_Comment Charles Martiaus recouvra la cité d'Avignon et les autres cités
que les Sarrazins avoient prises, et comment il morut_.
En ce tems s'esmut une manière de gent forts et cruels, si estoient nommés
Ismaëliciens, mais par autre nom sont orendroit[127] apelés Sarrazins.
Devers Espaigne vinrent, et trespassèrent le Rhosne et s'aprochièrent
jusques à la cite d'Avignon, qui tant est forte et haute que ils ne
l'eussent de long tems prise par force né par assaut, sé elle n'eust esté
traïe. Mais Maronte, un duc du païs, et aucuns trahiteurs se consentirent à
eus et leur ouvrirent les portes; cils entrèrent ens qui jà avoient mis
tout le païs à destruction. Quant le prince Charles Martiaus sut ces
nouvelles, il envoia avant son frère le duc Childebrant et maint autre
prince et duc à grant ost et grant appareillement d'engins et de
tourmens[128]: la cité assiégèrent qui trop estoit forte et bien garnie,
les engins drecièrent, et ordonnèrent leur gent pour livrer assaut; lors
s'aprochièrent et drecièrent eschelles aux murs. En ce point vint le
glorieux prince Charles Martiaus à grans effors; lors primes fu l'assaut
commencié par merveilleuse vertu; de tous sens cernèrent la ville, les
perrières firent lancier, les batailles aprochier, arcs et arbalestes
traire et dars ruer; de toutes pars huier[129] trompes et araines sonner,
en la manière que l'on fist jadis quant Jérico fu prise. De tous sens
assailloient si viguereusement et si asprement, que grant paour povoient
avoir ceus dedens. Lors s'esvertuèrent François, et montèrent sus les murs
par eschelles et sus les maisons; si s'espandirent par la cité, les
Sarrazins prirent et occirent tous; et fu la cité en telle manière
recouvrée. Outre le Rhosne conduisist son ost; tout le païs des Ghotiens
chercha, et vint jusques à Nerbonne, cité est noble et riche et mestresse
de toute cette province; dedens estoit Anthisme un roy Sarrazin à grant
plenté de sa gent: Charles Martiaus assist la cité, et les enclost dedens.
Quant les plus grans des princes des Sarrazins d'Espaigne oïrent ce dire,
ils murent de leur païs à merveilleux ost avec un autre roy paien, qui
avoit nom Amour, pour secourir le roy Anthisme. Des nefs issirent car ils
estoient venus par mer, et vinrent contre Charles Martiaus tous prests à
bataille; et Charles leur revint au-devant, hardiement les encontra en une
valée qui est apelée Corbarie, sur un fleuve qui a nom Byrra[130]. Là fu la
bataille grant et merveilleuse; mais par la vertu de nostre Seignour le
plus grant de leurs roys fu occis, et tous les autres desconfits. Puis que
ils virent leur sire mort, ceus qui demeurèrent de l'occision au rivage de
la mer fuirent et cuidèrent eschaper par l'aide de leur navie; ès nefs
sailloient, par grant estrif[131], ceus qui y povoient avenir, et ceus qui
avenir n'y povoient sailloient en la mer par paour et par destrèce de la
mort. Mais François qui de près les assailloient, se mirent ès galies et
leur coururent sus; les uns noièrent et afondrèrent en la mer, les autres
occirent en lançant de dars et de javelos. Ainsi eut victoire le glorieux
Charles Martiaus des Sarrazins par l'aide de nostre Seignour, et gagnièrent
François leurs despoilles, et quanques ils avoient amené; la terre de
Ghotie prirent et mirent à destruction, et prirent le duc Victor[132] et
maints autres riches prisonniers; les plus grans cités et les plus nobles
du païs abatirent et craventèrent jusques à terre, et boutèrent le feu
partout, pour ce que elles estoient habitées de Sarrazins, si comme Nimes
et Agens dont la contrée est appelée Aginnois, Bediers et autres cités du
païs, et Sustancion, qui ore est apelée Monpellier[133]. Et quant il eut
tout ses ennemis vaincus et mis sous pié, il retourna en France vainqueur
par tout par l'aide de nostre Seigneur.
Note 127: _Orendroit_. Maintenant.
Note 128: _Tourmens_. Machines de guerre.
Note 129: _Huier_. Variantes: _Huer, crier.--Araines_. Trompettes
d'airain, comme on disoit _olifans_, pour _cors d'ivoire_ ou de
corne.
Note 130: _En une vallée_, etc. «Super fluvio Birra et valle Corbaria
palatio.» La _Berre_ coule au milieu de la _Vallée Corbière_ entre
Narbonne et Leucate. Elle prend sa source dans les flancs d'une
montagne également appelée le mont Corbière.
Note 131: _Estrif_. Effort.
Note 132: _Le duc Victor_. Voilà un gros contre-sens. Le continuateur
de Fredegaire dit: «Captâ multitudine captivorum, cum duce victore
regionem gothicam depopulantur.» Il est vrai que d'autres manuscrits
suivis par Duchesne et Freher portent: «Cum duce, Victor...
depopulatur.» Ce qui feroit croire que dans les prisonniers étoit le
chef des Sarrasins. Mais cette leçon ne semble pas admissible, et,
dans tous les cas, cet illustre vaincu ne s'appeloit pas Victor.
Note 133: _Si comme_, etc. Variante: Si comme _Victicum, Nemausum,
Altimurium, Agatham, Biterris et Substancium_ qui ore est apelée
Montpellier. Ce sont Uzès, Nismes, Agde, Beziers et Substancion.
J'ignore quelle ville entend le chroniqueur par Altimurium. Pour
_Substantion_ elle étoit placée à trois quarts de lieue de
Maguelonne, aujourd'hui Montpellier. Le texte du continuateur de
Fredegaire dit seulement: «Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac
Biterris.... destruens.»
Au second mois de l'an qui après vint[134], envoia le prince Charles
Martiaus le duc Childebrant son frère et plusieurs autres princes en
Provence à grant ost; lui mesme mut d'autre part droit vers la cité
d'Avignon pour le duc Baronte[135] punir, qui dommage lui faisoit en ces
parties: il le chaça jusques au rivage de la grant mer, et chercha[136]
montagnes et valées si hautes et si périlleuses que il sambloit que nul
n'y peust puier[137]: les chastiaus et les forterèces dessus la marine
conquist, et toutes ces terres mist à sa seignourie. Après retourna en
France glorieux et victorieux et renommé par tous ses fais par l'aide de
nostre Seigneur; tant estoit fier et redouté que il ne trouva mais qui
vers lui s'osast deffendre.
Note 134: _Au second mois_, etc. Nous lisons maintenant dans le texte
du continuateur de Fredegaire qui nous est parvenu: «Denuò curriculo
anni illius mense secundo.» Et le P. Lecointe a conjecturé qu'il
falloit ainsi restituer ce passage: _Denuò curriculo anni secundo_.
Le texte des _Chroniques de Saint-Denis_ doit nous faire penser que
le manuscrit du traducteur portoit: «_Secundo curriculo anni, illius
mense secundo_.» Ce qui vaut encore mieux.
Note 135: _Baronte_. Lisez _Maronte_.
Note 136: _Chercha_. Parcourut.
Note 137: _Puier_. Monter. De _Pui_ montagne. D'où nos mots _appui_
et _appuyer_.
[138]Puis retournèrent d'Espaigne les Sarrazins, la cité d'Arle-le-blanc
prirent et gastèrent tout le païs: mais Charles Martiaus leur courut au
devant, si eut en son aide Liuprant le roy des Lombars. Tant eurent grant
paour de lui que ils s'enfuirent sans bataille, pour la renommée de son nom
tant seulement. Ainsi chassa les Sarrazins et leur tolit espérance de
jamais retourner en France; quant devant avoient conquises presque toutes
les régions d'Aise et de toute Libbie, (qui autant vaut comme Afrique) et
grant partie d'Europe. [139]Le duc Baronte prist qui les Sarrazins avoit
apelés d'Espaigne, si comme l'histoire a là sus conté; puis retourna en
France glorieux vainqueur par la vertu de celui qui règne et régnera sans
fin. [140]Dès lors en avant commença à afleboier, et le prist une maladie
en une ville qui a à nom Vermerie[141], qui siet sur la rivière d'Aise.
[142]Devant ce avoit formées aliances à Liupran le roy des Lombars: Pepin
le moins agé de ses fils lui envoia premier, pour ce que il lui tondist les
cheveux et fust son père spirituel, selon la coustume du tems de lors. Le
roy Liupran le fist moult volontiers, et le renvoia à son père honouré de
grans dons.
Note 138: _Chronic. Sigib. mon. A° 738_.
Note 139: _Le duc Baronte_. Notre traducteur, passant de Fredegaire à
Sigebert, répète ici ce qu'il avoit dit d'après sa première autorité
quelques lignes au-dessus.
Note 140: _Cont. Fredeg., cap_. 109.
Note 141: _Vermerie_. Aujourd'hui _Verberie_, petite ville du
département de l'Oise (Picardie).
Note 142: _Paul Diacre, lib. VI, cap_. 53.
[143]Droit en ce tems lui envoia saint Grigoire, l'apostole de Rome, les
clés du saint sépulcre et les liens dont saint Pierre l'apostole fu lié, et
tant de présens et si grans que nul n'avoit onques veu ni oy parler de
tels; par telle condicion que il mist les choses célestiales avant les
terriennes, et deffendist l'Eglyse de Rome de la cruauté des Lombars,
laissast leur familiarité et leur acointance, et venist à Rome, et fust
prince et conseiller des Romains[144]. Les messages qui ces dons et ces
nouvelles lui aportèrent reçut-il moult honnorablement, et leur donna moult
larges dons au départir; grans dons et grandes richesses envoia à l'églyse
Saint-Pierre de Rome par ses propres messages, par Singobert[145] l'abbé de
Saint-Denis en France, et par Grimon l'abbé de Saint-Pierre de Corbie.
Note 143: _Cont. Fredeg., cap_. 110.
Note 144: On a conservé les deux lettres que Grégoire III écrivit en
cette occasion à Charles Martel. On peut les voir dans le _Recueil
des historiens de France_, tom. IV, pag. 92 et 93.
Note 145: _Singobert, l'abbé_.... Le texte du continuateur porte
seulement: «Et Sigobertum reclusum sancti Dionisii.» Mais notre
traducteur, qui connois soit l'histoire de son abbaye, a très-bien
corrigé: _Singobert abbé_. Il fut élu, en effet, peu de temps après
son retour de Rome.
Par le conseil de ses barons départi-il son royaume à ses fils à son
vivant: à Charlemaines[146] l'aisné donna Austrasie, Souave et Thoringe; à
l'autre plus jone, qui Pepin avoit nom, donna France, Bourgoigne, Provence
et Neustrie, (qui ore est apelée Normendie).[147] Au tiers, qui Grifon
avoit nom et estoit l'aisné de tous, n'assena[148] point de terre; dont il
sourdit contens[149] après sa mort. En cette mesme année mut Pepin en
Bourgoigne entre lui et Childebrant son oncle, à grant ost: toute la terre
chercha, et se mist en saisine du don que son père lui avoit fait.