ANNEES: 737/740.

_Comment Charles Martiaus recouvra la cité d'Avignon et les autres cités

que les Sarrazins avoient prises, et comment il morut_.

En ce tems s'esmut une manière de gent forts et cruels, si estoient nommés

Ismaëliciens, mais par autre nom sont orendroit[127] apelés Sarrazins.

Devers Espaigne vinrent, et trespassèrent le Rhosne et s'aprochièrent

jusques à la cite d'Avignon, qui tant est forte et haute que ils ne

l'eussent de long tems prise par force né par assaut, sé elle n'eust esté

traïe. Mais Maronte, un duc du païs, et aucuns trahiteurs se consentirent à

eus et leur ouvrirent les portes; cils entrèrent ens qui jà avoient mis

tout le païs à destruction. Quant le prince Charles Martiaus sut ces

nouvelles, il envoia avant son frère le duc Childebrant et maint autre

prince et duc à grant ost et grant appareillement d'engins et de

tourmens[128]: la cité assiégèrent qui trop estoit forte et bien garnie,

les engins drecièrent, et ordonnèrent leur gent pour livrer assaut; lors

s'aprochièrent et drecièrent eschelles aux murs. En ce point vint le

glorieux prince Charles Martiaus à grans effors; lors primes fu l'assaut

commencié par merveilleuse vertu; de tous sens cernèrent la ville, les

perrières firent lancier, les batailles aprochier, arcs et arbalestes

traire et dars ruer; de toutes pars huier[129] trompes et araines sonner,

en la manière que l'on fist jadis quant Jérico fu prise. De tous sens

assailloient si viguereusement et si asprement, que grant paour povoient

avoir ceus dedens. Lors s'esvertuèrent François, et montèrent sus les murs

par eschelles et sus les maisons; si s'espandirent par la cité, les

Sarrazins prirent et occirent tous; et fu la cité en telle manière

recouvrée. Outre le Rhosne conduisist son ost; tout le païs des Ghotiens

chercha, et vint jusques à Nerbonne, cité est noble et riche et mestresse

de toute cette province; dedens estoit Anthisme un roy Sarrazin à grant

plenté de sa gent: Charles Martiaus assist la cité, et les enclost dedens.

Quant les plus grans des princes des Sarrazins d'Espaigne oïrent ce dire,

ils murent de leur païs à merveilleux ost avec un autre roy paien, qui

avoit nom Amour, pour secourir le roy Anthisme. Des nefs issirent car ils

estoient venus par mer, et vinrent contre Charles Martiaus tous prests à

bataille; et Charles leur revint au-devant, hardiement les encontra en une

valée qui est apelée Corbarie, sur un fleuve qui a nom Byrra[130]. Là fu la

bataille grant et merveilleuse; mais par la vertu de nostre Seignour le

plus grant de leurs roys fu occis, et tous les autres desconfits. Puis que

ils virent leur sire mort, ceus qui demeurèrent de l'occision au rivage de

la mer fuirent et cuidèrent eschaper par l'aide de leur navie; ès nefs

sailloient, par grant estrif[131], ceus qui y povoient avenir, et ceus qui

avenir n'y povoient sailloient en la mer par paour et par destrèce de la

mort. Mais François qui de près les assailloient, se mirent ès galies et

leur coururent sus; les uns noièrent et afondrèrent en la mer, les autres

occirent en lançant de dars et de javelos. Ainsi eut victoire le glorieux

Charles Martiaus des Sarrazins par l'aide de nostre Seignour, et gagnièrent

François leurs despoilles, et quanques ils avoient amené; la terre de

Ghotie prirent et mirent à destruction, et prirent le duc Victor[132] et

maints autres riches prisonniers; les plus grans cités et les plus nobles

du païs abatirent et craventèrent jusques à terre, et boutèrent le feu

partout, pour ce que elles estoient habitées de Sarrazins, si comme Nimes

et Agens dont la contrée est appelée Aginnois, Bediers et autres cités du

païs, et Sustancion, qui ore est apelée Monpellier[133]. Et quant il eut

tout ses ennemis vaincus et mis sous pié, il retourna en France vainqueur

par tout par l'aide de nostre Seigneur.

Note 127: _Orendroit_. Maintenant.

Note 128: _Tourmens_. Machines de guerre.

Note 129: _Huier_. Variantes: _Huer, crier.--Araines_. Trompettes

d'airain, comme on disoit _olifans_, pour _cors d'ivoire_ ou de

corne.

Note 130: _En une vallée_, etc. «Super fluvio Birra et valle Corbaria

palatio.» La _Berre_ coule au milieu de la _Vallée Corbière_ entre

Narbonne et Leucate. Elle prend sa source dans les flancs d'une

montagne également appelée le mont Corbière.

Note 131: _Estrif_. Effort.

Note 132: _Le duc Victor_. Voilà un gros contre-sens. Le continuateur

de Fredegaire dit: «Captâ multitudine captivorum, cum duce victore

regionem gothicam depopulantur.» Il est vrai que d'autres manuscrits

suivis par Duchesne et Freher portent: «Cum duce, Victor...

depopulatur.» Ce qui feroit croire que dans les prisonniers étoit le

chef des Sarrasins. Mais cette leçon ne semble pas admissible, et,

dans tous les cas, cet illustre vaincu ne s'appeloit pas Victor.

Note 133: _Si comme_, etc. Variante: Si comme _Victicum, Nemausum,

Altimurium, Agatham, Biterris et Substancium_ qui ore est apelée

Montpellier. Ce sont Uzès, Nismes, Agde, Beziers et Substancion.

J'ignore quelle ville entend le chroniqueur par Altimurium. Pour

_Substantion_ elle étoit placée à trois quarts de lieue de

Maguelonne, aujourd'hui Montpellier. Le texte du continuateur de

Fredegaire dit seulement: «Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac

Biterris.... destruens.»

Au second mois de l'an qui après vint[134], envoia le prince Charles

Martiaus le duc Childebrant son frère et plusieurs autres princes en

Provence à grant ost; lui mesme mut d'autre part droit vers la cité

d'Avignon pour le duc Baronte[135] punir, qui dommage lui faisoit en ces

parties: il le chaça jusques au rivage de la grant mer, et chercha[136]

montagnes et valées si hautes et si périlleuses que il sambloit que nul

n'y peust puier[137]: les chastiaus et les forterèces dessus la marine

conquist, et toutes ces terres mist à sa seignourie. Après retourna en

France glorieux et victorieux et renommé par tous ses fais par l'aide de

nostre Seigneur; tant estoit fier et redouté que il ne trouva mais qui

vers lui s'osast deffendre.

Note 134: _Au second mois_, etc. Nous lisons maintenant dans le texte

du continuateur de Fredegaire qui nous est parvenu: «Denuò curriculo

anni illius mense secundo.» Et le P. Lecointe a conjecturé qu'il

falloit ainsi restituer ce passage: _Denuò curriculo anni secundo_.

Le texte des _Chroniques de Saint-Denis_ doit nous faire penser que

le manuscrit du traducteur portoit: «_Secundo curriculo anni, illius

mense secundo_.» Ce qui vaut encore mieux.

Note 135: _Baronte_. Lisez _Maronte_.

Note 136: _Chercha_. Parcourut.

Note 137: _Puier_. Monter. De _Pui_ montagne. D'où nos mots _appui_

et _appuyer_.

[138]Puis retournèrent d'Espaigne les Sarrazins, la cité d'Arle-le-blanc

prirent et gastèrent tout le païs: mais Charles Martiaus leur courut au

devant, si eut en son aide Liuprant le roy des Lombars. Tant eurent grant

paour de lui que ils s'enfuirent sans bataille, pour la renommée de son nom

tant seulement. Ainsi chassa les Sarrazins et leur tolit espérance de

jamais retourner en France; quant devant avoient conquises presque toutes

les régions d'Aise et de toute Libbie, (qui autant vaut comme Afrique) et

grant partie d'Europe. [139]Le duc Baronte prist qui les Sarrazins avoit

apelés d'Espaigne, si comme l'histoire a là sus conté; puis retourna en

France glorieux vainqueur par la vertu de celui qui règne et régnera sans

fin. [140]Dès lors en avant commença à afleboier, et le prist une maladie

en une ville qui a à nom Vermerie[141], qui siet sur la rivière d'Aise.

[142]Devant ce avoit formées aliances à Liupran le roy des Lombars: Pepin

le moins agé de ses fils lui envoia premier, pour ce que il lui tondist les

cheveux et fust son père spirituel, selon la coustume du tems de lors. Le

roy Liupran le fist moult volontiers, et le renvoia à son père honouré de

grans dons.

Note 138: _Chronic. Sigib. mon. A° 738_.

Note 139: _Le duc Baronte_. Notre traducteur, passant de Fredegaire à

Sigebert, répète ici ce qu'il avoit dit d'après sa première autorité

quelques lignes au-dessus.

Note 140: _Cont. Fredeg., cap_. 109.

Note 141: _Vermerie_. Aujourd'hui _Verberie_, petite ville du

département de l'Oise (Picardie).

Note 142: _Paul Diacre, lib. VI, cap_. 53.

[143]Droit en ce tems lui envoia saint Grigoire, l'apostole de Rome, les

clés du saint sépulcre et les liens dont saint Pierre l'apostole fu lié, et

tant de présens et si grans que nul n'avoit onques veu ni oy parler de

tels; par telle condicion que il mist les choses célestiales avant les

terriennes, et deffendist l'Eglyse de Rome de la cruauté des Lombars,

laissast leur familiarité et leur acointance, et venist à Rome, et fust

prince et conseiller des Romains[144]. Les messages qui ces dons et ces

nouvelles lui aportèrent reçut-il moult honnorablement, et leur donna moult

larges dons au départir; grans dons et grandes richesses envoia à l'églyse

Saint-Pierre de Rome par ses propres messages, par Singobert[145] l'abbé de

Saint-Denis en France, et par Grimon l'abbé de Saint-Pierre de Corbie.

Note 143: _Cont. Fredeg., cap_. 110.

Note 144: On a conservé les deux lettres que Grégoire III écrivit en

cette occasion à Charles Martel. On peut les voir dans le _Recueil

des historiens de France_, tom. IV, pag. 92 et 93.

Note 145: _Singobert, l'abbé_.... Le texte du continuateur porte

seulement: «Et Sigobertum reclusum sancti Dionisii.» Mais notre

traducteur, qui connois soit l'histoire de son abbaye, a très-bien

corrigé: _Singobert abbé_. Il fut élu, en effet, peu de temps après

son retour de Rome.

Par le conseil de ses barons départi-il son royaume à ses fils à son

vivant: à Charlemaines[146] l'aisné donna Austrasie, Souave et Thoringe; à

l'autre plus jone, qui Pepin avoit nom, donna France, Bourgoigne, Provence

et Neustrie, (qui ore est apelée Normendie).[147] Au tiers, qui Grifon

avoit nom et estoit l'aisné de tous, n'assena[148] point de terre; dont il

sourdit contens[149] après sa mort. En cette mesme année mut Pepin en

Bourgoigne entre lui et Childebrant son oncle, à grant ost: toute la terre

chercha, et se mist en saisine du don que son père lui avoit fait.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 29 / 316 题