Et quant la nouvelle saison répaira et il eut fait de France venir gens et
viandes et ce que mestier luy fu, il assembla un parlement de ses barons en
un lieu qui a nom Padrabonne[348]. Et quant les choses qui à ce parlement
appartenoient furent ordonnées, il s'en partit et s'en ala en un païs qui
avoit nom Hardengoant[349]. Là luy fu dit que Albion et ce Guiteclin qui
mains dommages luy avoient fais estoient en une terre de Sassoigne qui a
nom Albine[350]. Premièrement les fist amonnester par les Saisnes meismes
qu'ils guerpissent leur desloyauté et venissent à luy seurement. Mais eus
qui en eus-meismes se sentoient coupables et meffais, n'osèrent à luy venir
jusques à ce qu'il leur promist pardon et miséricorde, et jusques à tant
qu'ils eurent par devers eus ostages et seurtés de leurs vies. Ces ostages
leur livra et amena Amalimons[351], un des princes du palais que le roy y
envoia, et ceulx vindrent en la présence du roy en une ville qui a nom
Atigni. Là furent baptisiés et crestiennés; car le roy mut à retourner en
France, quant il eut là envoié Amalimons. Grant pièce de temps se tint
ainsi en pais cette perverse nacion, pour ce meisme qu'ils ne povoient
trouver nulle raison de recommencier la guerre; et plus, pour ce qu'ils
doubtoient le roy pour sa fierté et pour ce qu'il luy chéoit bien en tous
ses fais.
Note 348: _Padrabonne._ «Padrabrunna.» Paderborn.
Note 349: _Hardengoant._ Les éditions écrivent: _Bardengou_,
_Bardengoo_, _Bardengawi_, et _Bardincum_. Suivant toutes les
apparences, c'est _Bardewick_, en Basse-Saxe, à sept lieues de
Hambourg, réduit aujourd'hui à l'état de village.
Note 350: _Albine_. Il falloit traduire, comme le remarque Dom
Bouquet: _Qui est au-delà de l'Albe,_ ou l'_Elbe_. «In transalbinâ
Saxonum regione.»
Note 351: _Amalimons_. «Amalwinus, unus Aulicorum.» La traduction
ancienne la plus naturelle de ce mot eut été _Amauguin_.
En celle année les François Orientels conceurent malevolenté contre le roy
et firent conspiration contre luy. De ceste traïson fut principal un des
contes du païs qui eut nom Hardré[352]. Mais puis que le roy sceut la
vérité, la chose fu tost abaissée et estainte par son sens. Car il dampna
ceulx qui estoient parçonniers[353] et consentans de ceste traïson; les uns
dampna par essil et aux autres fist les yeulx crever.
Note 352: _Hardré_. Ce nom d'_Hardré_ est devenu célèbre dans les
vieilles poésies françoises parmi ceux des traîtres. La chanson de
Garin le Loherain nous le présente comme le chef de la race des
Fromont de Gascogne, ennemis mortels des Lorrains. D'autres poèmes le
citent comme l'un des principaux membres de celle de Ganelon. _La
famille du viel Hardré_ étoit même une expression proverbiale qui
s'appliquoit généralement à tous les traîtres. Mais remarquons la
difficulté de reconnoître ce nom d'_Hardré_ dans l'_Hastradus_
d'Eginhard, l'_Hastrad_ de M. Guizot, et l'_Hastrade_ des autres
historiens.
Note 353: _Parçonniers_. Participants. Le peuple a conservé le
féminin _parçonnière_.