La nouvelle s'était répandue; les gens des châteaux trouvaient que
décidément cet original de Hugo Baesrode allait un peu loin. Ce n'était
pas l'avis des fermes; il avait fait là, après tout, quelque chose qui
les honorait tous; les grands fermiers riches ne devraient jamais agir
autrement. C'était l'avis de Hugo lui-même; il n'était pas fâché de
leur montrer qu'un paysan n'avait de comptes à rendre à personne et
qu'il était le maître de sa volonté comme de son domaine. En donnant sa
fille à un homme de sa race, à un paysan comme lui, il restait fidèle à
la tradition de ses pères qui, eux aussi, avaient été des paysans. Il
disait une fois à la Chambre qu'avec une poignée de terre dans une main
et une poignée de grains dans l'autre, un paysan était plus riche que
toute la banque. Ce n'était pas toujours du goût de tout le monde, ce
que disait Baesrode.
Cela était arrivé très simplement, du reste: après le petit Dierens
à la peau d'ouistiti, il en était venu encore deux autres, comme les
mouches arrivent à l'odeur d'une jarre de lait. L'un était un parent
de la petite baronne, joli officier dans la cavalerie; ce fut elle qui
fit la demande; elle avait bien compté que le jeune homme, titré et bon
cavalier, n'aurait pas eu de peine à pénétrer dans le cœur de Roselei,
par la porte des écuries. Quant à l'autre, ce fut le fils d'un notaire
de la ville, une vraie fortune celui-là. A tous les deux, Roselei dit
non formellement, ce qui amena la rupture avec la baronne. Le notaire,
lui, homme d'affaires, n'eut garde de montrer de la rancune, estimant
que d'une affaire ratée, une autre peut sortir, fructueuse.
Zabeth, la sachant volontaire, la confessa; elle déclara qu'elle
n'avait pas envie de se marier et qu'en tous cas, elle ne se marierait
jamais qu'avec un homme qu'elle aimerait. La mère put croire que la
place était déjà prise dans ce cœur qui gardait son secret: pourquoi
Roselei n'aurait-elle pas remarqué un de ses partenaires au polo ou
aux autres parties de jeux qui amenaient à la ferme les beaux garçons
de la contrée? Elle se mit à rire quand très sérieusement, avec sa
franchise de fille décidée, Roselei ajouta qu'elle n'abandonnerait
jamais ses frères ni Alain qu'elle aimait d'une affection égale. A
peine elle eut parlé qu'elle, qui jamais n'avait rougi, s'empourpra
jusqu'aux oreilles, comme si l'idée qu'elle venait d'exprimer en
faisait naître une autre qu'elle n'aurait pas voulu dire; et maintenant
Zabeth ne riait plus. Il était toujours resté en elle, fille de gros
minotiers, élevée à la pension et demi-châtelaine dans la grande maison
des Baesrode, un esprit un peu distant à l'égard des petites fermes;
non, elle n'aimait pas cette idée de Roselei, bien qu'elle fût, à sa
manière, simple et bonne; mais il ne lui paraissait pas qu'Alain pût
être mis sur le même rang que ses fils.
--Non, répéta-t-elle, je n'aime pas cela.
Cette fois, Roselei répondait avec une assurance tranquille:
--Si je dois me marier un jour, je prendrai un mari qui leur
ressemblera.
Il arriva que Mme Baesrode en parla à son mari et que celui-ci, net et
personnel dans ses jugements, tout de suite répondit:
--Alain Rippers est un vrai cœur de Flamand. Si c'est le choix de notre
fille, qu'il vienne, je l'accueillerai en fils.
Roselei fut bien étonnée d'apprendre ainsi qu'elle allait avoir un mari
avant de savoir de quelle nuance d'attachement il lui serait donné de
l'aimer. Elle passa la bride de sa jument, sauta en selle et d'un trait
galopa jusqu'aux _Six jeunes hommes_. Du dehors elle appela:
--Moederke, moederke!
Elle la trouva, une banne entre les genoux, assise sur sa petite chaise
et pelant ses pommes de terre comme l'autre fois. Elle ne savait pas
tout de suite comment elle allait lui parler.
--C'est que, fit-elle, Alain aurait aussi son mot à dire dans cette
affaire.
Le garçon qui avait reconnu l'ébrouement de la jument, très vite
faisait retomber ses manches de chemise et passait sa veste.
--Roselei!
Aucune autre fille peut-être n'aurait dit avec aussi peu d'embarras
cette chose que généralement les filles ne disent pas.
--Alain, voulez-vous être mon mari?
Cette fois, elle n'avait pas rougi; et elle parlait fièrement, les
yeux appuyés sur les siens, avec douceur et fermeté, comme si elle
lui avait demandé simplement: «Alain, dites-moi, est-ce que je suis
toujours pour vous la petite Roselei avec laquelle vous aimiez tant
courir par les prairies quand vous aviez dix ans de moins?» Elle ne lui
demandait pas s'il l'aimait de l'amour qu'un jeune homme doit avoir
pour une jeune fille qu'il va épouser. Il sembla même que l'amour avait
été entre eux un état de leur vie profonde, si naturel qu'elle jugeait
inutile d'en parler. Elle fit bien paraître, en tout cas, dans ce
moment, la décision de la femme sérieuse, loyale, résolue que serait
un jour en ménage, la jeune fille qui avait dit cela sans minauder ni
sourire, comme on dit une chose grave, qui lie pour la vie entière.
Moederke, de saisissement, laissa tomber sa banne avec les pommes de
terre qui étaient dedans et qui se mirent à rouler sous la huche, la
table et le bahut. Alain, lui, avec une main à sa gorge comme pour
arracher les mots qui ne venaient pas, disait enfin humblement:
--Moi, un si pauvre garçon!
Et puis il lui venait au coin des yeux deux larmes d'immense bonheur
qui lentement grossissaient en lui coulant sur les joues et qu'il ne
songeait même pas à étancher du bout de ses doigts. On peut bien dire
que ce jeune homme de la campagne, solide comme un petit bœuf, témoigna
là une sensibilité qui eût été plus naturelle chez Roselei.
--Och! Och! disait toujours Mme Rippers en frappant du plat de la main
sur ses genoux.
Et lui, disait:
--Est-ce possible, ma Roselei?
A la fin il lui prenait les deux mains dans les siennes et il ne
pouvait plus les quitter; et à son tour elle lui raconta comment cette
chose était arrivée. Ah! c'était là une histoire comme jamais il n'en
aurait jamais osé écrire, et cependant c'était la réalité.
Voilà comment il se fit que six mois plus tard, quand la fille des
Baesrode eut ses dix-neuf ans, elle échangea l'anneau avec le fils
des _Six jeunes hommes_; et il y eut de grandes réjouissances dans le
village et les deux villages qui joignaient le domaine. La veille et
le jour du mariage on tira jusqu'à la nuit des boîtes à feu, au nombre
de cent cinquante. Mme Baesrode donna un manteau de velours et d'or
à Notre-Dame des Dunes qui était la patronne vénérée de la région.
Un cortège de soixante cavaliers, des chapelets de fleurs autour du
cou, accompagna les mariés à l'église. Cela valait bien la cavalcade
en l'honneur du duc de Bourgogne d'où la rancune de la petite baronne
les avait tenus écartés. Comme il n'y avait pas de pauvres dans le
pays, il ne fut pas nécessaire de faire des largesses d'argent, de
pain, de charbon, de vêtements. Mais il y eut un carrousel auquel
tous les jeunes hommes des petites et des grandes fermes, rouges et
goguelus, montés sur de puissants chevaux aux crinières entrelacées de
rubans, prirent part et dont les vainqueurs obtinrent pour trophées des
médailles frappées en commémoration du grand événement. Hugo Baesrode
gratifia aussi les petits cultivateurs de machines agricoles qui leur
allégèrent à l'avenir le prix de la main-d'œuvre. Il ouvrit, en outre,
des concours entre archers, abatteurs de quilles et joueurs aux jeux
de force et d'adresse. Enfin, il institua, sous forme de livrets de
caisse d'épargne, cinq dots pour les cinq plus vieux serviteurs de la
contrée, valets et servantes de fermes. Ce fut Thècle elle-même, avec
ses quarante ans de service et ses soixante-douze années d'âge, qui,
de ses antiques mains nouées par le rhumatisme, aux accents nourris
d'une Brabançonne exécutée par la fanfare du village sur la place
pavoisée de drapeaux et de feuillages, remit les livrets. Et puis,
publiquement, devant les bourgmestres et échevins des alentours réunis
et applaudissant de leurs gros battoirs, lui, le maître du pachthof,
il avait embrassé ce type de la vieille humanité fidèle, donnant à
entendre par là qu'il faisait d'elle l'égale des autres membres de la
famille.
Là-dessus, il prononça quelques paroles brèves et saisissantes comme
il en savait trouver à la Chambre. Naturellement, il n'oublia pas
d'adresser son salut à la terre maternelle.
Cela sonna comme une musique de gloire et d'amour dans le vent qui la
porta au large par la terre et le ciel. Sa voix ensuite baissait un peu
comme pour être plus près de son cœur et il disait:
--Terre des heureux époux et des vieux serviteurs fidèles!
C'est comme s'il avait dit: «Terre d'une race unique au monde...» On
voyait alors les gens des fermes doucement pleurer dans leurs mouchoirs.
[Illustration]