour paour que pour amour. Et pour ce qu'il avoit nom d'empereur, ils
l'avoient suspeconneux et doubtoient qu'il ne leur tollist leur empire. Car
à ce temps estoit la fierté et la puissance des François si grant qu'elle
estoit doubtable aux Grieux et aux Romains.