Au premier lieu où ils se logièrent ce fu sur un fleuve qui a nom
Athinse[378]. Cil fleuve court entre les Huns et les Baviers, et est
certaine bonne et devise de leurs royaumes. Là demoura l'ost trois jours et
fist-on prières à Dieu et chanter létanies pour que celle bataille feust
commenciée et fenie en prospérité: tantost s'esmurent les osts et fu la
bataille dénonciée aux Huns de par les François. Les garnisons que les Huns
avoient en leurs forteresses furent partie occises et chaciées, et les
chasteaux abatus et craventés; dont l'un estoit fermé sur le fleuve de
Cambone[379], et un autre près d'une cité qui a nom Comagène sur le tertre
de Combert[380]; clos estoit ce chastel de haults murs et de fors: toutes
ces forteresces degastèrent François par feu et par occision. Ainsi mena le
roy celle partie de l'ost qu'il conduisoit jusques à un fleuve qui a nom
Arabonne[381]; oultre passa et s'en ala tousjours selon le rivage
jusques-là où ce fleuve chiet en la Dynoe. Là fist tendre ses heberges pour
demourer aucuns jours. D'ilec proposa à retourner par une contrée qui a nom
Abbarie[382]. L'autre partie de son ost qu'il avoit livrée au conte Thierri
et à Mainfroy son chambellan, commanda à retourner par celle meisme voie
qu'ils estoient alés. Par celle manière destruisit par feu et par occision
la plus grant partie de Pannonie sans autre encontre de leurs ennemis, et
se retraist en Bavière sain et haitié[383], luy et tous ses osts.
Note 378: _Athinse._ Les éditions de l'annaliste portent: «Super
Anesum.» C'est la rivière d'_Ens_, qui se jette dans le Danube, et
qu'il ne faut pas confondre, comme le fait M. Guizot, avec le fleuve
de l'_Ems_.
Note 379: _Cambone._ «Super Cambum fluvium.» C'est aujourd'hui le
_Kamp_, rivière d'Autriche.
Note 380: _Combert._ Voici le texte latin: «Altera, juxta Comagenis
civitatem, in monte Cuneberg vallo firmissimo erat extructa.» Suivant
l'Itineraire d'Antonin, Comagènes étoit une ville de Pannonie entre
Vienne et le mont Cetius. En effet, dans sa carte d'Autriche, Lazius
met une montagne qu'il appelle _Comagenus mons_, et dont le nom
vulgaire est _Kaunberg_. (Voyez le Dictionnaire de Lamartinière.)
Tout cela n'a pas empêché M. Guizot de nous apprendre dans une note
sur _Comagène_, que cette ville étoit _probablement_ Comborn.
Note 381: _Arabonne_. «Ad Arrabonis fluenta.» C'est le _Raab_.
Note 382: _Abbarie_. Ou plutôt _Bavière_, selon le texte latin.
Note 383: _Haitié_. Dispos.
Les Frisons et les Saisnes qui par son commandement estoient en l'autre
partie de son ost que Thierri et Mainfroy conduisoient, retournèrent en
leur païs. Cest ost fut mené sans dommage, fors que si grant pestilence et
si grant mortalité fu des chevaux, en celle partie de l'ost que le roy
conduisoit, que de tant de milliers comme ils estoient n'en demoura pas la
dizième partie. A tant départit son ost et s'en ala yverner en une cité qui
a nom Renebourc[384]; là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.
Note 384: _Renebourc_. «Reginum civitatem quæ nunc Reganesburg
vocatur.» C'est _Ratisbonne_.
[385]Orgelle est une cité qui est assise au plus hault lieu des mons de
Pirene. L'évesque de celle cité avoit nom Félix, si estoit Espaignol de
nacion. A luy se conseilla Elipan l'archevesque de Tholette par lettres, et
luy demanda que il sentoit de l'umanité nostre Seigneur, savoir mon sé on
le devoit croire selon ce qu'il estoit propre homme, ou selon ce qu'il
estoit fils adoptif de nostre Seigneur Dieu le père[386]. Moult folement et
moult felonnessement luy demanda de ceste chose, et si ne le prononça pas
tant seulement fils adoptif, contre l'ancienne doctrine et contre la foy de
sainte Églyse, ains compila livres qu'il envoia à cil évesque par quoy il
s'efforçoit à deffendre celle hérésie et sa mauvaise opinion. Pour ceste
chose fut mandé au palais[387]; là fut son erreur récitée au concile des
évesques qui pour ceste chose y estoient assemblés. Convaincu fu de son
erreur et de son hérésie. A Rome l'envoia le roy à l'apostole Adrien qui
condamna luy et sa fausse doctrine, et puis le renvoia en sa cité.
Note 385: _Eginhardi Annal_. A° 792.--_Orgelle_, variantes: _Orgale_,
_Lorgale_ et _Corgale_. C'est _Urgel_.
Note 386: Cette phrase est mal entendue; il falloit: «Savoir mon en
tant que homme, sé il estoit fils propre ou fils adoptif de Dieu.»
_Secundum id homo est, proprius an adoptivus Dei filius credendus
esset._
Note 387: _Au palais._ L'annaliste ajoute: «Regis qui tunc apud
Reginum Bajoariæ civitatem residebat.» Ainsi l'empereur fait venir un
évêque d'Aquitaine en son palais de Ratisbonne, pour lui faire rendre
compte de ses opinions en matière de foi!
L'ainsné des fils le roy qui Pepin avoit nom fist en ce temps coujuracion
contre son père entre luy et une partie des François. La raison de ceste
conjuracion si fu, comme ils disoient, pour ce qu'ils ne povoient plus
souffrir la cruauté de la roy ne Fastarde. De ceste traïson fu le roy
acointié par un Lombard qui avoit nom Fardulphes; et pour ce qu'il en eut
le voy accointié premièrement, et qu'il garda sa loyauté envers le roy, il
le fist rendre en l'abbaïe Saint-Denis; et tous les autres qui eurent esté
parçonniers de la traïson furent dampnés selon la loy des chiefs perdans et
d'autres paines[388]; car les uns curent les chiefs couppés, et les autres
furent occis de glaives, et les autres furent pendus. Tout cel yver se tint
le roy en Bavière pour la bataille qu'il avoit receue contre les Huns. Et
fist tandis faire un pont de nefs sur la Dynoe pour passer et rapasser sans
encombrer toutes les fois que mestier en seroit. En ce païs meisme fist la
sollennité de Noël et de Pasques.
Note 388: _Et d'autres peines._ Le latin est mal rendu, ou plutôt
c'est une faute du copiste; il eut fallu: _Selon la loi des chiefs
perdans à diverses peines_, etc. «Ut rei læsæ majestatis partim
ladio cæsi, partim patibulis suspensi, etc.»
[389]Moult désiroit le roy mener à fin la guerre qu'il avoit receue contre
les Huns. En ce point qu'il ordonnoit ses besongnes pour entrer en
Pannonie, nouvelles luy vindrent que les osts du conte Thierri qu'il avoit
menés par Frise eurent esté entrepris en un détroit qui avoit nom Riuste.
Là avoient souffert estour par les Saisnes, et au derrenier avoient-ils
esté desconfis[390].